Le régime démographique d'ancien régime : l'homéostasie

De Baripedia

Basé sur un cours de Michel Oris[1][2][3]

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Entre le 15e et le 18e siècle, l'Europe préindustrielle a été le théâtre d'un équilibre démographique fascinant, désigné par le terme d'homéostasie démographique. Cette période historique, riche en transformations, a vu les sociétés et les économies se développer sur le fond d'un régime démographique où la croissance de la population était soigneusement contrebalancée par des forces régulatrices telles que les épidémies, les conflits armés et les famines. Cette autorégulation naturelle et démographique s'est avérée être un moteur de stabilité, orchestrant un développement économique et social mesuré et durable.

Ce délicat équilibre démographique a non seulement favorisé une croissance modérée et soutenable de la population européenne, mais a également jeté les bases d'un progrès économique et social cohérent. Grâce à ce phénomène d'homéostasie, l'Europe a réussi à éviter les bouleversements démographiques extrêmes, ce qui a permis à ses économies et sociétés préindustrielles de s'épanouir dans un cadre de changements graduels et maîtrisés.

Dans cet , nous examinerons de plus près les dynamiques de ce régime démographique ancien et son influence cruciale sur le tissu des économies et des communautés européennes avant l'avènement de l'industrialisation, en mettant en lumière comment ce fragile équilibre a facilité une transition ordonnée vers des structures économiques et sociales plus complexes.

Les crises de mortalité de l’ancien régime

Durant l’Ancien Régime, l'Europe a été confrontée à des crises de mortalité fréquentes et dévastatrices, souvent décrites à travers la métaphore des quatre cavaliers de l’Apocalypse. Chacun de ces cavaliers représentait l’une des grandes calamités qui frappaient la société et contribuaient à un taux de mortalité élevé.

La famine, résultant de récoltes médiocres, de conditions climatiques extrêmes ou de perturbations économiques, était un fléau récurrent. Elle affaiblissait la population, réduisait sa résilience face aux maladies et entraînait une augmentation dramatique de la mortalité parmi les plus démunis. Les périodes de disette étaient souvent suivies ou accompagnées par des épidémies qui, dans un contexte de faiblesse généralisée, trouvaient un terrain propice à leur propagation. Les guerres constituaient une autre source de mortalité importante. Au-delà des morts sur les champs de bataille, les conflits avaient des effets délétères sur la production agricole et les infrastructures, engendrant ainsi une détérioration des conditions de vie et une augmentation des décès indirectement liés aux guerres. Les épidémies, quant à elles, étaient peut-être les plus impitoyables des cavaliers. Des maladies telles que la peste ou le choléra frappaient sans distinction, anéantissant parfois des quartiers entiers ou des villages. L'absence de traitements efficaces et le manque de connaissances médicales aggravaient leur impact mortel. Enfin, le cavalier représentant la mort incarnait l'issue fatale de ces trois fléaux, mais aussi la mortalité quotidienne due au vieillissement, aux accidents et à d'autres causes naturelles ou violentes. Ces crises de mortalité, à travers leurs conséquences directes et indirectes, régulaient la démographie européenne, en maintenant la population à un niveau que les ressources de l'époque pouvaient soutenir.

L'impact de ces cavaliers sur la société de l’Ancien Régime était immense, façonnant de manière indélébile les structures démographiques, économiques et sociales de l'époque et laissant une empreinte profonde dans l'histoire européenne.

La faim

Jusqu'aux années 1960, la vision prédominante était que la faim constituait le principal facteur de mortalité au Moyen Âge. Cependant, cette perspective a évolué avec la reconnaissance de la nécessité de distinguer la disette de la famine. Si la famine était un événement catastrophique avec des conséquences mortelles massives, la disette était plutôt une occurrence courante dans la vie médiévale, marquée par des périodes de pénurie alimentaire plus modérées mais fréquentes. Dans des villes comme Florence, le cycle agricole était ponctué de périodes de disette presque rythmiques, avec des épisodes de pénurie alimentaire survenant environ tous les quatre ans. Ces épisodes étaient liés aux fluctuations de la production agricole et à la gestion des ressources céréalières. À la fin de chaque saison de récolte, la population se retrouvait devant un dilemme : consommer la production de l'année pour satisfaire les besoins immédiats ou en conserver une part pour ensemencer les champs pour la prochaine saison. Une année de disette pouvait survenir lorsque les récoltes étaient simplement suffisantes pour subvenir aux besoins immédiats de la population, sans pour autant permettre un excédent pour les réserves ou les semences futures. Cette situation précaire était exacerbée par le fait qu'il était impératif de réserver une portion des grains pour les semailles. L'insuffisance de la production signifiait alors que la population devait endurer une période de restrictions alimentaires, avec des rations diminuées jusqu'à la prochaine récolte, en espérant que celle-ci soit plus abondante. Ces périodes de disette ne menaient pas systématiquement à une mortalité de masse comme c'était le cas lors des famines, mais elles avaient néanmoins un impact considérable sur la santé et la longévité de la population. La malnutrition chronique affaiblissait la résistance aux maladies et pouvait augmenter indirectement la mortalité, en particulier chez les individus les plus vulnérables comme les enfants et les personnes âgées. Ainsi, la disette jouait son rôle dans le fragile équilibre démographique du Moyen Âge, façonnant subtilement la structure de la population médiévale.

La distinction entre famine et disette est cruciale pour comprendre les conditions de vie et les facteurs de mortalité au Moyen Âge. Alors que la disette se réfère à des périodes de pénurie alimentaire récurrentes et gérables jusqu'à un certain point, la famine désigne des crises alimentaires aiguës où les individus meurent effectivement de faim, souvent en résultat de récoltes dramatiquement insuffisantes causées par des catastrophes climatiques. Un exemple frappant est l'éruption d'un volcan islandais aux alentours de 1696, qui a déclenché un refroidissement climatique temporaire en Europe, parfois décrit comme un "mini âge glaciaire". Cet événement extrême a provoqué une réduction drastique des rendements agricoles, plongeant le continent dans des famines dévastatrices. En Finlande, cette période a été si tragique que près de 30% de la population a péri, soulignant l'extrême vulnérabilité des sociétés préindustrielles face aux aléas climatiques. À Florence, l'histoire démontre que bien que la disette était un visiteur régulier, avec des périodes difficiles tous les quatre ans environ, la famine était un fléau beaucoup plus sporadique, survenant tous les quarante ans en moyenne. Cette différence met en lumière une réalité importante : bien que la faim soit une compagne presque constante pour de nombreuses personnes à l'époque, la mort massive due à la famine était relativement rare. Ainsi, contrairement aux perceptions antérieures largement répandues jusqu'aux années 1960, la famine n'était pas la cause principale de la mortalité à l'époque médiévale. Les historiens ont révisé cette conception en reconnaissant que d'autres facteurs, tels que les épidémies et les conditions sanitaires précaires, jouaient un rôle beaucoup plus significatif dans la mortalité de masse. Cette compréhension nuancée aide à peindre un tableau plus précis de la vie et des défis auxquels étaient confrontées les populations du Moyen Âge.

Les guerres

Les actions de guerres en europe 1320 - 1750.png

Ce graphique indique le nombre d'actions de guerre en Europe sur une période de 430 ans, de 1320 à 1750. D'après la courbe, on peut observer que l'activité militaire a fluctué considérablement au cours de cette période, avec plusieurs pics qui pourraient correspondre à des périodes de conflits majeurs. Ces points culminants pourraient représenter des guerres d'envergure comme la Guerre de Cent Ans, les guerres d'Italie, les guerres de religion en France, la Guerre de Trente Ans, et les différents conflits impliquant les puissances européennes au XVIIe et début du XVIIIe siècle. La méthode de "somme triennale mobile" utilisée pour établir les données indique que les chiffres ont été lissés sur des périodes de trois ans pour donner une image plus claire des tendances, plutôt que de refléter les variations annuelles qui pourraient être plus chaotiques et moins représentatives des tendances à long terme. Il est important de noter que ce type de graphique historique permet aux chercheurs d'identifier des motifs et des cycles dans l'activité militaire et de les corréler avec d'autres événements historiques, économiques ou démographiques pour une meilleure compréhension des dynamiques historiques.

Durant le Moyen Âge et jusqu'à l'aube de la période moderne, les guerres ont constitué une réalité quasi-constante en Europe. Cependant, la nature de ces conflits a subi une transformation notable au fil des siècles, reflet d'évolutions politiques et sociales plus larges. Au XIVe siècle, le paysage conflictuel était dominé par de petites guerres féodales. Ces affrontements, souvent localisés, étaient principalement le fait de rivalités entre seigneurs pour le contrôle de terres ou le règlement de querelles de succession. Bien que ces escarmouches aient pu être violentes et destructrices au niveau local, elles n'étaient pas comparables en termes d'échelle ou de conséquences aux guerres qui allaient suivre. Avec la consolidation des États-nations et l'émergence de souverains cherchant à étendre leur pouvoir au-delà de leurs frontières traditionnelles, les XIVe et XVe siècles ont vu l'émergence de conflits d'une ampleur et d'une destructivité sans précédent. Ces nouvelles guerres d'État étaient menées par des armées permanentes plus importantes et mieux organisées, souvent soutenues par un complexe bureaucratique naissant. La guerre devint ainsi un instrument de politique nationale, avec des objectifs allant de la conquête territoriale à l'affirmation de la suprématie dynastique. L'impact de ces conflits sur la population civile était souvent indirect mais dévastateur. La logistique des armées étant encore primitive, l'intendance militaire reposait largement sur la réquisition et le pillage des ressources des régions traversées. Les armées en campagne prélevaient leur subsistance directement sur les économies locales, saisissant les récoltes et le bétail, détruisant les infrastructures, et propageant la famine et la maladie parmi les civils. La guerre devenait ainsi une calamité pour la population non combattante, la privant des moyens de subsistance nécessaires à sa survie. Ce n'était donc pas tant les combats eux-mêmes qui causaient le plus grand nombre de décès civils, mais plutôt l'effondrement des structures économiques locales dues aux besoins insatiables des armées. Cette forme de guerre alimentaire avait un impact démographique considérable, réduisant les populations non seulement par la violence directe, mais aussi en créant des conditions de vie précaires qui favorisaient la maladie et la mort. La guerre, dans ce contexte, était à la fois un moteur de destruction et un vecteur de crise démographique.

L'histoire militaire de l'époque prémoderne montre clairement que les armées n'étaient pas seulement des instruments de conquête et de destruction, mais aussi des vecteurs puissants de propagation de maladies. Les mouvements de troupes à travers continents et frontières jouaient un rôle significatif dans la diffusion des épidémies, amplifiant ainsi leur portée et leur impact. L'exemple historique de la peste noire illustre de manière tragique cette dynamique. Lorsque l'armée mongole a assiégé Caffa, un comptoir génois en Crimée, au XIVe siècle, elle a involontairement initié une chaîne d'événements qui allait déboucher sur l'une des plus grandes catastrophes sanitaires de l'histoire humaine. La peste bubonique, déjà présente parmi les troupes mongoles, a été transmise à la population assiégée par le biais des attaques et des échanges commerciaux. Des habitants de Caffa, infectés par la maladie, ont ensuite fui par la mer et sont retournés à Gênes. Gênes, à cette époque, était une ville majeure dans les réseaux commerciaux mondiaux, ce qui a facilité la diffusion rapide de la peste à travers l'Italie et, finalement, dans toute l'Europe. Les navires partant de Gênes avec à leur bord des personnes infectées ont apporté la peste dans de nombreux ports méditerranéens, d'où la maladie s'est étendue à l'intérieur des terres, suivant les routes commerciales et les déplacements des populations. L'impact de la peste noire sur l'Europe fut cataclysmique. On estime que cette pandémie a tué entre 30% et 60% de la population européenne, provoquant une régression démographique massive et des changements sociaux profonds. Ce fut un rappel brutal de la manière dont la guerre et le commerce pouvaient interagir avec la maladie pour façonner le cours de l'histoire. La peste noire est ainsi devenue synonyme d'une époque où la maladie pouvait redessiner les contours des sociétés avec une rapidité et une ampleur sans précédent.

Les épidémies

Nombre de lieux touchés par la peste dans le nord-ouest de l'Europe 1347 - 1800.png

Cette image représente un graphique historique montrant le nombre de lieux touchés par la peste dans le nord-ouest de l'Europe de 1347 à 1800, avec une somme triennale mobile pour lisser les variations sur de courtes périodes. Ce graphique illustre clairement plusieurs épidémies majeures, où l'on peut voir des pics indiquant une forte propagation de la maladie à différents moments. Le premier et le plus prononcé des pics correspond à la pandémie de la peste noire qui a débuté en 1347. Cette vague a eu des conséquences dévastatrices sur la population de l'époque, causant la mort d'une grande partie des Européens en l'espace de quelques années. Après ce premier grand pic, le graphique montre plusieurs autres épisodes significatifs où le nombre de lieux touchés augmente, ce qui reflète les réapparitions périodiques de la maladie. Ces pics peuvent correspondre à des événements tels que de nouvelles introductions du pathogène dans la population par le commerce ou par les mouvements de troupes, ainsi que des conditions favorisant la prolifération des rats et des puces vecteurs de la maladie. Vers la fin du graphique, après 1750, on note une diminution de la fréquence et de l'intensité des épidémies, ce qui peut indiquer une meilleure compréhension de la maladie, des améliorations dans la santé publique, le développement urbain, des changements climatiques, ou d'autres facteurs qui ont aidé à réduire l'impact de la peste. Ces données sont précieuses pour comprendre l'impact de la peste sur l'histoire européenne et l'évolution des réponses humaines aux pandémies.

La relation entre la malnutrition, la maladie et la mortalité est une composante cruciale de la compréhension de la dynamique démographique historique. Dans les sociétés préindustrielles, un approvisionnement alimentaire incertain et souvent précaire contribuait à une vulnérabilité accrue aux maladies infectieuses. Les populations affamées, affaiblies par le manque d'accès régulier à une nourriture adéquate et nutritive, étaient beaucoup moins résistantes aux infections, ce qui augmentait considérablement le risque de mortalité lors d'épidémies. La peste, en particulier, a été un fléau récurrent en Europe tout au long du Moyen-âge et bien après, marquant profondément la société et l'économie. La peste noire du XIVe siècle est sans doute l'exemple le plus notoire, ayant décimé une proportion substantielle de la population européenne. La persistance de la peste jusqu'au XVIIIe siècle témoigne de l'interaction complexe entre les êtres humains, les vecteurs animaux comme les rats, et les bactéries pathogènes telles que Yersinia pestis, responsable de la peste. Les rats, porteurs des puces infectées par la bactérie, étaient omniprésents dans les villes densément peuplées et sur les navires, ce qui facilitait la transmission de la maladie. Cependant, la dispersion de la peste ne peut être attribuée aux seuls rongeurs ; les activités humaines jouaient également un rôle essentiel. Les armées en déplacement et les marchands parcourant les routes commerciales étaient des agents de transmission efficaces, car ils transportaient avec eux la maladie d'une région à l'autre, souvent à des vitesses que les sociétés de l'époque étaient mal équipées pour gérer. Ce modèle de propagation de la maladie souligne l'importance des infrastructures sociales et économiques dans la santé publique, même dans les périodes anciennes. Le contexte des épidémies de peste révèle à quel point des facteurs apparemment non liés, comme le commerce et les mouvements de troupe, peuvent avoir un impact direct et dévastateur sur la santé des populations.

La Peste Noire, qui a frappé l'Europe au milieu du XIVe siècle, est considérée comme l'une des pandémies les plus dévastatrices de l'histoire humaine. L'impact démographique de cette maladie a été sans précédent, avec des estimations indiquant que jusqu'à un tiers de la population du continent a été éliminé entre 1348 et 1351. Cet événement a profondément façonné le cours de l'histoire européenne, entraînant des changements socio-économiques significatifs. La peste est effectivement une maladie infectieuse causée par la bactérie Yersinia pestis. Elle est principalement associée aux rats, mais c'est en réalité les puces qui transmettent la bactérie aux humains. La version bubonique de la peste se caractérise par l'apparition de bubons, des ganglions lymphatiques enflés, particulièrement dans l'aine, les aisselles et le cou. La maladie est extrêmement douloureuse et souvent mortelle, avec un fort taux de contagion. La propagation rapide de la peste bubonique était en partie due aux conditions d'hygiène déplorables de l'époque. La surpopulation, le manque de connaissances en matière de santé publique et la cohabitation étroite avec les rongeurs ont créé des conditions idéales pour la propagation de la maladie. Selon certaines théories, une forme de sélection naturelle a eu lieu pendant cette pandémie. Les individus les plus faibles étaient les premiers à succomber, tandis que ceux qui survivaient étaient souvent ceux qui avaient une résistance naturelle ou qui avaient développé une immunité. Cela pourrait expliquer la régression temporaire de la maladie après les premières vagues mortelles. Cependant, cette immunité n'était pas permanente; avec le temps, une nouvelle génération sans immunité naturelle est devenue vulnérable, permettant à la maladie de resurgir. Le XVIIe siècle a vu de nouvelles vagues de peste en Europe. Bien que ces épidémies aient été mortelles, elles n'ont pas atteint les niveaux catastrophiques de la Peste Noire. En France, comme vous l'avez indiqué, une grande partie des décès au XVIIe siècle étaient encore dus à la peste, ce qui a entraîné une "surmortalité". L'effet de la peste sur la démographie de l'Ancien Régime était tel que la croissance naturelle de la population (la différence entre les naissances et les décès) était souvent absorbée par les décès dus à la peste. Cela a conduit à une population relativement stable ou stagnante, avec peu de croissance nette à long terme en raison de la peste et d'autres maladies qui continuaient de frapper la population à intervalles réguliers.

La peste s'attaquait impitoyablement à toute la population, mais certains facteurs pouvaient rendre les individus plus vulnérables. Les jeunes adultes, souvent plus mobiles en raison de leur engagement dans le commerce, les voyages ou même en tant que soldats, étaient plus susceptibles d'être exposés à la peste. Ce groupe d'âge est également plus susceptible d'avoir des contacts sociaux étendus, ce qui augmente leur risque d'exposition aux maladies infectieuses. La mortalité élevée parmi les jeunes adultes durant les épidémies de peste avait des implications démographiques de longue portée, notamment en réduisant le nombre de naissances futures. Les individus qui mouraient avant d'avoir des enfants représentaient des "naissances perdues", un phénomène qui réduit le potentiel de croissance de la population pour les générations suivantes. Ce phénomène n'est pas unique à l'époque de la peste. Comme vous l'avez mentionné, un effet similaire a été observé après la Première Guerre mondiale. La guerre a entraîné la mort de millions de jeunes hommes, constituant une génération en grande partie perdue. Les "naissances perdues" se réfèrent aux enfants que ces hommes auraient pu avoir s'ils avaient survécu. L'impact démographique de ces pertes s'est répercuté bien au-delà des champs de bataille, affectant la structure de la population pendant des décennies. La conséquence de ces deux catastrophes historiques est visible dans les pyramides des âges postérieures à ces événements, où l'on observe un déficit dans les groupes d'âge correspondants. La diminution de la population en âge de procréer a entraîné un déclin naturel de la natalité, un vieillissement de la population et une modification de la structure sociale et économique de la société. Ces changements ont souvent exigé des ajustements sociaux et économiques importants pour répondre aux nouveaux défis démographiques.

Durant la peste noire, par exemple, la population la plus vulnérable – souvent désignée par l'expression "les faibles" en termes de résilience aux maladies – a subi de lourdes pertes. Ceux qui ont survécu étaient généralement plus résistants, soit par la chance d'une exposition moins grave, soit par une résistance innée ou acquise à la maladie. Cette sélection naturelle d'un certain type a eu pour effet immédiat de réduire la mortalité globale parce que la proportion de la population qui avait survécu était plus robuste. Cependant, cette résilience n'est pas nécessairement permanente. Avec le temps, cette population "plus forte" vieillit et devient plus vulnérable à d'autres maladies ou à la réapparition de la même maladie, surtout si la maladie évolue. Par conséquent, la mortalité pourrait à nouveau augmenter, reflétant un cycle de résilience et de vulnérabilité. La courbe de mortalité serait donc marquée par des pics et des creux successifs. Après une épidémie, la mortalité baisserait alors que les individus les plus résistants survivent, mais avec le temps et sous l'effet d'autres facteurs stressants tels que la famine, les guerres ou l'émergence de nouvelles maladies, elle pourrait remonter. Cette "courbe hachurée" reflète l'interaction continue entre les facteurs de stress environnementaux et la dynamique démographique de la population. La peste a donc effacé l’excédant des naissances sur les décès. La population de la France ne peut donc pas s’accroitre et il y a un blocage démographique, les naissances en plus par rapport au décès étant effacées par la maladie. Aujourd’hui, on sait que les épidémies étaient le premier facteur de mortalité au Moyen-âge.

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L'image représente un graphique en noir et blanc qui illustre les taux de baptêmes et de sépultures sur une période qui semble s'étendre de 1690 à 1790, avec une échelle logarithmique sur l'axe des ordonnées pour mesurer les fréquences. La courbe supérieure, marquée par une ligne noire solide et des zones ombrées, indique les baptêmes, tandis que la courbe inférieure, représentée par une ligne noire en pointillé, représente les sépultures. Le graphique montre des périodes où les baptêmes dépassent les sépultures, ce qui est indiqué par les zones où la courbe supérieure se trouve au-dessus de la courbe inférieure. Ces périodes représentent une croissance naturelle de la population, où le nombre de naissances surpasse le nombre de décès. Inversement, il y a des moments où les sépultures surpassent les baptêmes, démontrant une mortalité supérieure à la natalité, ce qui est représenté par les zones où la courbe des sépultures monte au-dessus de celle des baptêmes. Les fluctuations marquées du graphique illustrent les périodes d'excédent des décès par rapport aux naissances, avec des pics significatifs qui suggèrent des événements de mortalité de masse, comme des épidémies, des famines ou des guerres. La ligne A, qui semble être une ligne de tendance ou une moyenne mobile, aide à visualiser la tendance générale de l'excédent des décès sur les naissances sur cette période d'un siècle. La période couverte par ce graphique correspond à des moments tumultueux de l'histoire européenne, marqués par des changements sociaux, politiques et environnementaux significatifs, qui ont eu un impact profond sur la démographie de l'époque.

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L’homéostasie grâce au contrôle de la croissance démographique

Le concept d’homéostasie

L'homéostasie (du grec ὅμοιος, hómoios, «similaire», et στάσις (ἡ), stásis, «stabilité, action de se tenir debout») est un concept qui désigne un équilibre dynamique entre la population et son environnement. Cela signifie que, même en cas de crise, l'équilibre est toujours rétabli. Les personnes de l'ancien régime avaient peu de possibilités de changer leur environnement, mais les paysans ont rapidement compris le principe de l'homéostasie.

Il y a une action sur la démographie, même en l'absence de connaissances en matière de médecine moderne. L'équilibre de l'homéostasie se fait entre la population (les bouches à nourrir) et les ressources (la nourriture). La notion de dynamisme implique que le système homéostatique peut bouger, mais qu'il revient toujours à l'équilibre, encaisse les chocs et se stabilise. Cela correspond aux écosystèmes en situation d'homéostasie, comme un incendie qui détruit une forêt, suivi par sa régénération. L'assolement biennal et triennal est un exemple de savoir homéostatique que possédaient les paysans du Moyen Âge. Cependant, avant la révolution industrielle, il n'était pas possible de jouer sur les ressources en augmentant les récoltes. Il fallait donc agir sur la population. La population stagnait comme les animaux. La mort sélectionnait la population : les individus les plus faibles disparaissaient, ne restant que les plus résistants. Avec le temps, ceux qui étaient résistants devenaient faibles et disparaissaient, laissant place aux nouveaux résistants. C'est ainsi qu'a été mis en place le système européen de mariage tardif et de célibat définitif.

Micro et macro-stabilité de long terme

Jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, il n’y a pas la sécurité d’existence. Les gens du Moyen-âge n’avaient aucun moyen de savoir pourquoi ils subissaient la mort, ils n’y pouvaient rien. Les gens se sentent impuissants. D’ailleurs on a longtemps cru que les petites gens n’avaient pas d’autres options que de prier Dieu et de totalement subir la mort. Or on a découvert que les paysans tentaient de diminuer le caractère meurtrier des crises de mortalité.

Les régulations sociales : le système européen du mariage tardif et du célibat définitif

La mise en place : XVIème siècle – XVIIIème siècle

Les paysans régulaient la croissance démographique en régulant l'accès au mariage. Cela s'appelle le système européen du mariage tardif et du célibat définitif. Au XVIe siècle, entre 10% et 15% des femmes ne se mariaient pas. De plus, entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les femmes se mariaient de plus en plus tard. On constate que les femmes se mariaient au XVIe siècle entre 19 et 20 ans, et au XVIIIe siècle vers 25 et 26 ans. On pense que les paysans, lorsqu'ils sont devenus libres, ont cherché à avoir peu d'enfants pour ne pas diviser leurs terres entre trop d'héritiers et finir par les perdre.

La ligne Saint Petersburg – Trieste

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Ce système se développe à l’Ouest, et suit une ligne de Saint Petersburg à Trieste. À l’Est, on reste sur un système universel de mariage, car les paysans de l’Est sont dans un système de servage et n’ont rien à transmettre à leurs enfants.

Les effets démographiques

La fertilité s’étend entre 15 et 49 ans. Avec des mariages qui sont passés de 20 à 25 ans, cela enlève cinq des années les plus fertiles chez une femme, ce qui équivaut à 2/3 enfants par femme, ce qui réduit la pression démographique.

Mariage tardif et célibat définitif

Quand on compte les femmes qui ne sont pas encore mariées, les veuves et les célibataires, 50% des femmes n’étaient pas mariées et ne pouvaient donc pas avoir d’enfants. Cela réduit le nombre d’enfants par femme d’une manière très forte (réduction de 30% de la fécondité). Pour un équilibre entre population et environnement, sans pouvoir trop agir sur l’environnement, on agit sur les naissances. On explique le fait que les femmes n’aient pas d’enfants quand elles ne sont pas mariées par les règles que valorise la religion catholique, qui défend la chasteté et donc encourage le mariage tardif et défend les relations extraconjugales. On ne compte que 2% à 3% de naissances illégitimes.

À l’époque, on a aussi l’idée que mariage égal ménage. Donc, il faut une niche, c’est-à-dire un endroit ou vivre, le plus souvent les fermes, une fois qu’un couple s’est marié. À l’époque, on ne construit pas de nouvelles fermes, et donc un couple doit attendre qu’une ferme se libère avant de pouvoir se marier et s’y installer, ce qui encourage le mariage tardif.

Il y a aussi le facteur des parents. Les parents veulent que les enfants restent à la maison pour s’occuper d’eux. Le célibat définitif est souvent le résultat du sacrifice d’un enfant d’une fratrie, toujours une fille, qui accepte de rester aux côtés de leurs parents pour s’en occuper.

On revient toujours à une stabilité avec l’homéostasie. S’il y a une crise de mortalité, les niches se libèrent plus tôt, et donc une génération se marie plus jeune, et ont donc une fécondité plus grande, il y a plus d’enfants pour combler la perte démographique liée a la crise de mortalité.

Nuances dans le système européen : les trois Suisses

Pour prendre l’exemple de la Suisse, il y a plusieurs lois en vigueur selon les régions :

  • au centre, les règles sur le mariage sont très strictes, et les pauvres ne peuvent se marier. La transmission de la terre se fait uniquement à un fils (l’ainé, transmission inégalitaire). Il y a donc une émigration des autres enfants qui n’ont hérité de rien.
  • dans le Valais, il n’y a pas de loi sur le mariage, et il y a une succession égalitaire, s’il y a 3 fils et 1 fille, les 3 fils héritent et dédommagent la sœur qui n’a pas le droit d’être propriétaire. Souvent, les frères se mettent d’accord pour laisser la terre à un seul des enfants, les autres émigrent.
  • en Suisse italienne, il y a une mobilité masculine massive, les hommes sont absents durant plusieurs mois voir années, ce qui déséquilibre le marché matrimonial, et donc limite les naissances (les femmes ne peuvent se permettre d’être infidèles, car tout le monde se rend compte si elles tombent enceintes quand le mari n’est pas là).

Un retour sur la mort omniprésente

Une famille complète est une famille où le couple reste ensemble du mariage jusqu'à la fin de la fécondité de la femme aux alentours de 50ans. À ce moment, il y a en théorie sept enfants par femme, mais beaucoup de familles sont affectées par la mort notamment par la mort du mari ou de la femme avant ses 50 ans. Avec ces ruptures, on arrive à 4/5 enfants par famille.

De plus, entre 20% et 30% des enfants meurent avant qu’ils aient un an, et seulement la moitié des enfants qui sont mis au monde survivent plus que 15 ans. Ainsi, le couple de 2 est remplacé par 2 à 2,5 naissances, le couple arrive donc à peine à se remplacer lui-même, il y a une stagnation de la population. Avec l'idée d’insécurité d'existence, il y a d’un côté des sociétés qui trouvent des solutions pour stabiliser les populations (homéostasie) et en même temps il y a l’habitude de la mort. Le terme caveau vient du fait que l’on enterrait les membres de la famille dans la cave, dû au manque de place. Au XVIIIème siècle, quand on a voulu vider Paris de ses cimetières intramuros, on a déterré plus de 1,6 million de morts. Les gens de l’époque acceptaient la mort.

On trouve d’ailleurs des manuels sur comment bien mourir, mourir en bon chrétien, pour être prêt a mourir à tout moment. On consolait d’ailleurs les condamnés à mort en leur disant qu’ils avaient la chance de savoir quand ils allaient mourir et pouvaient donc se préparer.

Annexes

  • Carbonnier-Burkard Marianne. Les manuels réformés de préparation à la mort. In: Revue de l'histoire des religions, tome 217 n°3, 2000. La prière dans le christianisme moderne. pp. 363-380. url :/web/revues/home/prescript/article/rhr_0035-1423_2000_num_217_3_103
  • [Lequel ?][4][5]

Références