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		<title>Géopolitique du Moyen-Orient</title>
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		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le concept du Moyen-Orient */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Middle East Geopolitics&lt;br /&gt;
| es = Geopolítica de Oriente Medio&lt;br /&gt;
| it = Geopolitica del Medio Oriente&lt;br /&gt;
| de = Geopolitik des Nahen Ostens&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{hidden&lt;br /&gt;
|[[Terrorisme et relations internationales]]&lt;br /&gt;
|[[Le terrorisme ou les terrorismes ? De quelques considérations épistémologiques]] ● [[Sécurité nationale et lutte antiterroriste : l’exemple de l’Amérique latine]] ● [[Internationalisation des luttes et émergence du terrorisme international]] ● [[Relations internationales et lutte contre le terrorisme international]] ● [[Les États-Unis et le nouvel ordre international]] ● [[Géopolitique du Moyen-Orient]] ● [[Les ruptures du 11 septembre 2001]] ● [[Al-Qaida ou la « géopolitique du terrorisme radical »]] ● [[Lutte antiterroriste et refondation des relations transatlantiques]] ● [[Le Printemps arabe contre le terrorisme : enjeux et perspectives]] ● [[Le « homegrown jihadism » : comment prévenir la catastrophe terroriste ?]]&lt;br /&gt;
|headerstyle=background:#f7f7f7;&lt;br /&gt;
|style=text-align:center;&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient occupe une place structurante dans les tensions, recompositions et affrontements qui traversent le système international contemporain. Les crises qui s’y concentrent, les rivalités de puissance qui s’y projettent et les mutations politiques qui s’y succèdent en font un espace central pour l’analyse géopolitique. Cette région ne peut être comprise uniquement à travers l’actualité des conflits. Elle doit être envisagée dans la durée, à partir de ses trajectoires historiques, de ses configurations territoriales et des logiques stratégiques qui organisent l’action des acteurs qui y interviennent. Le terrorisme islamiste radical s’inscrit dans cet environnement et en révèle certaines fractures, sans en résumer à lui seul la dynamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture géopolitique repose sur l’examen conjoint de l’espace, des ressources et du pouvoir. Les territoires constituent des supports d’intérêts et de contraintes. Leur position, leur accessibilité, leur richesse et leur vulnérabilité influencent les stratégies poursuivies par les acteurs politiques. Ressources énergétiques, couloirs de circulation, interfaces maritimes, détroits, zones frontalières et nœuds logistiques façonnent les calculs de sécurité et d’influence. Les décisions politiques ne relèvent donc pas uniquement d’orientations idéologiques ou institutionnelles. Elles s’inscrivent dans des environnements matériels qui structurent les options disponibles et les rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche suppose également de prendre en compte la diversité des acteurs engagés dans la région. Les États y jouent un rôle déterminant, mais ils interagissent avec des organisations internationales, des puissances extérieures, des groupes armés, des mouvements politico religieux et des réseaux transnationaux. Ces acteurs ne disposent ni des mêmes ressources ni des mêmes objectifs, et leurs relations combinent compétition, coopération tactique et confrontation indirecte. L’espace moyen-oriental apparaît ainsi comme un système d’interactions multiples, où les équilibres restent instables et évolutifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient présente à cet égard une densité particulière de facteurs de tension. Les héritages impériaux, les tracés frontaliers, les clivages confessionnels et les différenciations ethniques s’y superposent à des enjeux économiques et énergétiques de portée mondiale. La concentration de réserves d’hydrocarbures, la dépendance d’une partie de l’économie internationale à ces flux et le contrôle des routes d’exportation confèrent à la région une importance stratégique durable. Ces dimensions matérielles interagissent avec des dynamiques identitaires, idéologiques et politiques qui structurent les mobilisations et les conflits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’analyse du Moyen-Orient nécessite donc une mise en relation constante des échelles. Les dynamiques locales influencent les équilibres régionaux, tandis que les stratégies des puissances extérieures pèsent sur les trajectoires internes. Comprendre ces enchevêtrements permet de situer la région dans l’architecture générale des relations internationales et d’éclairer les mécanismes par lesquels ses crises produisent des effets au-delà de son périmètre immédiat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept du Moyen-Orient =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient occupe une position structurante dans les configurations de pouvoir à l’échelle mondiale, en raison de la concentration de ressources stratégiques sur son territoire, au premier rang desquelles les hydrocarbures. La présence de réserves pétrolières et gazières de grande ampleur a contribué à inscrire durablement la région dans les calculs de puissance des États industriels et des grandes économies dépendantes des importations énergétiques. Dès le début du XXe siècle, l’implantation des grandes compagnies pétrolières internationales a joué un rôle déterminant dans la transformation économique et politique de plusieurs espaces régionaux, tout en attirant des formes d’ingérence et d’influence extérieure durables. L’analyse géopolitique du Moyen-Orient suppose donc de considérer la région comme un espace où la question des territoires et des ressources stratégiques structure les rivalités locales et les projections de puissance globales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La notion même de Moyen-Orient résulte d’une construction historique et terminologique progressive. Elle s’est définie par contraste avec d’autres catégories employées auparavant, comme « Proche-Orient » ou « Near East », qui désignaient selon les périodes des ensembles géographiques différents, souvent centrés sur les Balkans ou les territoires de l’Empire ottoman. Les usages ont varié selon les traditions diplomatiques, académiques et militaires, ce qui a contribué à rendre les contours de la région instables. Dans une acception courante, le Moyen-Orient s’étend de l’Égypte à l’ouest jusqu’à l’Iran à l’est, avec des extensions possibles vers la Turquie au nord et la péninsule Arabique au sud. Cette délimitation reste cependant indicative. Le terme ne renvoie pas uniquement à une zone géographique. Il exprime aussi une lecture stratégique de l’espace, liée aux priorités et aux représentations des puissances qui l’emploient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’usage du terme « Middle East » est fréquemment associé à Alfred Thayer Mahan, stratège naval américain, qui contribue à le diffuser au début du XXe siècle. Dans ses analyses, l’importance des routes maritimes, des points d’appui navals et des zones charnières entre bassins stratégiques occupe une place centrale. L’espace situé entre la Méditerranée orientale, le golfe Persique et l’océan Indien apparaît alors comme un pivot dans la sécurisation des flux et des approvisionnements. Cette lecture s’inscrit dans un contexte plus large de rivalités impériales, notamment face aux craintes d’expansion russe vers les mers chaudes. Le Moyen-Orient est ainsi progressivement conceptualisé comme un espace stratégique intermédiaire, dont le contrôle ou l’influence conditionne des équilibres de puissance plus vastes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La notion de Moyen-Orient s’est aussi différenciée d’autres cadres d’analyse comme la « Question d’Orient », qui portait sur le devenir des territoires ottomans face aux ambitions européennes. Dans l’espace francophone, l’expression « Pays du Levant » proposait une autre représentation, centrée sur la façade orientale de la Méditerranée et sur une continuité géographique entre le Liban, la Syrie et la Palestine. Cette terminologie reflétait des priorités politiques et administratives spécifiques. À partir de l’entre-deux-guerres, avec l’essor de l’industrie pétrolière, la redéfinition des souverainetés locales et l’affirmation de nouveaux États soutenus par des puissances extérieures, la catégorie de Moyen-Orient s’impose progressivement dans les usages diplomatiques et stratégiques. Les cadres terminologiques francophones reculent parallèlement, en particulier dans le contexte de la décolonisation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Seconde Guerre mondiale renforce la centralité stratégique de la région. Les territoires moyen-orientaux jouent un rôle logistique, énergétique et militaire important dans l’effort allié. La sécurisation des champs pétroliers et des axes de transport devient un objectif opérationnel. Après le conflit, la croissance industrielle mondiale et la généralisation des économies carbonées prolongent cette importance. Le Moyen-Orient s’inscrit durablement dans les architectures de sécurité et d’approvisionnement globales, ce qui contribue à stabiliser son usage comme catégorie géopolitique de référence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’apparition de la revue Middle Eastern Studies en 1964 ==&lt;br /&gt;
La création de la revue Middle Eastern Studies en 1964 marque une étape importante dans la structuration académique du Moyen-Orient comme objet d’étude spécifique. Cette initiative s’inscrit dans un contexte d’expansion des études régionales, alors que les transformations politiques issues des indépendances, des conflits régionaux et des recompositions étatiques suscitent une demande accrue d’expertise. La revue participe à l’élaboration d’un espace scientifique dédié à l’analyse des dynamiques politiques, historiques, économiques et sociales de la région, en rassemblant des contributions issues de plusieurs disciplines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès ses premières publications, la revue adopte un périmètre large. Elle ne se limite pas aux seuls pays arabophones, mais intègre également la Turquie, l’Iran et Israël dans son champ d’analyse. Ce choix éditorial contribue à consolider une définition élargie du Moyen-Orient comme espace d’étude cohérent, malgré l’hétérogénéité linguistique, culturelle et politique de ses composantes. Cette inclusion souligne que la cohérence de l’ensemble ne repose pas sur une homogénéité interne, mais sur l’existence de problématiques stratégiques, historiques et politiques partagées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ligne éditoriale met l’accent sur la recherche empirique et sur l’analyse de longue durée. Les XIXe et XXe siècles y occupent une place importante, car ils correspondent aux phases de recomposition impériale, de formation des États modernes et d’insertion de la région dans l’économie mondiale des hydrocarbures. La revue fonctionne ainsi comme un point de convergence pour des travaux portant sur les institutions, les conflits, les transformations sociales et les trajectoires nationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le développement de cette publication intervient dans un contexte de rivalité systémique entre blocs. La région constitue alors un espace de compétition d’influence entre puissances occidentales et soviétiques. Les enjeux énergétiques, les alliances militaires et les conflits régionaux attirent l’attention des milieux académiques et stratégiques. Les travaux publiés participent à une meilleure formalisation des cadres d’analyse et contribuent à stabiliser le Moyen-Orient comme catégorie de recherche reconnue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de la production de connaissances, la revue joue un rôle d’institutionnalisation disciplinaire. Elle contribue à structurer les Middle East Studies comme domaine identifié, en interaction avec l’histoire, la science politique, l’économie et l’anthropologie. Cette consolidation académique renforce l’usage du Moyen-Orient comme cadre analytique transversal et favorise la circulation de concepts, de méthodes et de comparaisons régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La fragilité du concept ==&lt;br /&gt;
Le concept de Moyen-Orient demeure instable par nature et par usage. Il s’agit d’une catégorie construite, dont les contours et la signification varient selon les contextes politiques, stratégiques et académiques. Son origine est largement liée aux besoins de lecture et d’action des puissances extérieures, en particulier occidentales. Il sert à désigner un espace jugé stratégique du point de vue des intérêts énergétiques, militaires et commerciaux, sans toujours correspondre aux découpages culturels ou historiques reconnus localement. Cette plasticité en fait un outil commode, mais conceptuellement fragile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette fragilité apparaît d’abord dans la variabilité des périmètres retenus. Certains découpages incluent systématiquement la péninsule Arabique et ses monarchies pétrolières. D’autres adoptent une définition plus restreinte centrée sur le Croissant fertile et ses marges. Des pays comme l’Iran ou la Turquie peuvent être intégrés ou traités à part selon les problématiques étudiées. Ces oscillations traduisent le fait que la catégorie répond souvent à une logique fonctionnelle plutôt qu’à une cohérence géographique stricte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réduction du Moyen-Orient à un seul conflit ou à une seule ligne de fracture accentue cette instabilité analytique. Lorsque la région est interprétée exclusivement à travers le prisme israélo-palestinien ou à travers une opposition confessionnelle simplifiée, la diversité des dynamiques internes disparaît. Les logiques étatiques, les rivalités intra-arabes, les trajectoires nationales différenciées et les transformations socio-économiques sont alors sous-estimées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dimension géoéconomique renforce également l’ambiguïté du concept. L’importance des ressources énergétiques conduit à définir la région en fonction de ses fonctions dans l’économie mondiale. Cette lecture fonctionnelle tend à privilégier les zones productrices, les routes d’exportation et les points de transit, au détriment d’autres critères. Les stratégies de contrôle, d’investissement et de sécurisation des flux influencent ainsi la manière dont l’espace est découpé et nommé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la catégorie de Moyen-Orient rend imparfaitement compte de la diversité culturelle, religieuse et historique des sociétés concernées. Les simplifications binaires sont fréquentes dans les représentations externes. Elles opposent des blocs supposés homogènes et masquent la pluralité des identités, des pratiques et des configurations locales. Cette tendance favorise des lectures partielles et parfois stéréotypées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient reste donc une notion utile pour organiser l’analyse stratégique, mais son emploi exige une vigilance conceptuelle. Il doit être compris comme une construction analytique évolutive, liée à des usages et à des contextes, plutôt que comme une entité géographique naturellement donnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le déploiement stratégique américain au Moyen-Orient  =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Agir au Moyen-Orient  ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’entrée en scène des États-Unis au Moyen-Orient ===&lt;br /&gt;
L’implication des États-Unis au Moyen-Orient remonte à l’entre-deux-guerres, une période où les hydrocarbures deviennent essentiels à la croissance industrielle et militaire des puissances occidentales. La Première Guerre mondiale a démontré l’importance stratégique du pétrole, transformant cette ressource en un élément clé de la sécurité économique et énergétique mondiale. À partir des années 1920, les États-Unis, conscients de la rareté et de la centralité croissantes des ressources pétrolières, entreprennent de maximiser leur utilisation et de sécuriser leur approvisionnement à travers des partenariats dans les zones riches en pétrole, comme le Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les compagnies pétrolières américaines, telles qu’Aramco (Arabian American Oil Company), jouent un rôle crucial dans cette première phase d’expansion. Leur implication dans la prospection et l’exploitation des champs pétrolifères de la région marque les débuts d’une relation durable entre les États-Unis et les puissances locales. Les grandes découvertes pétrolières en Arabie saoudite dans les années 1930 renforcent encore cette dynamique, établissant un partenariat stratégique entre Washington et Riyad.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès cette période, l’approche américaine reflète un lien indissociable entre les ressources économiques et les choix politiques. Pour les États-Unis, garantir un accès stable aux ressources naturelles nécessite la mise en place de régimes politiques compatibles avec leurs intérêts stratégiques. Ce constat conduit à une politique proactive visant à soutenir des gouvernements stables et alignés, souvent au détriment des aspirations démocratiques locales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée sous-jacente est qu’une gouvernance politique favorable permettra une exploitation efficace des ressources naturelles, tout en assurant la stabilité régionale. Cette stratégie s’articule autour de trois axes principaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Le soutien aux monarchies conservatrices''' : Les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires jugés fiables, comme la monarchie saoudienne, pour garantir un contrôle efficace des ressources.&lt;br /&gt;
# '''La lutte contre les idéologies nationalistes et marxistes''' : Washington voit dans ces idéologies des menaces potentielles pour la stabilité des gouvernements alliés.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement de partenariats économiques durables''' : Les investissements américains dans les infrastructures pétrolières renforcent leur influence économique et politique dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La période de l’entre-deux-guerres est marquée par une montée en puissance graduelle de l’influence américaine au Moyen-Orient. Bien que les puissances coloniales européennes, en particulier la Grande-Bretagne et la France, dominent encore largement la région, les États-Unis commencent à se positionner comme une force incontournable, notamment dans le domaine énergétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette entrée progressive jette les bases de la future domination américaine au Moyen-Orient, une région qui deviendra, au fil des décennies, le théâtre de rivalités géopolitiques et d’interventions militaires directes. Dès ses débuts, l’implication américaine reflète une vision à long terme, où l’économie, la sécurité énergétique et la politique sont intrinsèquement liées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Seconde Guerre mondiale : ressources et stratégie ===&lt;br /&gt;
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient s’affirme comme une région stratégique de première importance. Le contrôle des ressources naturelles, en particulier le pétrole, devient une priorité absolue pour les Alliés, l’approvisionnement énergétique étant indispensable au maintien de leur supériorité militaire. Les champs pétrolifères du Moyen-Orient, notamment ceux d’Iran, d’Irak et d’Arabie saoudite, deviennent des actifs stratégiques pour alimenter les flottes navales, les forces aériennes et l’industrie de guerre des puissances alliées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En parallèle, les puissances de l’Axe, en particulier l’Allemagne nazie, reconnaissent également l’importance cruciale de cette région. Adolf Hitler élabore des plans pour s’assurer l’accès aux ressources du Moyen-Orient, notamment par une poussée militaire à travers l’Union soviétique et le Caucase. Bien que ces efforts échouent, la menace qu’ils représentent transforme la région en un théâtre indirect mais essentiel du conflit mondial, avec des implications militaires et géopolitiques majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient joue également un rôle clé dans la logistique de guerre. La région sert de voie de transit pour les approvisionnements alliés à destination de l’Union soviétique via le corridor persan, renforçant la coopération entre les Alliés face à l’Axe. Les infrastructures pétrolières et les pipelines, comme ceux de Kirkouk-Haïfa et de Mossoul, deviennent des cibles stratégiques pour les attaques et les sabotages, soulignant leur importance cruciale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Alliés mettent en place des mesures pour sécuriser ces installations, stationnant des troupes dans des zones sensibles comme l’Iran et l’Irak. L’intervention britannique en Irak en 1941, par exemple, vise à prévenir un alignement du régime irakien sur les puissances de l’Axe, illustrant la détermination des Alliés à maintenir le contrôle de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin de la guerre, l’importance du Moyen-Orient ne diminue pas, bien au contraire. La reconstruction des économies occidentales repose fortement sur un approvisionnement stable en énergie, et les hydrocarbures de la région deviennent indispensables pour répondre à cette demande croissante. La dépendance énergétique des États-Unis et de leurs alliés occidentaux vis-à-vis du Moyen-Orient s’accroît, marquant une nouvelle phase d’interventionnisme dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette période est également marquée par un changement dans les dynamiques de pouvoir. Les États-Unis, qui ont émergé comme la première puissance mondiale après la guerre, adoptent une approche stratégique différente de celle des anciennes puissances coloniales européennes. Tout en critiquant les systèmes coloniaux français et britanniques, qu’ils considèrent incompatibles avec les idéaux de liberté et d’autodétermination, les États-Unis profitent de la faiblesse relative de ces puissances pour étendre leur influence dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que les États-Unis affichent une posture anticolonialiste, dénonçant les pratiques des empires français et britannique, cette position est souvent motivée par des intérêts stratégiques plutôt qu’idéologiques. En soutenant des mouvements de décolonisation ou en favorisant des régimes locaux, Washington cherche à saper l’influence européenne pour mieux s’imposer comme la puissance dominante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce pragmatisme s’exprime également par le soutien à des régimes autoritaires, perçus comme des alliés fiables pour garantir la stabilité régionale et l’accès aux ressources énergétiques. En jouant sur les rivalités locales et en soutenant des partenaires stratégiques, comme la monarchie saoudienne ou les régimes militaires en Irak et en Iran, les États-Unis consolident leur présence dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’après-guerre marque ainsi le début d’une transition dans la gouvernance et les alliances au Moyen-Orient. Les États-Unis s’affirment progressivement comme la puissance incontournable, tandis que la Grande-Bretagne et la France voient leur influence décliner. Cette reconfiguration géopolitique s’accompagne de tensions accrues, notamment autour de la question palestinienne et de l’établissement de l’État d’Israël, qui devient un point central des rivalités régionales et des stratégies américaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Guerre froide : containment et rivalité avec l’URSS ===&lt;br /&gt;
La Guerre froide transforme le Moyen-Orient en un champ de bataille géopolitique central dans les rivalités entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Pour les États-Unis, la région est un enjeu stratégique majeur, car elle combine des ressources énergétiques essentielles, des routes commerciales clés et une proximité avec l’Union soviétique. Pour l’URSS, le Moyen-Orient représente une opportunité d’étendre son influence et d’obtenir un accès direct à la Méditerranée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les États-Unis adoptent la stratégie du '''containment''', visant à contenir l’expansion du communisme. Cette stratégie, définie par le diplomate américain George Kennan, s’appuie sur la création d’alliances locales et le soutien aux régimes considérés comme des remparts contre l’influence soviétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des manifestations les plus marquantes de cette stratégie est la création du '''Pacte de Bagdad''' en 1955, une alliance militaire régionale regroupant la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak. Cette coalition, conçue pour contrer l’expansion communiste, illustre la volonté des États-Unis et de leurs alliés occidentaux d’organiser une défense collective dans une région stratégiquement vulnérable. Bien que les États-Unis ne soient pas membres directs du pacte, ils soutiennent activement cette initiative, notamment par une aide militaire et économique significative aux pays participants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le Pacte de Bagdad rencontre des limites. Il est perçu par certains pays arabes comme une tentative néocoloniale de contrôle occidental sur la région. L’Égypte de Gamal Abdel Nasser, en particulier, s’oppose fermement au pacte, le considérant comme une menace pour l’indépendance des États arabes. Cette opposition affaiblit l’impact du pacte et reflète les divisions internes qui fragmentent le Moyen-Orient pendant la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De son côté, l’Union soviétique cherche à étendre son influence au Moyen-Orient, à la fois pour des raisons stratégiques et idéologiques. Moscou établit des relations avec des pays comme l’Égypte, la Syrie et l’Irak, offrant une assistance militaire et économique pour soutenir des régimes socialistes ou nationalistes opposés aux puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des objectifs clés de l’URSS est d’obtenir un accès direct à la mer Méditerranée, ce qui nécessite des alliances solides avec des États côtiers. La Syrie, en particulier, devient un partenaire stratégique pour Moscou, permettant à l’Union soviétique de projeter sa puissance navale dans la région. En outre, les Soviétiques exploitent les tensions sociales et économiques locales pour promouvoir des idéologies marxistes, bien qu’ils adaptent souvent leur discours pour répondre aux particularités des régimes locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rivalité entre les États-Unis et l’URSS au Moyen-Orient dépasse le cadre strictement militaire. Elle s’exprime également sur les plans économique, politique et culturel :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Aide militaire et ventes d’armes''' : Les deux superpuissances fournissent des armements sophistiqués à leurs alliés régionaux, alimentant les conflits locaux et renforçant leurs zones d’influence respectives.&lt;br /&gt;
# '''Interventions économiques''' : Washington et Moscou investissent dans des projets d’infrastructure, comme le barrage d’Assouan en Égypte, financé par l’URSS après le refus américain. Ces initiatives visent à gagner la loyauté des gouvernements locaux.&lt;br /&gt;
# '''Propagande idéologique''' : Les États-Unis promeuvent les valeurs de la « liberté » et de la « démocratie », tandis que l’URSS met en avant les principes du socialisme et de l’émancipation anti-impérialiste. Ces discours sont adaptés pour séduire différents publics régionaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette compétition exacerbe les divisions internes au Moyen-Orient. Les régimes monarchiques, souvent soutenus par les États-Unis, s’opposent aux républiques nationalistes, qui se tournent parfois vers l’URSS. La rivalité américano-soviétique contribue à militariser la région et à alimenter des conflits comme la guerre israélo-arabe, la guerre civile au Liban et les tensions entre l’Iran et l’Irak.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Paradoxalement, bien que les États-Unis et l’URSS cherchent à stabiliser la région pour leurs propres intérêts, leurs interventions ont souvent l’effet inverse, créant des dynamiques de déstabilisation et renforçant les antagonismes locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pendant la Guerre froide, le Moyen-Orient devient un pilier des rivalités globales entre les deux superpuissances. La stratégie du containment, incarnée par des alliances comme le Pacte de Bagdad, et les ambitions soviétiques d’influence transforment la région en un espace de confrontation indirecte. Si cette rivalité consolide temporairement certains régimes, elle contribue également à maintenir le Moyen-Orient dans un état de tension permanente, dont les répercussions se font sentir bien au-delà de la période de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Alliances paradoxales et enjeux pétroliers ===&lt;br /&gt;
L’alliance entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, établie dans les années 1930, illustre l’importance cruciale des ressources pétrolières dans les stratégies américaines au Moyen-Orient. Fondée en 1932 par la famille royale des ben Saoud, l’Arabie moderne bénéficie rapidement du soutien américain, notamment à travers le développement économique centré sur le secteur pétrolier. La découverte des vastes réserves saoudiennes par Standard Oil of California, devenue plus tard Aramco, marque le début d’un partenariat stratégique durable. Pour l’Arabie saoudite, ce soutien garantit un développement rapide tout en consolidant la monarchie face aux menaces internes et externes. Pour les États-Unis, l’Arabie saoudite devient un pilier de leur stratégie énergétique, leur offrant un approvisionnement stable en pétrole tout en contrant les ambitions britanniques dans la région. Cependant, ce partenariat met en évidence un paradoxe : bien que concurrents dans certains secteurs, les États-Unis et la Grande-Bretagne restent alliés dans leur vision stratégique globale au Moyen-Orient, une rivalité subtile marquant leurs relations sur le terrain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’établissement de l’État d’Israël en 1948 constitue un autre tournant majeur dans les alliances et stratégies américaines au Moyen-Orient. En soutenant la création d’un État juif, les États-Unis répondent à la pression des mouvements sionistes, mais également à des considérations stratégiques. Israël est perçu comme un allié potentiel dans une région instable, capable de servir de levier contre l’expansion des influences soviétiques et nationalistes arabes. Cependant, cette décision polarise la région. Aux yeux des populations arabes, Israël est perçu comme un État usurpateur imposé par les puissances occidentales, ayant expulsé des milliers de Palestiniens de leurs terres, un ressentiment qui alimente des tensions durables. Pour les puissances occidentales, Israël représente un bastion stratégique. Sa position géographique, ses capacités militaires et son alignement politique en font un partenaire clé dans la stratégie globale des États-Unis, cherchant à stabiliser la région et à contenir les menaces communistes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces alliances révèlent plusieurs paradoxes dans la politique américaine au Moyen-Orient. Les États-Unis, tout en soutenant Israël de manière significative sur les plans militaire et diplomatique, maintiennent des partenariats stratégiques étroits avec des monarchies arabes comme l’Arabie saoudite, souvent en opposition directe avec les politiques israéliennes. Cette double approche nécessite une diplomatie complexe, car elle vise à équilibrer des intérêts contradictoires tout en évitant de compromettre l’équilibre régional. En outre, les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires pour garantir une stabilité politique et économique, tout en promouvant ostensiblement des idéaux de démocratie et de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les enjeux pétroliers jouent un rôle central. Le pétrole devient non seulement une ressource économique indispensable pour les économies occidentales, mais également un outil de pouvoir géopolitique. La sécurisation des infrastructures pétrolières, des oléoducs aux ports, devient une priorité stratégique, renforçant la présence militaire américaine dans les zones clés. Ce besoin inextinguible de ressources énergétiques confère aux monarchies pétrolières, en particulier à l’Arabie saoudite, un poids considérable dans les relations internationales. Ainsi, le pétrole, plus qu’un simple enjeu économique, façonne les alliances et les stratégies des États-Unis dans la région, les plaçant au cœur des dynamiques de pouvoir au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Transition post-coloniale et redéfinition des alliances ===&lt;br /&gt;
Dans l’entre-deux-guerres, les États-Unis affichent une attitude ostensiblement bienveillante envers les processus de décolonisation qui émergent dans des pays stratégiques comme l’Irak en 1932 ou l’Égypte en 1937. Cette posture reflète leur opposition idéologique au colonialisme européen, notamment celui pratiqué par la France et la Grande-Bretagne. Les Américains critiquent ces systèmes coloniaux, qu’ils jugent incompatibles avec leurs idéaux de liberté et d’autodétermination. Cependant, cette position ne relève pas uniquement d’un altruisme démocratique : elle s’inscrit également dans une volonté d’affaiblir les anciennes puissances européennes pour mieux s’imposer comme la nouvelle puissance dominante au Moyen-Orient. Cette bienveillance initiale évolue rapidement vers une stratégie plus pragmatique, visant à garantir que les nouveaux régimes indépendants restent alignés sur les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’après-guerre marque une transition rapide vers une intensification de la présence américaine dans la région, en grande partie à cause de la montée des tensions liées à la Guerre froide. L’avancée soviétique au-delà de la mer Noire et les tentatives de Moscou pour établir des alliances au Moyen-Orient renforcent l’urgence, pour Washington, de structurer des partenariats régionaux solides. Les États-Unis voient dans le Moyen-Orient un théâtre clé de la rivalité idéologique entre le « monde libre » et le « monde communiste ». Pour contrer cette menace, ils adoptent une approche proactive en consolidant des alliances avec des régimes considérés comme des remparts contre l’expansion du communisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette dynamique reflète la structuration d’un monde bipolaire où chaque région devient un enjeu stratégique dans la compétition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Le Moyen-Orient, en raison de ses ressources énergétiques, de sa position géographique et de ses tensions politiques internes, se transforme en un espace de confrontation indirecte mais cruciale. Les États-Unis, tout en critiquant les vestiges du colonialisme européen, exploitent ces transitions post-coloniales pour établir leur influence en soutenant des régimes autoritaires qui garantissent la stabilité régionale et l’accès aux ressources stratégiques. Cette stratégie, bien que pragmatique, contribue à exacerber certaines tensions internes au Moyen-Orient, où des aspirations nationales et populaires s’opposent aux intérêts des grandes puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Les mesures ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Ventes d’armes et contrôle des approvisionnements ===&lt;br /&gt;
Les ventes d’armes représentent un levier essentiel pour les puissances occidentales dans leur quête d’influence au Moyen-Orient. Dès le milieu du XXe siècle, la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne dominent ce marché stratégique, qui devient un outil diplomatique majeur pour consolider leurs relations avec les régimes locaux. En fournissant des armements modernes, ces puissances visent à renforcer les capacités militaires des États alignés sur leurs intérêts, tout en stabilisant les gouvernements qui servent de partenaires stratégiques dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce commerce d’armes n’est pas seulement motivé par des considérations économiques, bien qu’il représente une source importante de revenus pour les entreprises du secteur. Il est également un moyen d’exercer un contrôle politique indirect. Les ventes d’armes permettent aux puissances exportatrices d’instaurer une dépendance technologique chez leurs partenaires, rendant ces derniers tributaires de leurs fournisseurs pour l’entretien, les pièces détachées et les mises à jour de leurs équipements militaires. Cette dépendance confère un pouvoir significatif aux puissances occidentales dans la gestion des alliances régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce commerce ne se fait pas sans précautions. La crainte que des armes sophistiquées ne tombent entre les mains de régimes hostiles ou d’organisations non étatiques pousse les États exportateurs à mettre en place des mécanismes de contrôle rigoureux. Ces mesures incluent des restrictions sur les types d’armements vendus, des vérifications sur l’utilisation finale des équipements et des clauses contractuelles qui interdisent leur revente à des tiers non autorisés. Ces contrôles visent à éviter que des armements ne soient utilisés contre les intérêts occidentaux ou ne contribuent à des escalades militaires incontrôlées dans une région déjà marquée par des tensions chroniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le cadre de la Guerre froide, les ventes d’armes prennent une dimension encore plus stratégique. Les États-Unis et leurs alliés utilisent ces transferts pour contrer l’influence soviétique en équipant leurs partenaires régionaux de manière compétitive. Parallèlement, l’Union soviétique adopte une stratégie similaire, fournissant des armes aux régimes alignés sur son bloc idéologique, comme l’Égypte sous Nasser ou la Syrie. Cette dynamique contribue à militariser davantage la région, tout en intensifiant les rivalités entre blocs et en exacerbant les conflits locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ventes d’armes et le contrôle des approvisionnements s’inscrivent donc dans une logique à la fois économique, politique et stratégique. Elles reflètent les ambitions des puissances occidentales de maintenir leur prédominance au Moyen-Orient tout en cherchant à gérer les risques inhérents à une région instable et fragmentée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Présence militaire et protection des voies stratégiques ===&lt;br /&gt;
La présence militaire occidentale au Moyen-Orient constitue un pilier central de la stratégie américaine et de ses alliés depuis le milieu du XXe siècle. Cette présence s’incarne notamment par le stationnement permanent de la Vème Flotte en Méditerranée, une force navale de premier plan chargée de sécuriser les voies maritimes stratégiques. Ces routes, en particulier celles reliant le Golfe Persique à l’Europe et aux États-Unis via le canal de Suez, sont vitales pour le transport des ressources énergétiques essentielles à l’économie occidentale. Garantir leur sécurité est un impératif stratégique, d’autant plus que ces voies de transit sont souvent menacées par des instabilités régionales ou des rivalités géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Vème Flotte joue un double rôle. D’une part, elle assure une dissuasion permanente, projetant la puissance militaire américaine pour décourager les adversaires potentiels, qu’ils soient étatiques ou non étatiques. D’autre part, elle constitue une force de réaction rapide capable d’intervenir en cas de menace contre les intérêts américains ou ceux de leurs alliés. Cette capacité à agir rapidement permet aux États-Unis de protéger leurs ressortissants et leurs infrastructures stratégiques, tout en réaffirmant leur présence dans une région où la compétition pour l’influence est intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette présence militaire ne se limite pas à des forces navales. Les bases aériennes et terrestres, réparties dans des pays clés comme l’Arabie saoudite, le Qatar, et Bahreïn, renforcent le dispositif américain. Ces infrastructures permettent non seulement de soutenir des opérations militaires dans la région, mais aussi de surveiller les activités des puissances rivales, comme l’Iran ou l’Union soviétique pendant la Guerre froide. Elles symbolisent également l’engagement durable des États-Unis au Moyen-Orient, tout en servant de points d’appui logistiques pour leurs opérations dans des zones voisines, comme l’Afghanistan ou l’Afrique du Nord.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie américaine de présence militaire répond également à une logique de protection des ressources énergétiques. Les champs pétroliers et les infrastructures de transport, comme les oléoducs et les terminaux maritimes, représentent des cibles potentielles pour des acteurs hostiles. En stationnant des forces dans des zones sensibles, les États-Unis cherchent à prévenir les sabotages ou les interruptions de l’approvisionnement énergétique mondial, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les économies occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette projection de puissance vise à stabiliser une région marquée par des tensions chroniques, que ce soit entre États ou au sein de populations divisées par des conflits ethniques et religieux. En dissuadant les agressions et en soutenant leurs alliés régionaux, les États-Unis et leurs partenaires occidentaux cherchent à contenir les crises locales qui pourraient déstabiliser davantage la région. Cependant, cette présence militaire, perçue par certains comme une forme d’ingérence ou d’occupation, alimente également des ressentiments locaux et contribue à exacerber les tensions, notamment avec des groupes militants ou des puissances rivales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La présence militaire occidentale au Moyen-Orient s’inscrit dans une logique de protection des intérêts stratégiques, de projection de puissance et de stabilisation régionale. Si elle permet de sécuriser les approvisionnements énergétiques et de maintenir une dissuasion efficace, elle n’est pas sans coût diplomatique et politique, soulignant les défis complexes auxquels les puissances occidentales sont confrontées dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Soutien à Israël : un pilier de stabilité ===&lt;br /&gt;
Israël occupe une place centrale dans les stratégies occidentales au Moyen-Orient, en particulier dans la politique étrangère des États-Unis. Dès sa création en 1948, Israël est perçu comme un bastion de stabilité dans une région souvent qualifiée de « poudrière », marquée par des tensions géopolitiques, des conflits ethniques et religieux, ainsi que des rivalités idéologiques exacerbées par la Guerre froide. Ce rôle stratégique confère à Israël un statut d’allié privilégié, bénéficiant d’un soutien logistique, militaire, économique et diplomatique constant de la part des puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lors des guerres israélo-arabes, notamment celles de 1948, 1967 et 1973, ce soutien occidental se manifeste par un approvisionnement continu en armements sophistiqués, permettant à Israël de maintenir une supériorité militaire face à ses voisins arabes. Les États-Unis jouent un rôle central dans cette dynamique, fournissant des équipements de pointe, des systèmes de défense avancés et une assistance logistique cruciale. Cette aide militaire, combinée à un partenariat stratégique approfondi, garantit à Israël une position de force face aux coalitions arabes, tout en contribuant à protéger les intérêts occidentaux dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de la dimension militaire, le soutien à Israël s’inscrit dans une logique politique et idéologique. Pour les puissances occidentales, et particulièrement pour les États-Unis, Israël représente une démocratie libérale au cœur d’une région dominée par des régimes autoritaires ou instables. Cette perception renforce l’idée qu’Israël partage des valeurs communes avec l’Occident, faisant de lui un partenaire naturel dans la lutte contre les idéologies jugées hostiles, qu’il s’agisse du nationalisme arabe, du communisme pendant la Guerre froide, ou plus tard, de l’islamisme radical.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan géopolitique, Israël est considéré comme un point d’ancrage essentiel pour les intérêts occidentaux. Sa position stratégique, proche de zones sensibles comme le canal de Suez, le Golfe Persique et la mer Rouge, en fait un allié indispensable pour surveiller et stabiliser la région. Ce rôle est renforcé par les accords bilatéraux qui permettent aux États-Unis d’utiliser Israël comme base arrière pour leurs opérations militaires et logistiques dans le Moyen-Orient élargi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce soutien massif n’est pas sans conséquences. Aux yeux des populations arabes et des régimes voisins, Israël est perçu comme un État soutenu par l’Occident au détriment des droits des Palestiniens et des revendications territoriales arabes. Cette perception alimente un ressentiment profond, exacerbant les tensions régionales et contribuant à l’instabilité. Pour les puissances occidentales, soutenir Israël tout en maintenant des relations avec les monarchies arabes pétrolières constitue un exercice d’équilibre délicat, souvent marqué par des tensions diplomatiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le soutien occidental à Israël repose sur une vision stratégique qui combine des considérations militaires, idéologiques et géopolitiques. Israël est vu comme un pilier de stabilité dans une région volatile, capable de protéger les intérêts occidentaux et de servir de levier dans la gestion des tensions régionales. Toutefois, ce soutien, bien que bénéfique pour les puissances occidentales et pour Israël, contribue également à polariser davantage le Moyen-Orient, soulignant les défis persistants d’une région profondément fracturée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Le défi nassérien : le panarabisme et les alliances soviétiques ===&lt;br /&gt;
L’émergence de Gamal Abdel Nasser comme figure dominante du panarabisme bouleverse les équilibres stratégiques au Moyen-Orient et constitue un défi majeur pour les puissances occidentales. Charismatique et visionnaire, Nasser incarne un projet politique ambitieux : celui d’une unité arabe, laïque et indépendante, capable de résister aux ingérences des grandes puissances. Ce projet, ancré dans une idéologie nationaliste, s’oppose directement aux intérêts des États-Unis et de leurs alliés, qui cherchent à maintenir leur influence dans une région vitale pour leurs besoins énergétiques et leurs calculs géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le financement du barrage d’Assouan illustre de manière éloquente les tensions géopolitiques engendrées par le nassérisme. Initialement, Nasser sollicite une aide des États-Unis pour financer ce projet monumental, conçu pour moderniser l’Égypte et accroître sa capacité à gérer les crues du Nil. Toutefois, les États-Unis, méfiants envers l’agenda nationaliste de Nasser et ses liens croissants avec des mouvements anti-occidentaux, refusent de soutenir le projet. Face à ce rejet, Nasser se tourne vers l’Union soviétique, qui accepte de financer le barrage. Cette décision marque une avancée stratégique significative pour Moscou au Moyen-Orient, lui permettant d’établir un partenariat durable avec un acteur clé de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que socialiste, le régime nassérien ne se revendique pas marxiste, ce qui lui permet de conserver une certaine autonomie idéologique et de jouer un rôle central dans le mouvement des non-alignés. Cette position permet à Nasser de tisser des alliances avec d’autres États cherchant à échapper à l’influence des blocs de la Guerre froide, tout en renforçant sa collaboration avec l’URSS. Ce partenariat avec Moscou ne se limite pas à une aide économique ; il inclut également un soutien militaire, notamment à travers la fourniture d’armements modernes, et une assistance technique pour développer les infrastructures égyptiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le panarabisme défendu par Nasser se veut une alternative aux modèles imposés par les puissances coloniales et les superpuissances. Il vise à fédérer les pays arabes autour d’une identité commune, en s’appuyant sur des valeurs de solidarité régionale et de lutte contre l’impérialisme. Ce projet, bien que séduisant pour une partie des populations arabes, inquiète profondément les puissances occidentales. En effet, l’unité arabe sous l’égide de Nasser menace non seulement leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier, mais aussi leur capacité à diviser et à contrôler la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le projet de Nasser rencontre des limites. L’opposition de certaines monarchies arabes, notamment l’Arabie saoudite, affaiblit la réalisation de son rêve d’unité. Par ailleurs, son alliance avec l’Union soviétique renforce les tensions avec les États-Unis, qui intensifient leurs efforts pour contenir l’influence du nassérisme. Ces efforts incluent le soutien à des régimes arabes opposés à Nasser et le renforcement de leurs partenariats militaires avec Israël, ce qui accentue les clivages régionaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gamal Abdel Nasser incarne un défi géopolitique majeur pour les stratégies occidentales au Moyen-Orient. Son projet de panarabisme et son rapprochement avec l’URSS redéfinissent les équilibres de pouvoir dans la région, tout en révélant les limites de l’influence occidentale face à des mouvements nationalistes portés par des figures charismatiques. Si Nasser parvient à galvaniser une partie du monde arabe et à inscrire l’Égypte comme un acteur central sur la scène internationale, son projet soulève également des résistances qui limitent sa portée, tout en exacerbant les tensions de la Guerre froide au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Une région sous contrôle : systèmes et paradoxes ===&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient, pour l’Occident, s’impose comme une région d’une complexité et d’une incertitude uniques, exigeant l’élaboration de systèmes de contrôle rigoureux pour préserver leurs intérêts stratégiques. Dès les années 1950, la stratégie américaine incarne un double paradoxe révélateur des tensions entre idéaux proclamés et réalités pragmatiques. D’un côté, les États-Unis se positionnent comme les champions des luttes pour l’indépendance nationale, critiquant ouvertement le colonialisme européen et soutenant des processus de décolonisation dans des pays comme l’Irak ou l’Égypte. De l’autre, ils n’hésitent pas à appuyer des régimes autoritaires ou à s’impliquer dans des révolutions aux résultats imprévisibles, dont les conséquences se retournent parfois contre eux ou leurs alliés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un exemple emblématique de cette contradiction est le cas de la France en Algérie, où les États-Unis, bien que liés à la France par l’OTAN, tolèrent les trafics d’armes en provenance d’Égypte destinés au Front de libération nationale (FLN). Cette situation illustre la complexité des alliances occidentales dans le contexte de la Guerre froide, où les impératifs stratégiques priment souvent sur la cohérence idéologique ou les engagements diplomatiques. Les États-Unis, bien qu’opposés au colonialisme européen, doivent jongler avec leurs alliances traditionnelles tout en s’assurant que les nouveaux régimes issus de la décolonisation restent alignés sur leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette posture met en lumière les contradictions inhérentes à l’ingérence occidentale dans les affaires du Moyen-Orient. Si la défense des idéaux démocratiques et de l’autodétermination est souvent mise en avant, ces principes sont fréquemment relégués au second plan lorsque les impératifs stratégiques, comme la sécurité énergétique ou la lutte contre le communisme, l’exigent. Les États-Unis, par exemple, n’hésitent pas à soutenir des monarchies conservatrices comme l’Arabie saoudite ou des régimes autoritaires comme celui du Shah d’Iran, dès lors que ces partenaires garantissent la stabilité régionale et un accès sécurisé aux ressources.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gestion de cette région repose également sur des systèmes de contrôle visant à prévenir l’émergence de forces susceptibles de remettre en question l’ordre établi. Ces systèmes incluent des mécanismes économiques, comme les aides financières conditionnelles, mais aussi des dispositifs militaires, avec le stationnement de bases et le maintien d’une présence navale permanente pour sécuriser les voies de transit stratégiques. Toutefois, cette logique de contrôle renforce souvent les ressentiments locaux, perçue par de nombreux acteurs régionaux comme une forme d’impérialisme déguisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie occidentale au Moyen-Orient révèle un équilibre précaire entre ambitions idéologiques et nécessités pragmatiques. Tout en se présentant comme des défenseurs de la liberté et de l’indépendance, les puissances occidentales adoptent des politiques interventionnistes et sélectives, motivées par leurs intérêts économiques et géopolitiques. Ce paradoxe alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi les critiques à l’égard de l’ingérence étrangère, contribuant à faire du Moyen-Orient une région où les aspirations locales et les calculs globaux s’entrechoquent en permanence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Stratégies globales : containment et substitution ===&lt;br /&gt;
Dans le contexte de la Guerre froide, les États-Unis élaborent plusieurs stratégies pour maintenir leur influence et contrer l’expansion communiste au Moyen-Orient. La première, connue sous le nom de '''containment''', repose sur la création d’alliances régionales visant à limiter la progression de l’Union soviétique dans des zones stratégiques. Le Pacte de Bagdad, signé en 1955, en est une illustration emblématique. Cette alliance rassemble la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak dans une coalition destinée à renforcer la sécurité collective et à bloquer les ambitions soviétiques au sud de leurs frontières. Bien que les États-Unis ne soient pas signataires directs du pacte, ils le soutiennent activement en fournissant une aide économique et militaire aux pays membres. Ce pacte reflète la volonté américaine de structurer des partenariats solides pour contenir l’influence soviétique tout en limitant leur engagement militaire direct dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le Pacte de Bagdad illustre également les limites de cette stratégie. Il suscite une vive opposition dans certaines parties du monde arabe, notamment en Égypte, où Gamal Abdel Nasser critique le pacte comme une tentative néocoloniale de diviser la région et de renforcer la domination occidentale. Cette perception fragilise la légitimité du pacte auprès de plusieurs États arabes et limite son efficacité à long terme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En parallèle, les États-Unis adoptent une stratégie complémentaire : celle du '''remplacement ou de la substitution''', qui consiste à se substituer progressivement aux anciennes puissances coloniales dans des zones stratégiques. Cette approche reflète la montée en puissance des États-Unis comme acteur dominant dans un Moyen-Orient en pleine transformation. Dans des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Irak, les États-Unis renforcent leur présence économique, politique et militaire, souvent au détriment de la Grande-Bretagne, qui voit son influence diminuer après la Seconde Guerre mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Arabie saoudite devient un cas emblématique de cette stratégie. En consolidant leur partenariat avec la monarchie saoudienne, les États-Unis s’assurent un accès privilégié aux vastes ressources pétrolières du pays tout en étendant leur influence dans le Golfe Persique, une région cruciale pour la sécurité énergétique mondiale. Ce remplacement progressif des anciennes puissances coloniales par les États-Unis ne se limite pas à des considérations économiques : il vise également à garantir la stabilité des régimes alliés dans un contexte de rivalités croissantes avec l’Union soviétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique de substitution se manifeste également en Irak, où les États-Unis s’efforcent de maintenir un équilibre délicat après l’indépendance du pays vis-à-vis de la tutelle britannique. L’objectif est de s’assurer que les nouveaux régimes politiques ne tombent pas sous l’influence soviétique ou d’idéologies nationalistes radicales, tout en les intégrant dans l’ordre international dominé par l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces stratégies globales reflètent les priorités des États-Unis pendant la Guerre froide : contenir l’Union soviétique, sécuriser les ressources énergétiques vitales et remplacer les puissances européennes déclinantes par une présence américaine renforcée. Toutefois, elles mettent également en lumière les défis et les limites de cette approche. Le containment, bien qu’efficace pour limiter l’influence soviétique, alimente les tensions régionales et exacerbe les divisions au sein du monde arabe. Quant à la substitution, elle suscite des résistances locales, perçue comme une continuation déguisée du colonialisme, ce qui renforce parfois le ressentiment envers l’ingérence étrangère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces stratégies, bien que centrées sur la défense des intérêts américains, redessinent le paysage géopolitique du Moyen-Orient et consacrent la transition d’un ordre colonial européen à un ordre dominé par les superpuissances de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Prendre appui sur Israël  ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Israël comme levier stratégique face au socialisme arabe ===&lt;br /&gt;
Le soutien américain à Israël s’inscrit dans une stratégie visant à contenir l’expansion du socialisme arabe, une idéologie combinant nationalisme et socialisme, portée par des leaders charismatiques tels que Gamal Abdel Nasser. Le projet de panarabisme, prôné par Nasser, appelle à l’unification des pays arabes autour d’une identité commune et d’une émancipation vis-à-vis des puissances occidentales. Cette idéologie, perçue comme une menace majeure par les États-Unis, remet en question l’ordre géopolitique régional, fragilisant les régimes alignés sur l’Occident et portant atteinte à leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, Israël apparaît comme un allié stratégique essentiel pour contrer ces dynamiques. En tant qu’État non arabe et non aligné sur le socialisme, Israël constitue un contrepoids naturel à l’influence de Nasser et à la diffusion du panarabisme dans la région. Le soutien américain à Israël s’inscrit donc dans une logique de consolidation d’un pilier stable et fiable dans un Moyen-Orient marqué par l’instabilité politique et les tensions idéologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette stratégie découle également d’une prise de conscience des limites à établir un front anticommuniste cohérent au Moyen-Orient. Plusieurs régimes arabes, séduits par le modèle égyptien, adoptent des politiques nationalistes et socialistes, rendant difficile pour les États-Unis de fédérer ces acteurs dans une alliance unifiée contre l’Union soviétique. Israël devient alors une alternative stratégique pour les Américains, permettant de sécuriser leurs intérêts tout en offrant une capacité de dissuasion face à des régimes perçus comme hostiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle d’Israël comme levier stratégique est renforcé par son alignement idéologique avec les valeurs occidentales et sa dépendance à l’aide militaire et économique américaine. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent non seulement à endiguer l’influence du socialisme arabe, mais également à projeter leur pouvoir dans une région cruciale pour l’équilibre global de la Guerre froide. Cette relation, bien qu’avantageuse sur le plan stratégique, contribue cependant à exacerber les tensions avec les États arabes voisins, alimentant un ressentiment durable contre l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les inquiétudes américaines face au nationalisme arabe ===&lt;br /&gt;
Le nationalisme arabe, porté par des leaders comme Gamal Abdel Nasser, représente une source d’inquiétude majeure pour les États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Cette idéologie, qui prône l’émancipation politique et économique des pays arabes vis-à-vis des puissances coloniales et impérialistes, remet en question l’ordre régional établi et menace les intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une première crainte des États-Unis réside dans la quête d’indépendance économique des pays arabes. En cherchant à développer des modèles économiques autonomes, ces nations risquent de réduire leur dépendance vis-à-vis des puissances occidentales, compromettant ainsi l’influence américaine dans la région. Des projets comme la nationalisation du canal de Suez ou le développement d’infrastructures nationales, tels que le barrage d’Assouan en Égypte, incarnent cette volonté d’autonomie. Ces initiatives, bien qu’encouragées par des aspirations légitimes, menacent les intérêts économiques des puissances occidentales, notamment dans les secteurs de l’énergie et du commerce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une seconde source d’inquiétude pour les États-Unis est liée aux dynamiques sociales internes des pays arabes. Le nationalisme arabe, en remettant en cause les élites traditionnelles souvent alignées sur les intérêts occidentaux, favorise l’émergence de nouvelles classes sociales pronationalistes. Ces changements risquent d’entraîner une redistribution des richesses et du pouvoir économique, affaiblissant ainsi les alliances locales construites par les États-Unis. La montée en puissance de ces classes, souvent hostiles à l’influence occidentale, pourrait entraîner une réorientation des politiques nationales au détriment des intérêts américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux craintes renforcent la décision stratégique des États-Unis de s’appuyer sur Israël comme un partenaire fiable et stable dans une région en transformation rapide. Israël, en tant qu’État non arabe et aligné idéologiquement avec l’Occident, apparaît comme un rempart contre l’expansion du nationalisme arabe et ses répercussions économiques et sociales. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent à garantir la stabilité régionale tout en limitant l’influence des forces politiques et sociales susceptibles de remettre en question leur hégémonie au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’affaire de Suez et les tensions géopolitiques ===&lt;br /&gt;
L’affaire du canal de Suez en 1956 constitue un tournant majeur dans l’histoire géopolitique du Moyen-Orient, révélant à la fois les fractures entre les puissances occidentales et les dynamiques de la Guerre froide. Lorsque Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez, un symbole stratégique et économique majeur pour la France et la Grande-Bretagne, ces dernières, avec le soutien d’Israël, lancent une intervention militaire pour reprendre le contrôle de cette infrastructure vitale. Cette opération, bien que couronnée de succès sur le plan militaire, se transforme rapidement en une défaite politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Union soviétique, la coalition franco-britannique est contrainte de retirer ses troupes. Washington, bien que allié de la France et de la Grande-Bretagne, adopte une position fermement opposée à leur intervention, considérant qu’elle risque d’aggraver les tensions régionales et de pousser les pays arabes dans le giron soviétique. Ce refus d’appuyer ses alliés européens reflète également la volonté des États-Unis de se positionner comme une puissance anticolonialiste et d’affirmer leur leadership dans la région, marquant un recul de l’influence européenne au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette crise renforce considérablement la popularité de Gamal Abdel Nasser dans le monde arabe. En tant que dirigeant qui a osé défier les grandes puissances et nationaliser une infrastructure stratégique, Nasser devient une figure emblématique du nationalisme arabe. Sa victoire politique, bien que soutenue par l’URSS, galvanise les mouvements anti-occidentaux et accentue les tensions entre les régimes nationalistes et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis, l’affaire de Suez met en lumière plusieurs défis géopolitiques. D’une part, elle révèle les limites de la coopération avec leurs partenaires européens dans une région où les intérêts divergent de plus en plus. L’intervention unilatérale de la France et de la Grande-Bretagne sans consultation préalable avec Washington souligne le manque de coordination au sein du bloc occidental. D’autre part, cet épisode expose le risque d’une mauvaise gestion des tensions régionales, qui pourrait renforcer l’influence soviétique au Moyen-Orient et compromettre les alliances stratégiques américaines dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette crise souligne la nécessité pour les États-Unis de redéfinir leur rôle au Moyen-Orient. En se positionnant comme une puissance stabilisatrice et en assumant une posture anticolonialiste, Washington cherche à limiter les rivalités internes au sein du bloc occidental tout en s’assurant que les nouveaux mouvements nationalistes restent sous contrôle. Cependant, cet événement marque également le début d’un glissement d’influence, où les États-Unis s’imposent progressivement comme les principaux acteurs dans la région, reléguant les anciennes puissances coloniales au second plan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La guerre des Six Jours et la radicalisation régionale ===&lt;br /&gt;
La guerre des Six Jours, en juin 1967, constitue un tournant majeur dans l’histoire du Moyen-Orient. Ce conflit, opposant Israël à une coalition de pays arabes dirigée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie, se solde par une victoire écrasante d’Israël en seulement six jours. L’armée israélienne réussit à prendre le contrôle de territoires stratégiques, notamment le Sinaï, la Cisjordanie, la bande de Gaza, le plateau du Golan et Jérusalem-Est. Cette victoire militaire renforce la position stratégique et symbolique d’Israël dans la région, mais elle exacerbe également les tensions géopolitiques et les fractures idéologiques au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les pays arabes, cette défaite humiliante a des conséquences profondes. L’Égypte de Nasser, la Syrie et la Jordanie perdent non seulement des territoires cruciaux, mais également une partie de leur crédibilité politique sur la scène régionale. Cet échec affaiblit les mouvements nationalistes arabes, en particulier le panarabisme prôné par Nasser, tout en alimentant un sentiment de frustration et de revanche au sein des populations arabes. La perte de Jérusalem-Est, un symbole religieux et politique central, renforce le ressentiment contre Israël et ses alliés occidentaux, en particulier les États-Unis, perçus comme les principaux soutiens d’Israël.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette défaite entraîne également une radicalisation des régimes hostiles à Israël et à l’Occident. Des pays comme la Libye sous Mouammar Kadhafi, l’Irak dirigé par le parti Baas, et le Sud-Yémen adoptent des positions de plus en plus antiaméricaines et intensifient leurs relations avec l’Union soviétique. Moscou, cherchant à exploiter cette polarisation, renforce son soutien militaire et économique à ces régimes, consolidant ainsi son influence dans la région. Cette dynamique alimente une polarisation idéologique entre les régimes nationalistes et laïques soutenus par l’URSS et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan géopolitique, la guerre des Six Jours redéfinit les équilibres régionaux. La victoire israélienne renforce la dépendance des pays arabes envers l’Union soviétique pour obtenir un soutien militaire et diplomatique, tout en accentuant la méfiance envers les puissances occidentales. Dans le même temps, Israël, galvanisé par sa victoire, adopte une posture plus sécuritaire et assertive, ce qui complique encore les perspectives de règlement pacifique du conflit israélo-arabe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette polarisation régionale alimente également une intensification des conflits internes et transnationaux. Les divisions entre régimes arabes se creusent, certains pays prônant une confrontation militaire immédiate avec Israël, tandis que d’autres, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie, privilégient des approches plus prudentes. Cette fragmentation affaiblit la capacité des États arabes à adopter une position unifiée face à Israël et à ses alliés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La guerre des Six Jours renforce la position stratégique d’Israël, mais au prix d’une radicalisation et d’une polarisation accrues dans la région. Les dynamiques idéologiques et géopolitiques qui en découlent approfondissent les tensions au Moyen-Orient, tout en inscrivant le conflit israélo-arabe au cœur des rivalités globales entre les blocs de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les réponses américaines : renforcer les alliances ===&lt;br /&gt;
À partir des années 1970, les États-Unis adaptent leur stratégie au Moyen-Orient pour faire face à une région de plus en plus polarisée et instable. Ce réajustement passe par un renforcement du soutien à Israël, tout en diversifiant leurs alliances avec d’autres acteurs régionaux. Ces initiatives visent à protéger les intérêts stratégiques américains, notamment la sécurité énergétique, tout en maintenant un équilibre délicat entre les différents protagonistes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La guerre de Yom Kippour en 1973 constitue un moment charnière dans cette dynamique. Lorsque l’Égypte et la Syrie lancent une attaque coordonnée contre Israël le jour du Yom Kippour, les États-Unis interviennent rapidement pour soutenir leur principal allié dans la région. Ce soutien se concrétise par un pont aérien massif, surnommé &amp;quot;Operation Nickel Grass&amp;quot;, destiné à fournir des armements et des équipements modernes à l’armée israélienne. Cette assistance militaire est déterminante pour permettre à Israël de reprendre l’avantage militaire, mais elle engendre des conséquences géopolitiques significatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaction à cet appui sans équivoque des États-Unis à Israël, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), majoritairement arabes, imposent un embargo pétrolier contre les États-Unis et d’autres pays occidentaux. Cette mesure déclenche une crise énergétique mondiale, marquée par une hausse spectaculaire des prix du pétrole et des pénuries qui affectent les économies occidentales. Cette crise souligne la vulnérabilité des États-Unis face à leur dépendance énergétique et les pousse à réévaluer leurs alliances régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole, les États-Unis renforcent leurs relations avec des partenaires clés comme l’Arabie saoudite. En 1974, les deux pays concluent un accord stratégique selon lequel les États-Unis fournissent un soutien militaire et une assistance technique à la monarchie saoudienne, tandis que cette dernière s’engage à stabiliser les marchés pétroliers et à maintenir un flux régulier de pétrole vers l’Occident. Cette relation, fondée sur des intérêts mutuels, devient un pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, les États-Unis approfondissent leur partenariat avec l’Iran, alors dirigé par le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Considéré comme un rempart contre l’influence soviétique et une puissance régionale clé, l’Iran reçoit un soutien économique et militaire important des États-Unis. Cette alliance vise à renforcer la stabilité régionale tout en consolidant l’accès américain aux ressources énergétiques. Cependant, elle repose sur un équilibre fragile, comme le démontrera la révolution iranienne de 1979.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses américaines aux défis des années 1970 s’articulent autour de deux axes principaux : un soutien accru à Israël, malgré les conséquences géopolitiques, et une diversification des alliances régionales, notamment avec l’Arabie saoudite et l’Iran. Ces initiatives reflètent une volonté de sécuriser les intérêts stratégiques des États-Unis tout en naviguant dans un environnement marqué par des tensions croissantes et des transformations politiques profondes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les initiatives diplomatiques : de Camp David à la stratégie des petits pas ===&lt;br /&gt;
Avec l’arrivée de Henry Kissinger au poste de secrétaire d’État dans les années 1970, la stratégie américaine au Moyen-Orient adopte une orientation plus diplomatique, marquée par une approche pragmatique et graduelle connue sous le nom de « stratégie des petits pas ». L’objectif principal de cette stratégie est d’atténuer les tensions régionales tout en intégrant progressivement certains régimes arabes dans une dynamique favorable aux intérêts américains, notamment dans le contexte de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La « stratégie des petits pas » repose sur une approche par étapes, visant à résoudre les différends régionaux un à un, plutôt que de tenter d’imposer une solution globale. Kissinger, convaincu qu’une résolution partielle des conflits est plus réaliste, met en œuvre des négociations discrètes pour rapprocher les positions entre Israël et ses voisins arabes. Ces efforts aboutissent à plusieurs accords intermédiaires, comme ceux sur le désengagement militaire dans le Sinaï entre Israël et l’Égypte après la guerre de Yom Kippour. Ces accords renforcent la crédibilité des États-Unis en tant que médiateurs, tout en consolidant leur influence sur les acteurs clés de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point culminant de cette approche diplomatique est atteint avec les '''Accords de Camp David''' en 1978, un moment historique dans les relations israélo-arabes. Sous l’égide du président américain Jimmy Carter, ces négociations réunissent le président égyptien Anouar el-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin. Après des discussions intensives, un traité de paix est signé entre Israël et l’Égypte, mettant fin à plusieurs décennies de conflit entre les deux pays. L’Égypte devient ainsi le premier pays arabe à reconnaître officiellement Israël, tandis qu’Israël accepte de restituer le Sinaï à l’Égypte, un territoire stratégique conquis lors de la guerre des Six Jours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces accords représentent un succès diplomatique majeur pour les États-Unis, qui parviennent à renforcer leurs alliances avec les deux pays. Pour l’Égypte, ce rapprochement avec Washington ouvre la voie à une aide économique et militaire substantielle, faisant du pays un partenaire clé des États-Unis dans la région. Pour Israël, les accords de Camp David consolident son statut de pilier stratégique de la politique américaine au Moyen-Orient, tout en réduisant les risques de conflits majeurs avec son voisin égyptien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, les initiatives diplomatiques américaines ne se limitent pas à Camp David. La stratégie des petits pas vise également à intégrer d’autres régimes arabes dans une dynamique de coopération avec les États-Unis. Par exemple, des efforts sont déployés pour réduire les tensions entre Israël et la Jordanie, tout en cherchant à isoler les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak. En parallèle, les États-Unis soutiennent des initiatives économiques et militaires pour stabiliser leurs partenaires, renforçant ainsi leur rôle de médiateur incontournable dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que couronnée de succès dans certains cas, cette approche diplomatique rencontre des résistances. Les Accords de Camp David, par exemple, suscitent une opposition dans une grande partie du monde arabe, où Sadate est critiqué pour avoir brisé la solidarité arabe et accepté un traité de paix avec Israël. Cette opposition culmine avec son assassinat en 1981, un événement qui souligne les limites et les risques de la diplomatie américaine dans une région aussi fragmentée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie diplomatique américaine, incarnée par la stratégie des petits pas et les Accords de Camp David, reflète une volonté de résoudre progressivement les conflits au Moyen-Orient tout en renforçant les alliances stratégiques des États-Unis. Bien qu’elle ait permis des avancées significatives, notamment entre Israël et l’Égypte, cette approche reste marquée par des tensions et des oppositions qui illustrent la complexité de la région et les défis permanents pour la diplomatie américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La stratégie du delinkage : séparer les alliances ===&lt;br /&gt;
Les États-Unis mettent en œuvre une stratégie de ''delinkage'' dans le cadre de leur politique moyen-orientale, visant à dissocier certains États arabes de leur solidarité traditionnelle envers les Palestiniens et leurs voisins en conflit avec Israël. L’objectif est de réduire la cohésion du front arabe anti-israélien, tout en intégrant ces États, particulièrement les monarchies du Golfe, dans l’orbite géopolitique et économique américaine. Cette approche s’inscrit dans une volonté de remodeler l’équilibre régional au profit des intérêts stratégiques des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique du ''delinkage'' repose sur la création de relations bilatérales solides avec des États clés, détournant leur attention des enjeux israélo-palestiniens au profit de préoccupations sécuritaires et économiques partagées avec les États-Unis. Les monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, deviennent des cibles privilégiées de cette stratégie. En renforçant leur dépendance vis-à-vis des États-Unis pour leur sécurité, notamment face à des menaces perçues comme l’Iran, ces pays sont incités à adopter une posture moins conflictuelle envers Israël.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''delinkage'' s’appuie également sur une assistance économique et militaire accrue. En échange d’un soutien technologique, logistique et financier, les États-Unis encouragent ces États à prioriser leurs intérêts nationaux immédiats plutôt que la solidarité arabe traditionnelle. Cette dynamique s’observe notamment après les Accords de Camp David en 1978, qui servent de précédent pour montrer qu’une coopération avec Israël et les États-Unis peut aboutir à des gains stratégiques significatifs, comme ceux obtenus par l’Égypte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En limitant l’engagement des pays du Golfe dans le conflit israélo-palestinien, les États-Unis cherchent à isoler davantage les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak, tout en réduisant l’influence des mouvements palestiniens radicaux. Cette approche contribue à fragmenter les solidarités régionales, ouvrant la voie à une reconfiguration de la géopolitique régionale sous domination américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie n’est pas sans défis. La cause palestinienne reste profondément enracinée dans les opinions publiques arabes, où elle symbolise la résistance contre l’impérialisme et l’occupation étrangère. Les initiatives perçues comme des rapprochements avec Israël, même indirects, suscitent souvent des tensions internes dans les pays ciblés, exacerbant les divisions entre élites dirigeantes et populations locales. Ce décalage alimente parfois des mouvements d’opposition qui critiquent la soumission des dirigeants aux pressions américaines et leur abandon des causes panarabes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''delinkage'' reflète une tentative ambitieuse de Washington pour redéfinir les relations au Moyen-Orient en affaiblissant les solidarités arabes traditionnelles. En détournant des États stratégiques comme les monarchies du Golfe de leur engagement envers la cause palestinienne, les États-Unis visent à consolider un nouvel ordre régional aligné sur leurs intérêts. Toutefois, cette approche, bien qu’efficace sur certains fronts, souligne les limites de la diplomatie américaine dans une région où les tensions historiques et les sensibilités locales continuent de jouer un rôle crucial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Du retour à l’hégémonie  =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les années 1980 et 1990 marquent un retour affirmé des États-Unis sur la scène moyen-orientale, consolidant leur position hégémonique dans une région stratégique. Ce retour s’explique en partie par le repli progressif de l’Union soviétique, qui limite son influence à des alliés comme la Syrie et le Sud-Yémen, sans pouvoir maintenir une présence régionale significative. Ce retrait soviétique offre aux États-Unis l’opportunité de renforcer leur emprise sur le Moyen-Orient à travers une combinaison d’initiatives diplomatiques, militaires et stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan idéologique, les États-Unis poursuivent la stratégie du ''delinkage'', déjà amorcée dans les décennies précédentes. Cette approche consiste à s’adresser individuellement à chaque partenaire régional pour répondre à ses préoccupations spécifiques, tout en limitant la formation d’un front arabe uni opposé aux intérêts américains. Cette stratégie permet aux États-Unis de jouer un rôle de médiateur incontournable, tout en renforçant leur influence bilatérale avec des acteurs clés comme l’Arabie saoudite, l’Égypte et les monarchies du Golfe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le renforcement de la présence militaire américaine est un autre aspect central de ce retour à l’hégémonie. Les années 1980 voient l’intensification des engagements militaires dans la région, notamment à travers la protection des routes maritimes dans le Golfe Persique et la dissuasion des menaces iraniennes. Cette présence militaire culmine avec la guerre du Golfe en 1991, où les États-Unis dirigent une coalition internationale pour repousser l’invasion irakienne du Koweït. Cette démonstration de force consolide leur rôle de puissance dominante et garantit leur contrôle sur les flux énergétiques mondiaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, les États-Unis s’engagent dans des initiatives diplomatiques visant à promouvoir un processus de paix entre Israël et ses voisins arabes. Les '''Accords d’Oslo''' de 1993 représentent une étape clé de cette diplomatie. Ces accords, négociés sous l’égide des États-Unis, aboutissent à une reconnaissance mutuelle entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël, tout en établissant une Autorité palestinienne autonome dans certains territoires. Cependant, ces accords sont perçus comme un compromis insuffisant, notamment par les Palestiniens, qui voient leurs espoirs d’un État souverain compromis par l’expansion continue des colonies israéliennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si les Accords d’Oslo marquent un progrès symbolique, ils se situent en retrait par rapport aux avancées des Accords de Camp David de 1978, qui avaient permis un traité de paix durable entre Israël et l’Égypte. Pour de nombreux observateurs, le processus de paix des années 1990 sert avant tout à légitimer la présence américaine au Proche-Orient, plutôt qu’à résoudre les problèmes fondamentaux du conflit israélo-palestinien. En effet, la diplomatie américaine se concentre davantage sur la prévention d’un front arabe uni contre ses intérêts, plutôt que sur une résolution équitable du conflit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les années 1980 et 1990 marquent une réaffirmation de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient. En combinant diplomatie, interventions militaires et stratégies d’influence, les États-Unis réussissent à maintenir leur prééminence tout en empêchant la formation d’une opposition régionale cohérente. Cependant, cette hégémonie repose sur des compromis fragiles et des processus de paix inaboutis, laissant entrevoir les tensions persistantes qui continueront de structurer la région dans les décennies suivantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Les nouveaux mots de l’hégémonie américaine ==&lt;br /&gt;
Au cours des années 1990, de nouveaux concepts stratégiques apparaissent ou sont réactualisés dans le cadre de la stratégie américaine. Ces notions façonnent le discours de l’hégémonie américaine, notamment dans la gestion de ses relations avec le Moyen-Orient. Ces termes s'inscrivent dans une vision dichotomique de la politique internationale, basée sur la théorie des « amis-ennemis » et visant à structurer les relations internationales autour des intérêts des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces concepts stratégiques, au-delà de leur valeur analytique, servent à légitimer le discours impérial américain sur le Moyen-Orient. Ils permettent de construire une grille de lecture simplifiée et manichéenne, opposant les « amis » alignés sur l’ordre international dominé par les États-Unis, et les « ennemis », décrits comme des menaces à cet ordre. Cette structuration idéologique oriente les politiques américaines, notamment en désignant des cibles prioritaires pour leur diplomatie ou leur interventionnisme. Ces termes renforcent également la capacité des États-Unis à mobiliser un consensus international autour de leur leadership tout en consolidant leur rôle hégémonique dans une région clé pour leurs intérêts stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Bandwagoning State''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Bandwagoning State'' désigne des États plus faibles qui, pour maximiser leur sécurité ou accroître leur influence, choisissent de s’aligner sur une puissance dominante ou une coalition au sein du système international. Cette stratégie s’inscrit dans le cadre de la politique de l’équilibre des pouvoirs (''balance of power''), où les acteurs étatiques, plutôt que de s’opposer à une puissance supérieure, décident de s’y rallier pour bénéficier de ses ressources, de sa protection ou de son influence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte américain, ce concept est utilisé pour inciter les pays du Moyen-Orient à rejoindre l’ordre international dominé par Washington. Les États-Unis, en tant que superpuissance hégémonique, utilisent leur supériorité économique, militaire et diplomatique pour attirer des États dans leur orbite. En s’alliant aux États-Unis, ces pays espèrent non seulement garantir leur sécurité face à des menaces régionales, mais aussi profiter des avantages économiques et technologiques que procure cette alliance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le cas du Moyen-Orient, cette dynamique s’applique particulièrement aux monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Ces États, confrontés à des défis sécuritaires, notamment face à l’Iran ou à des acteurs non étatiques comme des groupes terroristes, choisissent de s’aligner sur les États-Unis pour bénéficier de leur protection militaire et de leur soutien technologique. Par exemple, l’installation de bases militaires américaines dans des pays comme Bahreïn ou le Qatar illustre cette logique de ''bandwagoning'', où les États accueillent des forces étrangères pour garantir leur propre stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce concept joue également un rôle dans les stratégies américaines visant à fragmenter les solidarités régionales au Moyen-Orient. En encourageant des alliances bilatérales avec des pays arabes stratégiques, les États-Unis affaiblissent les tentatives d’unité arabe et limitent la capacité des États de la région à s’opposer collectivement à leur influence ou à celle d’Israël. Le ''bandwagoning'' est ainsi un outil de stabilisation pour Washington, permettant de maintenir un équilibre favorable à ses intérêts tout en dissuadant l’émergence d’alliances rivales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie n’est pas exempte de limites. En s’alignant sur une superpuissance, les ''Bandwagoning States'' peuvent être perçus comme dépendants ou soumis à des puissances extérieures, ce qui peut susciter des critiques internes et régionales. De plus, leur rapprochement avec les États-Unis peut les exposer à des représailles de la part d’acteurs hostiles, comme l’Iran, ou à des tensions avec leurs propres populations, particulièrement dans des contextes où l’opinion publique est largement opposée à l’influence occidentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Bandwagoning State'' illustre une dynamique clé dans la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. En utilisant leur pouvoir pour attirer et intégrer des États plus faibles dans leur sphère d’influence, les États-Unis consolident leur autorité régionale tout en réaffirmant leur rôle de garant de la stabilité internationale. Cette stratégie, bien qu’efficace à court terme, soulève des questions sur la durabilité des alliances construites sur une dépendance asymétrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Pivotal State''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Pivotal State'' désigne des pays dont la stabilité ou l’instabilité a un impact déterminant, non seulement sur leur région immédiate, mais aussi sur l’ordre international dans son ensemble. Ces États occupent une position géographique stratégique ou disposent d’un poids économique, politique, ou démographique leur permettant de structurer leur environnement régional. En conséquence, leur trajectoire influence directement les dynamiques de sécurité, de développement et de stabilité au niveau global.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Égypte et l’Arabie saoudite sont des exemples typiques de ''Pivotal States''. L’Égypte, par sa position sur le canal de Suez, son rôle historique en tant que leader du monde arabe, et son influence culturelle et politique, agit comme un acteur central dans les équilibres régionaux. Sa stabilité est essentielle pour contenir les tensions dans le Levant et en Afrique du Nord. De même, l’Arabie saoudite, en tant que plus grand exportateur de pétrole au monde et gardienne des lieux saints de l’islam, joue un rôle structurant dans les dynamiques économiques et religieuses de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis, la gestion des relations avec ces ''Pivotal States'' est une priorité stratégique. Ces pays agissent comme des leviers pour stabiliser une région souvent marquée par des conflits et des tensions idéologiques. Par exemple, les États-Unis ont investi massivement dans l’Égypte après les Accords de Camp David de 1978, en offrant une aide économique et militaire importante pour renforcer son alliance avec Israël et limiter l’influence soviétique pendant la Guerre froide. De même, l’Arabie saoudite a été intégrée dans une dynamique de coopération militaire et économique, notamment à travers des accords de défense et des partenariats énergétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance des ''Pivotal States'' ne se limite pas à la stabilité régionale ; leur rôle est également crucial pour maintenir l’ordre international. Une instabilité prolongée dans ces pays pourrait provoquer des effets de contagion dans leurs régions voisines, menaçant les intérêts économiques et stratégiques des grandes puissances. Par exemple, une crise en Arabie saoudite aurait des répercussions immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux, tandis qu’une instabilité en Égypte pourrait déstabiliser le canal de Suez, une voie de navigation essentielle pour le commerce international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, la gestion des ''Pivotal States'' comporte des défis. Ces pays, en raison de leur poids régional, peuvent adopter des positions autonomes qui ne s’alignent pas toujours sur les intérêts des États-Unis ou de leurs alliés. De plus, leur stabilité interne est souvent fragile, en raison de tensions sociales, économiques ou politiques qui peuvent rendre leur soutien coûteux ou difficile à maintenir. Par exemple, les soulèvements du Printemps arabe de 2011 ont montré la vulnérabilité des régimes perçus comme des piliers de la stabilité régionale, comme celui de l’Égypte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le  concept de ''Pivotal State'' illustre l’importance pour les États-Unis de s’engager activement avec des acteurs clés du Moyen-Orient pour préserver la stabilité régionale et mondiale. En intégrant ces États dans leurs stratégies diplomatiques et économiques, Washington cherche à consolider son rôle de garant de l’ordre international tout en anticipant les risques liés à l’instabilité de ces acteurs centraux. Cette approche, bien que cruciale, exige une attention constante et une capacité à s’adapter aux dynamiques internes et externes des ''Pivotal States''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Backlash States''' ===&lt;br /&gt;
Le terme ''Backlash States'' désigne des États qui rejettent activement l’ordre international promu par les puissances occidentales, en adoptant des positions antagonistes vis-à-vis des normes et des institutions globales. Ces États, tels que Cuba, la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak ou la Libye, se distinguent par des comportements défiants et souvent agressifs, tout en étant incapables, à eux seuls, de constituer une menace directe pour l’équilibre global. Leur opposition s’inscrit dans une logique de marginalisation volontaire ou subie, motivée par le rejet des dynamiques de globalisation et des valeurs libérales qu’ils considèrent comme hostiles à leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' sont souvent caractérisés par des régimes autoritaires ou totalitaires qui rejettent les principes démocratiques et les droits humains universels. Ces régimes cherchent à préserver leur pouvoir en s’opposant aux pressions extérieures visant à les intégrer dans l’ordre international dirigé par les grandes puissances occidentales, principalement les États-Unis. Leur hostilité se manifeste par des politiques diplomatiques provocatrices, des alliances avec d’autres États marginalisés, et, dans certains cas, des activités belliqueuses, comme le soutien à des mouvements insurgés ou le développement de programmes militaires controversés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Iran et la Libye sous Mouammar Kadhafi illustrent bien le concept de ''Backlash States''. Ces régimes ont défié les efforts occidentaux de stabilisation et d’intégration régionale, adoptant des postures antagonistes vis-à-vis des États-Unis et de leurs alliés. Par exemple, l’Iran, après la révolution islamique de 1979, a cherché à contester l’hégémonie américaine en soutenant des mouvements opposés à Israël et en développant des capacités militaires avancées, notamment dans le domaine nucléaire. De même, la Libye de Kadhafi a poursuivi des politiques extérieures agressives, soutenant des mouvements révolutionnaires à travers le monde et défiant ouvertement les sanctions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces comportements conduisent souvent à l’isolement des ''Backlash States'' sur la scène internationale. Cependant, cet isolement pousse également ces pays à former des alliances opportunistes entre eux, créant des réseaux de soutien mutuel pour résister aux pressions occidentales. Ces liens renforcent leur capacité à contrecarrer, même modestement, l’hégémonie américaine et ses tentatives d’imposer un ordre mondial uniforme. Cette dynamique est particulièrement visible dans les relations entre l’Iran, la Corée du Nord et Cuba, qui échangent des ressources, des technologies et des stratégies pour résister à l’intégration forcée dans l’ordre international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis et leurs alliés, les ''Backlash States'' représentent des défis diplomatiques et stratégiques complexes. Bien qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour constituer une menace directe à l’ordre mondial, leurs actions belliqueuses ou disruptives peuvent déstabiliser des régions entières, comme le Moyen-Orient ou l’Asie de l’Est. En réponse, les puissances occidentales recourent souvent à des politiques d’endiguement, de sanctions économiques, ou, dans certains cas, d’intervention militaire pour limiter leur influence et prévenir les menaces qu’ils posent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' incarnent une opposition marginale mais persistante à l’ordre international dominé par l’Occident. En s’opposant aux principes et institutions globales, ces régimes cherchent à préserver leur autonomie et leur pouvoir face aux pressions extérieures. Cependant, leur capacité à influencer significativement le système international reste limitée, bien qu’ils puissent contribuer à des dynamiques de déséquilibre et de conflit dans les régions où ils opèrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Rogue States''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' (États voyous) représente une catégorie d’États perçus comme des menaces graves et directes pour la stabilité et la paix mondiale. Ces régimes, souvent qualifiés de déstabilisateurs, se caractérisent par des comportements en rupture avec les normes internationales, notamment des pratiques autoritaires sévères, le parrainage du terrorisme et la prolifération d’armes de destruction massive, y compris nucléaires. Dans la gradation des conflictualités, les ''Rogue States'' occupent un échelon supérieur aux ''Backlash States'', car leur capacité de nuisance est jugée plus importante et leurs actions plus agressives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Rogue States'' sont souvent décrits comme des régimes autoritaires qui, au-delà de restreindre les droits humains, adoptent des politiques systématiques pour défier l’ordre international. Parmi les exemples les plus souvent cités figurent l’Iran, l’Irak sous Saddam Hussein, la Corée du Nord et, à certaines périodes, la Libye. Ces États sont accusés de soutenir activement des organisations terroristes, de développer des programmes d’armement clandestins et de refuser de se conformer aux traités et régulations internationaux, notamment en matière de désarmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, l’Iran et l’Irak ont longtemps incarné cette notion de ''Rogue States''. L’Iran, après la révolution islamique de 1979, a été désigné comme tel en raison de son soutien présumé à des groupes terroristes comme le Hezbollah, de son programme nucléaire controversé, et de sa rhétorique anti-occidentale. De son côté, l’Irak de Saddam Hussein a été catalogué comme un ''Rogue State'' pour son utilisation d’armes chimiques pendant la guerre Iran-Irak, son invasion du Koweït en 1990, et les soupçons de possession d’armes de destruction massive qui ont conduit à l’intervention militaire américaine en 2003.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' est également un outil rhétorique central pour les États-Unis et leurs alliés, utilisé pour justifier des politiques d’endiguement, de sanctions économiques et, dans certains cas, d’interventions militaires. Ces régimes sont présentés comme des menaces existentielles à l’ordre mondial, ce qui permet de mobiliser des coalitions internationales en faveur d’actions coercitives. Par exemple, l’invasion de l’Irak en 2003 a été largement justifiée par l’idée que Saddam Hussein représentait une menace imminente, bien que les accusations concernant des armes de destruction massive se soient révélées infondées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, la notion de ''Rogue States'' soulève des débats importants. Ses détracteurs soutiennent qu’elle reflète une vision manichéenne et instrumentalisée des relations internationales, où les États qui s’opposent aux intérêts occidentaux sont automatiquement étiquetés comme des menaces, indépendamment des nuances de leur comportement ou des contextes locaux. De plus, cette désignation peut exacerber les tensions internationales, en isolant davantage les régimes ciblés et en les poussant à adopter des postures encore plus agressives ou défiantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' incarne une vision stratégique et idéologique des relations internationales, où certains États sont désignés comme des menaces globales pour justifier des politiques d’endiguement et d’intervention. Si cette notion a permis aux puissances occidentales, notamment les États-Unis, de structurer leur discours et leurs actions face à des régimes perçus comme hostiles, elle reste une catégorie contestée, tant sur le plan de sa légitimité que de son efficacité à promouvoir la stabilité mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le concept de l’État pivot et son application à l’Égypte ==&lt;br /&gt;
L’Égypte, en tant qu’État pivot, occupe une position centrale dans la géopolitique du Moyen-Orient. Ce concept repose sur l’idée qu’un État pivot est capable de structurer son environnement régional et d’empêcher des processus de déstabilisation en chaîne, comparables à un effet domino. Si un État pivot s’effondre, les répercussions peuvent entraîner une instabilité majeure dans les États voisins et, par extension, dans l’ensemble de la région concernée. Dans cette perspective, l’Égypte et la Turquie ont souvent été identifiées comme des États pivots essentiels, selon des analyses comme celles de Paul Kennedy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Égypte dans les années 1970 et 1980 : Contenir l’islamisme et stabiliser la région ===&lt;br /&gt;
Dans les décennies suivant les Accords de Camp David en 1978, l’Égypte est devenue un pilier central de la stratégie occidentale au Moyen-Orient, particulièrement pour les États-Unis. Elle est perçue comme un rempart efficace contre l’expansion de l’islamisme et des idéaux révolutionnaires qui se sont intensifiés avec la montée de la révolution islamique en Iran en 1979. Ce bouleversement a projeté une idéologie fondée sur un islam politique radical, inspirant d’autres mouvements islamistes dans la région. Dans ce contexte, l’Égypte, en tant qu’État pivot, est apparue comme un contrepoids stratégique pour endiguer ces influences et préserver la stabilité des régimes alliés des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La position de l’Égypte s’appuie également sur son rôle de médiateur clé dans le processus de paix israélo-arabe. En signant les Accords de Camp David avec Israël sous l’égide des États-Unis, l’Égypte devient le premier pays arabe à normaliser ses relations avec l’État hébreu. Cette décision marque un tournant géopolitique majeur, isolant davantage les Palestiniens sur la scène internationale et affaiblissant la cohésion du camp arabe. Grâce à ce rapprochement, l’Égypte s’impose comme un interlocuteur incontournable pour faciliter les négociations entre Israël et les autres États arabes, consolidant ainsi sa position d’acteur central dans la diplomatie régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce rôle de médiation est crucial pour les intérêts stratégiques américains. Sans l’implication active de l’Égypte, le processus de paix entre Israël et ses voisins serait sérieusement compromis. En tant qu’État pivot, l’Égypte agit comme un point d’ancrage qui stabilise les équilibres géopolitiques régionaux et limite les risques d’escalade des tensions. Cette dynamique est également renforcée par les efforts de Washington pour intégrer l’Égypte dans sa sphère d’influence, notamment par le biais d’une aide économique et militaire substantielle, visant à garantir la pérennité de l’alliance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Daniel Pipes souligne que l’entrée de l’Égypte dans l’orbite géopolitique américaine a permis de rééquilibrer les rapports de force dans la région. En affaiblissant le front arabe et en marginalisant les Palestiniens, l’Égypte contribue à stabiliser la position d’Israël tout en réduisant les risques d’un affrontement militaire généralisé. Cette transition stratégique a permis de transformer l’Égypte d’un acteur contestataire sous Nasser en un allié clé des États-Unis et un pivot de la paix régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce rôle central de l’Égypte dans la stabilisation régionale repose sur des fondations fragiles. Les défis économiques internes, les tensions sociales, et la montée des mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, représentent des menaces constantes pour la stabilité du régime égyptien. Ces fragilités soulignent la complexité de la gestion d’un État pivot, où la stabilité régionale est étroitement liée à la capacité de l’État à maintenir son propre équilibre interne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les années 1970 et 1980, l’Égypte s’est affirmée comme un acteur clé de la stratégie américaine au Moyen-Orient, jouant un rôle déterminant pour contenir l’islamisme et stabiliser les rapports entre Israël et les États arabes. Sa position en tant qu’État pivot illustre l’importance des alliances stratégiques dans la gestion des dynamiques régionales, tout en révélant les défis liés à la préservation de cette stabilité dans un environnement marqué par des tensions persistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les limites de l’aide américaine à l’Égypte ===&lt;br /&gt;
Bien que l’Égypte ait longtemps bénéficié d’un soutien substantiel de la part des États-Unis, ce soutien est souvent resté conditionné et limité, notamment en ce qui concerne l’assistance militaire. Paul Kennedy souligne la nécessité d’une aide ciblée, principalement sous la forme d’un appui économique et alimentaire, plutôt que d’un soutien militaire massif. Cette approche prudente s’appuie sur une analyse des fragilités structurelles de l’Égypte, qui la rendent particulièrement vulnérable aux instabilités internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Égypte présente plusieurs défis structurels importants : son territoire est composé à 90 % de désert, ce qui limite considérablement ses capacités agricoles ; elle dépend fortement des importations de blé pour nourrir sa population, une vulnérabilité exacerbée par des crises économiques récurrentes. Ces faiblesses rendent le régime égyptien plus fragile que d’autres États pivots, comme la Turquie, qui est perçue comme plus solide et mieux équipée pour résister aux pressions internes et externes. En conséquence, Kennedy estime qu’un soutien militaire excessif pourrait involontairement renforcer des factions hostiles au régime, telles que les Frères musulmans, et exacerber les tensions sociales et politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, la stratégie américaine d’aide à l’Égypte a souvent privilégié une assistance économique visant à maintenir la stabilité sociale et à prévenir les crises alimentaires, tout en limitant les apports militaires susceptibles de créer des déséquilibres internes. Cette prudence reflète une compréhension des dynamiques complexes de la politique égyptienne, où un soutien trop visible ou mal calibré pourrait engendrer des effets pervers.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’après-guerre du Golfe, cette approche s’accompagne d’un recentrage stratégique des États-Unis sur l’Arabie saoudite, perçue comme un État pivot plus fiable et mieux aligné sur les intérêts américains. L’Arabie saoudite, avec sa stabilité relative et sa capacité à influencer les marchés énergétiques mondiaux, devient un partenaire prioritaire dans la région. Ce déplacement d’attention réduit le rôle central de l’Égypte dans les calculs stratégiques américains, la reléguant à une position secondaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour l’Égypte, ce recul relatif dans les priorités américaines constitue un défi majeur. Le pays doit redéfinir son rôle géopolitique dans une région où d’autres acteurs, tels que l’Arabie saoudite et la Turquie, occupent des positions dominantes. Cette situation oblige l’Égypte à réaffirmer son importance, notamment par des initiatives diplomatiques et des efforts pour regagner une influence au sein de la Ligue arabe et dans les processus de médiation régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les limites de l’aide américaine à l’Égypte reflètent un équilibre délicat entre soutien et prudence. Si l’Égypte reste un allié stratégique pour les États-Unis, ses fragilités structurelles et ses dynamiques internes compliquent la mise en œuvre d’une assistance cohérente et efficace. Ce contexte souligne la complexité de la gestion des relations avec un État pivot dont la stabilité reste essentielle à l’équilibre régional, mais qui nécessite une approche nuancée pour éviter des déstabilisations imprévues.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Égypte après Nasser : Une quête de leadership régional ===&lt;br /&gt;
Depuis la fin de l’ère de Gamal Abdel Nasser, l’Égypte s’efforce de réaffirmer son rôle de puissance régionale dans un Moyen-Orient marqué par des bouleversements géopolitiques. Sous la présidence de Hosni Moubarak, le pays tente de renouer avec l’héritage nassérien, bien que dans un contexte profondément transformé par les Accords de Camp David, la révolution iranienne et les nouvelles dynamiques de la Guerre froide. L’objectif de l’Égypte est de retrouver une position centrale dans les affaires régionales et internationales, tout en s’adaptant aux attentes de ses partenaires occidentaux et en naviguant entre ses propres défis internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un axe majeur de la stratégie égyptienne consiste à reprendre une place centrale dans la Ligue arabe. Après avoir été temporairement mise à l’écart en raison de son traité de paix avec Israël, l’Égypte cherche à restaurer son image et son leadership au sein du monde arabe. Sous Moubarak, le pays s’efforce de jouer un rôle unificateur dans des contextes marqués par des divisions croissantes, comme la rivalité entre les États du Golfe et l’Iran, ou les tensions liées à la question palestinienne. Cette quête de réintégration dans les dynamiques arabes reflète la volonté de l’Égypte de projeter une influence régionale stable et cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En tant que premier pays arabe à avoir normalisé ses relations avec Israël, l’Égypte occupe une position clé dans les efforts de stabilisation régionale. Son rôle de médiateur entre Israël, les États-Unis et d’autres acteurs régionaux est essentiel pour maintenir un équilibre fragile au Moyen-Orient. L’Égypte s’investit particulièrement dans les discussions liées au conflit israélo-palestinien, jouant souvent le rôle d’intermédiaire dans les négociations et les accords de cessez-le-feu entre Israël et les factions palestiniennes. Ce rôle de médiation renforce la position stratégique de l’Égypte auprès de ses partenaires occidentaux, tout en consolidant son statut d’acteur pivot dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de la médiation, l’Égypte cherche à se positionner comme un leader diplomatique capable de gérer les nombreux conflits qui marquent le Moyen-Orient. Qu’il s’agisse de tensions dans le Golfe, du conflit israélo-palestinien, ou des rivalités liées à l’influence iranienne, l’Égypte s’efforce de jouer un rôle actif dans la résolution des crises régionales. Cette ambition s’appuie sur une tradition de leadership arabe remontant à l’ère nassérienne, bien que les moyens et les contextes aient évolué. L’Égypte aspire également à renforcer sa coopération avec des puissances extérieures comme les États-Unis, l’Union européenne, et la Russie, pour accroître son influence au-delà de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré ces ambitions, la position de l’Égypte reste fragilisée par des défis économiques, politiques, et sociaux internes. Le pays fait face à une dépendance économique importante, à une croissance démographique rapide, et à une montée des tensions sociales exacerbées par des mouvements islamistes comme les Frères musulmans. Ces facteurs limitent sa capacité à jouer pleinement le rôle de puissance régionale. De plus, l’influence croissante d’autres acteurs comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, et la Turquie, remet en question le leadership égyptien traditionnel dans le monde arabe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Égypte, en tant qu’État pivot, continue de jouer un rôle essentiel dans la stabilité du Moyen-Orient. Son statut de médiateur et de leader diplomatique demeure crucial pour les dynamiques régionales, mais ses ambitions sont constamment mises à l’épreuve par des contraintes internes et des rivalités régionales. La capacité de l’Égypte à maintenir son influence dépendra de sa faculté à s’adapter aux transformations géopolitiques tout en consolidant sa stabilité interne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Backlash States, stratégie du containment et Rogue States ==&lt;br /&gt;
Le concept de ''Backlash State'' (État rebelle) se distingue par son positionnement en marge de l’ordre international. Ces États, par leurs actions ou leur gouvernance, échappent à la rationalité supposée des relations internationales en refusant de respecter les règles minimales qui structurent cet ordre. Ils se placent volontairement en opposition aux normes établies, adoptant des comportements disruptifs qui défient les puissances dominantes et les institutions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Rogue State'' (État voyou), quant à lui, va au-delà de cette opposition. Il ne se contente pas de contester l’ordre international, mais rejette également les règles régionales établies, souvent sous l’influence des États-Unis ou des puissances locales. Ces États sont perçus comme des acteurs déstabilisateurs, tant pour leur région que pour le système global, en raison de leur recours à des pratiques telles que le soutien au terrorisme, le développement de programmes d’armement non conformes ou une gouvernance autoritaire. Des exemples incluent Cuba, l’Iran, l’Irak ou la Libye, bien que cette liste soit sujette à des évolutions en fonction des contextes géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== ''Backlash States'' et la stratégie du containment ===&lt;br /&gt;
La stratégie du ''containment'' (endiguement) constitue une réponse fondamentale aux comportements disruptifs des ''Backlash States''. Initialement développée pendant la Guerre froide pour limiter l’expansion du communisme, cette politique a été adaptée pour faire face à d’autres formes de menaces, telles que le socialisme révolutionnaire ou l’islam politique. Son objectif principal est d’empêcher ces idéologies ou régimes perçus comme hostiles de s’étendre, tout en renforçant la stabilité des États alignés sur les intérêts occidentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''containment'' repose sur une approche préventive et réactive. Il s’agit d’endiguer les influences idéologiques ou politiques jugées déstabilisatrices pour l’ordre mondial, tout en protégeant les régimes alliés contre les menaces internes et externes. Cette stratégie cherche également à maintenir l’équilibre des pouvoirs dans des régions stratégiques, comme le Moyen-Orient, en empêchant la montée en puissance de ''Backlash States'' capables de bouleverser l’équilibre régional ou de remettre en question l’hégémonie américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour mettre en œuvre cette stratégie, plusieurs mécanismes complémentaires sont utilisés :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''1. L’aide au développement économique'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des piliers du ''containment'' est le soutien économique aux régimes alliés. Cette aide vise à stabiliser les gouvernements en renforçant leur base économique et en réduisant les tensions sociales susceptibles d’alimenter des révoltes ou des mouvements révolutionnaires. Par des programmes de développement, des investissements ciblés, et des incitations à l’ouverture économique, les puissances occidentales cherchent à intégrer ces régimes dans le système mondial tout en limitant leur vulnérabilité face aux idéologies contestataires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''2. L’aide militaire'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre aspect central de la stratégie d’endiguement est l’assistance militaire, qui comprend la fourniture d’équipements, la formation des forces armées locales, et, dans certains cas, le stationnement de troupes étrangères. Ces mesures visent à doter les régimes alliés des capacités nécessaires pour se défendre contre des agressions extérieures ou des insurrections internes. Les ventes d’armes, souvent conditionnées par des accords bilatéraux, permettent également de renforcer les liens stratégiques entre les pays concernés et les puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''3. Les interventions limitées'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines situations, les puissances occidentales recourent à des guerres de faible intensité (''low-intensity conflicts'') pour influencer les dynamiques locales sans engager de conflits majeurs. Ces interventions, menées avec des moyens conventionnels et limités, visent à contenir les mouvements insurgés ou à contrer l’expansion des ''Backlash States''. Elles permettent également de démontrer la capacité des puissances à agir rapidement pour protéger leurs intérêts stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''4. Les dispositifs répressifs'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, des sanctions économiques, des embargos, et des pressions diplomatiques sont utilisés pour isoler les ''Backlash States''. Ces mesures visent à affaiblir leurs économies, à limiter leurs capacités de nuisance, et à exercer une pression internationale pour les contraindre à modifier leur comportement. L’Organisation des Nations unies (ONU) joue souvent un rôle clé dans la légitimation de ces dispositifs, bien que leur efficacité soit parfois contestée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que la stratégie du ''containment'' ait prouvé son efficacité dans certaines situations, elle présente des limites et des défis importants. D’une part, elle peut exacerber les tensions en renforçant l’isolement des ''Backlash States'', ce qui pousse ces derniers à adopter des positions encore plus hostiles. D’autre part, les régimes alliés bénéficiant de l’aide occidentale risquent de devenir dépendants de ce soutien, ce qui limite leur capacité à développer des systèmes politiques et économiques autonomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''containment'' demeure un outil central pour gérer les ''Backlash States'', en combinant des approches économiques, militaires, et diplomatiques. Toutefois, son succès dépend largement de la capacité des puissances occidentales à adapter leurs mécanismes aux dynamiques locales et à éviter les effets pervers susceptibles de compromettre la stabilité régionale et internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Anthony Lake et le « double containment » ===&lt;br /&gt;
Dans les années 1990, Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis sous l’administration de Bill Clinton, élabore une stratégie de « double containment » pour gérer simultanément deux des principaux acteurs problématiques du Moyen-Orient : l’Iran et l’Irak. Cette approche s’inscrit dans un contexte marqué par les tensions persistantes au lendemain de la guerre du Golfe, la fin de la Guerre froide, et les ambitions des États-Unis de redéfinir leur rôle de puissance dominante dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' repose sur une approche pragmatique et cynique. Plutôt que de chercher à exploiter l’un des deux régimes contre l’autre, comme cela avait été le cas dans les années 1980 (lorsque les États-Unis avaient soutenu indirectement l’Irak pendant la guerre Iran-Irak), Lake propose de maintenir une pression équilibrée sur les deux pays pour les affaiblir simultanément. L’objectif est d’empêcher l’Iran et l’Irak de devenir des puissances régionales capables de remettre en question l’équilibre stratégique du Golfe Persique ou les intérêts américains, notamment l’accès aux ressources énergétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette politique s’appuie sur l’idée que l’Iran et l’Irak représentent chacun, pour des raisons différentes, des menaces pour la stabilité régionale. L’Iran, avec sa révolution islamique et son soutien aux mouvements islamistes, est perçu comme un exportateur de l’islam politique susceptible de déstabiliser les monarchies du Golfe, alliées des États-Unis. L’Irak, sous Saddam Hussein, est considéré comme un régime expansionniste et belliqueux, dont l’agression contre le Koweït en 1990 avait déjà provoqué une crise majeure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour mettre en œuvre le ''double containment'', les États-Unis adoptent une série de mesures visant à limiter la capacité de nuisance des deux régimes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Sanctions économiques''' : Imposées à la fois à l’Iran et à l’Irak, ces sanctions visent à affaiblir leurs économies et à réduire leurs capacités militaires.&lt;br /&gt;
* '''Isolement diplomatique''' : Les deux pays sont marginalisés sur la scène internationale, tandis que les États-Unis renforcent leurs alliances avec les monarchies du Golfe et d’autres partenaires régionaux.&lt;br /&gt;
* '''Présence militaire renforcée''' : Les bases américaines dans le Golfe Persique sont consolidées pour dissuader toute agression et garantir la sécurité des routes maritimes essentielles à l’approvisionnement énergétique mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''double containment'' cherche avant tout à maintenir un équilibre régional stable. En empêchant l’Iran et l’Irak de s’imposer comme des puissances hégémoniques, cette stratégie vise à garantir la sécurité des alliés des États-Unis dans la région, notamment l’Arabie saoudite et Israël, tout en préservant l’approvisionnement énergétique vital pour l’économie mondiale. Cette approche marque une rupture avec les politiques passées, où les États-Unis avaient souvent privilégié l’un des deux régimes pour contrer l’autre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' n’est pas sans défis ni critiques. Elle repose sur une vision statique de l’équilibre des pouvoirs, qui sous-estime les dynamiques internes de l’Iran et de l’Irak ainsi que les changements dans le contexte géopolitique régional. Les sanctions économiques, bien que efficaces pour affaiblir les régimes, ont également des conséquences humanitaires importantes, particulièrement en Irak, où elles aggravent la situation de la population sans nécessairement affaiblir le pouvoir de Saddam Hussein.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De plus, cette stratégie place les États-Unis dans une position délicate, où leur engagement militaire et diplomatique dans la région devient indispensable pour maintenir l’équilibre qu’ils ont eux-mêmes imposé. Cela accroît leur vulnérabilité face aux critiques internationales et aux pressions internes pour réduire leur présence au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' proposée par Anthony Lake incarne une tentative de gérer les tensions régionales par un contrôle équilibré des menaces perçues que représentent l’Iran et l’Irak. Bien qu’efficace à court terme pour préserver les intérêts stratégiques américains, cette approche souligne les défis d’une politique fondée sur l’endiguement simultané de plusieurs acteurs dans une région complexe et instable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La critique de Zbigniew Brzeziński ===&lt;br /&gt;
Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité nationale sous la présidence de Jimmy Carter, formule une critique détaillée de la stratégie du ''double containment'' proposée par Anthony Lake. Il considère cette approche comme trop rigide et propose à la place une stratégie plus nuancée et adaptative, mieux adaptée aux réalités politiques et économiques du Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Brzeziński, l’Irak représente une menace majeure pour la stabilité régionale en raison de son régime autoritaire sous Saddam Hussein, de ses ambitions militaires, et de son impact potentiel sur le processus de paix israélo-palestinien. Il prône une stratégie d’endiguement absolu visant à affaiblir et à contenir fermement l’Irak. Cela passe par l’imposition de sanctions économiques sévères et une surveillance militaire renforcée, destinée à prévenir toute tentative d’expansion ou de déstabilisation de la région par Bagdad. Brzeziński considère l’Irak comme un acteur trop belliqueux pour envisager une quelconque coopération ou ouverture diplomatique à court terme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, Brzeziński propose une approche plus mesurée envers l’Iran. Contrairement à l’Irak, l’Iran est perçu comme un acteur avec lequel un dialogue reste envisageable, malgré ses différends avec l’Occident. Brzeziński recommande une stratégie visant à normaliser progressivement les relations avec l’Iran par des ouvertures diplomatiques et des initiatives encourageant une évolution interne du régime. Il fonde cette approche sur l’idée que l’Iran, confronté à des tensions internes et à une crise de légitimité liée à l’islam politique, pourrait évoluer vers un régime plus modéré sans intervention directe. Cette stratégie s’appuie sur l’espoir qu’un changement naturel du régime ou de ses politiques pourrait permettre une réintégration de l’Iran dans le système international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brzeziński insiste également sur l’importance d’une collaboration renforcée avec les alliés européens pour développer une politique cohérente et concertée au Moyen-Orient. Il estime que les États-Unis ne peuvent porter seuls le poids des tensions régionales et que l’implication active des partenaires européens est essentielle pour partager les responsabilités et les coûts des interventions. Cette coopération permettrait de renforcer la légitimité des actions entreprises, tout en assurant une gestion plus équilibrée des enjeux stratégiques dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brzeziński voit dans la stratégie du ''double containment'' une approche trop simpliste, qui ne tient pas suffisamment compte des dynamiques internes des deux régimes concernés. Selon lui, traiter l’Iran et l’Irak comme des menaces équivalentes et appliquer des mesures similaires à des contextes différents est une erreur stratégique. Sa critique repose sur l’idée que chaque régime nécessite une approche spécifique, adaptée à ses caractéristiques et à son potentiel d’évolution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vision de Zbigniew Brzeziński met en lumière les limites d’une politique rigide et unilatérale comme celle du ''double containment''. En proposant une stratégie différenciée et adaptative, il cherche à mieux aligner les objectifs américains avec les réalités régionales, tout en renforçant les partenariats avec l’Europe pour gérer les défis du Moyen-Orient de manière collective. Cette approche souligne l’importance de la flexibilité et du pragmatisme dans la gestion des tensions régionales complexes, où chaque acteur nécessite une réponse sur mesure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Évolution des classifications et enjeux ===&lt;br /&gt;
La distinction entre ''Backlash States'' (États rebelles) et ''Rogue States'' (États voyous) reflète une gradation dans la manière dont les États-Unis et leurs alliés perçoivent et catégorisent les menaces internationales. Ces deux concepts, bien qu’apparentés, traduisent des niveaux différents d’opposition à l’ordre mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' sont des entités qui, bien qu’opposées à l’ordre international, n’ont pas les moyens ou la volonté d’exercer une influence proactive à l’échelle globale. Leur posture est souvent défensive ou réactive, cherchant à préserver leur souveraineté ou leur régime face à des pressions extérieures. Ces États, tels que la Libye sous Kadhafi ou le Soudan dans les années 1990, rejettent les normes internationales perçues comme hostiles à leurs intérêts, mais restent principalement ancrés dans des problématiques régionales. Leur menace est donc limitée, bien qu’ils puissent avoir des impacts déstabilisateurs dans leurs zones d’influence immédiates.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Rogue States'', en revanche, incarnent une opposition plus agressive et active. Ces États, comme l’Iran ou la Corée du Nord, ne se contentent pas de rejeter l’ordre international, mais adoptent des comportements qui menacent directement la stabilité régionale ou mondiale. Cela inclut le développement de programmes d’armement non conformes, le soutien au terrorisme, ou des actions militaires provocatrices. Leur positionnement les place comme des acteurs à surveiller de près, justifiant souvent des mesures coercitives telles que des sanctions sévères, des embargos, ou des interventions militaires ciblées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ces classifications ne sont pas figées. Les catégories de ''Backlash States'' et ''Rogue States'' évoluent en fonction des conjonctures géopolitiques et des priorités stratégiques des puissances occidentales. Un État considéré comme un ''Backlash State'' peut être reclassé en ''Rogue State'' si ses actions deviennent plus agressives ou si les perceptions de menace changent. De même, un ''Rogue State'' peut être réintégré dans le système international si son régime adopte des politiques plus conciliantes, comme ce fut le cas avec la Libye après son abandon du programme nucléaire en 2003.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces concepts soulèvent plusieurs défis. D’une part, leur subjectivité peut entraîner des erreurs de jugement ou des actions disproportionnées. Par exemple, la catégorisation de l’Irak comme un ''Rogue State'' avant l’invasion de 2003, justifiée par des accusations infondées sur la possession d’armes de destruction massive, a conduit à une intervention militaire controversée et à une instabilité prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autre part, ces classifications risquent de renforcer les postures de défiance des États concernés, en exacerbant leur isolement et en justifiant des politiques répressives contre leur propre population. Elles peuvent également compliquer les efforts de diplomatie, en imposant des cadres rigides qui limitent la flexibilité des négociations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les concepts de ''Backlash States'' et de ''Rogue States'', ainsi que les stratégies d’endiguement qui leur sont associées, illustrent les tentatives des puissances occidentales de gérer les menaces posées par des États non conformes aux normes internationales. Bien qu’elles puissent être efficaces à court terme pour contenir certaines actions, ces politiques suscitent des interrogations quant à leur capacité à promouvoir une stabilité durable dans des régions marquées par des dynamiques complexes et fragmentées. Leur efficacité repose sur la capacité des puissances à adapter leurs approches en fonction des évolutions géopolitiques et des caractéristiques spécifiques des États concernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La position sur l’Irak a été marquée par les hésitations nées des contradictions géostratégiques ==&lt;br /&gt;
La politique des États-Unis envers l’Irak a été marquée par des hésitations découlant des contradictions géostratégiques inhérentes à la gestion de cette région. L’Irak, tour à tour allié opportuniste et ennemi déclaré, illustre la complexité des dynamiques régionales et des choix stratégiques américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La première guerre du Golfe et l’équilibre des forces ===&lt;br /&gt;
L’opération ''Desert Storm'' de 1991, point culminant de la première guerre du Golfe, illustre une intervention militaire d’envergure menée par une coalition internationale sous la direction des États-Unis. L’objectif principal était de répondre à l’invasion du Koweït par les forces de Saddam Hussein, qui avait suscité une condamnation unanime au sein de la communauté internationale. Cette intervention, légitimée par une série de résolutions des Nations Unies, visait à rétablir l’intégrité territoriale du Koweït tout en anéantissant la capacité militaire irakienne de mener de futures agressions régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opération avait plusieurs objectifs stratégiques. D’un point de vue immédiat, il s’agissait de forcer le retrait des troupes irakiennes du Koweït et de restaurer la souveraineté de ce dernier. Sur un plan plus large, l’intervention visait à réaffirmer la domination américaine dans la région du Golfe Persique, en envoyant un signal clair à l’ensemble des acteurs régionaux sur les limites acceptables de leurs ambitions territoriales et militaires. Enfin, elle cherchait à sécuriser les ressources énergétiques vitales pour les économies occidentales, le Koweït étant un producteur clé de pétrole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré la supériorité militaire écrasante des forces de la coalition, qui ont infligé une défaite décisive à l’armée irakienne, les États-Unis ont choisi de ne pas renverser le régime de Saddam Hussein. Ce choix stratégique reflète une approche pragmatique, influencée par les principes de l’école réaliste en relations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La principale crainte des États-Unis était qu’un effondrement total du régime irakien ne crée un vide de pouvoir susceptible d’être exploité par l’Iran. Dans le contexte de la rivalité entre Téhéran et Bagdad, la chute de Saddam Hussein aurait pu permettre à l’Iran d’étendre son influence en Irak et, par extension, dans le Golfe Persique. Cette perspective était jugée contraire aux intérêts stratégiques américains, qui reposaient sur un équilibre des forces entre les deux puissances rivales pour stabiliser la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En conséquence, Saddam Hussein a été laissé au pouvoir, mais son régime a été affaibli et placé sous un embargo économique et diplomatique strict, imposé par les Nations Unies. Cette mesure visait à limiter sa capacité à reconstruire son appareil militaire et à dissuader toute nouvelle aventure expansionniste, tout en maintenant une certaine stabilité intérieure pour éviter un effondrement du pays.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette décision a toutefois engendré des conséquences à long terme. Le maintien de Saddam Hussein au pouvoir, bien que dans des conditions de faiblesse relative, a alimenté un ressentiment parmi les populations irakiennes, tout en renforçant son autoritarisme pour conserver le contrôle interne. L’embargo, bien qu’efficace pour isoler le régime, a également exacerbé les souffrances de la population civile, ce qui a sapé la légitimité de la communauté internationale aux yeux de nombreux observateurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En outre, cette approche a laissé l’Irak dans une position de ''Rogue State'' : un régime autoritaire, isolé et hostile, mais toujours en mesure de représenter une menace régionale. Ce choix, bien que pragmatique à court terme, a posé les bases de défis plus complexes pour la politique américaine au Moyen-Orient dans les années suivantes, notamment après les attentats du 11 septembre 2001.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opération ''Desert Storm'' et la première guerre du Golfe reflètent un exemple emblématique des dilemmes géostratégiques auxquels sont confrontées les puissances mondiales. En choisissant de ne pas renverser Saddam Hussein, les États-Unis ont opté pour une approche réaliste visant à préserver un équilibre des forces dans la région. Cependant, cette décision, bien que rationnelle dans le contexte immédiat, a laissé des défis durables, illustrant les limites de la gestion des conflits dans des environnements géopolitiques complexes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Irak comme ''Rogue State'' ===&lt;br /&gt;
Dans les années qui ont suivi la première guerre du Golfe, l’Irak a été catégorisé comme un ''Rogue State'' par les États-Unis et leurs alliés. Ce statut reflétait une perception internationale selon laquelle le régime de Saddam Hussein représentait une menace persistante pour la stabilité régionale et mondiale. Plusieurs éléments ont justifié cette classification :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le régime irakien s’est distingué par son autoritarisme brutal, son recours aux armes chimiques contre des populations civiles, notamment les Kurdes à Halabja en 1988, et ses violations systématiques des résolutions des Nations Unies après 1991. En particulier, Saddam Hussein a défié les inspecteurs de l’ONU chargés de superviser le démantèlement des programmes d’armes de destruction massive, alimentant les soupçons sur ses intentions et ses capacités. Cette défiance, combinée à une rhétorique hostile envers les États-Unis et leurs alliés, a renforcé l’image de l’Irak comme un acteur isolé et dangereux dans l’ordre international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La désignation de l’Irak comme ''Rogue State'' a conduit à la mise en œuvre de mesures coercitives visant à limiter ses capacités militaires et économiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Sanctions économiques''' : Un embargo strict a été imposé par les Nations Unies, couvrant presque tous les aspects de l’économie irakienne, à l’exception des fournitures humanitaires. Ces sanctions visaient à priver le régime des ressources nécessaires pour reconstruire son armée ou financer des programmes d’armement.&lt;br /&gt;
* '''Zones d’exclusion aérienne''' : Les États-Unis et leurs alliés ont établi des zones interdites aux vols militaires irakiens dans le nord et le sud du pays, afin de protéger les minorités kurdes et chiites des représailles du régime.&lt;br /&gt;
* '''Missions d’inspection''' : Des équipes de l’ONU ont été déployées pour surveiller et inspecter les sites susceptibles d’abriter des armes de destruction massive. Bien que ces inspections aient permis de démanteler une grande partie des programmes d’armement irakiens, les entraves répétées imposées par Bagdad ont exacerbé les tensions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que ces mesures aient réussi à limiter les ambitions militaires de l’Irak, elles ont eu des conséquences dévastatrices pour la population civile. L’embargo économique a entraîné une détérioration rapide des conditions de vie, provoquant des pénuries alimentaires, un accès limité aux médicaments, et une montée en flèche des taux de mortalité infantile. Les infrastructures civiles, déjà endommagées par la guerre, ont continué de se dégrader, laissant la population irakienne dans une crise humanitaire prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette situation a suscité des critiques croissantes à l’égard des sanctions, perçues comme infligeant une punition collective au peuple irakien tout en ayant un impact limité sur le régime de Saddam Hussein. En effet, le dirigeant irakien a utilisé l’embargo comme un outil de propagande, renforçant son contrôle interne en exploitant la colère de la population contre l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le statut de ''Rogue State'' de l’Irak a également contribué à polariser les relations internationales. Pour les États-Unis, il justifiait une surveillance accrue et une intervention continue dans la région, tandis que d’autres pays, notamment la France, la Russie et la Chine, ont exprimé des réserves sur l’efficacité et la légitimité de certaines mesures, en particulier les sanctions prolongées. Cette divergence reflétait des tensions plus larges sur la manière de gérer les États perçus comme déviants par rapport aux normes internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La désignation de l’Irak comme ''Rogue State'' a permis de justifier un contrôle international strict, mais elle a également mis en évidence les limites de cette stratégie. Si ces mesures ont réussi à contenir certaines ambitions de Saddam Hussein, elles ont exacerbé les souffrances de la population civile et alimenté des critiques sur leur légitimité et leur efficacité. Ce cas illustre les défis complexes de la gestion des régimes autoritaires dans un ordre international où les objectifs sécuritaires peuvent entrer en conflit avec les considérations humanitaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Le tournant du 11 septembre 2001 ===&lt;br /&gt;
Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué un moment charnière dans la politique étrangère des États-Unis, transformant leur approche des menaces internationales et redéfinissant leurs priorités stratégiques. Dans ce contexte de peur et d’urgence, le renversement du régime de Saddam Hussein, longtemps évité, est devenu une priorité pour l’administration de George W. Bush. Bien que l’Irak n’ait pas été directement impliqué dans ces attaques, l’administration a rapidement intégré le pays dans sa « guerre contre le terrorisme », présentant son régime comme une menace majeure pour la sécurité mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’administration Bush a avancé plusieurs arguments pour justifier une intervention militaire en Irak, bien que nombre d’entre eux aient été par la suite largement discrédités. L’un des principaux motifs invoqués concernait la possession présumée d’armes de destruction massive (ADM) par le régime irakien. Cette accusation, bien que non étayée par des preuves solides, a été utilisée pour convaincre le Congrès américain et la communauté internationale de la nécessité d’une action préventive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre argument reposait sur un lien supposé entre Saddam Hussein et le terrorisme international, notamment Al-Qaïda. Bien qu’aucune preuve concluante n’ait établi une relation significative entre l’Irak et les responsables des attentats du 11 septembre, cette rhétorique a été largement employée pour renforcer la perception d’une menace imminente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, l’administration Bush a également présenté l’invasion de l’Irak comme une opportunité de remodeler le Moyen-Orient en promouvant la démocratie et en établissant un nouvel ordre géopolitique. Cette justification idéologique s’inscrivait dans une vision néoconservatrice selon laquelle le renversement de régimes autoritaires pourrait engendrer une transition démocratique durable dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’intervention militaire en Irak, lancée en mars 2003 sous le nom d’''Operation Iraqi Freedom'', a marqué un tournant radical dans la politique américaine au Moyen-Orient. Contrairement à l’approche pragmatique et réaliste adoptée pendant la première guerre du Golfe en 1991, cette invasion reposait sur une volonté idéologique de transformation régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’offensive initiale a conduit à une victoire militaire rapide et au renversement du régime de Saddam Hussein. Cependant, les États-Unis n’avaient pas anticipé les défis de la phase post-conflit. L’effondrement de l’État irakien a laissé un vide de pouvoir, exacerbé par la dissolution de l’armée irakienne et l’exclusion des anciens membres du parti Baas des institutions publiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’intervention en Irak a généré une série de conséquences imprévues qui ont profondément déstabilisé la région :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Effondrement de l’État''' : L’absence d’une stratégie cohérente pour reconstruire les institutions irakiennes a plongé le pays dans le chaos, favorisant la montée des milices et des factions armées.&lt;br /&gt;
* '''Tensions sectaires''' : La transition politique, dominée par des leaders chiites, a exacerbé les divisions entre les communautés sunnites, chiites et kurdes, entraînant des violences sectaires qui se poursuivent encore aujourd’hui.&lt;br /&gt;
* '''Émergence de groupes terroristes''' : Le vide de pouvoir laissé par la chute de Saddam Hussein a permis à des groupes comme Al-Qaïda en Irak, et plus tard l’État islamique (EI), de s’établir et de prospérer. Ces organisations ont non seulement déstabilisé l’Irak, mais également exporté la violence dans toute la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le passage d’une stratégie pragmatique à une approche idéologique, centrée sur la transformation démocratique du Moyen-Orient, a marqué une rupture dans la politique étrangère américaine. Cependant, ce choix a été critiqué pour son manque de réalisme et sa sous-estimation des complexités locales. La promesse de démocratisation s’est rapidement heurtée aux réalités du terrain, transformant l’Irak en un symbole des limites de l’interventionnisme américain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le tournant du 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Irak ont non seulement redéfini la politique américaine dans la région, mais également laissé un héritage durable de chaos et d’instabilité. Si l’objectif initial était de détruire un régime perçu comme une menace, l’intervention a engendré des conséquences qui ont profondément transformé le paysage géopolitique du Moyen-Orient, soulevant des questions sur l’efficacité et les coûts des politiques interventionnistes dans des environnements complexes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les contradictions géostratégiques ===&lt;br /&gt;
La politique américaine envers l’Irak offre un exemple emblématique des dilemmes géostratégiques auxquels sont confrontées les grandes puissances lorsqu’elles doivent équilibrer leurs intérêts sécuritaires immédiats et leurs ambitions idéologiques à long terme. Ces contradictions sont apparues de manière frappante à travers les décisions prises en 1991 et en 2003, qui illustrent deux approches diamétralement opposées face au régime de Saddam Hussein.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lors de la première guerre du Golfe, la décision des États-Unis de ne pas renverser Saddam Hussein reflétait une logique réaliste visant à préserver un équilibre des forces dans le Golfe Persique. En maintenant le régime irakien affaibli mais intact, Washington cherchait à éviter une déstabilisation régionale qui aurait pu profiter à l’Iran. Cette approche pragmatique s’inscrivait dans une vision stratégique où l’Irak jouait un rôle de contrepoids face aux ambitions régionales de Téhéran, tout en dissuadant d’autres acteurs locaux d’adopter des positions hostiles à l’ordre international promu par les États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette décision a également eu pour effet de maintenir l’Irak dans une position de menace latente. L’embargo économique et les sanctions imposés après 1991, bien qu’efficaces pour limiter les capacités militaires du régime, n’ont pas réussi à briser son autorité interne. Cette situation a alimenté une perception durable de l’Irak comme un ''Rogue State'', tout en exacerbant les tensions internes et les souffrances de la population civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 2003, l’invasion américaine de l’Irak sous l’administration Bush a marqué une rupture nette avec l’approche réaliste de 1991. Motivé par une quête idéologique de transformation régionale, le renversement de Saddam Hussein visait à remodeler le Moyen-Orient en établissant un régime démocratique en Irak, dans l’espoir que ce modèle puisse s’étendre à d’autres pays de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce pari ambitieux reposait sur des hypothèses optimistes quant à la capacité des États-Unis à reconstruire un État irakien stable et fonctionnel après la chute du régime. Cependant, l’effondrement des institutions irakiennes et la montée des tensions sectaires ont plongé le pays dans le chaos, affaiblissant non seulement l’Irak mais également la position stratégique des États-Unis dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux approches, bien que justifiées par des objectifs stratégiques différents, ont révélé les limites des politiques américaines envers l’Irak. Le choix de maintenir Saddam Hussein au pouvoir en 1991 a permis de contenir l’Iran à court terme, mais a laissé subsister une menace durable, tandis que son renversement en 2003, motivé par des ambitions idéologiques, a engendré un vide de pouvoir et une instabilité prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces contradictions soulignent la difficulté pour les puissances globales de concilier des impératifs souvent opposés : stabiliser une région clé tout en poursuivant des idéaux politiques tels que la démocratie ou les droits de l’homme. Dans le cas de l’Irak, ces ambitions ont non seulement échoué à garantir la stabilité, mais ont également contribué à la prolifération de nouvelles menaces, telles que l’émergence de l’État islamique, qui ont profondément transformé le paysage géopolitique du Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gestion de l’Irak par les États-Unis illustre les dilemmes inhérents à toute intervention stratégique dans une région complexe. L’approche pragmatique de 1991 et l’intervention idéologique de 2003 reflètent deux visions opposées, mais également deux échecs à instaurer une stabilité durable. Ces contradictions soulignent la nécessité pour les grandes puissances d’élaborer des stratégies mieux adaptées aux réalités locales et aux dynamiques régionales, tout en reconnaissant les limites de leur capacité à remodeler des sociétés entières par la force ou l’ingérence extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les trois paradigmes de 1993 : une année charnière =&lt;br /&gt;
Alain Joxe, dans son ouvrage ''L’Empire du chaos'', propose une analyse éclairante des dynamiques géopolitiques américaines après la fin de la Guerre froide. Il identifie 1993 comme une année charnière marquée par la publication de trois ouvrages qui incarnent des paradigmes fondamentaux de cette période de transition :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, politologue influent et professeur à Harvard, publie en 1993 son célèbre article ''The Clash of Civilizations'', qui sera plus tard élargi en livre. Huntington avance que les conflits mondiaux à venir ne seront plus idéologiques ou économiques, mais civilisationnels. Il divise le monde en grandes civilisations, notamment occidentale, tao-confucéenne, islamique, hindoue et orthodoxe, et prévoit des chocs majeurs entre certaines d’entre elles, en particulier entre l’Occident, l’Islam et la civilisation tao-confucéenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington propose une stratégie basée sur des alliances civilisationnelles pour renforcer l’hégémonie occidentale, tout en rejetant l’idée d’un mélange culturel ou d’une modernité partagée. Sa vision, accusée de simplisme, caricature l’Islam comme une menace et suscite des critiques pour son approche réductionniste des relations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler, sociologues et futurologues, offrent une vision différente dans leur ouvrage ''Third Wave Information War''. Contrairement à Huntington, ils écartent l’idée de conflits civilisationnels et mettent l’accent sur les transformations économiques et technologiques. Ils identifient une transition des guerres industrielles vers des guerres basées sur l’information et la connaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon eux, l’information devient l’arme centrale des conflits modernes, et le leadership global dépend de la maîtrise de cette ressource. Ils prônent une stratégie où les États-Unis, l’Europe et le Japon forment une alliance pour conserver une suprématie informationnelle mondiale, tout en évitant de partager cette connaissance avec d’autres acteurs. Ce paradigme souligne l’importance croissante des technologies de l’information dans la géopolitique contemporaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale sous Bill Clinton, propose dans ''Enlargement versus Containment'' une refonte des doctrines de la Guerre froide. Il abandonne la logique du containment, centrée sur l’endiguement des ennemis, pour adopter une stratégie d’''enlargement''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche repose sur l’ouverture des économies de marché, dans l’idée que la libéralisation économique favorisera la transition vers des régimes démocratiques. Lake conceptualise un monde polarisé entre démocraties de marché et « zones barbares », composées d’États autoritaires ou hostiles. Il plaide pour une consolidation des alliances démocratiques tout en isolant les régimes perçus comme irréformables, tels que l’Iran ou l’Irak.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois paradigmes reflètent les débats intellectuels et stratégiques qui ont façonné la politique étrangère américaine après la Guerre froide. Huntington met l’accent sur les divisions civilisationnelles, les Töffler sur la révolution informationnelle, et Lake sur la promotion d’un ordre mondial fondé sur l’économie de marché.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Alain Joxe, ces visions traduisent des « stocks de représentations impériales » et des stratégies d’intervention adaptées à un monde où les États-Unis cherchent à réaffirmer leur leadership tout en naviguant dans un environnement international de plus en plus fragmenté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Samuel Huntington (1927–2008) : Le choc des civilisations ===&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, universitaire influent de Harvard et ancien membre du Conseil de Sécurité nationale des États-Unis, est l’auteur de plusieurs ouvrages majeurs sur la politique, la stratégie et la culture. En 1993, il publie l’article ''The Clash of Civilizations'' dans la revue ''Foreign Affairs'', une thèse qui marquera profondément les débats sur la géopolitique de l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La thèse du ''Clash of Civilizations'' ====&lt;br /&gt;
Dans son célèbre article publié en 1993, Samuel Huntington avance que, dans l’ère post-Guerre froide, les dynamiques conflictuelles mondiales ne seront plus dominées par des rivalités idéologiques ou économiques, mais par des affrontements entre grandes civilisations. Huntington identifie plusieurs blocs civilisationnels qu’il considère comme les entités structurantes des relations internationales : occidental, tao-confucéen, islamique, hindou, orthodoxe, latino-américain et africain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Huntington, les grandes lignes de fracture géopolitique ne se situent plus entre blocs idéologiques, comme ce fut le cas durant la Guerre froide, mais entre ces civilisations. Parmi elles, il identifie trois acteurs principaux qui, selon lui, seront au cœur des conflits futurs : l’Occident, la civilisation tao-confucéenne (centrée sur la Chine) et la civilisation islamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington soutient que ces civilisations reposent sur des valeurs culturelles et religieuses profondément enracinées, les rendant fondamentalement incompatibles entre elles. Cette incompatibilité, selon lui, est source de tensions inévitables et d’affrontements potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans son analyse, Huntington se concentre particulièrement sur l’Islam, qu’il présente comme une menace directe à la stabilité et à l’hégémonie de la civilisation occidentale. Il décrit l’Islam comme une civilisation incapable de s’intégrer à la modernité occidentale, en raison de ses valeurs jugées rigides et opposées à celles de la démocratie libérale. Cette vision simplifie les multiples facettes des sociétés islamiques et les réduit à un bloc homogène hostile, alimentant ainsi une perception de confrontation inévitable entre l’Occident et le monde islamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington établit une dichotomie entre l’Occident, qu’il considère comme le seul porteur de modernité et de progrès, et les autres civilisations, qu’il perçoit comme rétrogrades ou intrinsèquement hostiles. Cette lecture binaire néglige les interactions complexes, les influences mutuelles et les interdépendances qui existent entre les différentes régions du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La thèse du ''Clash of Civilizations'' propose une interprétation du monde post-Guerre froide fondée sur des divisions culturelles et religieuses profondes. Bien qu’elle ait marqué les débats géopolitiques et suscité un large écho, cette thèse est souvent critiquée pour son simplisme et sa tendance à essentialiser les cultures, ignorant ainsi les diversités internes et les dynamiques d’adaptation et de coopération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une stratégie impériale d’alliances ====&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, dans sa thèse du ''Clash of Civilizations'', esquisse une stratégie géopolitique fondée sur le renforcement des alliances civilisationnelles, en particulier au sein de ce qu’il nomme la « civilisation judéo-chrétienne ». Cette stratégie repose sur l’idée que l’Occident, confronté à des blocs civilisationnels rivaux tels que les mondes tao-confucéen et islamique, doit consolider ses liens internes pour maintenir sa domination globale et contrer les défis extérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington présente la « civilisation judéo-chrétienne » comme l’héritière de valeurs universelles qui, selon lui, constituent les fondements de la modernité. Cette conception place l’Occident au centre de l’ordre mondial, en insistant sur sa capacité à structurer des alliances pour protéger ses intérêts stratégiques et culturels. Il considère que l’Occident doit non seulement préserver ses propres valeurs, mais aussi éviter toute dilution de son identité par des influences extérieures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Huntington, les cultures sont fondamentalement « non-mixables ». Il soutient que la modernité, définie par des principes tels que la démocratie, le capitalisme et les droits de l’homme, est exclusivement un produit occidental. Cette perspective exclut de manière implicite ou explicite toute contribution significative des autres civilisations à l’évolution de l’ordre mondial. Huntington perçoit les interactions entre civilisations comme des zones de friction, plutôt que comme des opportunités de collaboration ou de syncrétisme culturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie décrite par Huntington rappelle les modèles impériaux classiques, où une puissance dominante s’appuie sur des alliances soigneusement construites pour préserver son hégémonie. Dans ce contexte, la consolidation de l’Occident autour de valeurs partagées devient un impératif pour résister aux prétentions concurrentes des autres blocs civilisationnels. Cette logique, bien qu’efficace dans une perspective strictement stratégique, renforce une vision binaire des relations internationales, opposant un « nous » homogène à un « eux » perçu comme hostile ou menaçant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie impériale d’alliances proposée par Huntington a été critiquée pour son caractère exclusiviste et son incapacité à saisir la complexité des interactions culturelles et politiques. En essentialisant les civilisations, elle occulte les divisions internes et les convergences potentielles entre les différents blocs. De plus, en insistant sur l’unicité de la modernité occidentale, cette vision tend à marginaliser les contributions historiques et contemporaines des autres civilisations à l’ordre mondial.La stratégie impériale d’alliances de Huntington reflète une conception du pouvoir mondial où l’Occident doit se protéger et se renforcer face à des civilisations rivales. Cependant, en privilégiant une vision fragmentée et conflictuelle des relations internationales, cette approche néglige les opportunités de coopération et les dynamiques d’interdépendance qui caractérisent le monde globalisé contemporain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Alvin et Heidi Töffler : La guerre de l’information et la connaissance ===&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler, sociologues et futurologues influents, ont marqué leur époque par des analyses prospectives novatrices, notamment à travers leur ouvrage ''Le Choc du futur'' (1970). Dans les années 1990, ils approfondissent leurs réflexions sur les transformations des conflits mondiaux en se concentrant sur les notions de « guerre de l’information » et de « guerre de la connaissance ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La « guerre de l’information » et la « guerre de la troisième vague » ====&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler rejettent l’approche civilisationnelle et religieuse du ''Clash of Civilizations'' proposée par Samuel Huntington. Selon eux, les conflits du futur ne seront pas définis par des oppositions culturelles, mais par des transitions économiques et technologiques qui redessinent les dynamiques de pouvoir. Ils introduisent une vision alternative centrée sur l’évolution des sociétés humaines à travers trois grandes vagues :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations agraires''' : Ces sociétés, dominées par l’agriculture, ont connu des conflits principalement liés à la gestion des terres et des ressources agricoles. La possession et le contrôle de la terre constituaient les principales sources de richesse et de pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations industrielles''' : Avec l’avènement de la révolution industrielle, les ressources matérielles et énergétiques – comme le charbon, le pétrole et l’acier – sont devenues les enjeux centraux des rivalités. Les guerres et les conflits de cette époque étaient souvent motivés par le contrôle des ressources nécessaires à l’expansion industrielle.&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations informatiques''' : La « troisième vague », selon les Töffler, marque une transition vers une économie et une société où l’information et la connaissance deviennent les ressources stratégiques essentielles. Les guerres modernes et futures, dans ce cadre, ne sont plus principalement territoriales ou matérielles, mais axées sur le contrôle des flux d’information et de données.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce modèle, les Töffler différencient l’information, qu’ils décrivent comme une ressource brute, de la connaissance, qui en est la valeur ajoutée, issue de son traitement et de son utilisation stratégique. Ces deux éléments deviennent les piliers des affrontements modernes, où l’objectif n’est plus uniquement de conquérir des territoires, mais de dominer les systèmes d’information et de communication.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres contemporaines, selon les Töffler, s’articulent autour de la maîtrise des infrastructures numériques, des réseaux de communication, et de l’intelligence artificielle. Cette transition redéfinit les lignes de front, qui ne sont plus géographiques mais technologiques, mettant en lumière l’importance cruciale de l’innovation et de la cybersécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En écartant les concepts religieux ou civilisationnels, les Töffler proposent une grille de lecture où les transformations économiques et technologiques surpassent les divisions culturelles. Ils envisagent un monde où la suprématie mondiale dépend de la capacité à maîtriser l’information et à développer des technologies avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche souligne également que les guerres de la « troisième vague » ne se limitent pas à des affrontements militaires traditionnels. Elles incluent des formes plus subtiles de conflictualité, telles que les guerres économiques, la désinformation, le cyberespionnage et les attaques numériques, qui peuvent avoir des impacts aussi dévastateurs que les conflits armés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La « guerre de la troisième vague », conceptualisée par Alvin et Heidi Töffler, redéfinit les enjeux géopolitiques contemporains en plaçant l’information et la connaissance au cœur des conflits. Cette vision offre une alternative marquante aux approches traditionnelles et civilisationnelles, soulignant la nécessité pour les puissances globales de s’adapter à un monde où la technologie et l’innovation dictent les rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Le monopole de la connaissance : clé du leadership mondial ====&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler placent la connaissance et l’information au cœur des rapports de force mondiaux. Pour eux, le leadership global dépend de la capacité d’une nation à monopoliser la connaissance, c’est-à-dire à concentrer et contrôler l’accès à des informations stratégiques et leur transformation en savoirs exploitables. Ce monopole permet de définir les narratifs globaux, d’orienter les prises de décisions internationales, et de maintenir une position dominante dans un monde de plus en plus dépendant des technologies de l’information.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon les Töffler, contrôler les flux d’information équivaut à contrôler les leviers du pouvoir global. L’information, en tant que ressource brute, acquiert de la valeur lorsqu’elle est traitée, analysée et convertie en connaissances applicables. Ce traitement confère un avantage stratégique aux nations ou aux organisations capables de gérer efficacement ces flux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils insistent sur le fait que partager cette information, notamment avec des alliés, affaiblirait la position dominante de la puissance détentrice. Une fois diffusée, l’information perd de sa valeur stratégique en devenant accessible à d’autres acteurs, réduisant ainsi la capacité du détenteur initial à en tirer un avantage exclusif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans leur vision, les alliances géopolitiques ne doivent pas être basées sur un partage égalitaire de la connaissance, mais plutôt sur une gestion asymétrique des relations. Cette asymétrie permet à une puissance dominante, comme les États-Unis, de conserver une avance technologique et informationnelle tout en exploitant ces alliances pour asseoir son influence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler soulignent que pour maintenir cette suprématie, il est essentiel de limiter l’accès aux technologies de pointe et aux systèmes de gestion de l’information à des acteurs sélectionnés, tout en utilisant ces outils pour renforcer le contrôle sur les partenaires régionaux ou globaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le monopole de la connaissance devient ainsi un outil stratégique de premier plan pour asseoir et préserver l’hégémonie mondiale. Il ne s’agit pas seulement d’avoir accès à l’information, mais de pouvoir structurer son utilisation et de façonner les perceptions des acteurs globaux. Dans cette optique, le contrôle des infrastructures numériques, des réseaux de communication, et des données devient une priorité pour les puissances mondiales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte des années 1990, les Töffler envisagent un monde où les États-Unis, grâce à leur avance technologique et leur capacité à contrôler les flux d’information, peuvent conserver un leadership mondial. Cependant, ce modèle repose sur la nécessité de maintenir une supériorité constante dans les domaines technologiques et cognitifs, tout en évitant que cette suprématie soit érodée par des transferts de technologie ou des partages d’information non maîtrisés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Alvin et Heidi Töffler, le monopole de la connaissance constitue un levier fondamental pour garantir la domination stratégique dans un monde où l’information et la technologie redéfinissent les rapports de force. Cette vision, bien qu’élaborée dans le contexte de la fin du XXe siècle, trouve une résonance particulière dans les enjeux contemporains liés à la cybersécurité, aux données massives (''big data''), et à l’intelligence artificielle, domaines où le contrôle des flux d’information demeure crucial pour la puissance globale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Les alliances régionales : un levier stratégique ====&lt;br /&gt;
Dans leur vision des conflits contemporains et futurs, Alvin et Heidi Töffler mettent en avant l’importance des alliances régionales comme un instrument clé pour préserver la domination des États-Unis. Ces alliances, loin de reposer sur des principes égalitaires ou un partage équitable des ressources, visent avant tout à consolider une suprématie technologique et informationnelle permettant de garantir le leadership américain dans un monde globalisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler imaginent une coopération stratégique entre les États-Unis, l’Europe et le Japon, formant un « noyau dur » de démocraties industrielles avancées. Ce bloc hégémonique, basé sur une maîtrise technologique et informationnelle, serait capable de dominer les flux d’information à l’échelle mondiale. Cette triade représente, selon eux, le pilier sur lequel repose la capacité de l’Occident à maintenir son avantage concurrentiel face aux puissances émergentes ou aux blocs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’alliance entre ces puissances repose sur une interdépendance économique et technologique, mais aussi sur des intérêts stratégiques convergents. Les États-Unis, en tant que leader de ce bloc, utilisent ces alliances pour ancrer leur influence tout en minimisant les concessions nécessaires à leurs partenaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les Töffler, la clé de la pérennité de ces alliances réside dans la capacité des États-Unis à maintenir leur avance technologique et informationnelle. Cela implique un contrôle strict des transferts de technologies sensibles et une gestion prudente des collaborations internationales. La suprématie dans les domaines de l’intelligence artificielle, des systèmes de communication, et des infrastructures numériques est perçue comme essentielle pour protéger les intérêts stratégiques américains et éviter toute remise en question de leur leadership.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler rejettent l’idée d’un partage équitable des ressources ou d’une collaboration égalitaire entre alliés. Pour eux, les alliances doivent être asymétriques, permettant aux États-Unis de conserver leur position dominante. Cette approche pragmatique reflète leur conviction que le leadership mondial repose sur une gestion stratégique des relations internationales, où l’équilibre des pouvoirs favorise toujours la puissance dominante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces alliances régionales ne sont pas seulement des instruments de domination technologique, mais aussi des outils pour contenir l’influence d’autres blocs civilisationnels ou géopolitiques. Elles permettent aux États-Unis de maintenir une position forte face aux défis posés par des puissances comme la Chine ou des régions instables où les flux d’information et d’influence peuvent être contestés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler envisagent les alliances régionales comme un levier stratégique essentiel pour consolider le leadership américain dans un monde où la maîtrise technologique et informationnelle est devenue la pierre angulaire des rapports de force. En privilégiant des partenariats asymétriques et sélectifs, leur modèle reflète une vision pragmatique et réaliste des dynamiques de pouvoir dans l’ordre mondial contemporain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une vision alternative aux conflits civilisationnels ====&lt;br /&gt;
En rejetant le paradigme civilisationnel d’Huntington, les Töffler offrent une perspective différente sur les enjeux contemporains et futurs. Pour eux, le progrès technologique redéfinit les priorités géopolitiques, en plaçant l’information et la connaissance au cœur des stratégies de puissance. Ce déplacement des conflits traditionnels vers des affrontements informationnels reflète leur vision d’un monde où les lignes de front ne sont plus géographiques, mais numériques et cognitives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Anthony Lake et la théorie de l'« Enlargement » ===&lt;br /&gt;
Anthony Lake, universitaire à la Johns Hopkins University et conseiller à la sécurité nationale du président Bill Clinton, marque un tournant dans la politique étrangère américaine en proposant une nouvelle approche stratégique à l’ère post-Guerre froide. En rupture avec la logique du containment, dominant durant la bipolarité entre les États-Unis et l’Union soviétique, Lake élabore la théorie de l’« Enlargement », centrée sur l’ouverture des économies de marché comme levier de transformation politique et de pacification mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== L'« Enlargement » : économie de marché et démocratisation ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake, dans sa théorie de l’« Enlargement », établit un lien direct entre l’intégration économique et la démocratisation politique. Il postule que l’ouverture des régimes fermés à l’économie de marché crée une dynamique favorable à la libéralisation politique et aux réformes institutionnelles. Ce processus, selon lui, repose sur un effet de ricochet : en s’engageant dans des échanges économiques internationaux, les États sont progressivement amenés à adopter des institutions démocratiques et des normes compatibles avec une économie ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'« Enlargement » s’inscrit en opposition frontale à la ''command economy'' des régimes autoritaires. Ces économies dirigées, souvent associées à des gouvernements centralisés et répressifs, sont perçues comme des obstacles à la modernisation et à la paix mondiale. En promouvant l’économie de marché comme modèle universel, Lake entend dépasser la logique d’endiguement propre à la Guerre froide pour adopter une approche proactive : non plus contenir les régimes hostiles, mais les transformer de l’intérieur par l’intégration économique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, l’économie de marché est présentée comme un vecteur non seulement de croissance économique, mais aussi de stabilité politique. L’ouverture des marchés entraîne, selon Lake, une interdépendance entre les nations, réduisant les incitations aux conflits tout en favorisant l’adoption de valeurs démocratiques. Cette vision repose sur l’idée que la libéralisation économique conduit naturellement à la libéralisation politique, un postulat qui sous-tend la stratégie américaine dans l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie de l’« Enlargement » aspire à créer un grand marché mondial, où les interactions économiques servent de base à une paix durable. En intégrant les régimes bloqués ou anti-démocratiques dans cet espace globalisé, Lake espère neutraliser les tensions géopolitiques et encourager une convergence vers des valeurs partagées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette approche soulève des questions sur la viabilité de ce modèle universel, notamment face à des régimes autoritaires capables d’adopter une économie de marché sans pour autant embrasser les réformes démocratiques, comme la Chine ou le Vietnam.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’« Enlargement » de Lake marque une rupture avec les stratégies défensives de la Guerre froide, en misant sur l’ouverture économique pour remodeler l’ordre mondial. Si cette théorie a eu un impact significatif sur la politique étrangère américaine, elle reste contestée pour son optimisme parfois excessif quant à la capacité de l’économie de marché à engendrer des transitions démocratiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une conceptualisation d’un monde globalisé ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake conceptualise un monde structuré autour d’une polarisation fondamentale entre les démocraties de marché et les régimes autoritaires, qu’il désigne comme des « zones barbares ». Dans cette vision, la globalisation économique et politique devient un outil clé pour consolider le pouvoir des démocraties établies tout en intégrant progressivement les régimes en transition dans un ordre mondial stable et démocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au centre de la stratégie de Lake se trouve le renforcement des démocraties de marché déjà bien ancrées. Les États-Unis, le Canada, l’Europe et le Japon forment le noyau dur de cet ensemble. Ces pays, en tant que démocraties industrialisées et économiquement avancées, constituent les piliers du leadership mondial. Lake voit en eux les garants d’un ordre international fondé sur des principes communs : la liberté politique, le capitalisme de marché et la coopération internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces démocraties établies ont pour mission de promouvoir la stabilité globale en étendant leur influence économique et idéologique. Leur rôle est également de servir de modèle pour les régimes en transition, démontrant les avantages d’une gouvernance démocratique et d’une intégration dans l’économie mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lake accorde une importance particulière au soutien des régimes en transition, qu’il appelle les « nouvelles démocraties ». Ces pays, comme ceux d’Amérique latine, d’Afrique du Sud ou du Nigeria, sont à des étapes critiques de leur évolution politique et économique. En les intégrant dans le grand marché mondial, la stratégie américaine vise à consolider leurs institutions démocratiques et à stabiliser leur développement économique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce soutien prend diverses formes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Assistance économique et technique''' : Fournir des ressources et une expertise pour renforcer les infrastructures économiques et administratives.&lt;br /&gt;
# '''Appui politique''' : Encourager des réformes institutionnelles pour garantir la transparence, l’état de droit et des élections libres.&lt;br /&gt;
# '''Intégration économique''' : Faciliter l’accès de ces régimes aux marchés mondiaux pour stimuler leur croissance et réduire les inégalités internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette conceptualisation, les démocraties de marché sont perçues comme les forces motrices d’un ordre mondial progressiste, tandis que les régimes autoritaires, ou « zones barbares », représentent des obstacles à la paix et à la prospérité globales. Cette polarisation reflète une lecture binaire du monde, où les acteurs sont jugés en fonction de leur adhésion ou non aux valeurs démocratiques et économiques libérales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lake inscrit cette vision dans une stratégie à long terme, où l’expansion des démocraties de marché sert à neutraliser les régimes autoritaires et à réduire leur influence sur la scène internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conceptualisation de Lake d’un monde globalisé repose sur une dynamique d’intégration et de polarisation. En consolidant les démocraties établies et en soutenant les nouvelles démocraties, cette stratégie vise à remodeler l’ordre mondial autour des principes de l’économie de marché et de la démocratie. Cependant, cette approche soulève des questions sur les limites d’un modèle qui privilégie une vision manichéenne des relations internationales, notamment face à des régimes hybrides ou autoritaires adoptant partiellement l’économie de marché.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Contre-attaque et subversion libéralisante ====&lt;br /&gt;
Lake propose également une approche offensive envers les États perçus comme hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces régimes, parmi lesquels l’Iran, l’Irak et Cuba, sont désignés comme des cibles de subversion économique et politique. La stratégie repose sur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Blocus et sanctions''' : Ces outils visent à isoler économiquement ces régimes pour limiter leur influence.&lt;br /&gt;
* '''Aide humanitaire''' : Sous l’égide de préoccupations humanitaires (''great humanitarian concern''), l’aide internationale est utilisée pour promouvoir les valeurs de démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables.&lt;br /&gt;
Dans sa stratégie de l’« Enlargement », Anthony Lake prévoit une approche offensive ciblant les régimes hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces États, perçus comme des menaces pour l’ordre mondial libéral, incluent notamment l’Iran, l’Irak et Cuba. Pour contrer leur influence, Lake élabore une stratégie de subversion économique et politique visant à fragiliser ces régimes de l’intérieur et à promouvoir les valeurs démocratiques par des moyens indirects.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des principaux outils de cette stratégie consiste à imposer des blocus économiques et des sanctions internationales. Ces mesures visent à isoler les régimes ciblés, à limiter leurs capacités économiques, et à les priver des ressources nécessaires pour maintenir leur pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En restreignant leur accès aux marchés mondiaux et aux technologies avancées, les sanctions affaiblissent non seulement les structures économiques des régimes autoritaires, mais exercent également une pression sur leurs élites dirigeantes. L’objectif est de forcer ces régimes à réviser leurs politiques ou à céder face à une contestation intérieure accrue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette méthode soulève des questions sur ses effets collatéraux, notamment l’impact disproportionné sur les populations civiles, souvent les premières victimes de l’effondrement économique provoqué par les sanctions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sous l’apparence de préoccupations humanitaires (''great humanitarian concern''), Lake propose d’utiliser l’aide internationale comme un moyen de promouvoir la démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables. Cette approche repose sur l’idée que les populations touchées par la pauvreté ou les crises humanitaires sont plus susceptibles de soutenir des réformes démocratiques si elles bénéficient d’un soutien tangible de la part des puissances démocratiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’aide humanitaire est ainsi utilisée non seulement pour répondre aux besoins immédiats des populations, mais aussi pour établir une influence politique dans les régions concernées. Elle devient un outil stratégique permettant d’affaiblir les régimes autoritaires en renforçant l’opposition intérieure et en cultivant des alliances avec des acteurs locaux favorables à la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La subversion libéralisante, bien qu’efficace pour affaiblir certains régimes, peut également entraîner des effets imprévus. Les blocus prolongés et les sanctions sévères risquent d’accentuer la résilience des régimes autoritaires et de renforcer leur rhétorique anti-occidentale. De même, l’aide humanitaire peut être perçue comme un outil de manipulation, suscitant des résistances et des accusations d’ingérence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie de contre-attaque et de subversion libéralisante développée par Anthony Lake reflète une approche proactive de la politique étrangère américaine dans l’après-Guerre froide. En combinant sanctions économiques et aide humanitaire, elle vise à promouvoir la démocratie et à affaiblir les régimes autoritaires. Toutefois, ses limites et ses effets secondaires soulignent les défis inhérents à l’utilisation d’outils coercitifs pour remodeler l’ordre mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Limites et unilatéralisme ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake adopte une approche unilatérale dans sa vision de l’« Enlargement », minimisant délibérément le rôle des institutions multilatérales telles que l’ONU. Il considère ces structures comme inadaptées aux réalités du nouvel ordre mondial post-Guerre froide, en raison de leur lenteur, de leurs contraintes bureaucratiques et de leur incapacité à répondre efficacement aux crises globales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Lake place les États-Unis au centre du système international, les considérant comme les garants privilégiés de la démocratie et du développement économique mondial. Cette posture repose sur l’idée que seul un leadership fort et décisif, incarné par les États-Unis, peut assurer la stabilité globale et favoriser la propagation des valeurs démocratiques et libérales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En adoptant une stratégie unilatérale, les États-Unis se réservent le droit d’intervenir directement pour façonner les dynamiques politiques et économiques internationales, sans se soumettre aux contraintes des processus multilatéraux. Cela leur permet d’agir rapidement et de manière ciblée, mais au prix d’une collaboration réduite avec d’autres puissances ou organisations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche unilatérale présente plusieurs limites :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Isolement diplomatique''' : En marginalisant des institutions comme l’ONU, les États-Unis risquent de se retrouver isolés sur la scène internationale, notamment lorsque leurs actions sont perçues comme unilatérales ou contraires aux intérêts de leurs alliés.&lt;br /&gt;
# '''Manque de légitimité''' : L’absence de validation multilatérale peut affaiblir la perception de la légitimité des interventions américaines, exacerbant les tensions géopolitiques et renforçant la résistance des régimes ciblés.&lt;br /&gt;
# '''Effets secondaires imprévus''' : L’unilatéralisme peut conduire à des erreurs stratégiques, notamment en cas de mauvaise évaluation des dynamiques locales, avec des conséquences imprévisibles sur la stabilité régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que l’unilatéralisme permette aux États-Unis de maintenir leur position dominante et de réagir rapidement aux menaces perçues, il reflète également une vision limitée de la coopération internationale. En négligeant le rôle potentiel des institutions multilatérales, Lake sous-estime leur capacité à mobiliser un consensus global et à partager le fardeau des responsabilités internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’unilatéralisme de Lake met en lumière une tension inhérente à la politique étrangère américaine : le besoin d’agir rapidement et efficacement face aux défis globaux, contrebalancé par les risques d’isolement diplomatique et de perte de légitimité. Cette approche illustre les dilemmes d’une puissance mondiale cherchant à conjuguer hégémonie et pragmatisme dans un monde en mutation rapide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La lecture d’Alain Joxe ====&lt;br /&gt;
Alain Joxe, dans son ouvrage ''L’Empire du chaos'', propose une analyse approfondie et critique de la stratégie d’Anthony Lake, qu’il qualifie de « stock de représentations impériales ». Selon Joxe, cette vision repose sur des présupposés simplistes et des choix stratégiques fortement influencés par l’hégémonie américaine, qu’il résume en trois grandes caractéristiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Joxe décrit la stratégie de Lake comme étant marquée par une « structure autistique », c’est-à-dire une absence d’interaction réelle avec l’autre et une compréhension limitée des dynamiques complexes du monde. Cette approche repose sur une vision unilatérale et égocentrique des relations internationales, où les États-Unis privilégient leur propre lecture des événements et des priorités globales, sans prendre en compte les spécificités culturelles, historiques ou politiques des autres nations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette optique, les États-Unis se perçoivent comme les seuls acteurs capables de définir les règles du jeu mondial, ce qui les conduit à négliger les nuances et les complexités des contextes locaux. Cela peut engendrer des erreurs d’appréciation et des conséquences imprévues dans la mise en œuvre de leurs politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vision de Lake repose sur un leadership américain incontesté, où les États-Unis se positionnent comme les arbitres ultimes de la transition mondiale. Cette posture s’appuie sur l’idée que le modèle américain, combinant démocratie et économie de marché, est universel et doit être exporté à travers le monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce leadership affirmé confère aux États-Unis un rôle central dans la définition et la mise en œuvre des politiques internationales, mais il reflète également une certaine arrogance, en supposant que les autres nations doivent naturellement s’aligner sur leurs valeurs et leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Joxe met également en lumière l’interventionnisme minimaliste prôné par Lake, qui privilégie des actions expéditives et ciblées sur des terrains jugés stratégiques, tout en évitant un engagement prolongé dans des zones qualifiées de « champs bancals ». Cette approche vise à maximiser l’efficacité des interventions américaines tout en minimisant les coûts politiques, financiers et militaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie peut s’avérer insuffisante face à des défis complexes nécessitant une implication soutenue et des solutions à long terme. En cherchant à éviter les engagements prolongés, les États-Unis risquent de manquer des opportunités de stabilisation durable ou de renforcer leurs alliances de manière significative.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alain Joxe critique la stratégie de Lake comme étant trop centrée sur les intérêts et la vision des États-Unis, sans tenir compte des dynamiques internationales complexes et des besoins des autres acteurs. La « structure autistique », le leadership affirmé et l’interventionnisme minimaliste décrits par Joxe reflètent une approche à la fois ambitieuse et limitée, qui illustre les tensions inhérentes à l’hégémonie américaine dans l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bibliographie ==&lt;br /&gt;
{{colonnes|taille= 18|&lt;br /&gt;
*Benjamin Barber, Djihad versus McWorld, mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Paris, Pluriel, 1996 ; &lt;br /&gt;
*Pierre Hassner, « Le Barbare et le Bourgeois » Politique internationale, 84, été 1999, p. 81-98 ; &lt;br /&gt;
*Robert D.Kaplan, L’anarchie qui vient, ; &lt;br /&gt;
*Paul Kennedy, La grandeur et le déclin des nations, Paris, Payot, 1989 ; &lt;br /&gt;
*Fouad Nohra, Stratégies américaines pour le Moyen-Orient, Beyrouth, Al- Bouraq, 1999 ; &lt;br /&gt;
*Jean-Christophe Rufin, L’Empire et les nouveaux barbares, Paris, Jean-Claude Lattès, 1991 ; &lt;br /&gt;
*Robert Steele, « Les nations intelligentes : stratégies nationales et intelligence virtuelle », Défense Nationale, 40, 1996&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Cours ==&lt;br /&gt;
*[[Empire de la liberté ou République impériale (1890 – 1939) ?]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Articles ==&lt;br /&gt;
*&amp;quot;Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie.&amp;quot; Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie. N.p., n.d. Web. 17 July 2014. &amp;lt;http://le-lutin-savant.com/g-moyen-orient-geographie.html&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Foreign Policy,. (2015). Forget Sykes-Picot. It’s the Treaty of Sèvres That Explains the Modern Middle East.. Retrieved 11 August 2015, from https://foreignpolicy.com/2015/08/10/sykes-picot-treaty-of-sevres-modern-turkey-middle-east-borders-turkey/&lt;br /&gt;
*W.P. Deac. ‘Duel for the Suez Canal.’ Military History, Vol. 18 Issue 1. Apr2001, pp. 58- 64.&lt;br /&gt;
*P.H.J. Davies. 2012. Intelligence and Government in Britain and the United States, Vol. 2. ‘Ch 7: The Great Centralization, 1957-66’, pp. 163-177.&lt;br /&gt;
*R.J. Aldrich. 2001. The Hidden Hand. ‘Ch 21: Defeat in the Middle East: Iran and Suez’, pp. 464-494.&lt;br /&gt;
*W.S. Lucas. ‘The missing link? Patrick Dean, Chairman of the Joint Intelligence Committee.’ Contemporary British History. Vol.13 No. 2. 1999, pp. 117-125.&lt;br /&gt;
*P. Cradock. 2002. Know Your Enemy: How the JIC Saw the World. ‘Ch 18. Intelligence and Policy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:relations internationales]]  &lt;br /&gt;
[[Category:Rémi Baudoui]]&lt;br /&gt;
[[Category:sécurité]]&lt;br /&gt;
[[Category:terrorisme]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;br /&gt;
[[Category:2016]]&lt;br /&gt;
[[Category:2017]]&lt;br /&gt;
[[Category:2018]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<title>Géopolitique du Moyen-Orient</title>
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		<updated>2026-02-17T07:30:06Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Middle East Geopolitics&lt;br /&gt;
| es = Geopolítica de Oriente Medio&lt;br /&gt;
| it = Geopolitica del Medio Oriente&lt;br /&gt;
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}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{hidden&lt;br /&gt;
|[[Terrorisme et relations internationales]]&lt;br /&gt;
|[[Le terrorisme ou les terrorismes ? De quelques considérations épistémologiques]] ● [[Sécurité nationale et lutte antiterroriste : l’exemple de l’Amérique latine]] ● [[Internationalisation des luttes et émergence du terrorisme international]] ● [[Relations internationales et lutte contre le terrorisme international]] ● [[Les États-Unis et le nouvel ordre international]] ● [[Géopolitique du Moyen-Orient]] ● [[Les ruptures du 11 septembre 2001]] ● [[Al-Qaida ou la « géopolitique du terrorisme radical »]] ● [[Lutte antiterroriste et refondation des relations transatlantiques]] ● [[Le Printemps arabe contre le terrorisme : enjeux et perspectives]] ● [[Le « homegrown jihadism » : comment prévenir la catastrophe terroriste ?]]&lt;br /&gt;
|headerstyle=background:#f7f7f7;&lt;br /&gt;
|style=text-align:center;&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient occupe une place structurante dans les tensions, recompositions et affrontements qui traversent le système international contemporain. Les crises qui s’y concentrent, les rivalités de puissance qui s’y projettent et les mutations politiques qui s’y succèdent en font un espace central pour l’analyse géopolitique. Cette région ne peut être comprise uniquement à travers l’actualité des conflits. Elle doit être envisagée dans la durée, à partir de ses trajectoires historiques, de ses configurations territoriales et des logiques stratégiques qui organisent l’action des acteurs qui y interviennent. Le terrorisme islamiste radical s’inscrit dans cet environnement et en révèle certaines fractures, sans en résumer à lui seul la dynamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture géopolitique repose sur l’examen conjoint de l’espace, des ressources et du pouvoir. Les territoires constituent des supports d’intérêts et de contraintes. Leur position, leur accessibilité, leur richesse et leur vulnérabilité influencent les stratégies poursuivies par les acteurs politiques. Ressources énergétiques, couloirs de circulation, interfaces maritimes, détroits, zones frontalières et nœuds logistiques façonnent les calculs de sécurité et d’influence. Les décisions politiques ne relèvent donc pas uniquement d’orientations idéologiques ou institutionnelles. Elles s’inscrivent dans des environnements matériels qui structurent les options disponibles et les rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche suppose également de prendre en compte la diversité des acteurs engagés dans la région. Les États y jouent un rôle déterminant, mais ils interagissent avec des organisations internationales, des puissances extérieures, des groupes armés, des mouvements politico religieux et des réseaux transnationaux. Ces acteurs ne disposent ni des mêmes ressources ni des mêmes objectifs, et leurs relations combinent compétition, coopération tactique et confrontation indirecte. L’espace moyen-oriental apparaît ainsi comme un système d’interactions multiples, où les équilibres restent instables et évolutifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient présente à cet égard une densité particulière de facteurs de tension. Les héritages impériaux, les tracés frontaliers, les clivages confessionnels et les différenciations ethniques s’y superposent à des enjeux économiques et énergétiques de portée mondiale. La concentration de réserves d’hydrocarbures, la dépendance d’une partie de l’économie internationale à ces flux et le contrôle des routes d’exportation confèrent à la région une importance stratégique durable. Ces dimensions matérielles interagissent avec des dynamiques identitaires, idéologiques et politiques qui structurent les mobilisations et les conflits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’analyse du Moyen-Orient nécessite donc une mise en relation constante des échelles. Les dynamiques locales influencent les équilibres régionaux, tandis que les stratégies des puissances extérieures pèsent sur les trajectoires internes. Comprendre ces enchevêtrements permet de situer la région dans l’architecture générale des relations internationales et d’éclairer les mécanismes par lesquels ses crises produisent des effets au-delà de son périmètre immédiat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept du Moyen-Orient =&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient occupe une position centrale dans les jeux d’acteurs mondiaux, en raison de l’abondance de ses ressources naturelles, notamment le pétrole, qui a façonné son rôle stratégique au fil des décennies. L’émergence des grandes compagnies pétrolières dans les années 1920 illustre bien cet aspect : elles ont joué un rôle crucial dans le développement économique et politique de la région, tout en attirant des intérêts étrangers majeurs. Étudier la géopolitique du Moyen-Orient implique de considérer cette région comme un espace où les territoires et les ressources stratégiques sont au cœur de conflictualités et d’enjeux globaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Historiquement, le concept de « Moyen-Orient » s’est opposé à d’autres terminologies, comme « Proche-Orient » ou « Near East », qui désignaient initialement des zones géographiques différentes, souvent les Balkans ou l’Empire ottoman. Ces définitions ont varié au fil du temps, rendant la délimitation du Moyen-Orient floue et sujette à interprétation. De manière générale, on considère que la région s’étend de l’Égypte à l’Ouest jusqu’à l’Iran à l’Est, en incluant parfois la Turquie au Nord et le Yémen au Sud. Ce concept, cependant, ne se limite pas à des frontières géographiques : il reflète des enjeux géopolitiques liés aux ambitions des puissances mondiales dans cette région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’usage du terme « Middle East » est souvent attribué à Alfred Mahan, un stratège américain, qui l’aurait popularisé dans un article de la ''National Review'' en 1902. Amiral et théoricien militaire, Mahan soulignait la nécessité d’une flotte puissante pour garantir la suprématie militaire et l’accès aux ressources stratégiques, plaçant ainsi le Moyen-Orient au centre des stratégies globales. Dès le XIXe siècle, la région était déjà un enjeu clé, notamment pour contrer l’expansionnisme russe vers le sud.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de « Moyen-Orient » s’est également distingué de celui de la « Question d’Orient », qui interrogeait le devenir des territoires orientaux face aux ambitions des puissances européennes. En parallèle, le concept français de « Pays du Levant » proposait une vision géographique et politique axée sur une continuité naturelle entre le Liban, la Syrie et la Palestine. Toutefois, à partir des années 1920-1930, avec la montée en puissance des compagnies pétrolières et la consolidation de nouveaux régimes politiques soutenus par les puissances occidentales, comme en Arabie saoudite, le terme « Moyen-Orient » a progressivement supplanté celui de « Pays du Levant ». La vision francophone a progressivement décliné, en particulier avec la décolonisation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’importance stratégique du Moyen-Orient s’est accrue. La région jouait un rôle militaire essentiel pour les Alliés, notamment en soutenant l’effort de guerre et en empêchant que ses ressources ne tombent entre les mains des puissances de l’Axe. Les ressources énergétiques, en particulier le pétrole, et les capacités humaines de la région étaient cruciales pour alimenter les armées alliées. Dans l’après-guerre, le Moyen-Orient est resté un enjeu central du développement économique mondial, continuant à occuper une place clé dans les stratégies globales grâce à ses ressources énergétiques vitales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’apparition de la revue Middle Eastern Studies en 1964 ==&lt;br /&gt;
La création de la revue ''Middle Eastern Studies'' en 1964 marque un tournant décisif dans l’étude académique du Moyen-Orient. Cette publication reflète non seulement l’essor des études régionales à une époque de grandes transformations politiques et sociales, mais aussi la volonté de comprendre une région complexe, au cœur des enjeux mondiaux. À l'origine, la revue s'inscrit dans une démarche visant à promouvoir un modèle de développement propre au Moyen-Orient, tout en intégrant la diversité de ses acteurs et de ses trajectoires historiques, notamment celles de la Turquie et d’Israël. Ces deux pays, pour des raisons géographiques, culturelles et politiques, ajoutent une couche supplémentaire de complexité au concept.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès son lancement, ''Middle Eastern Studies'' se présente comme une référence incontournable dans le champ académique, en rassemblant les recherches les plus récentes sur les aspects historiques, politiques, économiques et culturels des pays arabophones du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, mais également sur la Turquie, l’Iran et Israël. Comme le souligne l’introduction éditoriale :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Depuis son lancement en 1964, ''Middle Eastern Studies'' est devenue une lecture indispensable pour tous ceux qui s'intéressent sérieusement à la compréhension du Moyen-Orient moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Middle Eastern Studies'' fournit les recherches universitaires les plus récentes sur l'histoire et la politique des pays arabophones du Moyen-Orient et d'Afrique du Nord, ainsi que sur la Turquie, l'Iran et Israël, en particulier aux XIXe et XXe siècles. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre l’ampleur des ambitions de la revue, qui ne se limite pas à une analyse statique des réalités géopolitiques, mais cherche également à suivre les dynamiques évolutives de la région. En rassemblant des contributions internationales, elle reflète les multiples regards portés sur le Moyen-Orient, souvent teintés par les intérêts politiques des grandes puissances. La revue a contribué à ancrer le concept de « Moyen-Orient » comme une catégorie géopolitique cohérente et incontournable, en transcendant les clivages géographiques et historiques pour en faire un espace d’analyse unifié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’apparition de ''Middle Eastern Studies'' en 1964 coïncide également avec des évolutions géopolitiques majeures. À cette époque, le Moyen-Orient est au cœur des préoccupations mondiales, notamment en raison de la montée des tensions liées au conflit israélo-arabe. Israël, qui s'est imposé sur la scène internationale dès sa création en 1948, devient un acteur central dans les dynamiques régionales. Sa place dans le concept de Moyen-Orient est affirmée par la revue, qui examine son rôle dans les conflits et les alliances de la région. De même, la Turquie, située à la croisée des mondes européen et moyen-oriental, est intégrée dans cette conception élargie, bien qu’elle conserve une certaine singularité géopolitique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En parallèle, la revue reflète également les préoccupations stratégiques de la Guerre froide. Le Moyen-Orient, en tant que région riche en ressources énergétiques et espace de rivalité entre les blocs occidental et soviétique, attire une attention croissante des chercheurs et des décideurs politiques. ''Middle Eastern Studies'' ne se contente pas d’explorer les enjeux internes des États de la région, mais analyse aussi leur rôle dans les relations internationales, renforçant ainsi l’idée que le Moyen-Orient constitue un espace géopolitique unifié par des problématiques communes, bien que traversé par des divisions internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la revue participe à la construction d’un savoir académique structuré sur le Moyen-Orient. À travers ses publications, elle contribue à institutionnaliser les ''Middle East Studies'' comme un champ disciplinaire à part entière, en interaction avec d’autres domaines comme l’histoire, la science politique, l’économie et l’anthropologie. Par son approche pluridisciplinaire, elle aide à forger une vision globale de la région, tout en attirant l’attention sur les spécificités locales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’apparition de ''Middle Eastern Studies'' en 1964 illustre la reconnaissance croissante du Moyen-Orient comme un espace géopolitique d’une importance capitale, aussi bien pour les chercheurs que pour les acteurs politiques. Par son rôle structurant dans le développement des études moyen-orientales, cette revue a contribué à façonner la manière dont cette région est perçue, étudiée et conceptualisée, consolidant le concept de Moyen-Orient dans la pensée contemporaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La fragilité du concept ==&lt;br /&gt;
Le concept de « Moyen-Orient » demeure fondamentalement fragile et sujet à des interprétations multiples. Cette fragilité découle en grande partie de son origine et de son usage, qui reflètent des visions stratégiques principalement occidentales, en particulier celle des États-Unis. Ce concept leur permet de définir une aire géographique et politique adaptée à leurs intérêts stratégiques, économiques et militaires, sans nécessairement tenir compte des réalités culturelles, historiques ou sociopolitiques des acteurs locaux. La flexibilité du concept en fait un outil malléable, utilisé différemment selon les besoins et les perceptions des grandes puissances, notamment face à la complexité de leur présence dans cette région souvent perçue comme une « poudrière ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fragilité du concept se manifeste aussi dans ses contours géographiques fluctuants. Par exemple, les monarchies pétrolières de la péninsule Arabique, bien qu’essentielles aux enjeux énergétiques globaux, peuvent être exclues dans certaines interprétations plus restrictives du Moyen-Orient. Cette variabilité est encore plus évidente dans le cas de pays comme l’Iran, parfois inclus ou exclus du Moyen-Orient en fonction des enjeux géopolitiques dominants. Cette ambiguïté rend le concept difficile à stabiliser, d’autant plus lorsqu’il est réduit exclusivement au prisme du conflit israélo-palestinien. Une telle réduction appauvrit la compréhension globale de la région, en la limitant à un seul problème central au détriment d'autres dynamiques stratégiques majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conceptualisation du Moyen-Orient reflète également une vision occidentale marquée par des découpages et des fonctions stratégiques liés à des objectifs géopolitiques et géoéconomiques. Cette approche tend à subordonner la région à des logiques de puissance, où la géographie et la géopolitique servent de bases à des stratégies globales. Par exemple, le Moyen-Orient est souvent perçu comme une interface entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique, une position qui renforce son importance stratégique pour les routes commerciales, l’approvisionnement énergétique et le contrôle des ressources naturelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dimension géoéconomique du Moyen-Orient est une autre facette de cette fragilité conceptuelle. La géoéconomie, qui peut être vue comme la poursuite de la géopolitique dans le domaine économique, interfère directement avec les dynamiques politiques. Les rivalités liées à l’exploitation et au contrôle des ressources énergétiques, en particulier le pétrole et le gaz, brouillent encore davantage les contours du concept. Cette vision économique renforce les inégalités structurelles entre les États de la région et leur dépendance aux grandes puissances, tout en alimentant des tensions internes et externes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la fragilité du concept de Moyen-Orient repose aussi sur son incapacité à refléter pleinement la diversité culturelle, religieuse et historique de la région. La vision occidentale, souvent simplifiée, tend à réduire cette complexité à des antagonismes binaires – entre sunnites et chiites, entre Arabes et non-Arabes, ou entre Israël et les pays arabes – sans prendre en compte les dynamiques internes, les identités plurielles et les interactions locales. Cela contribue à renforcer les stéréotypes et à alimenter une compréhension fragmentée et incomplète de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de Moyen-Orient, bien qu’indispensable pour structurer certaines analyses géopolitiques, demeure fragile par sa nature fluctuante et ses usages stratégiques. Il reflète davantage les perceptions et les intérêts des puissances occidentales que les réalités locales, rendant nécessaire une approche plus nuancée et critique pour appréhender les dynamiques complexes de cette région cruciale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le déploiement stratégique américain au Moyen-Orient  =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Agir au Moyen-Orient  ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’entrée en scène des États-Unis au Moyen-Orient ===&lt;br /&gt;
L’implication des États-Unis au Moyen-Orient remonte à l’entre-deux-guerres, une période où les hydrocarbures deviennent essentiels à la croissance industrielle et militaire des puissances occidentales. La Première Guerre mondiale a démontré l’importance stratégique du pétrole, transformant cette ressource en un élément clé de la sécurité économique et énergétique mondiale. À partir des années 1920, les États-Unis, conscients de la rareté et de la centralité croissantes des ressources pétrolières, entreprennent de maximiser leur utilisation et de sécuriser leur approvisionnement à travers des partenariats dans les zones riches en pétrole, comme le Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les compagnies pétrolières américaines, telles qu’Aramco (Arabian American Oil Company), jouent un rôle crucial dans cette première phase d’expansion. Leur implication dans la prospection et l’exploitation des champs pétrolifères de la région marque les débuts d’une relation durable entre les États-Unis et les puissances locales. Les grandes découvertes pétrolières en Arabie saoudite dans les années 1930 renforcent encore cette dynamique, établissant un partenariat stratégique entre Washington et Riyad.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès cette période, l’approche américaine reflète un lien indissociable entre les ressources économiques et les choix politiques. Pour les États-Unis, garantir un accès stable aux ressources naturelles nécessite la mise en place de régimes politiques compatibles avec leurs intérêts stratégiques. Ce constat conduit à une politique proactive visant à soutenir des gouvernements stables et alignés, souvent au détriment des aspirations démocratiques locales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée sous-jacente est qu’une gouvernance politique favorable permettra une exploitation efficace des ressources naturelles, tout en assurant la stabilité régionale. Cette stratégie s’articule autour de trois axes principaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Le soutien aux monarchies conservatrices''' : Les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires jugés fiables, comme la monarchie saoudienne, pour garantir un contrôle efficace des ressources.&lt;br /&gt;
# '''La lutte contre les idéologies nationalistes et marxistes''' : Washington voit dans ces idéologies des menaces potentielles pour la stabilité des gouvernements alliés.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement de partenariats économiques durables''' : Les investissements américains dans les infrastructures pétrolières renforcent leur influence économique et politique dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La période de l’entre-deux-guerres est marquée par une montée en puissance graduelle de l’influence américaine au Moyen-Orient. Bien que les puissances coloniales européennes, en particulier la Grande-Bretagne et la France, dominent encore largement la région, les États-Unis commencent à se positionner comme une force incontournable, notamment dans le domaine énergétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette entrée progressive jette les bases de la future domination américaine au Moyen-Orient, une région qui deviendra, au fil des décennies, le théâtre de rivalités géopolitiques et d’interventions militaires directes. Dès ses débuts, l’implication américaine reflète une vision à long terme, où l’économie, la sécurité énergétique et la politique sont intrinsèquement liées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Seconde Guerre mondiale : ressources et stratégie ===&lt;br /&gt;
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le Moyen-Orient s’affirme comme une région stratégique de première importance. Le contrôle des ressources naturelles, en particulier le pétrole, devient une priorité absolue pour les Alliés, l’approvisionnement énergétique étant indispensable au maintien de leur supériorité militaire. Les champs pétrolifères du Moyen-Orient, notamment ceux d’Iran, d’Irak et d’Arabie saoudite, deviennent des actifs stratégiques pour alimenter les flottes navales, les forces aériennes et l’industrie de guerre des puissances alliées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En parallèle, les puissances de l’Axe, en particulier l’Allemagne nazie, reconnaissent également l’importance cruciale de cette région. Adolf Hitler élabore des plans pour s’assurer l’accès aux ressources du Moyen-Orient, notamment par une poussée militaire à travers l’Union soviétique et le Caucase. Bien que ces efforts échouent, la menace qu’ils représentent transforme la région en un théâtre indirect mais essentiel du conflit mondial, avec des implications militaires et géopolitiques majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient joue également un rôle clé dans la logistique de guerre. La région sert de voie de transit pour les approvisionnements alliés à destination de l’Union soviétique via le corridor persan, renforçant la coopération entre les Alliés face à l’Axe. Les infrastructures pétrolières et les pipelines, comme ceux de Kirkouk-Haïfa et de Mossoul, deviennent des cibles stratégiques pour les attaques et les sabotages, soulignant leur importance cruciale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Alliés mettent en place des mesures pour sécuriser ces installations, stationnant des troupes dans des zones sensibles comme l’Iran et l’Irak. L’intervention britannique en Irak en 1941, par exemple, vise à prévenir un alignement du régime irakien sur les puissances de l’Axe, illustrant la détermination des Alliés à maintenir le contrôle de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin de la guerre, l’importance du Moyen-Orient ne diminue pas, bien au contraire. La reconstruction des économies occidentales repose fortement sur un approvisionnement stable en énergie, et les hydrocarbures de la région deviennent indispensables pour répondre à cette demande croissante. La dépendance énergétique des États-Unis et de leurs alliés occidentaux vis-à-vis du Moyen-Orient s’accroît, marquant une nouvelle phase d’interventionnisme dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette période est également marquée par un changement dans les dynamiques de pouvoir. Les États-Unis, qui ont émergé comme la première puissance mondiale après la guerre, adoptent une approche stratégique différente de celle des anciennes puissances coloniales européennes. Tout en critiquant les systèmes coloniaux français et britanniques, qu’ils considèrent incompatibles avec les idéaux de liberté et d’autodétermination, les États-Unis profitent de la faiblesse relative de ces puissances pour étendre leur influence dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que les États-Unis affichent une posture anticolonialiste, dénonçant les pratiques des empires français et britannique, cette position est souvent motivée par des intérêts stratégiques plutôt qu’idéologiques. En soutenant des mouvements de décolonisation ou en favorisant des régimes locaux, Washington cherche à saper l’influence européenne pour mieux s’imposer comme la puissance dominante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce pragmatisme s’exprime également par le soutien à des régimes autoritaires, perçus comme des alliés fiables pour garantir la stabilité régionale et l’accès aux ressources énergétiques. En jouant sur les rivalités locales et en soutenant des partenaires stratégiques, comme la monarchie saoudienne ou les régimes militaires en Irak et en Iran, les États-Unis consolident leur présence dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’après-guerre marque ainsi le début d’une transition dans la gouvernance et les alliances au Moyen-Orient. Les États-Unis s’affirment progressivement comme la puissance incontournable, tandis que la Grande-Bretagne et la France voient leur influence décliner. Cette reconfiguration géopolitique s’accompagne de tensions accrues, notamment autour de la question palestinienne et de l’établissement de l’État d’Israël, qui devient un point central des rivalités régionales et des stratégies américaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Guerre froide : containment et rivalité avec l’URSS ===&lt;br /&gt;
La Guerre froide transforme le Moyen-Orient en un champ de bataille géopolitique central dans les rivalités entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Pour les États-Unis, la région est un enjeu stratégique majeur, car elle combine des ressources énergétiques essentielles, des routes commerciales clés et une proximité avec l’Union soviétique. Pour l’URSS, le Moyen-Orient représente une opportunité d’étendre son influence et d’obtenir un accès direct à la Méditerranée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les États-Unis adoptent la stratégie du '''containment''', visant à contenir l’expansion du communisme. Cette stratégie, définie par le diplomate américain George Kennan, s’appuie sur la création d’alliances locales et le soutien aux régimes considérés comme des remparts contre l’influence soviétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des manifestations les plus marquantes de cette stratégie est la création du '''Pacte de Bagdad''' en 1955, une alliance militaire régionale regroupant la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak. Cette coalition, conçue pour contrer l’expansion communiste, illustre la volonté des États-Unis et de leurs alliés occidentaux d’organiser une défense collective dans une région stratégiquement vulnérable. Bien que les États-Unis ne soient pas membres directs du pacte, ils soutiennent activement cette initiative, notamment par une aide militaire et économique significative aux pays participants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le Pacte de Bagdad rencontre des limites. Il est perçu par certains pays arabes comme une tentative néocoloniale de contrôle occidental sur la région. L’Égypte de Gamal Abdel Nasser, en particulier, s’oppose fermement au pacte, le considérant comme une menace pour l’indépendance des États arabes. Cette opposition affaiblit l’impact du pacte et reflète les divisions internes qui fragmentent le Moyen-Orient pendant la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De son côté, l’Union soviétique cherche à étendre son influence au Moyen-Orient, à la fois pour des raisons stratégiques et idéologiques. Moscou établit des relations avec des pays comme l’Égypte, la Syrie et l’Irak, offrant une assistance militaire et économique pour soutenir des régimes socialistes ou nationalistes opposés aux puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des objectifs clés de l’URSS est d’obtenir un accès direct à la mer Méditerranée, ce qui nécessite des alliances solides avec des États côtiers. La Syrie, en particulier, devient un partenaire stratégique pour Moscou, permettant à l’Union soviétique de projeter sa puissance navale dans la région. En outre, les Soviétiques exploitent les tensions sociales et économiques locales pour promouvoir des idéologies marxistes, bien qu’ils adaptent souvent leur discours pour répondre aux particularités des régimes locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rivalité entre les États-Unis et l’URSS au Moyen-Orient dépasse le cadre strictement militaire. Elle s’exprime également sur les plans économique, politique et culturel :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Aide militaire et ventes d’armes''' : Les deux superpuissances fournissent des armements sophistiqués à leurs alliés régionaux, alimentant les conflits locaux et renforçant leurs zones d’influence respectives.&lt;br /&gt;
# '''Interventions économiques''' : Washington et Moscou investissent dans des projets d’infrastructure, comme le barrage d’Assouan en Égypte, financé par l’URSS après le refus américain. Ces initiatives visent à gagner la loyauté des gouvernements locaux.&lt;br /&gt;
# '''Propagande idéologique''' : Les États-Unis promeuvent les valeurs de la « liberté » et de la « démocratie », tandis que l’URSS met en avant les principes du socialisme et de l’émancipation anti-impérialiste. Ces discours sont adaptés pour séduire différents publics régionaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette compétition exacerbe les divisions internes au Moyen-Orient. Les régimes monarchiques, souvent soutenus par les États-Unis, s’opposent aux républiques nationalistes, qui se tournent parfois vers l’URSS. La rivalité américano-soviétique contribue à militariser la région et à alimenter des conflits comme la guerre israélo-arabe, la guerre civile au Liban et les tensions entre l’Iran et l’Irak.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Paradoxalement, bien que les États-Unis et l’URSS cherchent à stabiliser la région pour leurs propres intérêts, leurs interventions ont souvent l’effet inverse, créant des dynamiques de déstabilisation et renforçant les antagonismes locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pendant la Guerre froide, le Moyen-Orient devient un pilier des rivalités globales entre les deux superpuissances. La stratégie du containment, incarnée par des alliances comme le Pacte de Bagdad, et les ambitions soviétiques d’influence transforment la région en un espace de confrontation indirecte. Si cette rivalité consolide temporairement certains régimes, elle contribue également à maintenir le Moyen-Orient dans un état de tension permanente, dont les répercussions se font sentir bien au-delà de la période de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Alliances paradoxales et enjeux pétroliers ===&lt;br /&gt;
L’alliance entre les États-Unis et l’Arabie saoudite, établie dans les années 1930, illustre l’importance cruciale des ressources pétrolières dans les stratégies américaines au Moyen-Orient. Fondée en 1932 par la famille royale des ben Saoud, l’Arabie moderne bénéficie rapidement du soutien américain, notamment à travers le développement économique centré sur le secteur pétrolier. La découverte des vastes réserves saoudiennes par Standard Oil of California, devenue plus tard Aramco, marque le début d’un partenariat stratégique durable. Pour l’Arabie saoudite, ce soutien garantit un développement rapide tout en consolidant la monarchie face aux menaces internes et externes. Pour les États-Unis, l’Arabie saoudite devient un pilier de leur stratégie énergétique, leur offrant un approvisionnement stable en pétrole tout en contrant les ambitions britanniques dans la région. Cependant, ce partenariat met en évidence un paradoxe : bien que concurrents dans certains secteurs, les États-Unis et la Grande-Bretagne restent alliés dans leur vision stratégique globale au Moyen-Orient, une rivalité subtile marquant leurs relations sur le terrain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’établissement de l’État d’Israël en 1948 constitue un autre tournant majeur dans les alliances et stratégies américaines au Moyen-Orient. En soutenant la création d’un État juif, les États-Unis répondent à la pression des mouvements sionistes, mais également à des considérations stratégiques. Israël est perçu comme un allié potentiel dans une région instable, capable de servir de levier contre l’expansion des influences soviétiques et nationalistes arabes. Cependant, cette décision polarise la région. Aux yeux des populations arabes, Israël est perçu comme un État usurpateur imposé par les puissances occidentales, ayant expulsé des milliers de Palestiniens de leurs terres, un ressentiment qui alimente des tensions durables. Pour les puissances occidentales, Israël représente un bastion stratégique. Sa position géographique, ses capacités militaires et son alignement politique en font un partenaire clé dans la stratégie globale des États-Unis, cherchant à stabiliser la région et à contenir les menaces communistes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces alliances révèlent plusieurs paradoxes dans la politique américaine au Moyen-Orient. Les États-Unis, tout en soutenant Israël de manière significative sur les plans militaire et diplomatique, maintiennent des partenariats stratégiques étroits avec des monarchies arabes comme l’Arabie saoudite, souvent en opposition directe avec les politiques israéliennes. Cette double approche nécessite une diplomatie complexe, car elle vise à équilibrer des intérêts contradictoires tout en évitant de compromettre l’équilibre régional. En outre, les États-Unis s’allient avec des régimes autoritaires pour garantir une stabilité politique et économique, tout en promouvant ostensiblement des idéaux de démocratie et de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les enjeux pétroliers jouent un rôle central. Le pétrole devient non seulement une ressource économique indispensable pour les économies occidentales, mais également un outil de pouvoir géopolitique. La sécurisation des infrastructures pétrolières, des oléoducs aux ports, devient une priorité stratégique, renforçant la présence militaire américaine dans les zones clés. Ce besoin inextinguible de ressources énergétiques confère aux monarchies pétrolières, en particulier à l’Arabie saoudite, un poids considérable dans les relations internationales. Ainsi, le pétrole, plus qu’un simple enjeu économique, façonne les alliances et les stratégies des États-Unis dans la région, les plaçant au cœur des dynamiques de pouvoir au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Transition post-coloniale et redéfinition des alliances ===&lt;br /&gt;
Dans l’entre-deux-guerres, les États-Unis affichent une attitude ostensiblement bienveillante envers les processus de décolonisation qui émergent dans des pays stratégiques comme l’Irak en 1932 ou l’Égypte en 1937. Cette posture reflète leur opposition idéologique au colonialisme européen, notamment celui pratiqué par la France et la Grande-Bretagne. Les Américains critiquent ces systèmes coloniaux, qu’ils jugent incompatibles avec leurs idéaux de liberté et d’autodétermination. Cependant, cette position ne relève pas uniquement d’un altruisme démocratique : elle s’inscrit également dans une volonté d’affaiblir les anciennes puissances européennes pour mieux s’imposer comme la nouvelle puissance dominante au Moyen-Orient. Cette bienveillance initiale évolue rapidement vers une stratégie plus pragmatique, visant à garantir que les nouveaux régimes indépendants restent alignés sur les intérêts économiques et géopolitiques des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’après-guerre marque une transition rapide vers une intensification de la présence américaine dans la région, en grande partie à cause de la montée des tensions liées à la Guerre froide. L’avancée soviétique au-delà de la mer Noire et les tentatives de Moscou pour établir des alliances au Moyen-Orient renforcent l’urgence, pour Washington, de structurer des partenariats régionaux solides. Les États-Unis voient dans le Moyen-Orient un théâtre clé de la rivalité idéologique entre le « monde libre » et le « monde communiste ». Pour contrer cette menace, ils adoptent une approche proactive en consolidant des alliances avec des régimes considérés comme des remparts contre l’expansion du communisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette dynamique reflète la structuration d’un monde bipolaire où chaque région devient un enjeu stratégique dans la compétition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest. Le Moyen-Orient, en raison de ses ressources énergétiques, de sa position géographique et de ses tensions politiques internes, se transforme en un espace de confrontation indirecte mais cruciale. Les États-Unis, tout en critiquant les vestiges du colonialisme européen, exploitent ces transitions post-coloniales pour établir leur influence en soutenant des régimes autoritaires qui garantissent la stabilité régionale et l’accès aux ressources stratégiques. Cette stratégie, bien que pragmatique, contribue à exacerber certaines tensions internes au Moyen-Orient, où des aspirations nationales et populaires s’opposent aux intérêts des grandes puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Les mesures ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Ventes d’armes et contrôle des approvisionnements ===&lt;br /&gt;
Les ventes d’armes représentent un levier essentiel pour les puissances occidentales dans leur quête d’influence au Moyen-Orient. Dès le milieu du XXe siècle, la France, les États-Unis et la Grande-Bretagne dominent ce marché stratégique, qui devient un outil diplomatique majeur pour consolider leurs relations avec les régimes locaux. En fournissant des armements modernes, ces puissances visent à renforcer les capacités militaires des États alignés sur leurs intérêts, tout en stabilisant les gouvernements qui servent de partenaires stratégiques dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce commerce d’armes n’est pas seulement motivé par des considérations économiques, bien qu’il représente une source importante de revenus pour les entreprises du secteur. Il est également un moyen d’exercer un contrôle politique indirect. Les ventes d’armes permettent aux puissances exportatrices d’instaurer une dépendance technologique chez leurs partenaires, rendant ces derniers tributaires de leurs fournisseurs pour l’entretien, les pièces détachées et les mises à jour de leurs équipements militaires. Cette dépendance confère un pouvoir significatif aux puissances occidentales dans la gestion des alliances régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce commerce ne se fait pas sans précautions. La crainte que des armes sophistiquées ne tombent entre les mains de régimes hostiles ou d’organisations non étatiques pousse les États exportateurs à mettre en place des mécanismes de contrôle rigoureux. Ces mesures incluent des restrictions sur les types d’armements vendus, des vérifications sur l’utilisation finale des équipements et des clauses contractuelles qui interdisent leur revente à des tiers non autorisés. Ces contrôles visent à éviter que des armements ne soient utilisés contre les intérêts occidentaux ou ne contribuent à des escalades militaires incontrôlées dans une région déjà marquée par des tensions chroniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le cadre de la Guerre froide, les ventes d’armes prennent une dimension encore plus stratégique. Les États-Unis et leurs alliés utilisent ces transferts pour contrer l’influence soviétique en équipant leurs partenaires régionaux de manière compétitive. Parallèlement, l’Union soviétique adopte une stratégie similaire, fournissant des armes aux régimes alignés sur son bloc idéologique, comme l’Égypte sous Nasser ou la Syrie. Cette dynamique contribue à militariser davantage la région, tout en intensifiant les rivalités entre blocs et en exacerbant les conflits locaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ventes d’armes et le contrôle des approvisionnements s’inscrivent donc dans une logique à la fois économique, politique et stratégique. Elles reflètent les ambitions des puissances occidentales de maintenir leur prédominance au Moyen-Orient tout en cherchant à gérer les risques inhérents à une région instable et fragmentée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Présence militaire et protection des voies stratégiques ===&lt;br /&gt;
La présence militaire occidentale au Moyen-Orient constitue un pilier central de la stratégie américaine et de ses alliés depuis le milieu du XXe siècle. Cette présence s’incarne notamment par le stationnement permanent de la Vème Flotte en Méditerranée, une force navale de premier plan chargée de sécuriser les voies maritimes stratégiques. Ces routes, en particulier celles reliant le Golfe Persique à l’Europe et aux États-Unis via le canal de Suez, sont vitales pour le transport des ressources énergétiques essentielles à l’économie occidentale. Garantir leur sécurité est un impératif stratégique, d’autant plus que ces voies de transit sont souvent menacées par des instabilités régionales ou des rivalités géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La Vème Flotte joue un double rôle. D’une part, elle assure une dissuasion permanente, projetant la puissance militaire américaine pour décourager les adversaires potentiels, qu’ils soient étatiques ou non étatiques. D’autre part, elle constitue une force de réaction rapide capable d’intervenir en cas de menace contre les intérêts américains ou ceux de leurs alliés. Cette capacité à agir rapidement permet aux États-Unis de protéger leurs ressortissants et leurs infrastructures stratégiques, tout en réaffirmant leur présence dans une région où la compétition pour l’influence est intense.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette présence militaire ne se limite pas à des forces navales. Les bases aériennes et terrestres, réparties dans des pays clés comme l’Arabie saoudite, le Qatar, et Bahreïn, renforcent le dispositif américain. Ces infrastructures permettent non seulement de soutenir des opérations militaires dans la région, mais aussi de surveiller les activités des puissances rivales, comme l’Iran ou l’Union soviétique pendant la Guerre froide. Elles symbolisent également l’engagement durable des États-Unis au Moyen-Orient, tout en servant de points d’appui logistiques pour leurs opérations dans des zones voisines, comme l’Afghanistan ou l’Afrique du Nord.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie américaine de présence militaire répond également à une logique de protection des ressources énergétiques. Les champs pétroliers et les infrastructures de transport, comme les oléoducs et les terminaux maritimes, représentent des cibles potentielles pour des acteurs hostiles. En stationnant des forces dans des zones sensibles, les États-Unis cherchent à prévenir les sabotages ou les interruptions de l’approvisionnement énergétique mondial, ce qui pourrait avoir des conséquences désastreuses pour les économies occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette projection de puissance vise à stabiliser une région marquée par des tensions chroniques, que ce soit entre États ou au sein de populations divisées par des conflits ethniques et religieux. En dissuadant les agressions et en soutenant leurs alliés régionaux, les États-Unis et leurs partenaires occidentaux cherchent à contenir les crises locales qui pourraient déstabiliser davantage la région. Cependant, cette présence militaire, perçue par certains comme une forme d’ingérence ou d’occupation, alimente également des ressentiments locaux et contribue à exacerber les tensions, notamment avec des groupes militants ou des puissances rivales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La présence militaire occidentale au Moyen-Orient s’inscrit dans une logique de protection des intérêts stratégiques, de projection de puissance et de stabilisation régionale. Si elle permet de sécuriser les approvisionnements énergétiques et de maintenir une dissuasion efficace, elle n’est pas sans coût diplomatique et politique, soulignant les défis complexes auxquels les puissances occidentales sont confrontées dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Soutien à Israël : un pilier de stabilité ===&lt;br /&gt;
Israël occupe une place centrale dans les stratégies occidentales au Moyen-Orient, en particulier dans la politique étrangère des États-Unis. Dès sa création en 1948, Israël est perçu comme un bastion de stabilité dans une région souvent qualifiée de « poudrière », marquée par des tensions géopolitiques, des conflits ethniques et religieux, ainsi que des rivalités idéologiques exacerbées par la Guerre froide. Ce rôle stratégique confère à Israël un statut d’allié privilégié, bénéficiant d’un soutien logistique, militaire, économique et diplomatique constant de la part des puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lors des guerres israélo-arabes, notamment celles de 1948, 1967 et 1973, ce soutien occidental se manifeste par un approvisionnement continu en armements sophistiqués, permettant à Israël de maintenir une supériorité militaire face à ses voisins arabes. Les États-Unis jouent un rôle central dans cette dynamique, fournissant des équipements de pointe, des systèmes de défense avancés et une assistance logistique cruciale. Cette aide militaire, combinée à un partenariat stratégique approfondi, garantit à Israël une position de force face aux coalitions arabes, tout en contribuant à protéger les intérêts occidentaux dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de la dimension militaire, le soutien à Israël s’inscrit dans une logique politique et idéologique. Pour les puissances occidentales, et particulièrement pour les États-Unis, Israël représente une démocratie libérale au cœur d’une région dominée par des régimes autoritaires ou instables. Cette perception renforce l’idée qu’Israël partage des valeurs communes avec l’Occident, faisant de lui un partenaire naturel dans la lutte contre les idéologies jugées hostiles, qu’il s’agisse du nationalisme arabe, du communisme pendant la Guerre froide, ou plus tard, de l’islamisme radical.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan géopolitique, Israël est considéré comme un point d’ancrage essentiel pour les intérêts occidentaux. Sa position stratégique, proche de zones sensibles comme le canal de Suez, le Golfe Persique et la mer Rouge, en fait un allié indispensable pour surveiller et stabiliser la région. Ce rôle est renforcé par les accords bilatéraux qui permettent aux États-Unis d’utiliser Israël comme base arrière pour leurs opérations militaires et logistiques dans le Moyen-Orient élargi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce soutien massif n’est pas sans conséquences. Aux yeux des populations arabes et des régimes voisins, Israël est perçu comme un État soutenu par l’Occident au détriment des droits des Palestiniens et des revendications territoriales arabes. Cette perception alimente un ressentiment profond, exacerbant les tensions régionales et contribuant à l’instabilité. Pour les puissances occidentales, soutenir Israël tout en maintenant des relations avec les monarchies arabes pétrolières constitue un exercice d’équilibre délicat, souvent marqué par des tensions diplomatiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le soutien occidental à Israël repose sur une vision stratégique qui combine des considérations militaires, idéologiques et géopolitiques. Israël est vu comme un pilier de stabilité dans une région volatile, capable de protéger les intérêts occidentaux et de servir de levier dans la gestion des tensions régionales. Toutefois, ce soutien, bien que bénéfique pour les puissances occidentales et pour Israël, contribue également à polariser davantage le Moyen-Orient, soulignant les défis persistants d’une région profondément fracturée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Le défi nassérien : le panarabisme et les alliances soviétiques ===&lt;br /&gt;
L’émergence de Gamal Abdel Nasser comme figure dominante du panarabisme bouleverse les équilibres stratégiques au Moyen-Orient et constitue un défi majeur pour les puissances occidentales. Charismatique et visionnaire, Nasser incarne un projet politique ambitieux : celui d’une unité arabe, laïque et indépendante, capable de résister aux ingérences des grandes puissances. Ce projet, ancré dans une idéologie nationaliste, s’oppose directement aux intérêts des États-Unis et de leurs alliés, qui cherchent à maintenir leur influence dans une région vitale pour leurs besoins énergétiques et leurs calculs géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le financement du barrage d’Assouan illustre de manière éloquente les tensions géopolitiques engendrées par le nassérisme. Initialement, Nasser sollicite une aide des États-Unis pour financer ce projet monumental, conçu pour moderniser l’Égypte et accroître sa capacité à gérer les crues du Nil. Toutefois, les États-Unis, méfiants envers l’agenda nationaliste de Nasser et ses liens croissants avec des mouvements anti-occidentaux, refusent de soutenir le projet. Face à ce rejet, Nasser se tourne vers l’Union soviétique, qui accepte de financer le barrage. Cette décision marque une avancée stratégique significative pour Moscou au Moyen-Orient, lui permettant d’établir un partenariat durable avec un acteur clé de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que socialiste, le régime nassérien ne se revendique pas marxiste, ce qui lui permet de conserver une certaine autonomie idéologique et de jouer un rôle central dans le mouvement des non-alignés. Cette position permet à Nasser de tisser des alliances avec d’autres États cherchant à échapper à l’influence des blocs de la Guerre froide, tout en renforçant sa collaboration avec l’URSS. Ce partenariat avec Moscou ne se limite pas à une aide économique ; il inclut également un soutien militaire, notamment à travers la fourniture d’armements modernes, et une assistance technique pour développer les infrastructures égyptiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le panarabisme défendu par Nasser se veut une alternative aux modèles imposés par les puissances coloniales et les superpuissances. Il vise à fédérer les pays arabes autour d’une identité commune, en s’appuyant sur des valeurs de solidarité régionale et de lutte contre l’impérialisme. Ce projet, bien que séduisant pour une partie des populations arabes, inquiète profondément les puissances occidentales. En effet, l’unité arabe sous l’égide de Nasser menace non seulement leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier, mais aussi leur capacité à diviser et à contrôler la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le projet de Nasser rencontre des limites. L’opposition de certaines monarchies arabes, notamment l’Arabie saoudite, affaiblit la réalisation de son rêve d’unité. Par ailleurs, son alliance avec l’Union soviétique renforce les tensions avec les États-Unis, qui intensifient leurs efforts pour contenir l’influence du nassérisme. Ces efforts incluent le soutien à des régimes arabes opposés à Nasser et le renforcement de leurs partenariats militaires avec Israël, ce qui accentue les clivages régionaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Gamal Abdel Nasser incarne un défi géopolitique majeur pour les stratégies occidentales au Moyen-Orient. Son projet de panarabisme et son rapprochement avec l’URSS redéfinissent les équilibres de pouvoir dans la région, tout en révélant les limites de l’influence occidentale face à des mouvements nationalistes portés par des figures charismatiques. Si Nasser parvient à galvaniser une partie du monde arabe et à inscrire l’Égypte comme un acteur central sur la scène internationale, son projet soulève également des résistances qui limitent sa portée, tout en exacerbant les tensions de la Guerre froide au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Une région sous contrôle : systèmes et paradoxes ===&lt;br /&gt;
Le Moyen-Orient, pour l’Occident, s’impose comme une région d’une complexité et d’une incertitude uniques, exigeant l’élaboration de systèmes de contrôle rigoureux pour préserver leurs intérêts stratégiques. Dès les années 1950, la stratégie américaine incarne un double paradoxe révélateur des tensions entre idéaux proclamés et réalités pragmatiques. D’un côté, les États-Unis se positionnent comme les champions des luttes pour l’indépendance nationale, critiquant ouvertement le colonialisme européen et soutenant des processus de décolonisation dans des pays comme l’Irak ou l’Égypte. De l’autre, ils n’hésitent pas à appuyer des régimes autoritaires ou à s’impliquer dans des révolutions aux résultats imprévisibles, dont les conséquences se retournent parfois contre eux ou leurs alliés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un exemple emblématique de cette contradiction est le cas de la France en Algérie, où les États-Unis, bien que liés à la France par l’OTAN, tolèrent les trafics d’armes en provenance d’Égypte destinés au Front de libération nationale (FLN). Cette situation illustre la complexité des alliances occidentales dans le contexte de la Guerre froide, où les impératifs stratégiques priment souvent sur la cohérence idéologique ou les engagements diplomatiques. Les États-Unis, bien qu’opposés au colonialisme européen, doivent jongler avec leurs alliances traditionnelles tout en s’assurant que les nouveaux régimes issus de la décolonisation restent alignés sur leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette posture met en lumière les contradictions inhérentes à l’ingérence occidentale dans les affaires du Moyen-Orient. Si la défense des idéaux démocratiques et de l’autodétermination est souvent mise en avant, ces principes sont fréquemment relégués au second plan lorsque les impératifs stratégiques, comme la sécurité énergétique ou la lutte contre le communisme, l’exigent. Les États-Unis, par exemple, n’hésitent pas à soutenir des monarchies conservatrices comme l’Arabie saoudite ou des régimes autoritaires comme celui du Shah d’Iran, dès lors que ces partenaires garantissent la stabilité régionale et un accès sécurisé aux ressources.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gestion de cette région repose également sur des systèmes de contrôle visant à prévenir l’émergence de forces susceptibles de remettre en question l’ordre établi. Ces systèmes incluent des mécanismes économiques, comme les aides financières conditionnelles, mais aussi des dispositifs militaires, avec le stationnement de bases et le maintien d’une présence navale permanente pour sécuriser les voies de transit stratégiques. Toutefois, cette logique de contrôle renforce souvent les ressentiments locaux, perçue par de nombreux acteurs régionaux comme une forme d’impérialisme déguisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie occidentale au Moyen-Orient révèle un équilibre précaire entre ambitions idéologiques et nécessités pragmatiques. Tout en se présentant comme des défenseurs de la liberté et de l’indépendance, les puissances occidentales adoptent des politiques interventionnistes et sélectives, motivées par leurs intérêts économiques et géopolitiques. Ce paradoxe alimente non seulement les tensions régionales, mais aussi les critiques à l’égard de l’ingérence étrangère, contribuant à faire du Moyen-Orient une région où les aspirations locales et les calculs globaux s’entrechoquent en permanence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Stratégies globales : containment et substitution ===&lt;br /&gt;
Dans le contexte de la Guerre froide, les États-Unis élaborent plusieurs stratégies pour maintenir leur influence et contrer l’expansion communiste au Moyen-Orient. La première, connue sous le nom de '''containment''', repose sur la création d’alliances régionales visant à limiter la progression de l’Union soviétique dans des zones stratégiques. Le Pacte de Bagdad, signé en 1955, en est une illustration emblématique. Cette alliance rassemble la Grande-Bretagne, l’Iran, la Turquie, le Pakistan et l’Irak dans une coalition destinée à renforcer la sécurité collective et à bloquer les ambitions soviétiques au sud de leurs frontières. Bien que les États-Unis ne soient pas signataires directs du pacte, ils le soutiennent activement en fournissant une aide économique et militaire aux pays membres. Ce pacte reflète la volonté américaine de structurer des partenariats solides pour contenir l’influence soviétique tout en limitant leur engagement militaire direct dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, le Pacte de Bagdad illustre également les limites de cette stratégie. Il suscite une vive opposition dans certaines parties du monde arabe, notamment en Égypte, où Gamal Abdel Nasser critique le pacte comme une tentative néocoloniale de diviser la région et de renforcer la domination occidentale. Cette perception fragilise la légitimité du pacte auprès de plusieurs États arabes et limite son efficacité à long terme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En parallèle, les États-Unis adoptent une stratégie complémentaire : celle du '''remplacement ou de la substitution''', qui consiste à se substituer progressivement aux anciennes puissances coloniales dans des zones stratégiques. Cette approche reflète la montée en puissance des États-Unis comme acteur dominant dans un Moyen-Orient en pleine transformation. Dans des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Irak, les États-Unis renforcent leur présence économique, politique et militaire, souvent au détriment de la Grande-Bretagne, qui voit son influence diminuer après la Seconde Guerre mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Arabie saoudite devient un cas emblématique de cette stratégie. En consolidant leur partenariat avec la monarchie saoudienne, les États-Unis s’assurent un accès privilégié aux vastes ressources pétrolières du pays tout en étendant leur influence dans le Golfe Persique, une région cruciale pour la sécurité énergétique mondiale. Ce remplacement progressif des anciennes puissances coloniales par les États-Unis ne se limite pas à des considérations économiques : il vise également à garantir la stabilité des régimes alliés dans un contexte de rivalités croissantes avec l’Union soviétique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique de substitution se manifeste également en Irak, où les États-Unis s’efforcent de maintenir un équilibre délicat après l’indépendance du pays vis-à-vis de la tutelle britannique. L’objectif est de s’assurer que les nouveaux régimes politiques ne tombent pas sous l’influence soviétique ou d’idéologies nationalistes radicales, tout en les intégrant dans l’ordre international dominé par l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces stratégies globales reflètent les priorités des États-Unis pendant la Guerre froide : contenir l’Union soviétique, sécuriser les ressources énergétiques vitales et remplacer les puissances européennes déclinantes par une présence américaine renforcée. Toutefois, elles mettent également en lumière les défis et les limites de cette approche. Le containment, bien qu’efficace pour limiter l’influence soviétique, alimente les tensions régionales et exacerbe les divisions au sein du monde arabe. Quant à la substitution, elle suscite des résistances locales, perçue comme une continuation déguisée du colonialisme, ce qui renforce parfois le ressentiment envers l’ingérence étrangère.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces stratégies, bien que centrées sur la défense des intérêts américains, redessinent le paysage géopolitique du Moyen-Orient et consacrent la transition d’un ordre colonial européen à un ordre dominé par les superpuissances de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Prendre appui sur Israël  ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Israël comme levier stratégique face au socialisme arabe ===&lt;br /&gt;
Le soutien américain à Israël s’inscrit dans une stratégie visant à contenir l’expansion du socialisme arabe, une idéologie combinant nationalisme et socialisme, portée par des leaders charismatiques tels que Gamal Abdel Nasser. Le projet de panarabisme, prôné par Nasser, appelle à l’unification des pays arabes autour d’une identité commune et d’une émancipation vis-à-vis des puissances occidentales. Cette idéologie, perçue comme une menace majeure par les États-Unis, remet en question l’ordre géopolitique régional, fragilisant les régimes alignés sur l’Occident et portant atteinte à leurs intérêts économiques, notamment dans le secteur pétrolier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, Israël apparaît comme un allié stratégique essentiel pour contrer ces dynamiques. En tant qu’État non arabe et non aligné sur le socialisme, Israël constitue un contrepoids naturel à l’influence de Nasser et à la diffusion du panarabisme dans la région. Le soutien américain à Israël s’inscrit donc dans une logique de consolidation d’un pilier stable et fiable dans un Moyen-Orient marqué par l’instabilité politique et les tensions idéologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette stratégie découle également d’une prise de conscience des limites à établir un front anticommuniste cohérent au Moyen-Orient. Plusieurs régimes arabes, séduits par le modèle égyptien, adoptent des politiques nationalistes et socialistes, rendant difficile pour les États-Unis de fédérer ces acteurs dans une alliance unifiée contre l’Union soviétique. Israël devient alors une alternative stratégique pour les Américains, permettant de sécuriser leurs intérêts tout en offrant une capacité de dissuasion face à des régimes perçus comme hostiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle d’Israël comme levier stratégique est renforcé par son alignement idéologique avec les valeurs occidentales et sa dépendance à l’aide militaire et économique américaine. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent non seulement à endiguer l’influence du socialisme arabe, mais également à projeter leur pouvoir dans une région cruciale pour l’équilibre global de la Guerre froide. Cette relation, bien qu’avantageuse sur le plan stratégique, contribue cependant à exacerber les tensions avec les États arabes voisins, alimentant un ressentiment durable contre l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les inquiétudes américaines face au nationalisme arabe ===&lt;br /&gt;
Le nationalisme arabe, porté par des leaders comme Gamal Abdel Nasser, représente une source d’inquiétude majeure pour les États-Unis dans le contexte de la Guerre froide. Cette idéologie, qui prône l’émancipation politique et économique des pays arabes vis-à-vis des puissances coloniales et impérialistes, remet en question l’ordre régional établi et menace les intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une première crainte des États-Unis réside dans la quête d’indépendance économique des pays arabes. En cherchant à développer des modèles économiques autonomes, ces nations risquent de réduire leur dépendance vis-à-vis des puissances occidentales, compromettant ainsi l’influence américaine dans la région. Des projets comme la nationalisation du canal de Suez ou le développement d’infrastructures nationales, tels que le barrage d’Assouan en Égypte, incarnent cette volonté d’autonomie. Ces initiatives, bien qu’encouragées par des aspirations légitimes, menacent les intérêts économiques des puissances occidentales, notamment dans les secteurs de l’énergie et du commerce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une seconde source d’inquiétude pour les États-Unis est liée aux dynamiques sociales internes des pays arabes. Le nationalisme arabe, en remettant en cause les élites traditionnelles souvent alignées sur les intérêts occidentaux, favorise l’émergence de nouvelles classes sociales pronationalistes. Ces changements risquent d’entraîner une redistribution des richesses et du pouvoir économique, affaiblissant ainsi les alliances locales construites par les États-Unis. La montée en puissance de ces classes, souvent hostiles à l’influence occidentale, pourrait entraîner une réorientation des politiques nationales au détriment des intérêts américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux craintes renforcent la décision stratégique des États-Unis de s’appuyer sur Israël comme un partenaire fiable et stable dans une région en transformation rapide. Israël, en tant qu’État non arabe et aligné idéologiquement avec l’Occident, apparaît comme un rempart contre l’expansion du nationalisme arabe et ses répercussions économiques et sociales. En soutenant Israël, les États-Unis cherchent à garantir la stabilité régionale tout en limitant l’influence des forces politiques et sociales susceptibles de remettre en question leur hégémonie au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’affaire de Suez et les tensions géopolitiques ===&lt;br /&gt;
L’affaire du canal de Suez en 1956 constitue un tournant majeur dans l’histoire géopolitique du Moyen-Orient, révélant à la fois les fractures entre les puissances occidentales et les dynamiques de la Guerre froide. Lorsque Gamal Abdel Nasser nationalise le canal de Suez, un symbole stratégique et économique majeur pour la France et la Grande-Bretagne, ces dernières, avec le soutien d’Israël, lancent une intervention militaire pour reprendre le contrôle de cette infrastructure vitale. Cette opération, bien que couronnée de succès sur le plan militaire, se transforme rapidement en une défaite politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sous la pression conjointe des États-Unis et de l’Union soviétique, la coalition franco-britannique est contrainte de retirer ses troupes. Washington, bien que allié de la France et de la Grande-Bretagne, adopte une position fermement opposée à leur intervention, considérant qu’elle risque d’aggraver les tensions régionales et de pousser les pays arabes dans le giron soviétique. Ce refus d’appuyer ses alliés européens reflète également la volonté des États-Unis de se positionner comme une puissance anticolonialiste et d’affirmer leur leadership dans la région, marquant un recul de l’influence européenne au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette crise renforce considérablement la popularité de Gamal Abdel Nasser dans le monde arabe. En tant que dirigeant qui a osé défier les grandes puissances et nationaliser une infrastructure stratégique, Nasser devient une figure emblématique du nationalisme arabe. Sa victoire politique, bien que soutenue par l’URSS, galvanise les mouvements anti-occidentaux et accentue les tensions entre les régimes nationalistes et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis, l’affaire de Suez met en lumière plusieurs défis géopolitiques. D’une part, elle révèle les limites de la coopération avec leurs partenaires européens dans une région où les intérêts divergent de plus en plus. L’intervention unilatérale de la France et de la Grande-Bretagne sans consultation préalable avec Washington souligne le manque de coordination au sein du bloc occidental. D’autre part, cet épisode expose le risque d’une mauvaise gestion des tensions régionales, qui pourrait renforcer l’influence soviétique au Moyen-Orient et compromettre les alliances stratégiques américaines dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette crise souligne la nécessité pour les États-Unis de redéfinir leur rôle au Moyen-Orient. En se positionnant comme une puissance stabilisatrice et en assumant une posture anticolonialiste, Washington cherche à limiter les rivalités internes au sein du bloc occidental tout en s’assurant que les nouveaux mouvements nationalistes restent sous contrôle. Cependant, cet événement marque également le début d’un glissement d’influence, où les États-Unis s’imposent progressivement comme les principaux acteurs dans la région, reléguant les anciennes puissances coloniales au second plan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La guerre des Six Jours et la radicalisation régionale ===&lt;br /&gt;
La guerre des Six Jours, en juin 1967, constitue un tournant majeur dans l’histoire du Moyen-Orient. Ce conflit, opposant Israël à une coalition de pays arabes dirigée par l’Égypte, la Jordanie et la Syrie, se solde par une victoire écrasante d’Israël en seulement six jours. L’armée israélienne réussit à prendre le contrôle de territoires stratégiques, notamment le Sinaï, la Cisjordanie, la bande de Gaza, le plateau du Golan et Jérusalem-Est. Cette victoire militaire renforce la position stratégique et symbolique d’Israël dans la région, mais elle exacerbe également les tensions géopolitiques et les fractures idéologiques au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les pays arabes, cette défaite humiliante a des conséquences profondes. L’Égypte de Nasser, la Syrie et la Jordanie perdent non seulement des territoires cruciaux, mais également une partie de leur crédibilité politique sur la scène régionale. Cet échec affaiblit les mouvements nationalistes arabes, en particulier le panarabisme prôné par Nasser, tout en alimentant un sentiment de frustration et de revanche au sein des populations arabes. La perte de Jérusalem-Est, un symbole religieux et politique central, renforce le ressentiment contre Israël et ses alliés occidentaux, en particulier les États-Unis, perçus comme les principaux soutiens d’Israël.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette défaite entraîne également une radicalisation des régimes hostiles à Israël et à l’Occident. Des pays comme la Libye sous Mouammar Kadhafi, l’Irak dirigé par le parti Baas, et le Sud-Yémen adoptent des positions de plus en plus antiaméricaines et intensifient leurs relations avec l’Union soviétique. Moscou, cherchant à exploiter cette polarisation, renforce son soutien militaire et économique à ces régimes, consolidant ainsi son influence dans la région. Cette dynamique alimente une polarisation idéologique entre les régimes nationalistes et laïques soutenus par l’URSS et les monarchies traditionnelles alignées sur l’Occident, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan géopolitique, la guerre des Six Jours redéfinit les équilibres régionaux. La victoire israélienne renforce la dépendance des pays arabes envers l’Union soviétique pour obtenir un soutien militaire et diplomatique, tout en accentuant la méfiance envers les puissances occidentales. Dans le même temps, Israël, galvanisé par sa victoire, adopte une posture plus sécuritaire et assertive, ce qui complique encore les perspectives de règlement pacifique du conflit israélo-arabe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette polarisation régionale alimente également une intensification des conflits internes et transnationaux. Les divisions entre régimes arabes se creusent, certains pays prônant une confrontation militaire immédiate avec Israël, tandis que d’autres, comme l’Arabie saoudite et la Jordanie, privilégient des approches plus prudentes. Cette fragmentation affaiblit la capacité des États arabes à adopter une position unifiée face à Israël et à ses alliés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La guerre des Six Jours renforce la position stratégique d’Israël, mais au prix d’une radicalisation et d’une polarisation accrues dans la région. Les dynamiques idéologiques et géopolitiques qui en découlent approfondissent les tensions au Moyen-Orient, tout en inscrivant le conflit israélo-arabe au cœur des rivalités globales entre les blocs de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les réponses américaines : renforcer les alliances ===&lt;br /&gt;
À partir des années 1970, les États-Unis adaptent leur stratégie au Moyen-Orient pour faire face à une région de plus en plus polarisée et instable. Ce réajustement passe par un renforcement du soutien à Israël, tout en diversifiant leurs alliances avec d’autres acteurs régionaux. Ces initiatives visent à protéger les intérêts stratégiques américains, notamment la sécurité énergétique, tout en maintenant un équilibre délicat entre les différents protagonistes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La guerre de Yom Kippour en 1973 constitue un moment charnière dans cette dynamique. Lorsque l’Égypte et la Syrie lancent une attaque coordonnée contre Israël le jour du Yom Kippour, les États-Unis interviennent rapidement pour soutenir leur principal allié dans la région. Ce soutien se concrétise par un pont aérien massif, surnommé &amp;quot;Operation Nickel Grass&amp;quot;, destiné à fournir des armements et des équipements modernes à l’armée israélienne. Cette assistance militaire est déterminante pour permettre à Israël de reprendre l’avantage militaire, mais elle engendre des conséquences géopolitiques significatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaction à cet appui sans équivoque des États-Unis à Israël, les pays membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), majoritairement arabes, imposent un embargo pétrolier contre les États-Unis et d’autres pays occidentaux. Cette mesure déclenche une crise énergétique mondiale, marquée par une hausse spectaculaire des prix du pétrole et des pénuries qui affectent les économies occidentales. Cette crise souligne la vulnérabilité des États-Unis face à leur dépendance énergétique et les pousse à réévaluer leurs alliances régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sécuriser leurs approvisionnements en pétrole, les États-Unis renforcent leurs relations avec des partenaires clés comme l’Arabie saoudite. En 1974, les deux pays concluent un accord stratégique selon lequel les États-Unis fournissent un soutien militaire et une assistance technique à la monarchie saoudienne, tandis que cette dernière s’engage à stabiliser les marchés pétroliers et à maintenir un flux régulier de pétrole vers l’Occident. Cette relation, fondée sur des intérêts mutuels, devient un pilier de la stratégie américaine au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, les États-Unis approfondissent leur partenariat avec l’Iran, alors dirigé par le Shah Mohammad Reza Pahlavi. Considéré comme un rempart contre l’influence soviétique et une puissance régionale clé, l’Iran reçoit un soutien économique et militaire important des États-Unis. Cette alliance vise à renforcer la stabilité régionale tout en consolidant l’accès américain aux ressources énergétiques. Cependant, elle repose sur un équilibre fragile, comme le démontrera la révolution iranienne de 1979.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses américaines aux défis des années 1970 s’articulent autour de deux axes principaux : un soutien accru à Israël, malgré les conséquences géopolitiques, et une diversification des alliances régionales, notamment avec l’Arabie saoudite et l’Iran. Ces initiatives reflètent une volonté de sécuriser les intérêts stratégiques des États-Unis tout en naviguant dans un environnement marqué par des tensions croissantes et des transformations politiques profondes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les initiatives diplomatiques : de Camp David à la stratégie des petits pas ===&lt;br /&gt;
Avec l’arrivée de Henry Kissinger au poste de secrétaire d’État dans les années 1970, la stratégie américaine au Moyen-Orient adopte une orientation plus diplomatique, marquée par une approche pragmatique et graduelle connue sous le nom de « stratégie des petits pas ». L’objectif principal de cette stratégie est d’atténuer les tensions régionales tout en intégrant progressivement certains régimes arabes dans une dynamique favorable aux intérêts américains, notamment dans le contexte de la Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La « stratégie des petits pas » repose sur une approche par étapes, visant à résoudre les différends régionaux un à un, plutôt que de tenter d’imposer une solution globale. Kissinger, convaincu qu’une résolution partielle des conflits est plus réaliste, met en œuvre des négociations discrètes pour rapprocher les positions entre Israël et ses voisins arabes. Ces efforts aboutissent à plusieurs accords intermédiaires, comme ceux sur le désengagement militaire dans le Sinaï entre Israël et l’Égypte après la guerre de Yom Kippour. Ces accords renforcent la crédibilité des États-Unis en tant que médiateurs, tout en consolidant leur influence sur les acteurs clés de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point culminant de cette approche diplomatique est atteint avec les '''Accords de Camp David''' en 1978, un moment historique dans les relations israélo-arabes. Sous l’égide du président américain Jimmy Carter, ces négociations réunissent le président égyptien Anouar el-Sadate et le Premier ministre israélien Menahem Begin. Après des discussions intensives, un traité de paix est signé entre Israël et l’Égypte, mettant fin à plusieurs décennies de conflit entre les deux pays. L’Égypte devient ainsi le premier pays arabe à reconnaître officiellement Israël, tandis qu’Israël accepte de restituer le Sinaï à l’Égypte, un territoire stratégique conquis lors de la guerre des Six Jours.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces accords représentent un succès diplomatique majeur pour les États-Unis, qui parviennent à renforcer leurs alliances avec les deux pays. Pour l’Égypte, ce rapprochement avec Washington ouvre la voie à une aide économique et militaire substantielle, faisant du pays un partenaire clé des États-Unis dans la région. Pour Israël, les accords de Camp David consolident son statut de pilier stratégique de la politique américaine au Moyen-Orient, tout en réduisant les risques de conflits majeurs avec son voisin égyptien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, les initiatives diplomatiques américaines ne se limitent pas à Camp David. La stratégie des petits pas vise également à intégrer d’autres régimes arabes dans une dynamique de coopération avec les États-Unis. Par exemple, des efforts sont déployés pour réduire les tensions entre Israël et la Jordanie, tout en cherchant à isoler les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak. En parallèle, les États-Unis soutiennent des initiatives économiques et militaires pour stabiliser leurs partenaires, renforçant ainsi leur rôle de médiateur incontournable dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que couronnée de succès dans certains cas, cette approche diplomatique rencontre des résistances. Les Accords de Camp David, par exemple, suscitent une opposition dans une grande partie du monde arabe, où Sadate est critiqué pour avoir brisé la solidarité arabe et accepté un traité de paix avec Israël. Cette opposition culmine avec son assassinat en 1981, un événement qui souligne les limites et les risques de la diplomatie américaine dans une région aussi fragmentée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie diplomatique américaine, incarnée par la stratégie des petits pas et les Accords de Camp David, reflète une volonté de résoudre progressivement les conflits au Moyen-Orient tout en renforçant les alliances stratégiques des États-Unis. Bien qu’elle ait permis des avancées significatives, notamment entre Israël et l’Égypte, cette approche reste marquée par des tensions et des oppositions qui illustrent la complexité de la région et les défis permanents pour la diplomatie américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La stratégie du delinkage : séparer les alliances ===&lt;br /&gt;
Les États-Unis mettent en œuvre une stratégie de ''delinkage'' dans le cadre de leur politique moyen-orientale, visant à dissocier certains États arabes de leur solidarité traditionnelle envers les Palestiniens et leurs voisins en conflit avec Israël. L’objectif est de réduire la cohésion du front arabe anti-israélien, tout en intégrant ces États, particulièrement les monarchies du Golfe, dans l’orbite géopolitique et économique américaine. Cette approche s’inscrit dans une volonté de remodeler l’équilibre régional au profit des intérêts stratégiques des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique du ''delinkage'' repose sur la création de relations bilatérales solides avec des États clés, détournant leur attention des enjeux israélo-palestiniens au profit de préoccupations sécuritaires et économiques partagées avec les États-Unis. Les monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, deviennent des cibles privilégiées de cette stratégie. En renforçant leur dépendance vis-à-vis des États-Unis pour leur sécurité, notamment face à des menaces perçues comme l’Iran, ces pays sont incités à adopter une posture moins conflictuelle envers Israël.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''delinkage'' s’appuie également sur une assistance économique et militaire accrue. En échange d’un soutien technologique, logistique et financier, les États-Unis encouragent ces États à prioriser leurs intérêts nationaux immédiats plutôt que la solidarité arabe traditionnelle. Cette dynamique s’observe notamment après les Accords de Camp David en 1978, qui servent de précédent pour montrer qu’une coopération avec Israël et les États-Unis peut aboutir à des gains stratégiques significatifs, comme ceux obtenus par l’Égypte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En limitant l’engagement des pays du Golfe dans le conflit israélo-palestinien, les États-Unis cherchent à isoler davantage les régimes hostiles comme la Syrie ou l’Irak, tout en réduisant l’influence des mouvements palestiniens radicaux. Cette approche contribue à fragmenter les solidarités régionales, ouvrant la voie à une reconfiguration de la géopolitique régionale sous domination américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie n’est pas sans défis. La cause palestinienne reste profondément enracinée dans les opinions publiques arabes, où elle symbolise la résistance contre l’impérialisme et l’occupation étrangère. Les initiatives perçues comme des rapprochements avec Israël, même indirects, suscitent souvent des tensions internes dans les pays ciblés, exacerbant les divisions entre élites dirigeantes et populations locales. Ce décalage alimente parfois des mouvements d’opposition qui critiquent la soumission des dirigeants aux pressions américaines et leur abandon des causes panarabes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''delinkage'' reflète une tentative ambitieuse de Washington pour redéfinir les relations au Moyen-Orient en affaiblissant les solidarités arabes traditionnelles. En détournant des États stratégiques comme les monarchies du Golfe de leur engagement envers la cause palestinienne, les États-Unis visent à consolider un nouvel ordre régional aligné sur leurs intérêts. Toutefois, cette approche, bien qu’efficace sur certains fronts, souligne les limites de la diplomatie américaine dans une région où les tensions historiques et les sensibilités locales continuent de jouer un rôle crucial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Du retour à l’hégémonie  =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les années 1980 et 1990 marquent un retour affirmé des États-Unis sur la scène moyen-orientale, consolidant leur position hégémonique dans une région stratégique. Ce retour s’explique en partie par le repli progressif de l’Union soviétique, qui limite son influence à des alliés comme la Syrie et le Sud-Yémen, sans pouvoir maintenir une présence régionale significative. Ce retrait soviétique offre aux États-Unis l’opportunité de renforcer leur emprise sur le Moyen-Orient à travers une combinaison d’initiatives diplomatiques, militaires et stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan idéologique, les États-Unis poursuivent la stratégie du ''delinkage'', déjà amorcée dans les décennies précédentes. Cette approche consiste à s’adresser individuellement à chaque partenaire régional pour répondre à ses préoccupations spécifiques, tout en limitant la formation d’un front arabe uni opposé aux intérêts américains. Cette stratégie permet aux États-Unis de jouer un rôle de médiateur incontournable, tout en renforçant leur influence bilatérale avec des acteurs clés comme l’Arabie saoudite, l’Égypte et les monarchies du Golfe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le renforcement de la présence militaire américaine est un autre aspect central de ce retour à l’hégémonie. Les années 1980 voient l’intensification des engagements militaires dans la région, notamment à travers la protection des routes maritimes dans le Golfe Persique et la dissuasion des menaces iraniennes. Cette présence militaire culmine avec la guerre du Golfe en 1991, où les États-Unis dirigent une coalition internationale pour repousser l’invasion irakienne du Koweït. Cette démonstration de force consolide leur rôle de puissance dominante et garantit leur contrôle sur les flux énergétiques mondiaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, les États-Unis s’engagent dans des initiatives diplomatiques visant à promouvoir un processus de paix entre Israël et ses voisins arabes. Les '''Accords d’Oslo''' de 1993 représentent une étape clé de cette diplomatie. Ces accords, négociés sous l’égide des États-Unis, aboutissent à une reconnaissance mutuelle entre l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) et Israël, tout en établissant une Autorité palestinienne autonome dans certains territoires. Cependant, ces accords sont perçus comme un compromis insuffisant, notamment par les Palestiniens, qui voient leurs espoirs d’un État souverain compromis par l’expansion continue des colonies israéliennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si les Accords d’Oslo marquent un progrès symbolique, ils se situent en retrait par rapport aux avancées des Accords de Camp David de 1978, qui avaient permis un traité de paix durable entre Israël et l’Égypte. Pour de nombreux observateurs, le processus de paix des années 1990 sert avant tout à légitimer la présence américaine au Proche-Orient, plutôt qu’à résoudre les problèmes fondamentaux du conflit israélo-palestinien. En effet, la diplomatie américaine se concentre davantage sur la prévention d’un front arabe uni contre ses intérêts, plutôt que sur une résolution équitable du conflit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les années 1980 et 1990 marquent une réaffirmation de l’hégémonie américaine au Moyen-Orient. En combinant diplomatie, interventions militaires et stratégies d’influence, les États-Unis réussissent à maintenir leur prééminence tout en empêchant la formation d’une opposition régionale cohérente. Cependant, cette hégémonie repose sur des compromis fragiles et des processus de paix inaboutis, laissant entrevoir les tensions persistantes qui continueront de structurer la région dans les décennies suivantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Les nouveaux mots de l’hégémonie américaine ==&lt;br /&gt;
Au cours des années 1990, de nouveaux concepts stratégiques apparaissent ou sont réactualisés dans le cadre de la stratégie américaine. Ces notions façonnent le discours de l’hégémonie américaine, notamment dans la gestion de ses relations avec le Moyen-Orient. Ces termes s'inscrivent dans une vision dichotomique de la politique internationale, basée sur la théorie des « amis-ennemis » et visant à structurer les relations internationales autour des intérêts des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces concepts stratégiques, au-delà de leur valeur analytique, servent à légitimer le discours impérial américain sur le Moyen-Orient. Ils permettent de construire une grille de lecture simplifiée et manichéenne, opposant les « amis » alignés sur l’ordre international dominé par les États-Unis, et les « ennemis », décrits comme des menaces à cet ordre. Cette structuration idéologique oriente les politiques américaines, notamment en désignant des cibles prioritaires pour leur diplomatie ou leur interventionnisme. Ces termes renforcent également la capacité des États-Unis à mobiliser un consensus international autour de leur leadership tout en consolidant leur rôle hégémonique dans une région clé pour leurs intérêts stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Bandwagoning State''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Bandwagoning State'' désigne des États plus faibles qui, pour maximiser leur sécurité ou accroître leur influence, choisissent de s’aligner sur une puissance dominante ou une coalition au sein du système international. Cette stratégie s’inscrit dans le cadre de la politique de l’équilibre des pouvoirs (''balance of power''), où les acteurs étatiques, plutôt que de s’opposer à une puissance supérieure, décident de s’y rallier pour bénéficier de ses ressources, de sa protection ou de son influence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte américain, ce concept est utilisé pour inciter les pays du Moyen-Orient à rejoindre l’ordre international dominé par Washington. Les États-Unis, en tant que superpuissance hégémonique, utilisent leur supériorité économique, militaire et diplomatique pour attirer des États dans leur orbite. En s’alliant aux États-Unis, ces pays espèrent non seulement garantir leur sécurité face à des menaces régionales, mais aussi profiter des avantages économiques et technologiques que procure cette alliance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le cas du Moyen-Orient, cette dynamique s’applique particulièrement aux monarchies du Golfe, comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar. Ces États, confrontés à des défis sécuritaires, notamment face à l’Iran ou à des acteurs non étatiques comme des groupes terroristes, choisissent de s’aligner sur les États-Unis pour bénéficier de leur protection militaire et de leur soutien technologique. Par exemple, l’installation de bases militaires américaines dans des pays comme Bahreïn ou le Qatar illustre cette logique de ''bandwagoning'', où les États accueillent des forces étrangères pour garantir leur propre stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce concept joue également un rôle dans les stratégies américaines visant à fragmenter les solidarités régionales au Moyen-Orient. En encourageant des alliances bilatérales avec des pays arabes stratégiques, les États-Unis affaiblissent les tentatives d’unité arabe et limitent la capacité des États de la région à s’opposer collectivement à leur influence ou à celle d’Israël. Le ''bandwagoning'' est ainsi un outil de stabilisation pour Washington, permettant de maintenir un équilibre favorable à ses intérêts tout en dissuadant l’émergence d’alliances rivales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie n’est pas exempte de limites. En s’alignant sur une superpuissance, les ''Bandwagoning States'' peuvent être perçus comme dépendants ou soumis à des puissances extérieures, ce qui peut susciter des critiques internes et régionales. De plus, leur rapprochement avec les États-Unis peut les exposer à des représailles de la part d’acteurs hostiles, comme l’Iran, ou à des tensions avec leurs propres populations, particulièrement dans des contextes où l’opinion publique est largement opposée à l’influence occidentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Bandwagoning State'' illustre une dynamique clé dans la politique étrangère américaine au Moyen-Orient. En utilisant leur pouvoir pour attirer et intégrer des États plus faibles dans leur sphère d’influence, les États-Unis consolident leur autorité régionale tout en réaffirmant leur rôle de garant de la stabilité internationale. Cette stratégie, bien qu’efficace à court terme, soulève des questions sur la durabilité des alliances construites sur une dépendance asymétrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Pivotal State''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Pivotal State'' désigne des pays dont la stabilité ou l’instabilité a un impact déterminant, non seulement sur leur région immédiate, mais aussi sur l’ordre international dans son ensemble. Ces États occupent une position géographique stratégique ou disposent d’un poids économique, politique, ou démographique leur permettant de structurer leur environnement régional. En conséquence, leur trajectoire influence directement les dynamiques de sécurité, de développement et de stabilité au niveau global.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Égypte et l’Arabie saoudite sont des exemples typiques de ''Pivotal States''. L’Égypte, par sa position sur le canal de Suez, son rôle historique en tant que leader du monde arabe, et son influence culturelle et politique, agit comme un acteur central dans les équilibres régionaux. Sa stabilité est essentielle pour contenir les tensions dans le Levant et en Afrique du Nord. De même, l’Arabie saoudite, en tant que plus grand exportateur de pétrole au monde et gardienne des lieux saints de l’islam, joue un rôle structurant dans les dynamiques économiques et religieuses de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis, la gestion des relations avec ces ''Pivotal States'' est une priorité stratégique. Ces pays agissent comme des leviers pour stabiliser une région souvent marquée par des conflits et des tensions idéologiques. Par exemple, les États-Unis ont investi massivement dans l’Égypte après les Accords de Camp David de 1978, en offrant une aide économique et militaire importante pour renforcer son alliance avec Israël et limiter l’influence soviétique pendant la Guerre froide. De même, l’Arabie saoudite a été intégrée dans une dynamique de coopération militaire et économique, notamment à travers des accords de défense et des partenariats énergétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance des ''Pivotal States'' ne se limite pas à la stabilité régionale ; leur rôle est également crucial pour maintenir l’ordre international. Une instabilité prolongée dans ces pays pourrait provoquer des effets de contagion dans leurs régions voisines, menaçant les intérêts économiques et stratégiques des grandes puissances. Par exemple, une crise en Arabie saoudite aurait des répercussions immédiates sur les marchés énergétiques mondiaux, tandis qu’une instabilité en Égypte pourrait déstabiliser le canal de Suez, une voie de navigation essentielle pour le commerce international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, la gestion des ''Pivotal States'' comporte des défis. Ces pays, en raison de leur poids régional, peuvent adopter des positions autonomes qui ne s’alignent pas toujours sur les intérêts des États-Unis ou de leurs alliés. De plus, leur stabilité interne est souvent fragile, en raison de tensions sociales, économiques ou politiques qui peuvent rendre leur soutien coûteux ou difficile à maintenir. Par exemple, les soulèvements du Printemps arabe de 2011 ont montré la vulnérabilité des régimes perçus comme des piliers de la stabilité régionale, comme celui de l’Égypte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le  concept de ''Pivotal State'' illustre l’importance pour les États-Unis de s’engager activement avec des acteurs clés du Moyen-Orient pour préserver la stabilité régionale et mondiale. En intégrant ces États dans leurs stratégies diplomatiques et économiques, Washington cherche à consolider son rôle de garant de l’ordre international tout en anticipant les risques liés à l’instabilité de ces acteurs centraux. Cette approche, bien que cruciale, exige une attention constante et une capacité à s’adapter aux dynamiques internes et externes des ''Pivotal States''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Backlash States''' ===&lt;br /&gt;
Le terme ''Backlash States'' désigne des États qui rejettent activement l’ordre international promu par les puissances occidentales, en adoptant des positions antagonistes vis-à-vis des normes et des institutions globales. Ces États, tels que Cuba, la Corée du Nord, l’Iran, l’Irak ou la Libye, se distinguent par des comportements défiants et souvent agressifs, tout en étant incapables, à eux seuls, de constituer une menace directe pour l’équilibre global. Leur opposition s’inscrit dans une logique de marginalisation volontaire ou subie, motivée par le rejet des dynamiques de globalisation et des valeurs libérales qu’ils considèrent comme hostiles à leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' sont souvent caractérisés par des régimes autoritaires ou totalitaires qui rejettent les principes démocratiques et les droits humains universels. Ces régimes cherchent à préserver leur pouvoir en s’opposant aux pressions extérieures visant à les intégrer dans l’ordre international dirigé par les grandes puissances occidentales, principalement les États-Unis. Leur hostilité se manifeste par des politiques diplomatiques provocatrices, des alliances avec d’autres États marginalisés, et, dans certains cas, des activités belliqueuses, comme le soutien à des mouvements insurgés ou le développement de programmes militaires controversés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, des pays comme l’Iran et la Libye sous Mouammar Kadhafi illustrent bien le concept de ''Backlash States''. Ces régimes ont défié les efforts occidentaux de stabilisation et d’intégration régionale, adoptant des postures antagonistes vis-à-vis des États-Unis et de leurs alliés. Par exemple, l’Iran, après la révolution islamique de 1979, a cherché à contester l’hégémonie américaine en soutenant des mouvements opposés à Israël et en développant des capacités militaires avancées, notamment dans le domaine nucléaire. De même, la Libye de Kadhafi a poursuivi des politiques extérieures agressives, soutenant des mouvements révolutionnaires à travers le monde et défiant ouvertement les sanctions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces comportements conduisent souvent à l’isolement des ''Backlash States'' sur la scène internationale. Cependant, cet isolement pousse également ces pays à former des alliances opportunistes entre eux, créant des réseaux de soutien mutuel pour résister aux pressions occidentales. Ces liens renforcent leur capacité à contrecarrer, même modestement, l’hégémonie américaine et ses tentatives d’imposer un ordre mondial uniforme. Cette dynamique est particulièrement visible dans les relations entre l’Iran, la Corée du Nord et Cuba, qui échangent des ressources, des technologies et des stratégies pour résister à l’intégration forcée dans l’ordre international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les États-Unis et leurs alliés, les ''Backlash States'' représentent des défis diplomatiques et stratégiques complexes. Bien qu’ils ne disposent pas des ressources nécessaires pour constituer une menace directe à l’ordre mondial, leurs actions belliqueuses ou disruptives peuvent déstabiliser des régions entières, comme le Moyen-Orient ou l’Asie de l’Est. En réponse, les puissances occidentales recourent souvent à des politiques d’endiguement, de sanctions économiques, ou, dans certains cas, d’intervention militaire pour limiter leur influence et prévenir les menaces qu’ils posent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' incarnent une opposition marginale mais persistante à l’ordre international dominé par l’Occident. En s’opposant aux principes et institutions globales, ces régimes cherchent à préserver leur autonomie et leur pouvoir face aux pressions extérieures. Cependant, leur capacité à influencer significativement le système international reste limitée, bien qu’ils puissent contribuer à des dynamiques de déséquilibre et de conflit dans les régions où ils opèrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== '''Rogue States''' ===&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' (États voyous) représente une catégorie d’États perçus comme des menaces graves et directes pour la stabilité et la paix mondiale. Ces régimes, souvent qualifiés de déstabilisateurs, se caractérisent par des comportements en rupture avec les normes internationales, notamment des pratiques autoritaires sévères, le parrainage du terrorisme et la prolifération d’armes de destruction massive, y compris nucléaires. Dans la gradation des conflictualités, les ''Rogue States'' occupent un échelon supérieur aux ''Backlash States'', car leur capacité de nuisance est jugée plus importante et leurs actions plus agressives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Rogue States'' sont souvent décrits comme des régimes autoritaires qui, au-delà de restreindre les droits humains, adoptent des politiques systématiques pour défier l’ordre international. Parmi les exemples les plus souvent cités figurent l’Iran, l’Irak sous Saddam Hussein, la Corée du Nord et, à certaines périodes, la Libye. Ces États sont accusés de soutenir activement des organisations terroristes, de développer des programmes d’armement clandestins et de refuser de se conformer aux traités et régulations internationaux, notamment en matière de désarmement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte du Moyen-Orient, l’Iran et l’Irak ont longtemps incarné cette notion de ''Rogue States''. L’Iran, après la révolution islamique de 1979, a été désigné comme tel en raison de son soutien présumé à des groupes terroristes comme le Hezbollah, de son programme nucléaire controversé, et de sa rhétorique anti-occidentale. De son côté, l’Irak de Saddam Hussein a été catalogué comme un ''Rogue State'' pour son utilisation d’armes chimiques pendant la guerre Iran-Irak, son invasion du Koweït en 1990, et les soupçons de possession d’armes de destruction massive qui ont conduit à l’intervention militaire américaine en 2003.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' est également un outil rhétorique central pour les États-Unis et leurs alliés, utilisé pour justifier des politiques d’endiguement, de sanctions économiques et, dans certains cas, d’interventions militaires. Ces régimes sont présentés comme des menaces existentielles à l’ordre mondial, ce qui permet de mobiliser des coalitions internationales en faveur d’actions coercitives. Par exemple, l’invasion de l’Irak en 2003 a été largement justifiée par l’idée que Saddam Hussein représentait une menace imminente, bien que les accusations concernant des armes de destruction massive se soient révélées infondées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, la notion de ''Rogue States'' soulève des débats importants. Ses détracteurs soutiennent qu’elle reflète une vision manichéenne et instrumentalisée des relations internationales, où les États qui s’opposent aux intérêts occidentaux sont automatiquement étiquetés comme des menaces, indépendamment des nuances de leur comportement ou des contextes locaux. De plus, cette désignation peut exacerber les tensions internationales, en isolant davantage les régimes ciblés et en les poussant à adopter des postures encore plus agressives ou défiantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le concept de ''Rogue States'' incarne une vision stratégique et idéologique des relations internationales, où certains États sont désignés comme des menaces globales pour justifier des politiques d’endiguement et d’intervention. Si cette notion a permis aux puissances occidentales, notamment les États-Unis, de structurer leur discours et leurs actions face à des régimes perçus comme hostiles, elle reste une catégorie contestée, tant sur le plan de sa légitimité que de son efficacité à promouvoir la stabilité mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le concept de l’État pivot et son application à l’Égypte ==&lt;br /&gt;
L’Égypte, en tant qu’État pivot, occupe une position centrale dans la géopolitique du Moyen-Orient. Ce concept repose sur l’idée qu’un État pivot est capable de structurer son environnement régional et d’empêcher des processus de déstabilisation en chaîne, comparables à un effet domino. Si un État pivot s’effondre, les répercussions peuvent entraîner une instabilité majeure dans les États voisins et, par extension, dans l’ensemble de la région concernée. Dans cette perspective, l’Égypte et la Turquie ont souvent été identifiées comme des États pivots essentiels, selon des analyses comme celles de Paul Kennedy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Égypte dans les années 1970 et 1980 : Contenir l’islamisme et stabiliser la région ===&lt;br /&gt;
Dans les décennies suivant les Accords de Camp David en 1978, l’Égypte est devenue un pilier central de la stratégie occidentale au Moyen-Orient, particulièrement pour les États-Unis. Elle est perçue comme un rempart efficace contre l’expansion de l’islamisme et des idéaux révolutionnaires qui se sont intensifiés avec la montée de la révolution islamique en Iran en 1979. Ce bouleversement a projeté une idéologie fondée sur un islam politique radical, inspirant d’autres mouvements islamistes dans la région. Dans ce contexte, l’Égypte, en tant qu’État pivot, est apparue comme un contrepoids stratégique pour endiguer ces influences et préserver la stabilité des régimes alliés des États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La position de l’Égypte s’appuie également sur son rôle de médiateur clé dans le processus de paix israélo-arabe. En signant les Accords de Camp David avec Israël sous l’égide des États-Unis, l’Égypte devient le premier pays arabe à normaliser ses relations avec l’État hébreu. Cette décision marque un tournant géopolitique majeur, isolant davantage les Palestiniens sur la scène internationale et affaiblissant la cohésion du camp arabe. Grâce à ce rapprochement, l’Égypte s’impose comme un interlocuteur incontournable pour faciliter les négociations entre Israël et les autres États arabes, consolidant ainsi sa position d’acteur central dans la diplomatie régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce rôle de médiation est crucial pour les intérêts stratégiques américains. Sans l’implication active de l’Égypte, le processus de paix entre Israël et ses voisins serait sérieusement compromis. En tant qu’État pivot, l’Égypte agit comme un point d’ancrage qui stabilise les équilibres géopolitiques régionaux et limite les risques d’escalade des tensions. Cette dynamique est également renforcée par les efforts de Washington pour intégrer l’Égypte dans sa sphère d’influence, notamment par le biais d’une aide économique et militaire substantielle, visant à garantir la pérennité de l’alliance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Daniel Pipes souligne que l’entrée de l’Égypte dans l’orbite géopolitique américaine a permis de rééquilibrer les rapports de force dans la région. En affaiblissant le front arabe et en marginalisant les Palestiniens, l’Égypte contribue à stabiliser la position d’Israël tout en réduisant les risques d’un affrontement militaire généralisé. Cette transition stratégique a permis de transformer l’Égypte d’un acteur contestataire sous Nasser en un allié clé des États-Unis et un pivot de la paix régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ce rôle central de l’Égypte dans la stabilisation régionale repose sur des fondations fragiles. Les défis économiques internes, les tensions sociales, et la montée des mouvements islamistes, comme les Frères musulmans, représentent des menaces constantes pour la stabilité du régime égyptien. Ces fragilités soulignent la complexité de la gestion d’un État pivot, où la stabilité régionale est étroitement liée à la capacité de l’État à maintenir son propre équilibre interne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les années 1970 et 1980, l’Égypte s’est affirmée comme un acteur clé de la stratégie américaine au Moyen-Orient, jouant un rôle déterminant pour contenir l’islamisme et stabiliser les rapports entre Israël et les États arabes. Sa position en tant qu’État pivot illustre l’importance des alliances stratégiques dans la gestion des dynamiques régionales, tout en révélant les défis liés à la préservation de cette stabilité dans un environnement marqué par des tensions persistantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les limites de l’aide américaine à l’Égypte ===&lt;br /&gt;
Bien que l’Égypte ait longtemps bénéficié d’un soutien substantiel de la part des États-Unis, ce soutien est souvent resté conditionné et limité, notamment en ce qui concerne l’assistance militaire. Paul Kennedy souligne la nécessité d’une aide ciblée, principalement sous la forme d’un appui économique et alimentaire, plutôt que d’un soutien militaire massif. Cette approche prudente s’appuie sur une analyse des fragilités structurelles de l’Égypte, qui la rendent particulièrement vulnérable aux instabilités internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Égypte présente plusieurs défis structurels importants : son territoire est composé à 90 % de désert, ce qui limite considérablement ses capacités agricoles ; elle dépend fortement des importations de blé pour nourrir sa population, une vulnérabilité exacerbée par des crises économiques récurrentes. Ces faiblesses rendent le régime égyptien plus fragile que d’autres États pivots, comme la Turquie, qui est perçue comme plus solide et mieux équipée pour résister aux pressions internes et externes. En conséquence, Kennedy estime qu’un soutien militaire excessif pourrait involontairement renforcer des factions hostiles au régime, telles que les Frères musulmans, et exacerber les tensions sociales et politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, la stratégie américaine d’aide à l’Égypte a souvent privilégié une assistance économique visant à maintenir la stabilité sociale et à prévenir les crises alimentaires, tout en limitant les apports militaires susceptibles de créer des déséquilibres internes. Cette prudence reflète une compréhension des dynamiques complexes de la politique égyptienne, où un soutien trop visible ou mal calibré pourrait engendrer des effets pervers.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’après-guerre du Golfe, cette approche s’accompagne d’un recentrage stratégique des États-Unis sur l’Arabie saoudite, perçue comme un État pivot plus fiable et mieux aligné sur les intérêts américains. L’Arabie saoudite, avec sa stabilité relative et sa capacité à influencer les marchés énergétiques mondiaux, devient un partenaire prioritaire dans la région. Ce déplacement d’attention réduit le rôle central de l’Égypte dans les calculs stratégiques américains, la reléguant à une position secondaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour l’Égypte, ce recul relatif dans les priorités américaines constitue un défi majeur. Le pays doit redéfinir son rôle géopolitique dans une région où d’autres acteurs, tels que l’Arabie saoudite et la Turquie, occupent des positions dominantes. Cette situation oblige l’Égypte à réaffirmer son importance, notamment par des initiatives diplomatiques et des efforts pour regagner une influence au sein de la Ligue arabe et dans les processus de médiation régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les limites de l’aide américaine à l’Égypte reflètent un équilibre délicat entre soutien et prudence. Si l’Égypte reste un allié stratégique pour les États-Unis, ses fragilités structurelles et ses dynamiques internes compliquent la mise en œuvre d’une assistance cohérente et efficace. Ce contexte souligne la complexité de la gestion des relations avec un État pivot dont la stabilité reste essentielle à l’équilibre régional, mais qui nécessite une approche nuancée pour éviter des déstabilisations imprévues.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Égypte après Nasser : Une quête de leadership régional ===&lt;br /&gt;
Depuis la fin de l’ère de Gamal Abdel Nasser, l’Égypte s’efforce de réaffirmer son rôle de puissance régionale dans un Moyen-Orient marqué par des bouleversements géopolitiques. Sous la présidence de Hosni Moubarak, le pays tente de renouer avec l’héritage nassérien, bien que dans un contexte profondément transformé par les Accords de Camp David, la révolution iranienne et les nouvelles dynamiques de la Guerre froide. L’objectif de l’Égypte est de retrouver une position centrale dans les affaires régionales et internationales, tout en s’adaptant aux attentes de ses partenaires occidentaux et en naviguant entre ses propres défis internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un axe majeur de la stratégie égyptienne consiste à reprendre une place centrale dans la Ligue arabe. Après avoir été temporairement mise à l’écart en raison de son traité de paix avec Israël, l’Égypte cherche à restaurer son image et son leadership au sein du monde arabe. Sous Moubarak, le pays s’efforce de jouer un rôle unificateur dans des contextes marqués par des divisions croissantes, comme la rivalité entre les États du Golfe et l’Iran, ou les tensions liées à la question palestinienne. Cette quête de réintégration dans les dynamiques arabes reflète la volonté de l’Égypte de projeter une influence régionale stable et cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En tant que premier pays arabe à avoir normalisé ses relations avec Israël, l’Égypte occupe une position clé dans les efforts de stabilisation régionale. Son rôle de médiateur entre Israël, les États-Unis et d’autres acteurs régionaux est essentiel pour maintenir un équilibre fragile au Moyen-Orient. L’Égypte s’investit particulièrement dans les discussions liées au conflit israélo-palestinien, jouant souvent le rôle d’intermédiaire dans les négociations et les accords de cessez-le-feu entre Israël et les factions palestiniennes. Ce rôle de médiation renforce la position stratégique de l’Égypte auprès de ses partenaires occidentaux, tout en consolidant son statut d’acteur pivot dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au-delà de la médiation, l’Égypte cherche à se positionner comme un leader diplomatique capable de gérer les nombreux conflits qui marquent le Moyen-Orient. Qu’il s’agisse de tensions dans le Golfe, du conflit israélo-palestinien, ou des rivalités liées à l’influence iranienne, l’Égypte s’efforce de jouer un rôle actif dans la résolution des crises régionales. Cette ambition s’appuie sur une tradition de leadership arabe remontant à l’ère nassérienne, bien que les moyens et les contextes aient évolué. L’Égypte aspire également à renforcer sa coopération avec des puissances extérieures comme les États-Unis, l’Union européenne, et la Russie, pour accroître son influence au-delà de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré ces ambitions, la position de l’Égypte reste fragilisée par des défis économiques, politiques, et sociaux internes. Le pays fait face à une dépendance économique importante, à une croissance démographique rapide, et à une montée des tensions sociales exacerbées par des mouvements islamistes comme les Frères musulmans. Ces facteurs limitent sa capacité à jouer pleinement le rôle de puissance régionale. De plus, l’influence croissante d’autres acteurs comme l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, et la Turquie, remet en question le leadership égyptien traditionnel dans le monde arabe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Égypte, en tant qu’État pivot, continue de jouer un rôle essentiel dans la stabilité du Moyen-Orient. Son statut de médiateur et de leader diplomatique demeure crucial pour les dynamiques régionales, mais ses ambitions sont constamment mises à l’épreuve par des contraintes internes et des rivalités régionales. La capacité de l’Égypte à maintenir son influence dépendra de sa faculté à s’adapter aux transformations géopolitiques tout en consolidant sa stabilité interne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Backlash States, stratégie du containment et Rogue States ==&lt;br /&gt;
Le concept de ''Backlash State'' (État rebelle) se distingue par son positionnement en marge de l’ordre international. Ces États, par leurs actions ou leur gouvernance, échappent à la rationalité supposée des relations internationales en refusant de respecter les règles minimales qui structurent cet ordre. Ils se placent volontairement en opposition aux normes établies, adoptant des comportements disruptifs qui défient les puissances dominantes et les institutions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Rogue State'' (État voyou), quant à lui, va au-delà de cette opposition. Il ne se contente pas de contester l’ordre international, mais rejette également les règles régionales établies, souvent sous l’influence des États-Unis ou des puissances locales. Ces États sont perçus comme des acteurs déstabilisateurs, tant pour leur région que pour le système global, en raison de leur recours à des pratiques telles que le soutien au terrorisme, le développement de programmes d’armement non conformes ou une gouvernance autoritaire. Des exemples incluent Cuba, l’Iran, l’Irak ou la Libye, bien que cette liste soit sujette à des évolutions en fonction des contextes géopolitiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== ''Backlash States'' et la stratégie du containment ===&lt;br /&gt;
La stratégie du ''containment'' (endiguement) constitue une réponse fondamentale aux comportements disruptifs des ''Backlash States''. Initialement développée pendant la Guerre froide pour limiter l’expansion du communisme, cette politique a été adaptée pour faire face à d’autres formes de menaces, telles que le socialisme révolutionnaire ou l’islam politique. Son objectif principal est d’empêcher ces idéologies ou régimes perçus comme hostiles de s’étendre, tout en renforçant la stabilité des États alignés sur les intérêts occidentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''containment'' repose sur une approche préventive et réactive. Il s’agit d’endiguer les influences idéologiques ou politiques jugées déstabilisatrices pour l’ordre mondial, tout en protégeant les régimes alliés contre les menaces internes et externes. Cette stratégie cherche également à maintenir l’équilibre des pouvoirs dans des régions stratégiques, comme le Moyen-Orient, en empêchant la montée en puissance de ''Backlash States'' capables de bouleverser l’équilibre régional ou de remettre en question l’hégémonie américaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour mettre en œuvre cette stratégie, plusieurs mécanismes complémentaires sont utilisés :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''1. L’aide au développement économique'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des piliers du ''containment'' est le soutien économique aux régimes alliés. Cette aide vise à stabiliser les gouvernements en renforçant leur base économique et en réduisant les tensions sociales susceptibles d’alimenter des révoltes ou des mouvements révolutionnaires. Par des programmes de développement, des investissements ciblés, et des incitations à l’ouverture économique, les puissances occidentales cherchent à intégrer ces régimes dans le système mondial tout en limitant leur vulnérabilité face aux idéologies contestataires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''2. L’aide militaire'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre aspect central de la stratégie d’endiguement est l’assistance militaire, qui comprend la fourniture d’équipements, la formation des forces armées locales, et, dans certains cas, le stationnement de troupes étrangères. Ces mesures visent à doter les régimes alliés des capacités nécessaires pour se défendre contre des agressions extérieures ou des insurrections internes. Les ventes d’armes, souvent conditionnées par des accords bilatéraux, permettent également de renforcer les liens stratégiques entre les pays concernés et les puissances occidentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''3. Les interventions limitées'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines situations, les puissances occidentales recourent à des guerres de faible intensité (''low-intensity conflicts'') pour influencer les dynamiques locales sans engager de conflits majeurs. Ces interventions, menées avec des moyens conventionnels et limités, visent à contenir les mouvements insurgés ou à contrer l’expansion des ''Backlash States''. Elles permettent également de démontrer la capacité des puissances à agir rapidement pour protéger leurs intérêts stratégiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''4. Les dispositifs répressifs'''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, des sanctions économiques, des embargos, et des pressions diplomatiques sont utilisés pour isoler les ''Backlash States''. Ces mesures visent à affaiblir leurs économies, à limiter leurs capacités de nuisance, et à exercer une pression internationale pour les contraindre à modifier leur comportement. L’Organisation des Nations unies (ONU) joue souvent un rôle clé dans la légitimation de ces dispositifs, bien que leur efficacité soit parfois contestée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que la stratégie du ''containment'' ait prouvé son efficacité dans certaines situations, elle présente des limites et des défis importants. D’une part, elle peut exacerber les tensions en renforçant l’isolement des ''Backlash States'', ce qui pousse ces derniers à adopter des positions encore plus hostiles. D’autre part, les régimes alliés bénéficiant de l’aide occidentale risquent de devenir dépendants de ce soutien, ce qui limite leur capacité à développer des systèmes politiques et économiques autonomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''containment'' demeure un outil central pour gérer les ''Backlash States'', en combinant des approches économiques, militaires, et diplomatiques. Toutefois, son succès dépend largement de la capacité des puissances occidentales à adapter leurs mécanismes aux dynamiques locales et à éviter les effets pervers susceptibles de compromettre la stabilité régionale et internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Anthony Lake et le « double containment » ===&lt;br /&gt;
Dans les années 1990, Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale des États-Unis sous l’administration de Bill Clinton, élabore une stratégie de « double containment » pour gérer simultanément deux des principaux acteurs problématiques du Moyen-Orient : l’Iran et l’Irak. Cette approche s’inscrit dans un contexte marqué par les tensions persistantes au lendemain de la guerre du Golfe, la fin de la Guerre froide, et les ambitions des États-Unis de redéfinir leur rôle de puissance dominante dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' repose sur une approche pragmatique et cynique. Plutôt que de chercher à exploiter l’un des deux régimes contre l’autre, comme cela avait été le cas dans les années 1980 (lorsque les États-Unis avaient soutenu indirectement l’Irak pendant la guerre Iran-Irak), Lake propose de maintenir une pression équilibrée sur les deux pays pour les affaiblir simultanément. L’objectif est d’empêcher l’Iran et l’Irak de devenir des puissances régionales capables de remettre en question l’équilibre stratégique du Golfe Persique ou les intérêts américains, notamment l’accès aux ressources énergétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette politique s’appuie sur l’idée que l’Iran et l’Irak représentent chacun, pour des raisons différentes, des menaces pour la stabilité régionale. L’Iran, avec sa révolution islamique et son soutien aux mouvements islamistes, est perçu comme un exportateur de l’islam politique susceptible de déstabiliser les monarchies du Golfe, alliées des États-Unis. L’Irak, sous Saddam Hussein, est considéré comme un régime expansionniste et belliqueux, dont l’agression contre le Koweït en 1990 avait déjà provoqué une crise majeure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour mettre en œuvre le ''double containment'', les États-Unis adoptent une série de mesures visant à limiter la capacité de nuisance des deux régimes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Sanctions économiques''' : Imposées à la fois à l’Iran et à l’Irak, ces sanctions visent à affaiblir leurs économies et à réduire leurs capacités militaires.&lt;br /&gt;
* '''Isolement diplomatique''' : Les deux pays sont marginalisés sur la scène internationale, tandis que les États-Unis renforcent leurs alliances avec les monarchies du Golfe et d’autres partenaires régionaux.&lt;br /&gt;
* '''Présence militaire renforcée''' : Les bases américaines dans le Golfe Persique sont consolidées pour dissuader toute agression et garantir la sécurité des routes maritimes essentielles à l’approvisionnement énergétique mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''double containment'' cherche avant tout à maintenir un équilibre régional stable. En empêchant l’Iran et l’Irak de s’imposer comme des puissances hégémoniques, cette stratégie vise à garantir la sécurité des alliés des États-Unis dans la région, notamment l’Arabie saoudite et Israël, tout en préservant l’approvisionnement énergétique vital pour l’économie mondiale. Cette approche marque une rupture avec les politiques passées, où les États-Unis avaient souvent privilégié l’un des deux régimes pour contrer l’autre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' n’est pas sans défis ni critiques. Elle repose sur une vision statique de l’équilibre des pouvoirs, qui sous-estime les dynamiques internes de l’Iran et de l’Irak ainsi que les changements dans le contexte géopolitique régional. Les sanctions économiques, bien que efficaces pour affaiblir les régimes, ont également des conséquences humanitaires importantes, particulièrement en Irak, où elles aggravent la situation de la population sans nécessairement affaiblir le pouvoir de Saddam Hussein.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De plus, cette stratégie place les États-Unis dans une position délicate, où leur engagement militaire et diplomatique dans la région devient indispensable pour maintenir l’équilibre qu’ils ont eux-mêmes imposé. Cela accroît leur vulnérabilité face aux critiques internationales et aux pressions internes pour réduire leur présence au Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie du ''double containment'' proposée par Anthony Lake incarne une tentative de gérer les tensions régionales par un contrôle équilibré des menaces perçues que représentent l’Iran et l’Irak. Bien qu’efficace à court terme pour préserver les intérêts stratégiques américains, cette approche souligne les défis d’une politique fondée sur l’endiguement simultané de plusieurs acteurs dans une région complexe et instable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La critique de Zbigniew Brzeziński ===&lt;br /&gt;
Zbigniew Brzeziński, ancien conseiller à la sécurité nationale sous la présidence de Jimmy Carter, formule une critique détaillée de la stratégie du ''double containment'' proposée par Anthony Lake. Il considère cette approche comme trop rigide et propose à la place une stratégie plus nuancée et adaptative, mieux adaptée aux réalités politiques et économiques du Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Brzeziński, l’Irak représente une menace majeure pour la stabilité régionale en raison de son régime autoritaire sous Saddam Hussein, de ses ambitions militaires, et de son impact potentiel sur le processus de paix israélo-palestinien. Il prône une stratégie d’endiguement absolu visant à affaiblir et à contenir fermement l’Irak. Cela passe par l’imposition de sanctions économiques sévères et une surveillance militaire renforcée, destinée à prévenir toute tentative d’expansion ou de déstabilisation de la région par Bagdad. Brzeziński considère l’Irak comme un acteur trop belliqueux pour envisager une quelconque coopération ou ouverture diplomatique à court terme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, Brzeziński propose une approche plus mesurée envers l’Iran. Contrairement à l’Irak, l’Iran est perçu comme un acteur avec lequel un dialogue reste envisageable, malgré ses différends avec l’Occident. Brzeziński recommande une stratégie visant à normaliser progressivement les relations avec l’Iran par des ouvertures diplomatiques et des initiatives encourageant une évolution interne du régime. Il fonde cette approche sur l’idée que l’Iran, confronté à des tensions internes et à une crise de légitimité liée à l’islam politique, pourrait évoluer vers un régime plus modéré sans intervention directe. Cette stratégie s’appuie sur l’espoir qu’un changement naturel du régime ou de ses politiques pourrait permettre une réintégration de l’Iran dans le système international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brzeziński insiste également sur l’importance d’une collaboration renforcée avec les alliés européens pour développer une politique cohérente et concertée au Moyen-Orient. Il estime que les États-Unis ne peuvent porter seuls le poids des tensions régionales et que l’implication active des partenaires européens est essentielle pour partager les responsabilités et les coûts des interventions. Cette coopération permettrait de renforcer la légitimité des actions entreprises, tout en assurant une gestion plus équilibrée des enjeux stratégiques dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Brzeziński voit dans la stratégie du ''double containment'' une approche trop simpliste, qui ne tient pas suffisamment compte des dynamiques internes des deux régimes concernés. Selon lui, traiter l’Iran et l’Irak comme des menaces équivalentes et appliquer des mesures similaires à des contextes différents est une erreur stratégique. Sa critique repose sur l’idée que chaque régime nécessite une approche spécifique, adaptée à ses caractéristiques et à son potentiel d’évolution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vision de Zbigniew Brzeziński met en lumière les limites d’une politique rigide et unilatérale comme celle du ''double containment''. En proposant une stratégie différenciée et adaptative, il cherche à mieux aligner les objectifs américains avec les réalités régionales, tout en renforçant les partenariats avec l’Europe pour gérer les défis du Moyen-Orient de manière collective. Cette approche souligne l’importance de la flexibilité et du pragmatisme dans la gestion des tensions régionales complexes, où chaque acteur nécessite une réponse sur mesure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Évolution des classifications et enjeux ===&lt;br /&gt;
La distinction entre ''Backlash States'' (États rebelles) et ''Rogue States'' (États voyous) reflète une gradation dans la manière dont les États-Unis et leurs alliés perçoivent et catégorisent les menaces internationales. Ces deux concepts, bien qu’apparentés, traduisent des niveaux différents d’opposition à l’ordre mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Backlash States'' sont des entités qui, bien qu’opposées à l’ordre international, n’ont pas les moyens ou la volonté d’exercer une influence proactive à l’échelle globale. Leur posture est souvent défensive ou réactive, cherchant à préserver leur souveraineté ou leur régime face à des pressions extérieures. Ces États, tels que la Libye sous Kadhafi ou le Soudan dans les années 1990, rejettent les normes internationales perçues comme hostiles à leurs intérêts, mais restent principalement ancrés dans des problématiques régionales. Leur menace est donc limitée, bien qu’ils puissent avoir des impacts déstabilisateurs dans leurs zones d’influence immédiates.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Rogue States'', en revanche, incarnent une opposition plus agressive et active. Ces États, comme l’Iran ou la Corée du Nord, ne se contentent pas de rejeter l’ordre international, mais adoptent des comportements qui menacent directement la stabilité régionale ou mondiale. Cela inclut le développement de programmes d’armement non conformes, le soutien au terrorisme, ou des actions militaires provocatrices. Leur positionnement les place comme des acteurs à surveiller de près, justifiant souvent des mesures coercitives telles que des sanctions sévères, des embargos, ou des interventions militaires ciblées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, ces classifications ne sont pas figées. Les catégories de ''Backlash States'' et ''Rogue States'' évoluent en fonction des conjonctures géopolitiques et des priorités stratégiques des puissances occidentales. Un État considéré comme un ''Backlash State'' peut être reclassé en ''Rogue State'' si ses actions deviennent plus agressives ou si les perceptions de menace changent. De même, un ''Rogue State'' peut être réintégré dans le système international si son régime adopte des politiques plus conciliantes, comme ce fut le cas avec la Libye après son abandon du programme nucléaire en 2003.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces concepts soulèvent plusieurs défis. D’une part, leur subjectivité peut entraîner des erreurs de jugement ou des actions disproportionnées. Par exemple, la catégorisation de l’Irak comme un ''Rogue State'' avant l’invasion de 2003, justifiée par des accusations infondées sur la possession d’armes de destruction massive, a conduit à une intervention militaire controversée et à une instabilité prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autre part, ces classifications risquent de renforcer les postures de défiance des États concernés, en exacerbant leur isolement et en justifiant des politiques répressives contre leur propre population. Elles peuvent également compliquer les efforts de diplomatie, en imposant des cadres rigides qui limitent la flexibilité des négociations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les concepts de ''Backlash States'' et de ''Rogue States'', ainsi que les stratégies d’endiguement qui leur sont associées, illustrent les tentatives des puissances occidentales de gérer les menaces posées par des États non conformes aux normes internationales. Bien qu’elles puissent être efficaces à court terme pour contenir certaines actions, ces politiques suscitent des interrogations quant à leur capacité à promouvoir une stabilité durable dans des régions marquées par des dynamiques complexes et fragmentées. Leur efficacité repose sur la capacité des puissances à adapter leurs approches en fonction des évolutions géopolitiques et des caractéristiques spécifiques des États concernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La position sur l’Irak a été marquée par les hésitations nées des contradictions géostratégiques ==&lt;br /&gt;
La politique des États-Unis envers l’Irak a été marquée par des hésitations découlant des contradictions géostratégiques inhérentes à la gestion de cette région. L’Irak, tour à tour allié opportuniste et ennemi déclaré, illustre la complexité des dynamiques régionales et des choix stratégiques américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== La première guerre du Golfe et l’équilibre des forces ===&lt;br /&gt;
L’opération ''Desert Storm'' de 1991, point culminant de la première guerre du Golfe, illustre une intervention militaire d’envergure menée par une coalition internationale sous la direction des États-Unis. L’objectif principal était de répondre à l’invasion du Koweït par les forces de Saddam Hussein, qui avait suscité une condamnation unanime au sein de la communauté internationale. Cette intervention, légitimée par une série de résolutions des Nations Unies, visait à rétablir l’intégrité territoriale du Koweït tout en anéantissant la capacité militaire irakienne de mener de futures agressions régionales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opération avait plusieurs objectifs stratégiques. D’un point de vue immédiat, il s’agissait de forcer le retrait des troupes irakiennes du Koweït et de restaurer la souveraineté de ce dernier. Sur un plan plus large, l’intervention visait à réaffirmer la domination américaine dans la région du Golfe Persique, en envoyant un signal clair à l’ensemble des acteurs régionaux sur les limites acceptables de leurs ambitions territoriales et militaires. Enfin, elle cherchait à sécuriser les ressources énergétiques vitales pour les économies occidentales, le Koweït étant un producteur clé de pétrole.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré la supériorité militaire écrasante des forces de la coalition, qui ont infligé une défaite décisive à l’armée irakienne, les États-Unis ont choisi de ne pas renverser le régime de Saddam Hussein. Ce choix stratégique reflète une approche pragmatique, influencée par les principes de l’école réaliste en relations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La principale crainte des États-Unis était qu’un effondrement total du régime irakien ne crée un vide de pouvoir susceptible d’être exploité par l’Iran. Dans le contexte de la rivalité entre Téhéran et Bagdad, la chute de Saddam Hussein aurait pu permettre à l’Iran d’étendre son influence en Irak et, par extension, dans le Golfe Persique. Cette perspective était jugée contraire aux intérêts stratégiques américains, qui reposaient sur un équilibre des forces entre les deux puissances rivales pour stabiliser la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En conséquence, Saddam Hussein a été laissé au pouvoir, mais son régime a été affaibli et placé sous un embargo économique et diplomatique strict, imposé par les Nations Unies. Cette mesure visait à limiter sa capacité à reconstruire son appareil militaire et à dissuader toute nouvelle aventure expansionniste, tout en maintenant une certaine stabilité intérieure pour éviter un effondrement du pays.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette décision a toutefois engendré des conséquences à long terme. Le maintien de Saddam Hussein au pouvoir, bien que dans des conditions de faiblesse relative, a alimenté un ressentiment parmi les populations irakiennes, tout en renforçant son autoritarisme pour conserver le contrôle interne. L’embargo, bien qu’efficace pour isoler le régime, a également exacerbé les souffrances de la population civile, ce qui a sapé la légitimité de la communauté internationale aux yeux de nombreux observateurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En outre, cette approche a laissé l’Irak dans une position de ''Rogue State'' : un régime autoritaire, isolé et hostile, mais toujours en mesure de représenter une menace régionale. Ce choix, bien que pragmatique à court terme, a posé les bases de défis plus complexes pour la politique américaine au Moyen-Orient dans les années suivantes, notamment après les attentats du 11 septembre 2001.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opération ''Desert Storm'' et la première guerre du Golfe reflètent un exemple emblématique des dilemmes géostratégiques auxquels sont confrontées les puissances mondiales. En choisissant de ne pas renverser Saddam Hussein, les États-Unis ont opté pour une approche réaliste visant à préserver un équilibre des forces dans la région. Cependant, cette décision, bien que rationnelle dans le contexte immédiat, a laissé des défis durables, illustrant les limites de la gestion des conflits dans des environnements géopolitiques complexes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== L’Irak comme ''Rogue State'' ===&lt;br /&gt;
Dans les années qui ont suivi la première guerre du Golfe, l’Irak a été catégorisé comme un ''Rogue State'' par les États-Unis et leurs alliés. Ce statut reflétait une perception internationale selon laquelle le régime de Saddam Hussein représentait une menace persistante pour la stabilité régionale et mondiale. Plusieurs éléments ont justifié cette classification :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le régime irakien s’est distingué par son autoritarisme brutal, son recours aux armes chimiques contre des populations civiles, notamment les Kurdes à Halabja en 1988, et ses violations systématiques des résolutions des Nations Unies après 1991. En particulier, Saddam Hussein a défié les inspecteurs de l’ONU chargés de superviser le démantèlement des programmes d’armes de destruction massive, alimentant les soupçons sur ses intentions et ses capacités. Cette défiance, combinée à une rhétorique hostile envers les États-Unis et leurs alliés, a renforcé l’image de l’Irak comme un acteur isolé et dangereux dans l’ordre international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La désignation de l’Irak comme ''Rogue State'' a conduit à la mise en œuvre de mesures coercitives visant à limiter ses capacités militaires et économiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Sanctions économiques''' : Un embargo strict a été imposé par les Nations Unies, couvrant presque tous les aspects de l’économie irakienne, à l’exception des fournitures humanitaires. Ces sanctions visaient à priver le régime des ressources nécessaires pour reconstruire son armée ou financer des programmes d’armement.&lt;br /&gt;
* '''Zones d’exclusion aérienne''' : Les États-Unis et leurs alliés ont établi des zones interdites aux vols militaires irakiens dans le nord et le sud du pays, afin de protéger les minorités kurdes et chiites des représailles du régime.&lt;br /&gt;
* '''Missions d’inspection''' : Des équipes de l’ONU ont été déployées pour surveiller et inspecter les sites susceptibles d’abriter des armes de destruction massive. Bien que ces inspections aient permis de démanteler une grande partie des programmes d’armement irakiens, les entraves répétées imposées par Bagdad ont exacerbé les tensions internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que ces mesures aient réussi à limiter les ambitions militaires de l’Irak, elles ont eu des conséquences dévastatrices pour la population civile. L’embargo économique a entraîné une détérioration rapide des conditions de vie, provoquant des pénuries alimentaires, un accès limité aux médicaments, et une montée en flèche des taux de mortalité infantile. Les infrastructures civiles, déjà endommagées par la guerre, ont continué de se dégrader, laissant la population irakienne dans une crise humanitaire prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette situation a suscité des critiques croissantes à l’égard des sanctions, perçues comme infligeant une punition collective au peuple irakien tout en ayant un impact limité sur le régime de Saddam Hussein. En effet, le dirigeant irakien a utilisé l’embargo comme un outil de propagande, renforçant son contrôle interne en exploitant la colère de la population contre l’Occident.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le statut de ''Rogue State'' de l’Irak a également contribué à polariser les relations internationales. Pour les États-Unis, il justifiait une surveillance accrue et une intervention continue dans la région, tandis que d’autres pays, notamment la France, la Russie et la Chine, ont exprimé des réserves sur l’efficacité et la légitimité de certaines mesures, en particulier les sanctions prolongées. Cette divergence reflétait des tensions plus larges sur la manière de gérer les États perçus comme déviants par rapport aux normes internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La désignation de l’Irak comme ''Rogue State'' a permis de justifier un contrôle international strict, mais elle a également mis en évidence les limites de cette stratégie. Si ces mesures ont réussi à contenir certaines ambitions de Saddam Hussein, elles ont exacerbé les souffrances de la population civile et alimenté des critiques sur leur légitimité et leur efficacité. Ce cas illustre les défis complexes de la gestion des régimes autoritaires dans un ordre international où les objectifs sécuritaires peuvent entrer en conflit avec les considérations humanitaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Le tournant du 11 septembre 2001 ===&lt;br /&gt;
Les attentats du 11 septembre 2001 ont marqué un moment charnière dans la politique étrangère des États-Unis, transformant leur approche des menaces internationales et redéfinissant leurs priorités stratégiques. Dans ce contexte de peur et d’urgence, le renversement du régime de Saddam Hussein, longtemps évité, est devenu une priorité pour l’administration de George W. Bush. Bien que l’Irak n’ait pas été directement impliqué dans ces attaques, l’administration a rapidement intégré le pays dans sa « guerre contre le terrorisme », présentant son régime comme une menace majeure pour la sécurité mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’administration Bush a avancé plusieurs arguments pour justifier une intervention militaire en Irak, bien que nombre d’entre eux aient été par la suite largement discrédités. L’un des principaux motifs invoqués concernait la possession présumée d’armes de destruction massive (ADM) par le régime irakien. Cette accusation, bien que non étayée par des preuves solides, a été utilisée pour convaincre le Congrès américain et la communauté internationale de la nécessité d’une action préventive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre argument reposait sur un lien supposé entre Saddam Hussein et le terrorisme international, notamment Al-Qaïda. Bien qu’aucune preuve concluante n’ait établi une relation significative entre l’Irak et les responsables des attentats du 11 septembre, cette rhétorique a été largement employée pour renforcer la perception d’une menace imminente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, l’administration Bush a également présenté l’invasion de l’Irak comme une opportunité de remodeler le Moyen-Orient en promouvant la démocratie et en établissant un nouvel ordre géopolitique. Cette justification idéologique s’inscrivait dans une vision néoconservatrice selon laquelle le renversement de régimes autoritaires pourrait engendrer une transition démocratique durable dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’intervention militaire en Irak, lancée en mars 2003 sous le nom d’''Operation Iraqi Freedom'', a marqué un tournant radical dans la politique américaine au Moyen-Orient. Contrairement à l’approche pragmatique et réaliste adoptée pendant la première guerre du Golfe en 1991, cette invasion reposait sur une volonté idéologique de transformation régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’offensive initiale a conduit à une victoire militaire rapide et au renversement du régime de Saddam Hussein. Cependant, les États-Unis n’avaient pas anticipé les défis de la phase post-conflit. L’effondrement de l’État irakien a laissé un vide de pouvoir, exacerbé par la dissolution de l’armée irakienne et l’exclusion des anciens membres du parti Baas des institutions publiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’intervention en Irak a généré une série de conséquences imprévues qui ont profondément déstabilisé la région :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Effondrement de l’État''' : L’absence d’une stratégie cohérente pour reconstruire les institutions irakiennes a plongé le pays dans le chaos, favorisant la montée des milices et des factions armées.&lt;br /&gt;
* '''Tensions sectaires''' : La transition politique, dominée par des leaders chiites, a exacerbé les divisions entre les communautés sunnites, chiites et kurdes, entraînant des violences sectaires qui se poursuivent encore aujourd’hui.&lt;br /&gt;
* '''Émergence de groupes terroristes''' : Le vide de pouvoir laissé par la chute de Saddam Hussein a permis à des groupes comme Al-Qaïda en Irak, et plus tard l’État islamique (EI), de s’établir et de prospérer. Ces organisations ont non seulement déstabilisé l’Irak, mais également exporté la violence dans toute la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le passage d’une stratégie pragmatique à une approche idéologique, centrée sur la transformation démocratique du Moyen-Orient, a marqué une rupture dans la politique étrangère américaine. Cependant, ce choix a été critiqué pour son manque de réalisme et sa sous-estimation des complexités locales. La promesse de démocratisation s’est rapidement heurtée aux réalités du terrain, transformant l’Irak en un symbole des limites de l’interventionnisme américain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le tournant du 11 septembre 2001 et l’invasion de l’Irak ont non seulement redéfini la politique américaine dans la région, mais également laissé un héritage durable de chaos et d’instabilité. Si l’objectif initial était de détruire un régime perçu comme une menace, l’intervention a engendré des conséquences qui ont profondément transformé le paysage géopolitique du Moyen-Orient, soulevant des questions sur l’efficacité et les coûts des politiques interventionnistes dans des environnements complexes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Les contradictions géostratégiques ===&lt;br /&gt;
La politique américaine envers l’Irak offre un exemple emblématique des dilemmes géostratégiques auxquels sont confrontées les grandes puissances lorsqu’elles doivent équilibrer leurs intérêts sécuritaires immédiats et leurs ambitions idéologiques à long terme. Ces contradictions sont apparues de manière frappante à travers les décisions prises en 1991 et en 2003, qui illustrent deux approches diamétralement opposées face au régime de Saddam Hussein.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lors de la première guerre du Golfe, la décision des États-Unis de ne pas renverser Saddam Hussein reflétait une logique réaliste visant à préserver un équilibre des forces dans le Golfe Persique. En maintenant le régime irakien affaibli mais intact, Washington cherchait à éviter une déstabilisation régionale qui aurait pu profiter à l’Iran. Cette approche pragmatique s’inscrivait dans une vision stratégique où l’Irak jouait un rôle de contrepoids face aux ambitions régionales de Téhéran, tout en dissuadant d’autres acteurs locaux d’adopter des positions hostiles à l’ordre international promu par les États-Unis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette décision a également eu pour effet de maintenir l’Irak dans une position de menace latente. L’embargo économique et les sanctions imposés après 1991, bien qu’efficaces pour limiter les capacités militaires du régime, n’ont pas réussi à briser son autorité interne. Cette situation a alimenté une perception durable de l’Irak comme un ''Rogue State'', tout en exacerbant les tensions internes et les souffrances de la population civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 2003, l’invasion américaine de l’Irak sous l’administration Bush a marqué une rupture nette avec l’approche réaliste de 1991. Motivé par une quête idéologique de transformation régionale, le renversement de Saddam Hussein visait à remodeler le Moyen-Orient en établissant un régime démocratique en Irak, dans l’espoir que ce modèle puisse s’étendre à d’autres pays de la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce pari ambitieux reposait sur des hypothèses optimistes quant à la capacité des États-Unis à reconstruire un État irakien stable et fonctionnel après la chute du régime. Cependant, l’effondrement des institutions irakiennes et la montée des tensions sectaires ont plongé le pays dans le chaos, affaiblissant non seulement l’Irak mais également la position stratégique des États-Unis dans la région.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux approches, bien que justifiées par des objectifs stratégiques différents, ont révélé les limites des politiques américaines envers l’Irak. Le choix de maintenir Saddam Hussein au pouvoir en 1991 a permis de contenir l’Iran à court terme, mais a laissé subsister une menace durable, tandis que son renversement en 2003, motivé par des ambitions idéologiques, a engendré un vide de pouvoir et une instabilité prolongée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces contradictions soulignent la difficulté pour les puissances globales de concilier des impératifs souvent opposés : stabiliser une région clé tout en poursuivant des idéaux politiques tels que la démocratie ou les droits de l’homme. Dans le cas de l’Irak, ces ambitions ont non seulement échoué à garantir la stabilité, mais ont également contribué à la prolifération de nouvelles menaces, telles que l’émergence de l’État islamique, qui ont profondément transformé le paysage géopolitique du Moyen-Orient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gestion de l’Irak par les États-Unis illustre les dilemmes inhérents à toute intervention stratégique dans une région complexe. L’approche pragmatique de 1991 et l’intervention idéologique de 2003 reflètent deux visions opposées, mais également deux échecs à instaurer une stabilité durable. Ces contradictions soulignent la nécessité pour les grandes puissances d’élaborer des stratégies mieux adaptées aux réalités locales et aux dynamiques régionales, tout en reconnaissant les limites de leur capacité à remodeler des sociétés entières par la force ou l’ingérence extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les trois paradigmes de 1993 : une année charnière =&lt;br /&gt;
Alain Joxe, dans son ouvrage ''L’Empire du chaos'', propose une analyse éclairante des dynamiques géopolitiques américaines après la fin de la Guerre froide. Il identifie 1993 comme une année charnière marquée par la publication de trois ouvrages qui incarnent des paradigmes fondamentaux de cette période de transition :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, politologue influent et professeur à Harvard, publie en 1993 son célèbre article ''The Clash of Civilizations'', qui sera plus tard élargi en livre. Huntington avance que les conflits mondiaux à venir ne seront plus idéologiques ou économiques, mais civilisationnels. Il divise le monde en grandes civilisations, notamment occidentale, tao-confucéenne, islamique, hindoue et orthodoxe, et prévoit des chocs majeurs entre certaines d’entre elles, en particulier entre l’Occident, l’Islam et la civilisation tao-confucéenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington propose une stratégie basée sur des alliances civilisationnelles pour renforcer l’hégémonie occidentale, tout en rejetant l’idée d’un mélange culturel ou d’une modernité partagée. Sa vision, accusée de simplisme, caricature l’Islam comme une menace et suscite des critiques pour son approche réductionniste des relations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler, sociologues et futurologues, offrent une vision différente dans leur ouvrage ''Third Wave Information War''. Contrairement à Huntington, ils écartent l’idée de conflits civilisationnels et mettent l’accent sur les transformations économiques et technologiques. Ils identifient une transition des guerres industrielles vers des guerres basées sur l’information et la connaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon eux, l’information devient l’arme centrale des conflits modernes, et le leadership global dépend de la maîtrise de cette ressource. Ils prônent une stratégie où les États-Unis, l’Europe et le Japon forment une alliance pour conserver une suprématie informationnelle mondiale, tout en évitant de partager cette connaissance avec d’autres acteurs. Ce paradigme souligne l’importance croissante des technologies de l’information dans la géopolitique contemporaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Anthony Lake, conseiller à la sécurité nationale sous Bill Clinton, propose dans ''Enlargement versus Containment'' une refonte des doctrines de la Guerre froide. Il abandonne la logique du containment, centrée sur l’endiguement des ennemis, pour adopter une stratégie d’''enlargement''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche repose sur l’ouverture des économies de marché, dans l’idée que la libéralisation économique favorisera la transition vers des régimes démocratiques. Lake conceptualise un monde polarisé entre démocraties de marché et « zones barbares », composées d’États autoritaires ou hostiles. Il plaide pour une consolidation des alliances démocratiques tout en isolant les régimes perçus comme irréformables, tels que l’Iran ou l’Irak.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois paradigmes reflètent les débats intellectuels et stratégiques qui ont façonné la politique étrangère américaine après la Guerre froide. Huntington met l’accent sur les divisions civilisationnelles, les Töffler sur la révolution informationnelle, et Lake sur la promotion d’un ordre mondial fondé sur l’économie de marché.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Alain Joxe, ces visions traduisent des « stocks de représentations impériales » et des stratégies d’intervention adaptées à un monde où les États-Unis cherchent à réaffirmer leur leadership tout en naviguant dans un environnement international de plus en plus fragmenté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Samuel Huntington (1927–2008) : Le choc des civilisations ===&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, universitaire influent de Harvard et ancien membre du Conseil de Sécurité nationale des États-Unis, est l’auteur de plusieurs ouvrages majeurs sur la politique, la stratégie et la culture. En 1993, il publie l’article ''The Clash of Civilizations'' dans la revue ''Foreign Affairs'', une thèse qui marquera profondément les débats sur la géopolitique de l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La thèse du ''Clash of Civilizations'' ====&lt;br /&gt;
Dans son célèbre article publié en 1993, Samuel Huntington avance que, dans l’ère post-Guerre froide, les dynamiques conflictuelles mondiales ne seront plus dominées par des rivalités idéologiques ou économiques, mais par des affrontements entre grandes civilisations. Huntington identifie plusieurs blocs civilisationnels qu’il considère comme les entités structurantes des relations internationales : occidental, tao-confucéen, islamique, hindou, orthodoxe, latino-américain et africain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Huntington, les grandes lignes de fracture géopolitique ne se situent plus entre blocs idéologiques, comme ce fut le cas durant la Guerre froide, mais entre ces civilisations. Parmi elles, il identifie trois acteurs principaux qui, selon lui, seront au cœur des conflits futurs : l’Occident, la civilisation tao-confucéenne (centrée sur la Chine) et la civilisation islamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington soutient que ces civilisations reposent sur des valeurs culturelles et religieuses profondément enracinées, les rendant fondamentalement incompatibles entre elles. Cette incompatibilité, selon lui, est source de tensions inévitables et d’affrontements potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans son analyse, Huntington se concentre particulièrement sur l’Islam, qu’il présente comme une menace directe à la stabilité et à l’hégémonie de la civilisation occidentale. Il décrit l’Islam comme une civilisation incapable de s’intégrer à la modernité occidentale, en raison de ses valeurs jugées rigides et opposées à celles de la démocratie libérale. Cette vision simplifie les multiples facettes des sociétés islamiques et les réduit à un bloc homogène hostile, alimentant ainsi une perception de confrontation inévitable entre l’Occident et le monde islamique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington établit une dichotomie entre l’Occident, qu’il considère comme le seul porteur de modernité et de progrès, et les autres civilisations, qu’il perçoit comme rétrogrades ou intrinsèquement hostiles. Cette lecture binaire néglige les interactions complexes, les influences mutuelles et les interdépendances qui existent entre les différentes régions du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La thèse du ''Clash of Civilizations'' propose une interprétation du monde post-Guerre froide fondée sur des divisions culturelles et religieuses profondes. Bien qu’elle ait marqué les débats géopolitiques et suscité un large écho, cette thèse est souvent critiquée pour son simplisme et sa tendance à essentialiser les cultures, ignorant ainsi les diversités internes et les dynamiques d’adaptation et de coopération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une stratégie impériale d’alliances ====&lt;br /&gt;
Samuel Huntington, dans sa thèse du ''Clash of Civilizations'', esquisse une stratégie géopolitique fondée sur le renforcement des alliances civilisationnelles, en particulier au sein de ce qu’il nomme la « civilisation judéo-chrétienne ». Cette stratégie repose sur l’idée que l’Occident, confronté à des blocs civilisationnels rivaux tels que les mondes tao-confucéen et islamique, doit consolider ses liens internes pour maintenir sa domination globale et contrer les défis extérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Huntington présente la « civilisation judéo-chrétienne » comme l’héritière de valeurs universelles qui, selon lui, constituent les fondements de la modernité. Cette conception place l’Occident au centre de l’ordre mondial, en insistant sur sa capacité à structurer des alliances pour protéger ses intérêts stratégiques et culturels. Il considère que l’Occident doit non seulement préserver ses propres valeurs, mais aussi éviter toute dilution de son identité par des influences extérieures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Huntington, les cultures sont fondamentalement « non-mixables ». Il soutient que la modernité, définie par des principes tels que la démocratie, le capitalisme et les droits de l’homme, est exclusivement un produit occidental. Cette perspective exclut de manière implicite ou explicite toute contribution significative des autres civilisations à l’évolution de l’ordre mondial. Huntington perçoit les interactions entre civilisations comme des zones de friction, plutôt que comme des opportunités de collaboration ou de syncrétisme culturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie décrite par Huntington rappelle les modèles impériaux classiques, où une puissance dominante s’appuie sur des alliances soigneusement construites pour préserver son hégémonie. Dans ce contexte, la consolidation de l’Occident autour de valeurs partagées devient un impératif pour résister aux prétentions concurrentes des autres blocs civilisationnels. Cette logique, bien qu’efficace dans une perspective strictement stratégique, renforce une vision binaire des relations internationales, opposant un « nous » homogène à un « eux » perçu comme hostile ou menaçant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie impériale d’alliances proposée par Huntington a été critiquée pour son caractère exclusiviste et son incapacité à saisir la complexité des interactions culturelles et politiques. En essentialisant les civilisations, elle occulte les divisions internes et les convergences potentielles entre les différents blocs. De plus, en insistant sur l’unicité de la modernité occidentale, cette vision tend à marginaliser les contributions historiques et contemporaines des autres civilisations à l’ordre mondial.La stratégie impériale d’alliances de Huntington reflète une conception du pouvoir mondial où l’Occident doit se protéger et se renforcer face à des civilisations rivales. Cependant, en privilégiant une vision fragmentée et conflictuelle des relations internationales, cette approche néglige les opportunités de coopération et les dynamiques d’interdépendance qui caractérisent le monde globalisé contemporain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Alvin et Heidi Töffler : La guerre de l’information et la connaissance ===&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler, sociologues et futurologues influents, ont marqué leur époque par des analyses prospectives novatrices, notamment à travers leur ouvrage ''Le Choc du futur'' (1970). Dans les années 1990, ils approfondissent leurs réflexions sur les transformations des conflits mondiaux en se concentrant sur les notions de « guerre de l’information » et de « guerre de la connaissance ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La « guerre de l’information » et la « guerre de la troisième vague » ====&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler rejettent l’approche civilisationnelle et religieuse du ''Clash of Civilizations'' proposée par Samuel Huntington. Selon eux, les conflits du futur ne seront pas définis par des oppositions culturelles, mais par des transitions économiques et technologiques qui redessinent les dynamiques de pouvoir. Ils introduisent une vision alternative centrée sur l’évolution des sociétés humaines à travers trois grandes vagues :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations agraires''' : Ces sociétés, dominées par l’agriculture, ont connu des conflits principalement liés à la gestion des terres et des ressources agricoles. La possession et le contrôle de la terre constituaient les principales sources de richesse et de pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations industrielles''' : Avec l’avènement de la révolution industrielle, les ressources matérielles et énergétiques – comme le charbon, le pétrole et l’acier – sont devenues les enjeux centraux des rivalités. Les guerres et les conflits de cette époque étaient souvent motivés par le contrôle des ressources nécessaires à l’expansion industrielle.&lt;br /&gt;
# '''Les civilisations informatiques''' : La « troisième vague », selon les Töffler, marque une transition vers une économie et une société où l’information et la connaissance deviennent les ressources stratégiques essentielles. Les guerres modernes et futures, dans ce cadre, ne sont plus principalement territoriales ou matérielles, mais axées sur le contrôle des flux d’information et de données.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce modèle, les Töffler différencient l’information, qu’ils décrivent comme une ressource brute, de la connaissance, qui en est la valeur ajoutée, issue de son traitement et de son utilisation stratégique. Ces deux éléments deviennent les piliers des affrontements modernes, où l’objectif n’est plus uniquement de conquérir des territoires, mais de dominer les systèmes d’information et de communication.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres contemporaines, selon les Töffler, s’articulent autour de la maîtrise des infrastructures numériques, des réseaux de communication, et de l’intelligence artificielle. Cette transition redéfinit les lignes de front, qui ne sont plus géographiques mais technologiques, mettant en lumière l’importance cruciale de l’innovation et de la cybersécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En écartant les concepts religieux ou civilisationnels, les Töffler proposent une grille de lecture où les transformations économiques et technologiques surpassent les divisions culturelles. Ils envisagent un monde où la suprématie mondiale dépend de la capacité à maîtriser l’information et à développer des technologies avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche souligne également que les guerres de la « troisième vague » ne se limitent pas à des affrontements militaires traditionnels. Elles incluent des formes plus subtiles de conflictualité, telles que les guerres économiques, la désinformation, le cyberespionnage et les attaques numériques, qui peuvent avoir des impacts aussi dévastateurs que les conflits armés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La « guerre de la troisième vague », conceptualisée par Alvin et Heidi Töffler, redéfinit les enjeux géopolitiques contemporains en plaçant l’information et la connaissance au cœur des conflits. Cette vision offre une alternative marquante aux approches traditionnelles et civilisationnelles, soulignant la nécessité pour les puissances globales de s’adapter à un monde où la technologie et l’innovation dictent les rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Le monopole de la connaissance : clé du leadership mondial ====&lt;br /&gt;
Alvin et Heidi Töffler placent la connaissance et l’information au cœur des rapports de force mondiaux. Pour eux, le leadership global dépend de la capacité d’une nation à monopoliser la connaissance, c’est-à-dire à concentrer et contrôler l’accès à des informations stratégiques et leur transformation en savoirs exploitables. Ce monopole permet de définir les narratifs globaux, d’orienter les prises de décisions internationales, et de maintenir une position dominante dans un monde de plus en plus dépendant des technologies de l’information.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon les Töffler, contrôler les flux d’information équivaut à contrôler les leviers du pouvoir global. L’information, en tant que ressource brute, acquiert de la valeur lorsqu’elle est traitée, analysée et convertie en connaissances applicables. Ce traitement confère un avantage stratégique aux nations ou aux organisations capables de gérer efficacement ces flux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils insistent sur le fait que partager cette information, notamment avec des alliés, affaiblirait la position dominante de la puissance détentrice. Une fois diffusée, l’information perd de sa valeur stratégique en devenant accessible à d’autres acteurs, réduisant ainsi la capacité du détenteur initial à en tirer un avantage exclusif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans leur vision, les alliances géopolitiques ne doivent pas être basées sur un partage égalitaire de la connaissance, mais plutôt sur une gestion asymétrique des relations. Cette asymétrie permet à une puissance dominante, comme les États-Unis, de conserver une avance technologique et informationnelle tout en exploitant ces alliances pour asseoir son influence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler soulignent que pour maintenir cette suprématie, il est essentiel de limiter l’accès aux technologies de pointe et aux systèmes de gestion de l’information à des acteurs sélectionnés, tout en utilisant ces outils pour renforcer le contrôle sur les partenaires régionaux ou globaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le monopole de la connaissance devient ainsi un outil stratégique de premier plan pour asseoir et préserver l’hégémonie mondiale. Il ne s’agit pas seulement d’avoir accès à l’information, mais de pouvoir structurer son utilisation et de façonner les perceptions des acteurs globaux. Dans cette optique, le contrôle des infrastructures numériques, des réseaux de communication, et des données devient une priorité pour les puissances mondiales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le contexte des années 1990, les Töffler envisagent un monde où les États-Unis, grâce à leur avance technologique et leur capacité à contrôler les flux d’information, peuvent conserver un leadership mondial. Cependant, ce modèle repose sur la nécessité de maintenir une supériorité constante dans les domaines technologiques et cognitifs, tout en évitant que cette suprématie soit érodée par des transferts de technologie ou des partages d’information non maîtrisés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Alvin et Heidi Töffler, le monopole de la connaissance constitue un levier fondamental pour garantir la domination stratégique dans un monde où l’information et la technologie redéfinissent les rapports de force. Cette vision, bien qu’élaborée dans le contexte de la fin du XXe siècle, trouve une résonance particulière dans les enjeux contemporains liés à la cybersécurité, aux données massives (''big data''), et à l’intelligence artificielle, domaines où le contrôle des flux d’information demeure crucial pour la puissance globale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Les alliances régionales : un levier stratégique ====&lt;br /&gt;
Dans leur vision des conflits contemporains et futurs, Alvin et Heidi Töffler mettent en avant l’importance des alliances régionales comme un instrument clé pour préserver la domination des États-Unis. Ces alliances, loin de reposer sur des principes égalitaires ou un partage équitable des ressources, visent avant tout à consolider une suprématie technologique et informationnelle permettant de garantir le leadership américain dans un monde globalisé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler imaginent une coopération stratégique entre les États-Unis, l’Europe et le Japon, formant un « noyau dur » de démocraties industrielles avancées. Ce bloc hégémonique, basé sur une maîtrise technologique et informationnelle, serait capable de dominer les flux d’information à l’échelle mondiale. Cette triade représente, selon eux, le pilier sur lequel repose la capacité de l’Occident à maintenir son avantage concurrentiel face aux puissances émergentes ou aux blocs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’alliance entre ces puissances repose sur une interdépendance économique et technologique, mais aussi sur des intérêts stratégiques convergents. Les États-Unis, en tant que leader de ce bloc, utilisent ces alliances pour ancrer leur influence tout en minimisant les concessions nécessaires à leurs partenaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour les Töffler, la clé de la pérennité de ces alliances réside dans la capacité des États-Unis à maintenir leur avance technologique et informationnelle. Cela implique un contrôle strict des transferts de technologies sensibles et une gestion prudente des collaborations internationales. La suprématie dans les domaines de l’intelligence artificielle, des systèmes de communication, et des infrastructures numériques est perçue comme essentielle pour protéger les intérêts stratégiques américains et éviter toute remise en question de leur leadership.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler rejettent l’idée d’un partage équitable des ressources ou d’une collaboration égalitaire entre alliés. Pour eux, les alliances doivent être asymétriques, permettant aux États-Unis de conserver leur position dominante. Cette approche pragmatique reflète leur conviction que le leadership mondial repose sur une gestion stratégique des relations internationales, où l’équilibre des pouvoirs favorise toujours la puissance dominante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces alliances régionales ne sont pas seulement des instruments de domination technologique, mais aussi des outils pour contenir l’influence d’autres blocs civilisationnels ou géopolitiques. Elles permettent aux États-Unis de maintenir une position forte face aux défis posés par des puissances comme la Chine ou des régions instables où les flux d’information et d’influence peuvent être contestés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les Töffler envisagent les alliances régionales comme un levier stratégique essentiel pour consolider le leadership américain dans un monde où la maîtrise technologique et informationnelle est devenue la pierre angulaire des rapports de force. En privilégiant des partenariats asymétriques et sélectifs, leur modèle reflète une vision pragmatique et réaliste des dynamiques de pouvoir dans l’ordre mondial contemporain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une vision alternative aux conflits civilisationnels ====&lt;br /&gt;
En rejetant le paradigme civilisationnel d’Huntington, les Töffler offrent une perspective différente sur les enjeux contemporains et futurs. Pour eux, le progrès technologique redéfinit les priorités géopolitiques, en plaçant l’information et la connaissance au cœur des stratégies de puissance. Ce déplacement des conflits traditionnels vers des affrontements informationnels reflète leur vision d’un monde où les lignes de front ne sont plus géographiques, mais numériques et cognitives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Anthony Lake et la théorie de l'« Enlargement » ===&lt;br /&gt;
Anthony Lake, universitaire à la Johns Hopkins University et conseiller à la sécurité nationale du président Bill Clinton, marque un tournant dans la politique étrangère américaine en proposant une nouvelle approche stratégique à l’ère post-Guerre froide. En rupture avec la logique du containment, dominant durant la bipolarité entre les États-Unis et l’Union soviétique, Lake élabore la théorie de l’« Enlargement », centrée sur l’ouverture des économies de marché comme levier de transformation politique et de pacification mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== L'« Enlargement » : économie de marché et démocratisation ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake, dans sa théorie de l’« Enlargement », établit un lien direct entre l’intégration économique et la démocratisation politique. Il postule que l’ouverture des régimes fermés à l’économie de marché crée une dynamique favorable à la libéralisation politique et aux réformes institutionnelles. Ce processus, selon lui, repose sur un effet de ricochet : en s’engageant dans des échanges économiques internationaux, les États sont progressivement amenés à adopter des institutions démocratiques et des normes compatibles avec une économie ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L'« Enlargement » s’inscrit en opposition frontale à la ''command economy'' des régimes autoritaires. Ces économies dirigées, souvent associées à des gouvernements centralisés et répressifs, sont perçues comme des obstacles à la modernisation et à la paix mondiale. En promouvant l’économie de marché comme modèle universel, Lake entend dépasser la logique d’endiguement propre à la Guerre froide pour adopter une approche proactive : non plus contenir les régimes hostiles, mais les transformer de l’intérieur par l’intégration économique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, l’économie de marché est présentée comme un vecteur non seulement de croissance économique, mais aussi de stabilité politique. L’ouverture des marchés entraîne, selon Lake, une interdépendance entre les nations, réduisant les incitations aux conflits tout en favorisant l’adoption de valeurs démocratiques. Cette vision repose sur l’idée que la libéralisation économique conduit naturellement à la libéralisation politique, un postulat qui sous-tend la stratégie américaine dans l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie de l’« Enlargement » aspire à créer un grand marché mondial, où les interactions économiques servent de base à une paix durable. En intégrant les régimes bloqués ou anti-démocratiques dans cet espace globalisé, Lake espère neutraliser les tensions géopolitiques et encourager une convergence vers des valeurs partagées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette approche soulève des questions sur la viabilité de ce modèle universel, notamment face à des régimes autoritaires capables d’adopter une économie de marché sans pour autant embrasser les réformes démocratiques, comme la Chine ou le Vietnam.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’« Enlargement » de Lake marque une rupture avec les stratégies défensives de la Guerre froide, en misant sur l’ouverture économique pour remodeler l’ordre mondial. Si cette théorie a eu un impact significatif sur la politique étrangère américaine, elle reste contestée pour son optimisme parfois excessif quant à la capacité de l’économie de marché à engendrer des transitions démocratiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Une conceptualisation d’un monde globalisé ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake conceptualise un monde structuré autour d’une polarisation fondamentale entre les démocraties de marché et les régimes autoritaires, qu’il désigne comme des « zones barbares ». Dans cette vision, la globalisation économique et politique devient un outil clé pour consolider le pouvoir des démocraties établies tout en intégrant progressivement les régimes en transition dans un ordre mondial stable et démocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au centre de la stratégie de Lake se trouve le renforcement des démocraties de marché déjà bien ancrées. Les États-Unis, le Canada, l’Europe et le Japon forment le noyau dur de cet ensemble. Ces pays, en tant que démocraties industrialisées et économiquement avancées, constituent les piliers du leadership mondial. Lake voit en eux les garants d’un ordre international fondé sur des principes communs : la liberté politique, le capitalisme de marché et la coopération internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces démocraties établies ont pour mission de promouvoir la stabilité globale en étendant leur influence économique et idéologique. Leur rôle est également de servir de modèle pour les régimes en transition, démontrant les avantages d’une gouvernance démocratique et d’une intégration dans l’économie mondiale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lake accorde une importance particulière au soutien des régimes en transition, qu’il appelle les « nouvelles démocraties ». Ces pays, comme ceux d’Amérique latine, d’Afrique du Sud ou du Nigeria, sont à des étapes critiques de leur évolution politique et économique. En les intégrant dans le grand marché mondial, la stratégie américaine vise à consolider leurs institutions démocratiques et à stabiliser leur développement économique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce soutien prend diverses formes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Assistance économique et technique''' : Fournir des ressources et une expertise pour renforcer les infrastructures économiques et administratives.&lt;br /&gt;
# '''Appui politique''' : Encourager des réformes institutionnelles pour garantir la transparence, l’état de droit et des élections libres.&lt;br /&gt;
# '''Intégration économique''' : Faciliter l’accès de ces régimes aux marchés mondiaux pour stimuler leur croissance et réduire les inégalités internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette conceptualisation, les démocraties de marché sont perçues comme les forces motrices d’un ordre mondial progressiste, tandis que les régimes autoritaires, ou « zones barbares », représentent des obstacles à la paix et à la prospérité globales. Cette polarisation reflète une lecture binaire du monde, où les acteurs sont jugés en fonction de leur adhésion ou non aux valeurs démocratiques et économiques libérales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lake inscrit cette vision dans une stratégie à long terme, où l’expansion des démocraties de marché sert à neutraliser les régimes autoritaires et à réduire leur influence sur la scène internationale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conceptualisation de Lake d’un monde globalisé repose sur une dynamique d’intégration et de polarisation. En consolidant les démocraties établies et en soutenant les nouvelles démocraties, cette stratégie vise à remodeler l’ordre mondial autour des principes de l’économie de marché et de la démocratie. Cependant, cette approche soulève des questions sur les limites d’un modèle qui privilégie une vision manichéenne des relations internationales, notamment face à des régimes hybrides ou autoritaires adoptant partiellement l’économie de marché.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Contre-attaque et subversion libéralisante ====&lt;br /&gt;
Lake propose également une approche offensive envers les États perçus comme hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces régimes, parmi lesquels l’Iran, l’Irak et Cuba, sont désignés comme des cibles de subversion économique et politique. La stratégie repose sur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* '''Blocus et sanctions''' : Ces outils visent à isoler économiquement ces régimes pour limiter leur influence.&lt;br /&gt;
* '''Aide humanitaire''' : Sous l’égide de préoccupations humanitaires (''great humanitarian concern''), l’aide internationale est utilisée pour promouvoir les valeurs de démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables.&lt;br /&gt;
Dans sa stratégie de l’« Enlargement », Anthony Lake prévoit une approche offensive ciblant les régimes hostiles ou réfractaires à la démocratisation. Ces États, perçus comme des menaces pour l’ordre mondial libéral, incluent notamment l’Iran, l’Irak et Cuba. Pour contrer leur influence, Lake élabore une stratégie de subversion économique et politique visant à fragiliser ces régimes de l’intérieur et à promouvoir les valeurs démocratiques par des moyens indirects.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des principaux outils de cette stratégie consiste à imposer des blocus économiques et des sanctions internationales. Ces mesures visent à isoler les régimes ciblés, à limiter leurs capacités économiques, et à les priver des ressources nécessaires pour maintenir leur pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En restreignant leur accès aux marchés mondiaux et aux technologies avancées, les sanctions affaiblissent non seulement les structures économiques des régimes autoritaires, mais exercent également une pression sur leurs élites dirigeantes. L’objectif est de forcer ces régimes à réviser leurs politiques ou à céder face à une contestation intérieure accrue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette méthode soulève des questions sur ses effets collatéraux, notamment l’impact disproportionné sur les populations civiles, souvent les premières victimes de l’effondrement économique provoqué par les sanctions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sous l’apparence de préoccupations humanitaires (''great humanitarian concern''), Lake propose d’utiliser l’aide internationale comme un moyen de promouvoir la démocratie de marché dans les régions les plus vulnérables. Cette approche repose sur l’idée que les populations touchées par la pauvreté ou les crises humanitaires sont plus susceptibles de soutenir des réformes démocratiques si elles bénéficient d’un soutien tangible de la part des puissances démocratiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’aide humanitaire est ainsi utilisée non seulement pour répondre aux besoins immédiats des populations, mais aussi pour établir une influence politique dans les régions concernées. Elle devient un outil stratégique permettant d’affaiblir les régimes autoritaires en renforçant l’opposition intérieure et en cultivant des alliances avec des acteurs locaux favorables à la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La subversion libéralisante, bien qu’efficace pour affaiblir certains régimes, peut également entraîner des effets imprévus. Les blocus prolongés et les sanctions sévères risquent d’accentuer la résilience des régimes autoritaires et de renforcer leur rhétorique anti-occidentale. De même, l’aide humanitaire peut être perçue comme un outil de manipulation, suscitant des résistances et des accusations d’ingérence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La stratégie de contre-attaque et de subversion libéralisante développée par Anthony Lake reflète une approche proactive de la politique étrangère américaine dans l’après-Guerre froide. En combinant sanctions économiques et aide humanitaire, elle vise à promouvoir la démocratie et à affaiblir les régimes autoritaires. Toutefois, ses limites et ses effets secondaires soulignent les défis inhérents à l’utilisation d’outils coercitifs pour remodeler l’ordre mondial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== Limites et unilatéralisme ====&lt;br /&gt;
Anthony Lake adopte une approche unilatérale dans sa vision de l’« Enlargement », minimisant délibérément le rôle des institutions multilatérales telles que l’ONU. Il considère ces structures comme inadaptées aux réalités du nouvel ordre mondial post-Guerre froide, en raison de leur lenteur, de leurs contraintes bureaucratiques et de leur incapacité à répondre efficacement aux crises globales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Lake place les États-Unis au centre du système international, les considérant comme les garants privilégiés de la démocratie et du développement économique mondial. Cette posture repose sur l’idée que seul un leadership fort et décisif, incarné par les États-Unis, peut assurer la stabilité globale et favoriser la propagation des valeurs démocratiques et libérales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En adoptant une stratégie unilatérale, les États-Unis se réservent le droit d’intervenir directement pour façonner les dynamiques politiques et économiques internationales, sans se soumettre aux contraintes des processus multilatéraux. Cela leur permet d’agir rapidement et de manière ciblée, mais au prix d’une collaboration réduite avec d’autres puissances ou organisations internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette approche unilatérale présente plusieurs limites :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''Isolement diplomatique''' : En marginalisant des institutions comme l’ONU, les États-Unis risquent de se retrouver isolés sur la scène internationale, notamment lorsque leurs actions sont perçues comme unilatérales ou contraires aux intérêts de leurs alliés.&lt;br /&gt;
# '''Manque de légitimité''' : L’absence de validation multilatérale peut affaiblir la perception de la légitimité des interventions américaines, exacerbant les tensions géopolitiques et renforçant la résistance des régimes ciblés.&lt;br /&gt;
# '''Effets secondaires imprévus''' : L’unilatéralisme peut conduire à des erreurs stratégiques, notamment en cas de mauvaise évaluation des dynamiques locales, avec des conséquences imprévisibles sur la stabilité régionale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien que l’unilatéralisme permette aux États-Unis de maintenir leur position dominante et de réagir rapidement aux menaces perçues, il reflète également une vision limitée de la coopération internationale. En négligeant le rôle potentiel des institutions multilatérales, Lake sous-estime leur capacité à mobiliser un consensus global et à partager le fardeau des responsabilités internationales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’unilatéralisme de Lake met en lumière une tension inhérente à la politique étrangère américaine : le besoin d’agir rapidement et efficacement face aux défis globaux, contrebalancé par les risques d’isolement diplomatique et de perte de légitimité. Cette approche illustre les dilemmes d’une puissance mondiale cherchant à conjuguer hégémonie et pragmatisme dans un monde en mutation rapide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
==== La lecture d’Alain Joxe ====&lt;br /&gt;
Alain Joxe, dans son ouvrage ''L’Empire du chaos'', propose une analyse approfondie et critique de la stratégie d’Anthony Lake, qu’il qualifie de « stock de représentations impériales ». Selon Joxe, cette vision repose sur des présupposés simplistes et des choix stratégiques fortement influencés par l’hégémonie américaine, qu’il résume en trois grandes caractéristiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Joxe décrit la stratégie de Lake comme étant marquée par une « structure autistique », c’est-à-dire une absence d’interaction réelle avec l’autre et une compréhension limitée des dynamiques complexes du monde. Cette approche repose sur une vision unilatérale et égocentrique des relations internationales, où les États-Unis privilégient leur propre lecture des événements et des priorités globales, sans prendre en compte les spécificités culturelles, historiques ou politiques des autres nations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette optique, les États-Unis se perçoivent comme les seuls acteurs capables de définir les règles du jeu mondial, ce qui les conduit à négliger les nuances et les complexités des contextes locaux. Cela peut engendrer des erreurs d’appréciation et des conséquences imprévues dans la mise en œuvre de leurs politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La vision de Lake repose sur un leadership américain incontesté, où les États-Unis se positionnent comme les arbitres ultimes de la transition mondiale. Cette posture s’appuie sur l’idée que le modèle américain, combinant démocratie et économie de marché, est universel et doit être exporté à travers le monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce leadership affirmé confère aux États-Unis un rôle central dans la définition et la mise en œuvre des politiques internationales, mais il reflète également une certaine arrogance, en supposant que les autres nations doivent naturellement s’aligner sur leurs valeurs et leurs intérêts.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Joxe met également en lumière l’interventionnisme minimaliste prôné par Lake, qui privilégie des actions expéditives et ciblées sur des terrains jugés stratégiques, tout en évitant un engagement prolongé dans des zones qualifiées de « champs bancals ». Cette approche vise à maximiser l’efficacité des interventions américaines tout en minimisant les coûts politiques, financiers et militaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette stratégie peut s’avérer insuffisante face à des défis complexes nécessitant une implication soutenue et des solutions à long terme. En cherchant à éviter les engagements prolongés, les États-Unis risquent de manquer des opportunités de stabilisation durable ou de renforcer leurs alliances de manière significative.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alain Joxe critique la stratégie de Lake comme étant trop centrée sur les intérêts et la vision des États-Unis, sans tenir compte des dynamiques internationales complexes et des besoins des autres acteurs. La « structure autistique », le leadership affirmé et l’interventionnisme minimaliste décrits par Joxe reflètent une approche à la fois ambitieuse et limitée, qui illustre les tensions inhérentes à l’hégémonie américaine dans l’après-Guerre froide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bibliographie ==&lt;br /&gt;
{{colonnes|taille= 18|&lt;br /&gt;
*Benjamin Barber, Djihad versus McWorld, mondialisation et intégrisme contre la démocratie, Paris, Pluriel, 1996 ; &lt;br /&gt;
*Pierre Hassner, « Le Barbare et le Bourgeois » Politique internationale, 84, été 1999, p. 81-98 ; &lt;br /&gt;
*Robert D.Kaplan, L’anarchie qui vient, ; &lt;br /&gt;
*Paul Kennedy, La grandeur et le déclin des nations, Paris, Payot, 1989 ; &lt;br /&gt;
*Fouad Nohra, Stratégies américaines pour le Moyen-Orient, Beyrouth, Al- Bouraq, 1999 ; &lt;br /&gt;
*Jean-Christophe Rufin, L’Empire et les nouveaux barbares, Paris, Jean-Claude Lattès, 1991 ; &lt;br /&gt;
*Robert Steele, « Les nations intelligentes : stratégies nationales et intelligence virtuelle », Défense Nationale, 40, 1996&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Cours ==&lt;br /&gt;
*[[Empire de la liberté ou République impériale (1890 – 1939) ?]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Articles ==&lt;br /&gt;
*&amp;quot;Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie.&amp;quot; Moyen-Orient Et Pays Limitrophes Géographie. N.p., n.d. Web. 17 July 2014. &amp;lt;http://le-lutin-savant.com/g-moyen-orient-geographie.html&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Foreign Policy,. (2015). Forget Sykes-Picot. It’s the Treaty of Sèvres That Explains the Modern Middle East.. Retrieved 11 August 2015, from https://foreignpolicy.com/2015/08/10/sykes-picot-treaty-of-sevres-modern-turkey-middle-east-borders-turkey/&lt;br /&gt;
*W.P. Deac. ‘Duel for the Suez Canal.’ Military History, Vol. 18 Issue 1. Apr2001, pp. 58- 64.&lt;br /&gt;
*P.H.J. Davies. 2012. Intelligence and Government in Britain and the United States, Vol. 2. ‘Ch 7: The Great Centralization, 1957-66’, pp. 163-177.&lt;br /&gt;
*R.J. Aldrich. 2001. The Hidden Hand. ‘Ch 21: Defeat in the Middle East: Iran and Suez’, pp. 464-494.&lt;br /&gt;
*W.S. Lucas. ‘The missing link? Patrick Dean, Chairman of the Joint Intelligence Committee.’ Contemporary British History. Vol.13 No. 2. 1999, pp. 117-125.&lt;br /&gt;
*P. Cradock. 2002. Know Your Enemy: How the JIC Saw the World. ‘Ch 18. Intelligence and Policy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:relations internationales]]  &lt;br /&gt;
[[Category:Rémi Baudoui]]&lt;br /&gt;
[[Category:sécurité]]&lt;br /&gt;
[[Category:terrorisme]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;br /&gt;
[[Category:2016]]&lt;br /&gt;
[[Category:2017]]&lt;br /&gt;
[[Category:2018]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68665</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-22T09:40:34Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Avec le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, Locke apporte une réponse directe à la première grande question qui traverse toute son œuvre : quel est le gouvernement légitime et quelles sont les conditions de son existence ? Pour lui, la légitimité politique ne se définit pas par la force, ni par la tradition, ni par une autorité transcendante, mais par la capacité de l’État à garantir et à protéger les droits naturels des individus. Ces droits – l’égalité, la liberté et la propriété – sont inaliénables et précèdent l’instauration de tout pouvoir civil. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Locke, le terme « gouvernement » doit être entendu dans un sens large, qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui l’« État ». Le ''gouvernement civil'' n’est donc pas seulement l’exécutif, mais l’ensemble des institutions qui organisent la vie politique et juridique d’une communauté. Un gouvernement est dit légitime lorsqu’il respecte sa fonction première : assurer à chacun la jouissance de ses droits fondamentaux. Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un critère concret permettant de distinguer l’autorité juste de l’autorité tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, le ''Traité du gouvernement civil'' établit une rupture décisive avec l’absolutisme de Hobbes et de Filmer. L’État ne doit pas se définir par sa puissance coercitive, mais par la mission qui lui est confiée : préserver la liberté, maintenir l’égalité entre les hommes et garantir la propriété, comprise à la fois comme possession de soi et comme fruit du travail. Si un pouvoir ne respecte pas ces conditions, il perd sa légitimité et peut être remis en cause. La légitimité n’est donc jamais acquise une fois pour toutes : elle est conditionnée par la fidélité du gouvernement à l’acte de confiance qui l’a institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’œuvre de Locke propose une conception moderne et dynamique de l’État. Le gouvernement n’est pas seulement un appareil de domination, mais une construction politique reposant sur le consentement, destinée à protéger les droits qui appartiennent à l’homme par nature. Cette définition constitue l’une des pierres angulaires du libéralisme politique et annonce l’avènement de l’État constitutionnel, soumis au respect des droits et à la limitation de ses prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet de Hobbes s’enracinait dans une recherche de sécurité et de stabilité : pour lui, seul un pouvoir absolu pouvait empêcher le retour à la guerre civile. Locke, au contraire, fait du respect des droits naturels – la liberté, l’égalité et la propriété – la finalité première de l’État. Là où Hobbes voyait dans la concentration du pouvoir l’unique rempart contre le chaos, Locke conçoit un gouvernement limité, fondé sur la séparation des pouvoirs, et chargé de garantir ces droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il exprime avec force sa vision de l’état de nature dans un passage central du ''Second Treatise of Government'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre l’ambiguïté centrale de Locke : l’homme est bien propriétaire de son corps et de son esprit, mais il ne peut en disposer librement jusqu’à l’autodestruction. L’ultime propriétaire demeure Dieu, « ouvrier tout-puissant et infiniment sage », garant de la loi de nature. Locke affirme donc une conception de la propriété de soi qui fonde la liberté individuelle, tout en maintenant une limite transcendante : nous ne sommes jamais maîtres absolus de notre existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de cette réflexion, Locke développe une conception originale de la séparation des pouvoirs. Aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 du ''Second Treatise'', il distingue déjà deux pouvoirs naturels que chaque individu exerce à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le pouvoir de se conserver, c’est-à-dire de protéger sa vie, ses biens et sa liberté ;&lt;br /&gt;
* le pouvoir de punir, qui permet à chacun de sanctionner les atteintes portées à ses droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette double faculté, inhérente à l’homme dans l’état de nature, annonce la séparation future des fonctions politiques dans l’État civil : d’un côté le pouvoir exécutif, chargé d’assurer la sécurité et la conservation ; de l’autre le pouvoir judiciaire, garant de l’impartialité et du respect des règles communes. Locke transpose ainsi les logiques de l’état de nature dans l’organisation du gouvernement, mais en les institutionnalisant et en les encadrant par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il insiste également sur le fait que l’appartenance à une société politique doit être volontaire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage exprime l’un des fondements majeurs de la pensée lockéenne : nul ne peut être contraint à vivre sous une autorité politique sans avoir consenti à cette appartenance. Le consentement est la clé de voûte du gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes concevait le contrat social comme un acte unique de soumission au Léviathan, par lequel les individus transféraient irrévocablement leurs droits au souverain. Locke, en revanche, rompt avec cette logique : l’État n’est pas un maître absolu, mais une institution fondée sur un consentement renouvelable et révocable. L’autorité politique n’est donc légitime que tant qu’elle respecte la mission qui lui a été confiée : garantir la liberté, l’égalité et la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième chapitre du ''Second Treatise of Government'' est explicitement consacré à la notion d’« état de guerre ». Par ce choix, Locke engage un dialogue direct avec Hobbes, pour qui l’état de nature se confondait avec un état de guerre permanent, où la crainte réciproque et l’insécurité condamnaient les hommes à rechercher un souverain absolu. Locke adopte une position différente et plus nuancée : il distingue soigneusement l’état de nature de l’état de guerre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans sa formulation, l’état de guerre ne découle pas de la simple coexistence des individus en liberté, mais d’un acte volontaire par lequel l’un menace la vie d’un autre. C’est une situation ponctuelle et non un état général. Locke écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que, pour Locke, la guerre n’est pas l’état naturel des relations humaines, mais une rupture spécifique de la loi de nature. L’état de guerre apparaît lorsqu’un individu s’érige en agresseur, en refusant de reconnaître chez autrui les droits fondamentaux que sont la vie, la liberté et la propriété. Dès lors, la victime de cette agression est fondée à se défendre et à exercer le droit de punir qui appartient à chacun dans l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La distinction opérée par Locke est essentielle : alors que Hobbes justifiait l’autorité absolue par l’angoisse permanente de l’état de guerre, Locke affirme que la paix est possible tant que la loi naturelle est respectée. L’état de guerre est donc accidentel, contingent, et non constitutif de la condition humaine. Cette différence de perspective fonde toute l’originalité du système lockéen : l’homme n’a pas besoin de s’aliéner entièrement à un souverain pour échapper à la violence, mais seulement de consentir à un gouvernement civil chargé de faire respecter la loi naturelle et de prévenir les abus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre VIII du ''Second Treatise of Government'', Locke expose la manière dont naît véritablement la société politique. La réflexion ne s’arrête pas au constat que les hommes quittent l’état de nature : elle cherche à comprendre par quel mécanisme concret s’instaure un gouvernement légitime. Contrairement à Hobbes, qui faisait découler l’autorité souveraine d’un acte de soumission irrévocable au Léviathan, Locke insiste sur la dimension volontaire et collective du pacte fondateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tant que l’État n’existe pas, chacun possède un double pouvoir naturel : celui de se conserver et celui de juger et punir les offenses commises contre la loi naturelle. Mais pour échapper à l’instabilité d’une telle situation, les individus acceptent de transférer ces pouvoirs à une communauté politique capable d’assurer la sécurité, l’impartialité et la protection des droits de tous. C’est ainsi que naît la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke le formule dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses richesses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seulement se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société – mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage marque une étape décisive dans la pensée lockéenne. L’individu abandonne son pouvoir de juger et de punir pour le confier à une autorité commune, qui devient détentrice du droit de souveraineté. L’existence de lois positives et de juges reconnus par tous est ce qui distingue l’état civil de l’état de nature. Autrement dit, la société politique ne naît pas d’une peur viscérale, mais d’une rationalité collective : la volonté de mieux garantir les droits naturels par des institutions communes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois l’État constitué, Locke souligne qu’il n’est plus nécessaire d’obtenir le consentement de tous à chaque instant : la règle de la majorité suffit. Sans ce principe, aucune décision collective ne serait possible, et la société politique resterait paralysée. C’est ainsi que Locke introduit un mécanisme de fonctionnement démocratique, où le consentement initial de chacun fonde la légitimité, mais où la majorité devient la règle pratique de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers ce chapitre, Locke fait de son ''Traité'' bien plus qu’une simple théorie politique : il propose une véritable histoire philosophique de l’humanité et de la formation des gouvernements. L’ouvrage retrace le passage de l’état de nature à l’état civil, la transformation du pouvoir individuel en autorité collective, et l’institution d’un ordre politique fondé sur le consentement, la loi et la souveraineté de la communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105 du ''Second Treatise of Government'', Locke élargit sa réflexion en proposant une lecture historique du développement des sociétés humaines. Il ne s’agit plus seulement de démontrer sur un plan théorique le passage de l’état de nature à l’état de société civile, mais de montrer que ce processus s’observe également dans l’histoire concrète de l’humanité. Pour Locke, l’état de nature n’est pas une pure abstraction philosophique : il a réellement existé et, à son époque, il existe encore. Certaines communautés sont déjà entrées dans l’état civil, d’autres sont restées dans l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke introduit ici une idée fondamentale qui sera reprise par les fondateurs de la sociologie moderne : les sociétés évoluent par étapes. Toute société connaît un commencement, se développe, et peut aussi connaître une fin. La question devient alors : qu’est-ce qui marque le début d’une société politique, et qu’est-ce qui signe sa dissolution ? Pour Locke, une communauté qui n’a pas quitté l’état de nature n’a pas encore franchi le seuil de l’évolution sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique évolutionniste trouve une application immédiate dans le regard porté sur le Nouveau Monde. Locke affirme que l’Amérique se trouve encore dans l’état de nature. Cette observation n’est pas neutre : elle justifie, dans l’esprit européen du XVIIᵉ siècle, la colonisation. Si l’Amérique est restée dans l’état de nature, alors il appartient aux sociétés européennes, jugées plus avancées, de l’amener à l’état de société. Coloniser, c’est donc, dans cette perspective, occuper les terres, introduire des institutions, convaincre ou imposer des formes de vie politique et économique jugées supérieures. La Grande-Bretagne, la France et plus largement l’Europe se posent ainsi en modèles de civilisation appelés à guider les sociétés « non évoluées ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette argumentation se dessine une vision binaire et hiérarchisée de l’ordre international. Le monde est divisé entre sociétés civilisées, organisées en États, et sociétés restées dans l’état de nature. Cette grille de lecture, qui érige les sociétés européennes en sommet de l’évolution humaine, aura des conséquences profondes. Elle contribue à légitimer la domination coloniale et à justifier l’expansion impériale comme une mission civilisatrice. Dans l’ordre intellectuel, cette vision est lourde de conséquences : elle inscrit au cœur de la modernité politique occidentale l’idée que toutes les sociétés doivent suivre la même trajectoire historique, de l’état de nature vers l’état civil, et que celles qui n’ont pas franchi ce pas peuvent être guidées, voire contraintes, par celles qui se considèrent comme plus avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, en cherchant à démontrer l’universalité du passage à l’état civil, introduit une conception téléologique de l’histoire humaine. Loin d’être un simple cadre théorique, cette conception a contribué à forger un discours sur la supériorité des sociétés européennes et à légitimer la hiérarchisation des peuples. Ce qui, chez Locke, visait à démontrer le fondement rationnel du gouvernement légitime, s’est inscrit dans un horizon intellectuel qui a eu des conséquences politiques et coloniales considérables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 du ''Second Treatise of Government'', Locke expose explicitement les finalités de la société politique. Après avoir montré pourquoi les hommes quittent l’état de nature et par quel mécanisme ils instituent un gouvernement, il précise les objectifs de cette communauté civile. Pour Locke, la création de l’État n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de la préservation des droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage résume la logique de tout le système lockéen : si les hommes quittent l’état de nature, c’est pour garantir la conservation de leurs droits – la vie, la liberté et la propriété – que Locke regroupe sous le terme générique de ''propriété''. L’État légitime est celui qui assure cette conservation. Dans l’état de nature, bien que ces droits existent déjà, leur jouissance est instable, car chacun est juge de ses propres conflits et il manque une autorité commune pour protéger efficacement ces biens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’accent mis sur la propriété a des conséquences considérables. Locke ne la comprend pas seulement comme la possession matérielle, mais comme l’ensemble des droits fondamentaux qui appartiennent à chaque individu par nature. La propriété devient ainsi le principe organisateur de la société politique : protéger la propriété revient à protéger l’existence même de l’individu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan international, cette conception ouvre la voie à des implications décisives. Si l’État a pour mission essentielle de garantir la propriété privée, il doit aussi, selon Locke, défendre ce droit face aux menaces extérieures. Cette logique justifie l’extension du rôle protecteur de l’État au-delà de ses frontières, ce qui a nourri ultérieurement des arguments en faveur de l’expansion coloniale ou de l’interventionnisme, au nom de la protection des droits naturels universels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette centralité de la propriété explique pourquoi Locke fait du pouvoir législatif le cœur de l’autorité politique. Seul le législateur, représentant la communauté, peut édicter des lois générales destinées à protéger efficacement les droits individuels. Le législatif est donc le pouvoir suprême, non pas en vertu d’une supériorité intrinsèque, mais parce qu’il est le garant des finalités mêmes pour lesquelles l’État a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces paragraphes, Locke articule avec clarté le fondement et la finalité du gouvernement : l’État est institué par consentement pour protéger la propriété, et c’est dans cette fonction qu’il trouve toute sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il serait réducteur de faire de John Locke un représentant du colonialisme moderne. Son œuvre ne visait pas à élaborer une justification de la conquête impériale ni à promouvoir l’expansion territoriale des puissances européennes. Toutefois, la philosophie lockéenne de la propriété, par la rigueur de son raisonnement et l’importance qu’elle accorde à l’appropriation légitime des terres par le travail, a offert des arguments puissants à ceux qui, au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, ont cherché à légitimer l’expansion coloniale. Si Locke lui-même n’avait pas d’ambitions impérialistes particulières, ses thèses ont pu être utilisées comme instruments intellectuels par les acteurs et idéologues de l’expansion européenne. La distinction entre sociétés « évoluées », organisées en États civils, et sociétés encore « à l’état de nature » a notamment nourri une vision hiérarchisée du monde, au service des projets coloniaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Locke dessine, toutefois, est plus proche de notre conception moderne que celui de Hobbes. Alors que Hobbes construisait un Léviathan absolu, fruit de la peur et de la soumission, Locke imagine une société politique fondée sur le consentement, la protection des droits naturels et la limitation du pouvoir. Cette proximité avec la modernité se retrouve également dans la manière dont il aborde la question religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des grands problèmes auxquels Locke s’attache est en effet celui de l’articulation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Comment organiser la vie commune dans une société marquée par la diversité des croyances ? Comment aménager les rapports entre la sphère civile, qui doit garantir la sécurité et la propriété, et la sphère spirituelle, qui concerne la conscience individuelle et le salut des âmes ? Ces questions trouvent leur réponse dans la ''Lettre sur la tolérance'' (1689), où Locke défend le principe d’une séparation nette entre l’autorité politique et l’autorité ecclésiastique. Le magistrat n’a pas vocation à imposer une confession particulière, pas plus que l’Église ne doit interférer avec l’administration civile. La liberté religieuse devient dès lors une condition essentielle de la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Locke n’a pas voulu fonder une idéologie coloniale, son insistance sur la propriété comme droit naturel et sur la tolérance comme fondement de l’ordre social a eu des conséquences intellectuelles de longue portée. Son œuvre continue de se situer au croisement de deux préoccupations centrales de la modernité politique : la légitimation de l’État par la protection des droits, et l’organisation d’un vivre-ensemble pacifié dans une société religieusement plurielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke sur la tolérance religieuse constitue l’un des apports majeurs de sa philosophie politique. Publiée en 1689, sa ''Lettre sur la tolérance'' s’inscrit dans un contexte marqué par les guerres de religion, la révocation de l’édit de Nantes en France et les tensions confessionnelles persistantes en Angleterre. Locke y défend l’idée que la tolérance n’est pas seulement une stratégie pragmatique pour assurer la paix civile, mais une véritable nécessité morale et politique. Elle est à la fois un devoir chrétien et une condition constitutive de tout gouvernement légitime. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que l’État moderne doit reconnaître la liberté religieuse et garantir la liberté de culte. L’autorité civile ne peut prétendre diriger les consciences ni imposer une confession particulière, car sa mission se limite à protéger les biens et la sécurité des citoyens. La foi relève de la sphère intime et ne peut être contrainte de l’extérieur. En ce sens, la tolérance est au fondement même du gouvernement civil : un État qui nie la liberté de conscience sape sa propre légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette exigence repose sur une prémisse épistémologique centrale dans la pensée de Locke : il est impossible de connaître avec certitude la vérité absolue. L’ordre de la connaissance humaine est marqué par la finitude et l’incertitude ; aucune Église ne peut prétendre détenir un accès exclusif à la vérité. Dans une époque où les institutions religieuses rivalisent pour imposer leur doctrine comme vérité unique, Locke renverse la perspective : c’est précisément parce que la vérité absolue est difficilement atteignable qu’aucune croyance ne peut être imposée par la force. La liberté religieuse devient alors non seulement un droit individuel, mais aussi une conséquence directe de la condition humaine et de la nature même de la connaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la ''Lettre sur la tolérance'' articule trois arguments complémentaires : la tolérance est un devoir chrétien inscrit dans l’Évangile, une nécessité politique pour garantir la paix civile, et une exigence philosophique qui découle de l’impossibilité d’accéder à une certitude absolue. Par ce texte, Locke fonde l’un des principes essentiels de la modernité politique : la séparation entre la sphère civile et la sphère religieuse, condition de la coexistence pacifique dans une société pluraliste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la ''Lettre sur la tolérance'', Locke exprime avec force son rejet de toute tentative d’imposer une doctrine religieuse ou une vérité absolue par la contrainte de l’État. Le pouvoir civil n’a pas vocation à s’arroger le droit de guider les consciences, encore moins par la violence. Sa mission se limite à garantir la paix, la sécurité et la protection des biens. La foi, quant à elle, relève de la conviction intime et de l’acte volontaire : elle ne peut naître que dans la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke dénonce avec ironie et indignation les violences commises au nom du salut des âmes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase résume l’absurdité que Locke voit dans l’usage de la contrainte religieuse. Comment prétendre conduire un homme à la vérité en le persécutant ou en l’anéantissant ? La violence ne produit pas la foi ; elle ne suscite que la peur, l’hypocrisie ou la rébellion. Loin de rapprocher les hommes de Dieu, elle les éloigne du véritable esprit du christianisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Locke met en évidence la contradiction profonde des Églises et des États qui, au nom du salut des âmes, infligent supplices et tortures à ceux qui refusent de se conformer à la religion dominante. L’argument est double : moral, car la coercition contredit l’esprit de l’Évangile fondé sur l’amour et la charité ; politique, car l’intolérance engendre divisions, guerres civiles et instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne se contente pas de défendre la tolérance comme une simple mesure de prudence : il la fonde sur une critique radicale de l’inhumanité des persécutions religieuses. La liberté de conscience devient non seulement un droit, mais aussi une exigence rationnelle et chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, il existe une contradiction insurmontable entre la volonté de sauver l’âme d’un homme et l’usage de la contrainte ou de la violence pour le convertir. Tuer ou persécuter quelqu’un en raison de sa croyance n’aboutit jamais à la véritable foi, car la foi ne peut naître que d’une conviction intime et libre. La conversion imposée par la force n’est qu’une illusion extérieure, sans valeur spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la ''Lettre sur la tolérance'', il souligne avec force cette absurdité et rappelle que la véritable religion chrétienne repose sur la charité et la paix :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette affirmation condense l’argumentation de Locke : la tolérance est à la fois une exigence rationnelle — conforme au « sens commun de tous les hommes » — et une exigence chrétienne, enracinée dans l’Évangile. Refuser la tolérance, c’est donc à la fois aller contre la raison et contre l’esprit du christianisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke renverse ainsi une tradition séculaire d’intolérance religieuse en rappelant que le bon chrétien n’est pas celui qui impose sa foi, mais celui qui accepte la liberté de conscience d’autrui. Être chrétien, c’est être tolérant par définition. La tolérance devient le signe d’une véritable foi, alors que l’intolérance, par ses violences et ses persécutions, n’est qu’une trahison du message évangélique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la ''Lettre sur la tolérance'', Locke insiste sur une distinction fondamentale qui marque une étape décisive dans la pensée politique moderne : la séparation stricte entre les compétences de l’État et celles de l’Église. L’autorité civile a pour mission de protéger les biens, la vie et la liberté des individus, tandis que l’autorité religieuse relève exclusivement de la sphère spirituelle et de la conscience individuelle. Il ne saurait y avoir confusion entre ces deux domaines sans menacer la liberté des croyances et la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette distinction s’inscrit dans la logique protestante, et plus particulièrement dans l’héritage calviniste, où l’Église est conçue comme une communauté volontaire, distincte de l’ordre politique. Locke reprend cette vision et lui donne une formulation claire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'entends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette définition souligne deux éléments essentiels. D’abord, l’Église n’est pas une institution imposée par l’État : elle repose sur l’adhésion volontaire de ses membres, qui choisissent librement de s’unir pour rendre un culte. Ensuite, l’objet de cette société n’est pas la gestion des affaires civiles, mais exclusivement la recherche du salut et le service de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui frappe le lecteur moderne, c’est le caractère profondément protestant de cette conception : l’Église n’est pas une hiérarchie imposée, mais une association libre de croyants, fondée sur la conscience individuelle et la lecture personnelle de la foi. Locke transpose ainsi dans le champ politique une conception qui valorise l’autonomie des communautés religieuses et la liberté de conscience de chaque fidèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette séparation, Locke fonde l’un des principes constitutifs de l’État moderne : un ordre politique qui ne prétend pas contrôler les âmes ni imposer une doctrine, mais qui garantit la liberté des cultes et la coexistence pacifique des croyances. L’État légitime n’est donc pas celui qui protège une Église officielle, mais celui qui assure la neutralité civile et permet à chacun de pratiquer librement sa religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour décrire l’Église, Locke insiste sur son caractère de société libre et volontaire. Il ne s’agit pas d’une institution imposée de l’extérieur, mais d’une communauté fondée sur le consentement de ses membres. Cette vision s’inscrit dans la continuité de la Réforme protestante, en particulier de Luther et de Calvin, qui avaient défendu l’idée que la véritable foi ne pouvait relever que d’une adhésion personnelle et que l’Église ne devait pas être confondue avec l’État. Chez Locke, cette perspective prend une dimension politique : de même que l’appartenance religieuse repose sur le consentement individuel, de même l’État légitime ne peut exister que par le consentement des gouvernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Locke dessine n’est pas un État autoritaire ni une monarchie absolue, mais un modèle de monarchie parlementaire ouverte, fondée sur la limitation du pouvoir et sur la séparation des compétences entre le roi et le Parlement. Cette conception s’oppose directement à la vision descendante et centralisée du pouvoir que Hobbes proposait avec le Léviathan. Chez Locke, l’autorité politique n’est pas imposée par le haut : elle procède du bas, de l’acte volontaire par lequel les individus transfèrent leur pouvoir naturel pour constituer une communauté civile.&lt;br /&gt;
Ce qui caractérise surtout l’État lockéen, c’est son souci constant de garantir les droits individuels. Les principes de liberté, d’égalité et de propriété privée ne sont pas des privilèges octroyés par le souverain, mais des droits naturels que l’État doit préserver. À ce titre, Locke annonce directement les formulations ultérieures des droits de l’homme. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, dans ses articles 1 et 2, exprime très clairement cette filiation :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article 1 : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »&lt;br /&gt;
* Article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l’oppression. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces formulations reprennent presque mot pour mot les principes énoncés par Locke un siècle auparavant. On y retrouve la même conviction que l’État n’est légitime que s’il assure la conservation des droits naturels, et que toute société politique se définit par sa capacité à protéger la liberté, l’égalité et la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par sa réflexion sur la tolérance religieuse et sur le fondement volontaire de la société politique, Locke jette les bases d’une pensée moderne de l’État, opposée à l’absolutisme et tournée vers la protection des droits individuels. Son influence s’étend bien au-delà de l’Angleterre du XVIIᵉ siècle, pour nourrir les révolutions libérales du XVIIIᵉ siècle et inspirer directement les textes fondateurs de la démocratie moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, l’État moderne ne peut se limiter à protéger la propriété et la liberté : il doit également garantir la sécurité des individus face aux abus de pouvoir. Dès lors qu’un gouvernement outrepasse les limites fixées par le contrat social et menace les droits naturels de ses citoyens, il cesse d’être légitime. Dans cette perspective, Locke reconnaît un véritable droit de résistance. La communauté conserve toujours la possibilité de retirer la confiance accordée à ses représentants et de s’opposer à un pouvoir devenu autoritaire, despotique ou absolutiste. Le gouvernement n’étant qu’un ''trust'', un dépôt confié par les individus, il peut être renversé lorsque la mission de protection des droits fondamentaux n’est plus remplie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception du droit de résistance constitue un point central de la pensée politique de Locke. Elle légitime la destitution de Jacques II lors de la Glorieuse Révolution de 1688 et ouvre la voie à l’idée, plus tard consacrée dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, que la résistance à l’oppression est l’un des droits imprescriptibles de l’homme. Chez Locke, ce droit n’est pas synonyme de désordre ou d’anarchie : il est l’ultime recours contre l’arbitraire, destiné à rétablir la société civile dans son rôle premier de protection des droits naturels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette conception radicale de la résistance ne sera pas reprise par tous les penseurs modernes. Montesquieu, dans ''L’Esprit des lois'' (1748), récuse l’idée d’un droit direct de résistance. Pour lui, l’équilibre des pouvoirs – la séparation entre législatif, exécutif et judiciaire – suffit à prévenir les dérives de l’autorité. Là où Locke voyait dans la résistance un recours ultime contre un pouvoir illégitime, Montesquieu préfère organiser le gouvernement de manière à éviter qu’un tel recours ne devienne nécessaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pose les bases d’une philosophie politique où la légitimité de l’État est conditionnelle et révocable, tandis que Montesquieu cherche à la stabiliser par la mécanique institutionnelle de la séparation des pouvoirs. Les deux approches se complètent : l’une insiste sur le droit des peuples à reprendre leur liberté face à la tyrannie, l’autre sur la nécessité d’un ordre équilibré qui empêche l’émergence de la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68664</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-22T08:31:08Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Avec le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, Locke apporte une réponse directe à la première grande question qui traverse toute son œuvre : quel est le gouvernement légitime et quelles sont les conditions de son existence ? Pour lui, la légitimité politique ne se définit pas par la force, ni par la tradition, ni par une autorité transcendante, mais par la capacité de l’État à garantir et à protéger les droits naturels des individus. Ces droits – l’égalité, la liberté et la propriété – sont inaliénables et précèdent l’instauration de tout pouvoir civil. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Locke, le terme « gouvernement » doit être entendu dans un sens large, qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui l’« État ». Le ''gouvernement civil'' n’est donc pas seulement l’exécutif, mais l’ensemble des institutions qui organisent la vie politique et juridique d’une communauté. Un gouvernement est dit légitime lorsqu’il respecte sa fonction première : assurer à chacun la jouissance de ses droits fondamentaux. Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un critère concret permettant de distinguer l’autorité juste de l’autorité tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, le ''Traité du gouvernement civil'' établit une rupture décisive avec l’absolutisme de Hobbes et de Filmer. L’État ne doit pas se définir par sa puissance coercitive, mais par la mission qui lui est confiée : préserver la liberté, maintenir l’égalité entre les hommes et garantir la propriété, comprise à la fois comme possession de soi et comme fruit du travail. Si un pouvoir ne respecte pas ces conditions, il perd sa légitimité et peut être remis en cause. La légitimité n’est donc jamais acquise une fois pour toutes : elle est conditionnée par la fidélité du gouvernement à l’acte de confiance qui l’a institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’œuvre de Locke propose une conception moderne et dynamique de l’État. Le gouvernement n’est pas seulement un appareil de domination, mais une construction politique reposant sur le consentement, destinée à protéger les droits qui appartiennent à l’homme par nature. Cette définition constitue l’une des pierres angulaires du libéralisme politique et annonce l’avènement de l’État constitutionnel, soumis au respect des droits et à la limitation de ses prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet de Hobbes s’enracinait dans une recherche de sécurité et de stabilité : pour lui, seul un pouvoir absolu pouvait empêcher le retour à la guerre civile. Locke, au contraire, fait du respect des droits naturels – la liberté, l’égalité et la propriété – la finalité première de l’État. Là où Hobbes voyait dans la concentration du pouvoir l’unique rempart contre le chaos, Locke conçoit un gouvernement limité, fondé sur la séparation des pouvoirs, et chargé de garantir ces droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il exprime avec force sa vision de l’état de nature dans un passage central du ''Second Treatise of Government'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre l’ambiguïté centrale de Locke : l’homme est bien propriétaire de son corps et de son esprit, mais il ne peut en disposer librement jusqu’à l’autodestruction. L’ultime propriétaire demeure Dieu, « ouvrier tout-puissant et infiniment sage », garant de la loi de nature. Locke affirme donc une conception de la propriété de soi qui fonde la liberté individuelle, tout en maintenant une limite transcendante : nous ne sommes jamais maîtres absolus de notre existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de cette réflexion, Locke développe une conception originale de la séparation des pouvoirs. Aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 du ''Second Treatise'', il distingue déjà deux pouvoirs naturels que chaque individu exerce à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le pouvoir de se conserver, c’est-à-dire de protéger sa vie, ses biens et sa liberté ;&lt;br /&gt;
* le pouvoir de punir, qui permet à chacun de sanctionner les atteintes portées à ses droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette double faculté, inhérente à l’homme dans l’état de nature, annonce la séparation future des fonctions politiques dans l’État civil : d’un côté le pouvoir exécutif, chargé d’assurer la sécurité et la conservation ; de l’autre le pouvoir judiciaire, garant de l’impartialité et du respect des règles communes. Locke transpose ainsi les logiques de l’état de nature dans l’organisation du gouvernement, mais en les institutionnalisant et en les encadrant par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il insiste également sur le fait que l’appartenance à une société politique doit être volontaire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage exprime l’un des fondements majeurs de la pensée lockéenne : nul ne peut être contraint à vivre sous une autorité politique sans avoir consenti à cette appartenance. Le consentement est la clé de voûte du gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes concevait le contrat social comme un acte unique de soumission au Léviathan, par lequel les individus transféraient irrévocablement leurs droits au souverain. Locke, en revanche, rompt avec cette logique : l’État n’est pas un maître absolu, mais une institution fondée sur un consentement renouvelable et révocable. L’autorité politique n’est donc légitime que tant qu’elle respecte la mission qui lui a été confiée : garantir la liberté, l’égalité et la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième chapitre du ''Second Treatise of Government'' est explicitement consacré à la notion d’« état de guerre ». Par ce choix, Locke engage un dialogue direct avec Hobbes, pour qui l’état de nature se confondait avec un état de guerre permanent, où la crainte réciproque et l’insécurité condamnaient les hommes à rechercher un souverain absolu. Locke adopte une position différente et plus nuancée : il distingue soigneusement l’état de nature de l’état de guerre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans sa formulation, l’état de guerre ne découle pas de la simple coexistence des individus en liberté, mais d’un acte volontaire par lequel l’un menace la vie d’un autre. C’est une situation ponctuelle et non un état général. Locke écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que, pour Locke, la guerre n’est pas l’état naturel des relations humaines, mais une rupture spécifique de la loi de nature. L’état de guerre apparaît lorsqu’un individu s’érige en agresseur, en refusant de reconnaître chez autrui les droits fondamentaux que sont la vie, la liberté et la propriété. Dès lors, la victime de cette agression est fondée à se défendre et à exercer le droit de punir qui appartient à chacun dans l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La distinction opérée par Locke est essentielle : alors que Hobbes justifiait l’autorité absolue par l’angoisse permanente de l’état de guerre, Locke affirme que la paix est possible tant que la loi naturelle est respectée. L’état de guerre est donc accidentel, contingent, et non constitutif de la condition humaine. Cette différence de perspective fonde toute l’originalité du système lockéen : l’homme n’a pas besoin de s’aliéner entièrement à un souverain pour échapper à la violence, mais seulement de consentir à un gouvernement civil chargé de faire respecter la loi naturelle et de prévenir les abus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre VIII du ''Second Treatise of Government'', Locke expose la manière dont naît véritablement la société politique. La réflexion ne s’arrête pas au constat que les hommes quittent l’état de nature : elle cherche à comprendre par quel mécanisme concret s’instaure un gouvernement légitime. Contrairement à Hobbes, qui faisait découler l’autorité souveraine d’un acte de soumission irrévocable au Léviathan, Locke insiste sur la dimension volontaire et collective du pacte fondateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tant que l’État n’existe pas, chacun possède un double pouvoir naturel : celui de se conserver et celui de juger et punir les offenses commises contre la loi naturelle. Mais pour échapper à l’instabilité d’une telle situation, les individus acceptent de transférer ces pouvoirs à une communauté politique capable d’assurer la sécurité, l’impartialité et la protection des droits de tous. C’est ainsi que naît la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke le formule dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses richesses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seulement se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société – mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage marque une étape décisive dans la pensée lockéenne. L’individu abandonne son pouvoir de juger et de punir pour le confier à une autorité commune, qui devient détentrice du droit de souveraineté. L’existence de lois positives et de juges reconnus par tous est ce qui distingue l’état civil de l’état de nature. Autrement dit, la société politique ne naît pas d’une peur viscérale, mais d’une rationalité collective : la volonté de mieux garantir les droits naturels par des institutions communes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois l’État constitué, Locke souligne qu’il n’est plus nécessaire d’obtenir le consentement de tous à chaque instant : la règle de la majorité suffit. Sans ce principe, aucune décision collective ne serait possible, et la société politique resterait paralysée. C’est ainsi que Locke introduit un mécanisme de fonctionnement démocratique, où le consentement initial de chacun fonde la légitimité, mais où la majorité devient la règle pratique de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers ce chapitre, Locke fait de son ''Traité'' bien plus qu’une simple théorie politique : il propose une véritable histoire philosophique de l’humanité et de la formation des gouvernements. L’ouvrage retrace le passage de l’état de nature à l’état civil, la transformation du pouvoir individuel en autorité collective, et l’institution d’un ordre politique fondé sur le consentement, la loi et la souveraineté de la communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105 du ''Second Treatise of Government'', Locke élargit sa réflexion en proposant une lecture historique du développement des sociétés humaines. Il ne s’agit plus seulement de démontrer sur un plan théorique le passage de l’état de nature à l’état de société civile, mais de montrer que ce processus s’observe également dans l’histoire concrète de l’humanité. Pour Locke, l’état de nature n’est pas une pure abstraction philosophique : il a réellement existé et, à son époque, il existe encore. Certaines communautés sont déjà entrées dans l’état civil, d’autres sont restées dans l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke introduit ici une idée fondamentale qui sera reprise par les fondateurs de la sociologie moderne : les sociétés évoluent par étapes. Toute société connaît un commencement, se développe, et peut aussi connaître une fin. La question devient alors : qu’est-ce qui marque le début d’une société politique, et qu’est-ce qui signe sa dissolution ? Pour Locke, une communauté qui n’a pas quitté l’état de nature n’a pas encore franchi le seuil de l’évolution sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique évolutionniste trouve une application immédiate dans le regard porté sur le Nouveau Monde. Locke affirme que l’Amérique se trouve encore dans l’état de nature. Cette observation n’est pas neutre : elle justifie, dans l’esprit européen du XVIIᵉ siècle, la colonisation. Si l’Amérique est restée dans l’état de nature, alors il appartient aux sociétés européennes, jugées plus avancées, de l’amener à l’état de société. Coloniser, c’est donc, dans cette perspective, occuper les terres, introduire des institutions, convaincre ou imposer des formes de vie politique et économique jugées supérieures. La Grande-Bretagne, la France et plus largement l’Europe se posent ainsi en modèles de civilisation appelés à guider les sociétés « non évoluées ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette argumentation se dessine une vision binaire et hiérarchisée de l’ordre international. Le monde est divisé entre sociétés civilisées, organisées en États, et sociétés restées dans l’état de nature. Cette grille de lecture, qui érige les sociétés européennes en sommet de l’évolution humaine, aura des conséquences profondes. Elle contribue à légitimer la domination coloniale et à justifier l’expansion impériale comme une mission civilisatrice. Dans l’ordre intellectuel, cette vision est lourde de conséquences : elle inscrit au cœur de la modernité politique occidentale l’idée que toutes les sociétés doivent suivre la même trajectoire historique, de l’état de nature vers l’état civil, et que celles qui n’ont pas franchi ce pas peuvent être guidées, voire contraintes, par celles qui se considèrent comme plus avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, en cherchant à démontrer l’universalité du passage à l’état civil, introduit une conception téléologique de l’histoire humaine. Loin d’être un simple cadre théorique, cette conception a contribué à forger un discours sur la supériorité des sociétés européennes et à légitimer la hiérarchisation des peuples. Ce qui, chez Locke, visait à démontrer le fondement rationnel du gouvernement légitime, s’est inscrit dans un horizon intellectuel qui a eu des conséquences politiques et coloniales considérables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 du ''Second Treatise of Government'', Locke expose explicitement les finalités de la société politique. Après avoir montré pourquoi les hommes quittent l’état de nature et par quel mécanisme ils instituent un gouvernement, il précise les objectifs de cette communauté civile. Pour Locke, la création de l’État n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de la préservation des droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage résume la logique de tout le système lockéen : si les hommes quittent l’état de nature, c’est pour garantir la conservation de leurs droits – la vie, la liberté et la propriété – que Locke regroupe sous le terme générique de ''propriété''. L’État légitime est celui qui assure cette conservation. Dans l’état de nature, bien que ces droits existent déjà, leur jouissance est instable, car chacun est juge de ses propres conflits et il manque une autorité commune pour protéger efficacement ces biens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’accent mis sur la propriété a des conséquences considérables. Locke ne la comprend pas seulement comme la possession matérielle, mais comme l’ensemble des droits fondamentaux qui appartiennent à chaque individu par nature. La propriété devient ainsi le principe organisateur de la société politique : protéger la propriété revient à protéger l’existence même de l’individu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan international, cette conception ouvre la voie à des implications décisives. Si l’État a pour mission essentielle de garantir la propriété privée, il doit aussi, selon Locke, défendre ce droit face aux menaces extérieures. Cette logique justifie l’extension du rôle protecteur de l’État au-delà de ses frontières, ce qui a nourri ultérieurement des arguments en faveur de l’expansion coloniale ou de l’interventionnisme, au nom de la protection des droits naturels universels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette centralité de la propriété explique pourquoi Locke fait du pouvoir législatif le cœur de l’autorité politique. Seul le législateur, représentant la communauté, peut édicter des lois générales destinées à protéger efficacement les droits individuels. Le législatif est donc le pouvoir suprême, non pas en vertu d’une supériorité intrinsèque, mais parce qu’il est le garant des finalités mêmes pour lesquelles l’État a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces paragraphes, Locke articule avec clarté le fondement et la finalité du gouvernement : l’État est institué par consentement pour protéger la propriété, et c’est dans cette fonction qu’il trouve toute sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il serait réducteur de faire de John Locke un représentant du colonialisme moderne. Son œuvre ne visait pas à élaborer une justification de la conquête impériale ni à promouvoir l’expansion territoriale des puissances européennes. Toutefois, la philosophie lockéenne de la propriété, par la rigueur de son raisonnement et l’importance qu’elle accorde à l’appropriation légitime des terres par le travail, a offert des arguments puissants à ceux qui, au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, ont cherché à légitimer l’expansion coloniale. Si Locke lui-même n’avait pas d’ambitions impérialistes particulières, ses thèses ont pu être utilisées comme instruments intellectuels par les acteurs et idéologues de l’expansion européenne. La distinction entre sociétés « évoluées », organisées en États civils, et sociétés encore « à l’état de nature » a notamment nourri une vision hiérarchisée du monde, au service des projets coloniaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Locke dessine, toutefois, est plus proche de notre conception moderne que celui de Hobbes. Alors que Hobbes construisait un Léviathan absolu, fruit de la peur et de la soumission, Locke imagine une société politique fondée sur le consentement, la protection des droits naturels et la limitation du pouvoir. Cette proximité avec la modernité se retrouve également dans la manière dont il aborde la question religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des grands problèmes auxquels Locke s’attache est en effet celui de l’articulation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Comment organiser la vie commune dans une société marquée par la diversité des croyances ? Comment aménager les rapports entre la sphère civile, qui doit garantir la sécurité et la propriété, et la sphère spirituelle, qui concerne la conscience individuelle et le salut des âmes ? Ces questions trouvent leur réponse dans la ''Lettre sur la tolérance'' (1689), où Locke défend le principe d’une séparation nette entre l’autorité politique et l’autorité ecclésiastique. Le magistrat n’a pas vocation à imposer une confession particulière, pas plus que l’Église ne doit interférer avec l’administration civile. La liberté religieuse devient dès lors une condition essentielle de la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Locke n’a pas voulu fonder une idéologie coloniale, son insistance sur la propriété comme droit naturel et sur la tolérance comme fondement de l’ordre social a eu des conséquences intellectuelles de longue portée. Son œuvre continue de se situer au croisement de deux préoccupations centrales de la modernité politique : la légitimation de l’État par la protection des droits, et l’organisation d’un vivre-ensemble pacifié dans une société religieusement plurielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke sur la tolérance religieuse constitue l’un des apports majeurs de sa philosophie politique. Publiée en 1689, sa ''Lettre sur la tolérance'' s’inscrit dans un contexte marqué par les guerres de religion, la révocation de l’édit de Nantes en France et les tensions confessionnelles persistantes en Angleterre. Locke y défend l’idée que la tolérance n’est pas seulement une stratégie pragmatique pour assurer la paix civile, mais une véritable nécessité morale et politique. Elle est à la fois un devoir chrétien et une condition constitutive de tout gouvernement légitime. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que l’État moderne doit reconnaître la liberté religieuse et garantir la liberté de culte. L’autorité civile ne peut prétendre diriger les consciences ni imposer une confession particulière, car sa mission se limite à protéger les biens et la sécurité des citoyens. La foi relève de la sphère intime et ne peut être contrainte de l’extérieur. En ce sens, la tolérance est au fondement même du gouvernement civil : un État qui nie la liberté de conscience sape sa propre légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette exigence repose sur une prémisse épistémologique centrale dans la pensée de Locke : il est impossible de connaître avec certitude la vérité absolue. L’ordre de la connaissance humaine est marqué par la finitude et l’incertitude ; aucune Église ne peut prétendre détenir un accès exclusif à la vérité. Dans une époque où les institutions religieuses rivalisent pour imposer leur doctrine comme vérité unique, Locke renverse la perspective : c’est précisément parce que la vérité absolue est difficilement atteignable qu’aucune croyance ne peut être imposée par la force. La liberté religieuse devient alors non seulement un droit individuel, mais aussi une conséquence directe de la condition humaine et de la nature même de la connaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la ''Lettre sur la tolérance'' articule trois arguments complémentaires : la tolérance est un devoir chrétien inscrit dans l’Évangile, une nécessité politique pour garantir la paix civile, et une exigence philosophique qui découle de l’impossibilité d’accéder à une certitude absolue. Par ce texte, Locke fonde l’un des principes essentiels de la modernité politique : la séparation entre la sphère civile et la sphère religieuse, condition de la coexistence pacifique dans une société pluraliste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la ''Lettre sur la tolérance'', Locke exprime avec force son rejet de toute tentative d’imposer une doctrine religieuse ou une vérité absolue par la contrainte de l’État. Le pouvoir civil n’a pas vocation à s’arroger le droit de guider les consciences, encore moins par la violence. Sa mission se limite à garantir la paix, la sécurité et la protection des biens. La foi, quant à elle, relève de la conviction intime et de l’acte volontaire : elle ne peut naître que dans la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke dénonce avec ironie et indignation les violences commises au nom du salut des âmes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase résume l’absurdité que Locke voit dans l’usage de la contrainte religieuse. Comment prétendre conduire un homme à la vérité en le persécutant ou en l’anéantissant ? La violence ne produit pas la foi ; elle ne suscite que la peur, l’hypocrisie ou la rébellion. Loin de rapprocher les hommes de Dieu, elle les éloigne du véritable esprit du christianisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Locke met en évidence la contradiction profonde des Églises et des États qui, au nom du salut des âmes, infligent supplices et tortures à ceux qui refusent de se conformer à la religion dominante. L’argument est double : moral, car la coercition contredit l’esprit de l’Évangile fondé sur l’amour et la charité ; politique, car l’intolérance engendre divisions, guerres civiles et instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne se contente pas de défendre la tolérance comme une simple mesure de prudence : il la fonde sur une critique radicale de l’inhumanité des persécutions religieuses. La liberté de conscience devient non seulement un droit, mais aussi une exigence rationnelle et chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, il existe une contradiction insurmontable entre la volonté de sauver l’âme d’un homme et l’usage de la contrainte ou de la violence pour le convertir. Tuer ou persécuter quelqu’un en raison de sa croyance n’aboutit jamais à la véritable foi, car la foi ne peut naître que d’une conviction intime et libre. La conversion imposée par la force n’est qu’une illusion extérieure, sans valeur spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans la ''Lettre sur la tolérance'', il souligne avec force cette absurdité et rappelle que la véritable religion chrétienne repose sur la charité et la paix :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette affirmation condense l’argumentation de Locke : la tolérance est à la fois une exigence rationnelle — conforme au « sens commun de tous les hommes » — et une exigence chrétienne, enracinée dans l’Évangile. Refuser la tolérance, c’est donc à la fois aller contre la raison et contre l’esprit du christianisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke renverse ainsi une tradition séculaire d’intolérance religieuse en rappelant que le bon chrétien n’est pas celui qui impose sa foi, mais celui qui accepte la liberté de conscience d’autrui. Être chrétien, c’est être tolérant par définition. La tolérance devient le signe d’une véritable foi, alors que l’intolérance, par ses violences et ses persécutions, n’est qu’une trahison du message évangélique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68663</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-22T08:17:22Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Avec le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, Locke apporte une réponse directe à la première grande question qui traverse toute son œuvre : quel est le gouvernement légitime et quelles sont les conditions de son existence ? Pour lui, la légitimité politique ne se définit pas par la force, ni par la tradition, ni par une autorité transcendante, mais par la capacité de l’État à garantir et à protéger les droits naturels des individus. Ces droits – l’égalité, la liberté et la propriété – sont inaliénables et précèdent l’instauration de tout pouvoir civil. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Locke, le terme « gouvernement » doit être entendu dans un sens large, qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui l’« État ». Le ''gouvernement civil'' n’est donc pas seulement l’exécutif, mais l’ensemble des institutions qui organisent la vie politique et juridique d’une communauté. Un gouvernement est dit légitime lorsqu’il respecte sa fonction première : assurer à chacun la jouissance de ses droits fondamentaux. Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un critère concret permettant de distinguer l’autorité juste de l’autorité tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, le ''Traité du gouvernement civil'' établit une rupture décisive avec l’absolutisme de Hobbes et de Filmer. L’État ne doit pas se définir par sa puissance coercitive, mais par la mission qui lui est confiée : préserver la liberté, maintenir l’égalité entre les hommes et garantir la propriété, comprise à la fois comme possession de soi et comme fruit du travail. Si un pouvoir ne respecte pas ces conditions, il perd sa légitimité et peut être remis en cause. La légitimité n’est donc jamais acquise une fois pour toutes : elle est conditionnée par la fidélité du gouvernement à l’acte de confiance qui l’a institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’œuvre de Locke propose une conception moderne et dynamique de l’État. Le gouvernement n’est pas seulement un appareil de domination, mais une construction politique reposant sur le consentement, destinée à protéger les droits qui appartiennent à l’homme par nature. Cette définition constitue l’une des pierres angulaires du libéralisme politique et annonce l’avènement de l’État constitutionnel, soumis au respect des droits et à la limitation de ses prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet de Hobbes s’enracinait dans une recherche de sécurité et de stabilité : pour lui, seul un pouvoir absolu pouvait empêcher le retour à la guerre civile. Locke, au contraire, fait du respect des droits naturels – la liberté, l’égalité et la propriété – la finalité première de l’État. Là où Hobbes voyait dans la concentration du pouvoir l’unique rempart contre le chaos, Locke conçoit un gouvernement limité, fondé sur la séparation des pouvoirs, et chargé de garantir ces droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il exprime avec force sa vision de l’état de nature dans un passage central du ''Second Treatise of Government'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre l’ambiguïté centrale de Locke : l’homme est bien propriétaire de son corps et de son esprit, mais il ne peut en disposer librement jusqu’à l’autodestruction. L’ultime propriétaire demeure Dieu, « ouvrier tout-puissant et infiniment sage », garant de la loi de nature. Locke affirme donc une conception de la propriété de soi qui fonde la liberté individuelle, tout en maintenant une limite transcendante : nous ne sommes jamais maîtres absolus de notre existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de cette réflexion, Locke développe une conception originale de la séparation des pouvoirs. Aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 du ''Second Treatise'', il distingue déjà deux pouvoirs naturels que chaque individu exerce à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le pouvoir de se conserver, c’est-à-dire de protéger sa vie, ses biens et sa liberté ;&lt;br /&gt;
* le pouvoir de punir, qui permet à chacun de sanctionner les atteintes portées à ses droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette double faculté, inhérente à l’homme dans l’état de nature, annonce la séparation future des fonctions politiques dans l’État civil : d’un côté le pouvoir exécutif, chargé d’assurer la sécurité et la conservation ; de l’autre le pouvoir judiciaire, garant de l’impartialité et du respect des règles communes. Locke transpose ainsi les logiques de l’état de nature dans l’organisation du gouvernement, mais en les institutionnalisant et en les encadrant par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il insiste également sur le fait que l’appartenance à une société politique doit être volontaire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage exprime l’un des fondements majeurs de la pensée lockéenne : nul ne peut être contraint à vivre sous une autorité politique sans avoir consenti à cette appartenance. Le consentement est la clé de voûte du gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes concevait le contrat social comme un acte unique de soumission au Léviathan, par lequel les individus transféraient irrévocablement leurs droits au souverain. Locke, en revanche, rompt avec cette logique : l’État n’est pas un maître absolu, mais une institution fondée sur un consentement renouvelable et révocable. L’autorité politique n’est donc légitime que tant qu’elle respecte la mission qui lui a été confiée : garantir la liberté, l’égalité et la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième chapitre du ''Second Treatise of Government'' est explicitement consacré à la notion d’« état de guerre ». Par ce choix, Locke engage un dialogue direct avec Hobbes, pour qui l’état de nature se confondait avec un état de guerre permanent, où la crainte réciproque et l’insécurité condamnaient les hommes à rechercher un souverain absolu. Locke adopte une position différente et plus nuancée : il distingue soigneusement l’état de nature de l’état de guerre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans sa formulation, l’état de guerre ne découle pas de la simple coexistence des individus en liberté, mais d’un acte volontaire par lequel l’un menace la vie d’un autre. C’est une situation ponctuelle et non un état général. Locke écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que, pour Locke, la guerre n’est pas l’état naturel des relations humaines, mais une rupture spécifique de la loi de nature. L’état de guerre apparaît lorsqu’un individu s’érige en agresseur, en refusant de reconnaître chez autrui les droits fondamentaux que sont la vie, la liberté et la propriété. Dès lors, la victime de cette agression est fondée à se défendre et à exercer le droit de punir qui appartient à chacun dans l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La distinction opérée par Locke est essentielle : alors que Hobbes justifiait l’autorité absolue par l’angoisse permanente de l’état de guerre, Locke affirme que la paix est possible tant que la loi naturelle est respectée. L’état de guerre est donc accidentel, contingent, et non constitutif de la condition humaine. Cette différence de perspective fonde toute l’originalité du système lockéen : l’homme n’a pas besoin de s’aliéner entièrement à un souverain pour échapper à la violence, mais seulement de consentir à un gouvernement civil chargé de faire respecter la loi naturelle et de prévenir les abus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre VIII du ''Second Treatise of Government'', Locke expose la manière dont naît véritablement la société politique. La réflexion ne s’arrête pas au constat que les hommes quittent l’état de nature : elle cherche à comprendre par quel mécanisme concret s’instaure un gouvernement légitime. Contrairement à Hobbes, qui faisait découler l’autorité souveraine d’un acte de soumission irrévocable au Léviathan, Locke insiste sur la dimension volontaire et collective du pacte fondateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tant que l’État n’existe pas, chacun possède un double pouvoir naturel : celui de se conserver et celui de juger et punir les offenses commises contre la loi naturelle. Mais pour échapper à l’instabilité d’une telle situation, les individus acceptent de transférer ces pouvoirs à une communauté politique capable d’assurer la sécurité, l’impartialité et la protection des droits de tous. C’est ainsi que naît la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke le formule dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses richesses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seulement se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société – mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage marque une étape décisive dans la pensée lockéenne. L’individu abandonne son pouvoir de juger et de punir pour le confier à une autorité commune, qui devient détentrice du droit de souveraineté. L’existence de lois positives et de juges reconnus par tous est ce qui distingue l’état civil de l’état de nature. Autrement dit, la société politique ne naît pas d’une peur viscérale, mais d’une rationalité collective : la volonté de mieux garantir les droits naturels par des institutions communes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois l’État constitué, Locke souligne qu’il n’est plus nécessaire d’obtenir le consentement de tous à chaque instant : la règle de la majorité suffit. Sans ce principe, aucune décision collective ne serait possible, et la société politique resterait paralysée. C’est ainsi que Locke introduit un mécanisme de fonctionnement démocratique, où le consentement initial de chacun fonde la légitimité, mais où la majorité devient la règle pratique de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers ce chapitre, Locke fait de son ''Traité'' bien plus qu’une simple théorie politique : il propose une véritable histoire philosophique de l’humanité et de la formation des gouvernements. L’ouvrage retrace le passage de l’état de nature à l’état civil, la transformation du pouvoir individuel en autorité collective, et l’institution d’un ordre politique fondé sur le consentement, la loi et la souveraineté de la communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105 du ''Second Treatise of Government'', Locke élargit sa réflexion en proposant une lecture historique du développement des sociétés humaines. Il ne s’agit plus seulement de démontrer sur un plan théorique le passage de l’état de nature à l’état de société civile, mais de montrer que ce processus s’observe également dans l’histoire concrète de l’humanité. Pour Locke, l’état de nature n’est pas une pure abstraction philosophique : il a réellement existé et, à son époque, il existe encore. Certaines communautés sont déjà entrées dans l’état civil, d’autres sont restées dans l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke introduit ici une idée fondamentale qui sera reprise par les fondateurs de la sociologie moderne : les sociétés évoluent par étapes. Toute société connaît un commencement, se développe, et peut aussi connaître une fin. La question devient alors : qu’est-ce qui marque le début d’une société politique, et qu’est-ce qui signe sa dissolution ? Pour Locke, une communauté qui n’a pas quitté l’état de nature n’a pas encore franchi le seuil de l’évolution sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique évolutionniste trouve une application immédiate dans le regard porté sur le Nouveau Monde. Locke affirme que l’Amérique se trouve encore dans l’état de nature. Cette observation n’est pas neutre : elle justifie, dans l’esprit européen du XVIIᵉ siècle, la colonisation. Si l’Amérique est restée dans l’état de nature, alors il appartient aux sociétés européennes, jugées plus avancées, de l’amener à l’état de société. Coloniser, c’est donc, dans cette perspective, occuper les terres, introduire des institutions, convaincre ou imposer des formes de vie politique et économique jugées supérieures. La Grande-Bretagne, la France et plus largement l’Europe se posent ainsi en modèles de civilisation appelés à guider les sociétés « non évoluées ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette argumentation se dessine une vision binaire et hiérarchisée de l’ordre international. Le monde est divisé entre sociétés civilisées, organisées en États, et sociétés restées dans l’état de nature. Cette grille de lecture, qui érige les sociétés européennes en sommet de l’évolution humaine, aura des conséquences profondes. Elle contribue à légitimer la domination coloniale et à justifier l’expansion impériale comme une mission civilisatrice. Dans l’ordre intellectuel, cette vision est lourde de conséquences : elle inscrit au cœur de la modernité politique occidentale l’idée que toutes les sociétés doivent suivre la même trajectoire historique, de l’état de nature vers l’état civil, et que celles qui n’ont pas franchi ce pas peuvent être guidées, voire contraintes, par celles qui se considèrent comme plus avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, en cherchant à démontrer l’universalité du passage à l’état civil, introduit une conception téléologique de l’histoire humaine. Loin d’être un simple cadre théorique, cette conception a contribué à forger un discours sur la supériorité des sociétés européennes et à légitimer la hiérarchisation des peuples. Ce qui, chez Locke, visait à démontrer le fondement rationnel du gouvernement légitime, s’est inscrit dans un horizon intellectuel qui a eu des conséquences politiques et coloniales considérables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 du ''Second Treatise of Government'', Locke expose explicitement les finalités de la société politique. Après avoir montré pourquoi les hommes quittent l’état de nature et par quel mécanisme ils instituent un gouvernement, il précise les objectifs de cette communauté civile. Pour Locke, la création de l’État n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de la préservation des droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage résume la logique de tout le système lockéen : si les hommes quittent l’état de nature, c’est pour garantir la conservation de leurs droits – la vie, la liberté et la propriété – que Locke regroupe sous le terme générique de ''propriété''. L’État légitime est celui qui assure cette conservation. Dans l’état de nature, bien que ces droits existent déjà, leur jouissance est instable, car chacun est juge de ses propres conflits et il manque une autorité commune pour protéger efficacement ces biens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’accent mis sur la propriété a des conséquences considérables. Locke ne la comprend pas seulement comme la possession matérielle, mais comme l’ensemble des droits fondamentaux qui appartiennent à chaque individu par nature. La propriété devient ainsi le principe organisateur de la société politique : protéger la propriété revient à protéger l’existence même de l’individu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan international, cette conception ouvre la voie à des implications décisives. Si l’État a pour mission essentielle de garantir la propriété privée, il doit aussi, selon Locke, défendre ce droit face aux menaces extérieures. Cette logique justifie l’extension du rôle protecteur de l’État au-delà de ses frontières, ce qui a nourri ultérieurement des arguments en faveur de l’expansion coloniale ou de l’interventionnisme, au nom de la protection des droits naturels universels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette centralité de la propriété explique pourquoi Locke fait du pouvoir législatif le cœur de l’autorité politique. Seul le législateur, représentant la communauté, peut édicter des lois générales destinées à protéger efficacement les droits individuels. Le législatif est donc le pouvoir suprême, non pas en vertu d’une supériorité intrinsèque, mais parce qu’il est le garant des finalités mêmes pour lesquelles l’État a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces paragraphes, Locke articule avec clarté le fondement et la finalité du gouvernement : l’État est institué par consentement pour protéger la propriété, et c’est dans cette fonction qu’il trouve toute sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il serait réducteur de faire de John Locke un représentant du colonialisme moderne. Son œuvre ne visait pas à élaborer une justification de la conquête impériale ni à promouvoir l’expansion territoriale des puissances européennes. Toutefois, la philosophie lockéenne de la propriété, par la rigueur de son raisonnement et l’importance qu’elle accorde à l’appropriation légitime des terres par le travail, a offert des arguments puissants à ceux qui, au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, ont cherché à légitimer l’expansion coloniale. Si Locke lui-même n’avait pas d’ambitions impérialistes particulières, ses thèses ont pu être utilisées comme instruments intellectuels par les acteurs et idéologues de l’expansion européenne. La distinction entre sociétés « évoluées », organisées en États civils, et sociétés encore « à l’état de nature » a notamment nourri une vision hiérarchisée du monde, au service des projets coloniaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Locke dessine, toutefois, est plus proche de notre conception moderne que celui de Hobbes. Alors que Hobbes construisait un Léviathan absolu, fruit de la peur et de la soumission, Locke imagine une société politique fondée sur le consentement, la protection des droits naturels et la limitation du pouvoir. Cette proximité avec la modernité se retrouve également dans la manière dont il aborde la question religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des grands problèmes auxquels Locke s’attache est en effet celui de l’articulation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Comment organiser la vie commune dans une société marquée par la diversité des croyances ? Comment aménager les rapports entre la sphère civile, qui doit garantir la sécurité et la propriété, et la sphère spirituelle, qui concerne la conscience individuelle et le salut des âmes ? Ces questions trouvent leur réponse dans la ''Lettre sur la tolérance'' (1689), où Locke défend le principe d’une séparation nette entre l’autorité politique et l’autorité ecclésiastique. Le magistrat n’a pas vocation à imposer une confession particulière, pas plus que l’Église ne doit interférer avec l’administration civile. La liberté religieuse devient dès lors une condition essentielle de la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Locke n’a pas voulu fonder une idéologie coloniale, son insistance sur la propriété comme droit naturel et sur la tolérance comme fondement de l’ordre social a eu des conséquences intellectuelles de longue portée. Son œuvre continue de se situer au croisement de deux préoccupations centrales de la modernité politique : la légitimation de l’État par la protection des droits, et l’organisation d’un vivre-ensemble pacifié dans une société religieusement plurielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke sur la tolérance religieuse constitue l’un des apports majeurs de sa philosophie politique. Publiée en 1689, sa ''Lettre sur la tolérance'' s’inscrit dans un contexte marqué par les guerres de religion, la révocation de l’édit de Nantes en France et les tensions confessionnelles persistantes en Angleterre. Locke y défend l’idée que la tolérance n’est pas seulement une stratégie pragmatique pour assurer la paix civile, mais une véritable nécessité morale et politique. Elle est à la fois un devoir chrétien et une condition constitutive de tout gouvernement légitime. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que l’État moderne doit reconnaître la liberté religieuse et garantir la liberté de culte. L’autorité civile ne peut prétendre diriger les consciences ni imposer une confession particulière, car sa mission se limite à protéger les biens et la sécurité des citoyens. La foi relève de la sphère intime et ne peut être contrainte de l’extérieur. En ce sens, la tolérance est au fondement même du gouvernement civil : un État qui nie la liberté de conscience sape sa propre légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette exigence repose sur une prémisse épistémologique centrale dans la pensée de Locke : il est impossible de connaître avec certitude la vérité absolue. L’ordre de la connaissance humaine est marqué par la finitude et l’incertitude ; aucune Église ne peut prétendre détenir un accès exclusif à la vérité. Dans une époque où les institutions religieuses rivalisent pour imposer leur doctrine comme vérité unique, Locke renverse la perspective : c’est précisément parce que la vérité absolue est difficilement atteignable qu’aucune croyance ne peut être imposée par la force. La liberté religieuse devient alors non seulement un droit individuel, mais aussi une conséquence directe de la condition humaine et de la nature même de la connaissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la ''Lettre sur la tolérance'' articule trois arguments complémentaires : la tolérance est un devoir chrétien inscrit dans l’Évangile, une nécessité politique pour garantir la paix civile, et une exigence philosophique qui découle de l’impossibilité d’accéder à une certitude absolue. Par ce texte, Locke fonde l’un des principes essentiels de la modernité politique : la séparation entre la sphère civile et la sphère religieuse, condition de la coexistence pacifique dans une société pluraliste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68662</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68662"/>
		<updated>2025-09-22T08:16:16Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Avec le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, Locke apporte une réponse directe à la première grande question qui traverse toute son œuvre : quel est le gouvernement légitime et quelles sont les conditions de son existence ? Pour lui, la légitimité politique ne se définit pas par la force, ni par la tradition, ni par une autorité transcendante, mais par la capacité de l’État à garantir et à protéger les droits naturels des individus. Ces droits – l’égalité, la liberté et la propriété – sont inaliénables et précèdent l’instauration de tout pouvoir civil. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Locke, le terme « gouvernement » doit être entendu dans un sens large, qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui l’« État ». Le ''gouvernement civil'' n’est donc pas seulement l’exécutif, mais l’ensemble des institutions qui organisent la vie politique et juridique d’une communauté. Un gouvernement est dit légitime lorsqu’il respecte sa fonction première : assurer à chacun la jouissance de ses droits fondamentaux. Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un critère concret permettant de distinguer l’autorité juste de l’autorité tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, le ''Traité du gouvernement civil'' établit une rupture décisive avec l’absolutisme de Hobbes et de Filmer. L’État ne doit pas se définir par sa puissance coercitive, mais par la mission qui lui est confiée : préserver la liberté, maintenir l’égalité entre les hommes et garantir la propriété, comprise à la fois comme possession de soi et comme fruit du travail. Si un pouvoir ne respecte pas ces conditions, il perd sa légitimité et peut être remis en cause. La légitimité n’est donc jamais acquise une fois pour toutes : elle est conditionnée par la fidélité du gouvernement à l’acte de confiance qui l’a institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’œuvre de Locke propose une conception moderne et dynamique de l’État. Le gouvernement n’est pas seulement un appareil de domination, mais une construction politique reposant sur le consentement, destinée à protéger les droits qui appartiennent à l’homme par nature. Cette définition constitue l’une des pierres angulaires du libéralisme politique et annonce l’avènement de l’État constitutionnel, soumis au respect des droits et à la limitation de ses prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet de Hobbes s’enracinait dans une recherche de sécurité et de stabilité : pour lui, seul un pouvoir absolu pouvait empêcher le retour à la guerre civile. Locke, au contraire, fait du respect des droits naturels – la liberté, l’égalité et la propriété – la finalité première de l’État. Là où Hobbes voyait dans la concentration du pouvoir l’unique rempart contre le chaos, Locke conçoit un gouvernement limité, fondé sur la séparation des pouvoirs, et chargé de garantir ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il exprime avec force sa vision de l’état de nature dans un passage central du ''Second Treatise of Government'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre l’ambiguïté centrale de Locke : l’homme est bien propriétaire de son corps et de son esprit, mais il ne peut en disposer librement jusqu’à l’autodestruction. L’ultime propriétaire demeure Dieu, « ouvrier tout-puissant et infiniment sage », garant de la loi de nature. Locke affirme donc une conception de la propriété de soi qui fonde la liberté individuelle, tout en maintenant une limite transcendante : nous ne sommes jamais maîtres absolus de notre existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de cette réflexion, Locke développe une conception originale de la séparation des pouvoirs. Aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 du ''Second Treatise'', il distingue déjà deux pouvoirs naturels que chaque individu exerce à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le pouvoir de se conserver, c’est-à-dire de protéger sa vie, ses biens et sa liberté ;&lt;br /&gt;
* le pouvoir de punir, qui permet à chacun de sanctionner les atteintes portées à ses droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette double faculté, inhérente à l’homme dans l’état de nature, annonce la séparation future des fonctions politiques dans l’État civil : d’un côté le pouvoir exécutif, chargé d’assurer la sécurité et la conservation ; de l’autre le pouvoir judiciaire, garant de l’impartialité et du respect des règles communes. Locke transpose ainsi les logiques de l’état de nature dans l’organisation du gouvernement, mais en les institutionnalisant et en les encadrant par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il insiste également sur le fait que l’appartenance à une société politique doit être volontaire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage exprime l’un des fondements majeurs de la pensée lockéenne : nul ne peut être contraint à vivre sous une autorité politique sans avoir consenti à cette appartenance. Le consentement est la clé de voûte du gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes concevait le contrat social comme un acte unique de soumission au Léviathan, par lequel les individus transféraient irrévocablement leurs droits au souverain. Locke, en revanche, rompt avec cette logique : l’État n’est pas un maître absolu, mais une institution fondée sur un consentement renouvelable et révocable. L’autorité politique n’est donc légitime que tant qu’elle respecte la mission qui lui a été confiée : garantir la liberté, l’égalité et la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième chapitre du ''Second Treatise of Government'' est explicitement consacré à la notion d’« état de guerre ». Par ce choix, Locke engage un dialogue direct avec Hobbes, pour qui l’état de nature se confondait avec un état de guerre permanent, où la crainte réciproque et l’insécurité condamnaient les hommes à rechercher un souverain absolu. Locke adopte une position différente et plus nuancée : il distingue soigneusement l’état de nature de l’état de guerre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans sa formulation, l’état de guerre ne découle pas de la simple coexistence des individus en liberté, mais d’un acte volontaire par lequel l’un menace la vie d’un autre. C’est une situation ponctuelle et non un état général. Locke écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que, pour Locke, la guerre n’est pas l’état naturel des relations humaines, mais une rupture spécifique de la loi de nature. L’état de guerre apparaît lorsqu’un individu s’érige en agresseur, en refusant de reconnaître chez autrui les droits fondamentaux que sont la vie, la liberté et la propriété. Dès lors, la victime de cette agression est fondée à se défendre et à exercer le droit de punir qui appartient à chacun dans l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La distinction opérée par Locke est essentielle : alors que Hobbes justifiait l’autorité absolue par l’angoisse permanente de l’état de guerre, Locke affirme que la paix est possible tant que la loi naturelle est respectée. L’état de guerre est donc accidentel, contingent, et non constitutif de la condition humaine. Cette différence de perspective fonde toute l’originalité du système lockéen : l’homme n’a pas besoin de s’aliéner entièrement à un souverain pour échapper à la violence, mais seulement de consentir à un gouvernement civil chargé de faire respecter la loi naturelle et de prévenir les abus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre VIII du ''Second Treatise of Government'', Locke expose la manière dont naît véritablement la société politique. La réflexion ne s’arrête pas au constat que les hommes quittent l’état de nature : elle cherche à comprendre par quel mécanisme concret s’instaure un gouvernement légitime. Contrairement à Hobbes, qui faisait découler l’autorité souveraine d’un acte de soumission irrévocable au Léviathan, Locke insiste sur la dimension volontaire et collective du pacte fondateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tant que l’État n’existe pas, chacun possède un double pouvoir naturel : celui de se conserver et celui de juger et punir les offenses commises contre la loi naturelle. Mais pour échapper à l’instabilité d’une telle situation, les individus acceptent de transférer ces pouvoirs à une communauté politique capable d’assurer la sécurité, l’impartialité et la protection des droits de tous. C’est ainsi que naît la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke le formule dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses richesses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seulement se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société – mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage marque une étape décisive dans la pensée lockéenne. L’individu abandonne son pouvoir de juger et de punir pour le confier à une autorité commune, qui devient détentrice du droit de souveraineté. L’existence de lois positives et de juges reconnus par tous est ce qui distingue l’état civil de l’état de nature. Autrement dit, la société politique ne naît pas d’une peur viscérale, mais d’une rationalité collective : la volonté de mieux garantir les droits naturels par des institutions communes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois l’État constitué, Locke souligne qu’il n’est plus nécessaire d’obtenir le consentement de tous à chaque instant : la règle de la majorité suffit. Sans ce principe, aucune décision collective ne serait possible, et la société politique resterait paralysée. C’est ainsi que Locke introduit un mécanisme de fonctionnement démocratique, où le consentement initial de chacun fonde la légitimité, mais où la majorité devient la règle pratique de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers ce chapitre, Locke fait de son ''Traité'' bien plus qu’une simple théorie politique : il propose une véritable histoire philosophique de l’humanité et de la formation des gouvernements. L’ouvrage retrace le passage de l’état de nature à l’état civil, la transformation du pouvoir individuel en autorité collective, et l’institution d’un ordre politique fondé sur le consentement, la loi et la souveraineté de la communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105 du ''Second Treatise of Government'', Locke élargit sa réflexion en proposant une lecture historique du développement des sociétés humaines. Il ne s’agit plus seulement de démontrer sur un plan théorique le passage de l’état de nature à l’état de société civile, mais de montrer que ce processus s’observe également dans l’histoire concrète de l’humanité. Pour Locke, l’état de nature n’est pas une pure abstraction philosophique : il a réellement existé et, à son époque, il existe encore. Certaines communautés sont déjà entrées dans l’état civil, d’autres sont restées dans l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke introduit ici une idée fondamentale qui sera reprise par les fondateurs de la sociologie moderne : les sociétés évoluent par étapes. Toute société connaît un commencement, se développe, et peut aussi connaître une fin. La question devient alors : qu’est-ce qui marque le début d’une société politique, et qu’est-ce qui signe sa dissolution ? Pour Locke, une communauté qui n’a pas quitté l’état de nature n’a pas encore franchi le seuil de l’évolution sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique évolutionniste trouve une application immédiate dans le regard porté sur le Nouveau Monde. Locke affirme que l’Amérique se trouve encore dans l’état de nature. Cette observation n’est pas neutre : elle justifie, dans l’esprit européen du XVIIᵉ siècle, la colonisation. Si l’Amérique est restée dans l’état de nature, alors il appartient aux sociétés européennes, jugées plus avancées, de l’amener à l’état de société. Coloniser, c’est donc, dans cette perspective, occuper les terres, introduire des institutions, convaincre ou imposer des formes de vie politique et économique jugées supérieures. La Grande-Bretagne, la France et plus largement l’Europe se posent ainsi en modèles de civilisation appelés à guider les sociétés « non évoluées ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette argumentation se dessine une vision binaire et hiérarchisée de l’ordre international. Le monde est divisé entre sociétés civilisées, organisées en États, et sociétés restées dans l’état de nature. Cette grille de lecture, qui érige les sociétés européennes en sommet de l’évolution humaine, aura des conséquences profondes. Elle contribue à légitimer la domination coloniale et à justifier l’expansion impériale comme une mission civilisatrice. Dans l’ordre intellectuel, cette vision est lourde de conséquences : elle inscrit au cœur de la modernité politique occidentale l’idée que toutes les sociétés doivent suivre la même trajectoire historique, de l’état de nature vers l’état civil, et que celles qui n’ont pas franchi ce pas peuvent être guidées, voire contraintes, par celles qui se considèrent comme plus avancées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, en cherchant à démontrer l’universalité du passage à l’état civil, introduit une conception téléologique de l’histoire humaine. Loin d’être un simple cadre théorique, cette conception a contribué à forger un discours sur la supériorité des sociétés européennes et à légitimer la hiérarchisation des peuples. Ce qui, chez Locke, visait à démontrer le fondement rationnel du gouvernement légitime, s’est inscrit dans un horizon intellectuel qui a eu des conséquences politiques et coloniales considérables.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 du ''Second Treatise of Government'', Locke expose explicitement les finalités de la société politique. Après avoir montré pourquoi les hommes quittent l’état de nature et par quel mécanisme ils instituent un gouvernement, il précise les objectifs de cette communauté civile. Pour Locke, la création de l’État n’est pas une fin en soi, mais un moyen au service de la préservation des droits fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage résume la logique de tout le système lockéen : si les hommes quittent l’état de nature, c’est pour garantir la conservation de leurs droits – la vie, la liberté et la propriété – que Locke regroupe sous le terme générique de ''propriété''. L’État légitime est celui qui assure cette conservation. Dans l’état de nature, bien que ces droits existent déjà, leur jouissance est instable, car chacun est juge de ses propres conflits et il manque une autorité commune pour protéger efficacement ces biens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’accent mis sur la propriété a des conséquences considérables. Locke ne la comprend pas seulement comme la possession matérielle, mais comme l’ensemble des droits fondamentaux qui appartiennent à chaque individu par nature. La propriété devient ainsi le principe organisateur de la société politique : protéger la propriété revient à protéger l’existence même de l’individu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan international, cette conception ouvre la voie à des implications décisives. Si l’État a pour mission essentielle de garantir la propriété privée, il doit aussi, selon Locke, défendre ce droit face aux menaces extérieures. Cette logique justifie l’extension du rôle protecteur de l’État au-delà de ses frontières, ce qui a nourri ultérieurement des arguments en faveur de l’expansion coloniale ou de l’interventionnisme, au nom de la protection des droits naturels universels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, cette centralité de la propriété explique pourquoi Locke fait du pouvoir législatif le cœur de l’autorité politique. Seul le législateur, représentant la communauté, peut édicter des lois générales destinées à protéger efficacement les droits individuels. Le législatif est donc le pouvoir suprême, non pas en vertu d’une supériorité intrinsèque, mais parce qu’il est le garant des finalités mêmes pour lesquelles l’État a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces paragraphes, Locke articule avec clarté le fondement et la finalité du gouvernement : l’État est institué par consentement pour protéger la propriété, et c’est dans cette fonction qu’il trouve toute sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il serait réducteur de faire de John Locke un représentant du colonialisme moderne. Son œuvre ne visait pas à élaborer une justification de la conquête impériale ni à promouvoir l’expansion territoriale des puissances européennes. Toutefois, la philosophie lockéenne de la propriété, par la rigueur de son raisonnement et l’importance qu’elle accorde à l’appropriation légitime des terres par le travail, a offert des arguments puissants à ceux qui, au XVIIᵉ et au XVIIIᵉ siècle, ont cherché à légitimer l’expansion coloniale. Si Locke lui-même n’avait pas d’ambitions impérialistes particulières, ses thèses ont pu être utilisées comme instruments intellectuels par les acteurs et idéologues de l’expansion européenne. La distinction entre sociétés « évoluées », organisées en États civils, et sociétés encore « à l’état de nature » a notamment nourri une vision hiérarchisée du monde, au service des projets coloniaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Locke dessine, toutefois, est plus proche de notre conception moderne que celui de Hobbes. Alors que Hobbes construisait un Léviathan absolu, fruit de la peur et de la soumission, Locke imagine une société politique fondée sur le consentement, la protection des droits naturels et la limitation du pouvoir. Cette proximité avec la modernité se retrouve également dans la manière dont il aborde la question religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’un des grands problèmes auxquels Locke s’attache est en effet celui de l’articulation entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Comment organiser la vie commune dans une société marquée par la diversité des croyances ? Comment aménager les rapports entre la sphère civile, qui doit garantir la sécurité et la propriété, et la sphère spirituelle, qui concerne la conscience individuelle et le salut des âmes ? Ces questions trouvent leur réponse dans la ''Lettre sur la tolérance'' (1689), où Locke défend le principe d’une séparation nette entre l’autorité politique et l’autorité ecclésiastique. Le magistrat n’a pas vocation à imposer une confession particulière, pas plus que l’Église ne doit interférer avec l’administration civile. La liberté religieuse devient dès lors une condition essentielle de la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Locke n’a pas voulu fonder une idéologie coloniale, son insistance sur la propriété comme droit naturel et sur la tolérance comme fondement de l’ordre social a eu des conséquences intellectuelles de longue portée. Son œuvre continue de se situer au croisement de deux préoccupations centrales de la modernité politique : la légitimation de l’État par la protection des droits, et l’organisation d’un vivre-ensemble pacifié dans une société religieusement plurielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68661</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-21T21:58:56Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Avec le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, Locke apporte une réponse directe à la première grande question qui traverse toute son œuvre : quel est le gouvernement légitime et quelles sont les conditions de son existence ? Pour lui, la légitimité politique ne se définit pas par la force, ni par la tradition, ni par une autorité transcendante, mais par la capacité de l’État à garantir et à protéger les droits naturels des individus. Ces droits – l’égalité, la liberté et la propriété – sont inaliénables et précèdent l’instauration de tout pouvoir civil. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Locke, le terme « gouvernement » doit être entendu dans un sens large, qui équivaut à ce que nous appelons aujourd’hui l’« État ». Le ''gouvernement civil'' n’est donc pas seulement l’exécutif, mais l’ensemble des institutions qui organisent la vie politique et juridique d’une communauté. Un gouvernement est dit légitime lorsqu’il respecte sa fonction première : assurer à chacun la jouissance de ses droits fondamentaux. Il ne s’agit pas d’un idéal abstrait, mais d’un critère concret permettant de distinguer l’autorité juste de l’autorité tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, le ''Traité du gouvernement civil'' établit une rupture décisive avec l’absolutisme de Hobbes et de Filmer. L’État ne doit pas se définir par sa puissance coercitive, mais par la mission qui lui est confiée : préserver la liberté, maintenir l’égalité entre les hommes et garantir la propriété, comprise à la fois comme possession de soi et comme fruit du travail. Si un pouvoir ne respecte pas ces conditions, il perd sa légitimité et peut être remis en cause. La légitimité n’est donc jamais acquise une fois pour toutes : elle est conditionnée par la fidélité du gouvernement à l’acte de confiance qui l’a institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’œuvre de Locke propose une conception moderne et dynamique de l’État. Le gouvernement n’est pas seulement un appareil de domination, mais une construction politique reposant sur le consentement, destinée à protéger les droits qui appartiennent à l’homme par nature. Cette définition constitue l’une des pierres angulaires du libéralisme politique et annonce l’avènement de l’État constitutionnel, soumis au respect des droits et à la limitation de ses prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souci de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] était un souci de sécurité et d’autorité, le souci de Locke est de garantir les principes de liberté, d’égalité et de propriété ; il va proposer un État de séparation des pouvoirs qui garantit ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme est propriétaire de son corps et de son esprit, toutefois l’ultime propriétaire est quand même Dieu nous interdisant de disposer de notre existence. Nous sommes propriétaires de notre corps et de notre esprit, mais Dieu en est copropriétaire. Dieu est dans nos vies selon Locke. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’ambiguïté de Locke qui affirme la propriété de notre corps et de notre esprit, mais nous ne pouvons pas tout faire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 l’origine du principe de séparation des pouvoirs chez Locke qui divise le pouvoir en deux : &lt;br /&gt;
*pouvoir d’exécuter&lt;br /&gt;
*pouvoir de juger&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke repose sur l’idée qu’à l’état de nature nous avons deux pouvoirs essentiels : &lt;br /&gt;
*pouvoir de se conserver&lt;br /&gt;
*pouvoir de punir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’idée de la séparation des pouvoirs que Locke transpose à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut imposer aux uns de vivre avec les autres, il faut consentir à cette possibilité ; il n’y a pas d’État légitime s’il ne repose pas sur une volonté, un consentement assumé. Pour Hobbes, il fallait signer le contrat de soumission, l’acte par lequel nous donnions nos pouvoirs au Léviathan était un acte unique. La logique de Locke est différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre du Chapitre III est ''De l’état de Guerre'' répondant à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre VIII est la naissance de l’État, une fois l’État mis en place, il n’est plus nécessaire d’avoir le consentement de tous, mais le consentement de la majorité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses riches¬ses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seule¬ment se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société - mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres ; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est au fond l’Histoire de l’Humanité et du gouvernement des hommes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105, Locke nous montre comment l’histoire des sociétés humaines a évolué, il décrit le processus répondant à la question de lorsqu’on regarde l’histoire de l’humanité, ce processus a existé, l’état de nature a existé, il y a des sociétés qui sont encore à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des communautés quittent l’état de nature pour vivre ensemble, mais certaines n’ont pas évolué, les conséquences sont importantes, Locke introduit l’argument que tous les inventeurs de la sociologie moderne reprendront par la suite est que les sociétés humaines évoluent par étapes : les sociétés humaines ont un début et parfois une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir qu’est-ce que le début et qu’est-ce que la fin ? Une société qui n’a pas quitté l’état de nature est une société qui n’a pas évolué parce que les conséquences d’une telle affirmation sont que les sociétés évoluées peuvent faire évoluer celles qui n’ont pas évolué. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Amérique était dans un État de nature, si l’Amérique est à l’état de nature alors il faut l’amener à l’état de société c’est pourquoi il faut occuper les terres, il faut coloniser, répandre la vie sociale moderne, il faut convaincre, imposer, attirer vers les sociétés évoluées que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette vision évolutionniste de l’histoire se cache une vision avec des conséquences dramatiques pour une partie de la terre à savoir l’idée que nos sociétés sont divisées entre sociétés civilisées et des sociétés qui ne le sont pas. Cette vision binaire de l’ordre international repose sur une vision de l‘histoire par étape, faisant des sociétés européennes les sociétés les plus évoluées ; l’implication d’un tel argument sont dans l’ordre intellectuel dramatique et important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 apparaissent les buts de l’État, la société politique a un certain nombre d’objectifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous quittons l’état de nature parce que nous voulons conserver nos droits dont le droit de propriété, va être mis en place un État légitime qui va protéger nos droits parmi lesquels le droit de propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences pour l’ordre international sont immenses, si l’État veut garantir la propriété privée, il doit le faire aussi hors de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme l’importance du pouvoir législatif puisqu’il est partisan affirmé du pouvoir législatif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Locke le représentant du colonialisme moderne, en revanche la philosophie de Locke, la philosophe du droit de propriété a donné des arguments à ceux qui ont souhaité étendre les territoires des grands pays européens. Locke n’avait pas d’ambitions particulières, mais il a fourni par la rigueur de son raisonnement des arguments pour ceux qui avaient des ambitions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que dessine Locke est plus proche de nous que celui de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]]. Locke pose la question du rapport entre le religieux et le politique ; le second problème est de comment articulé la vie, comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-21T21:58:17Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Philosophie politique */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée politique de John Locke s’inscrit dans une double filiation : d’une part, la continuité avec la problématique hobbesienne de l’État comme rempart contre le chaos, et d’autre part, la rupture avec le modèle absolutiste que Hobbes proposait comme unique solution. Locke cherche à construire une alternative, un modèle de gouvernement qui ne débouche ni sur la guerre civile, ni sur l’oppression, mais qui assure la stabilité tout en préservant la liberté et la propriété des individus. Contrairement à Hobbes, sa philosophie est traversée par une forte dimension religieuse : le droit naturel n’est pas une simple construction rationnelle, mais l’expression d’un ordre voulu par Dieu, garant de l’égalité originelle des hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke articule sa réflexion autour de quatre grands questionnements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première interrogation, au cœur de ses ''Two Treatises of Government'' (1690), consiste à déterminer comment concevoir un gouvernement qui évite à la fois le retour à l’état de guerre civile et la dérive vers un pouvoir absolu. Hobbes avait trouvé la solution dans la souveraineté indivisible du Léviathan. Locke, au contraire, cherche à limiter le pouvoir afin d’empêcher l’oppression : l’autorité n’est légitime que si elle repose sur le consentement des gouvernés et si elle respecte les droits naturels des individus. Ainsi, l’État n’est pas une fin en soi, mais un instrument au service de la préservation de la vie, de la liberté et de la propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Lettres sur la tolérance'' (1689), Locke s’attache à définir les conditions d’une coexistence pacifique entre les différentes confessions religieuses. Constatant les guerres de religion qui ont ravagé l’Europe et les tensions persistantes en Angleterre, il distingue nettement la sphère civile, qui concerne la protection des biens et des personnes, et la sphère religieuse, qui relève de la liberté de conscience. Le magistrat ne doit pas imposer une religion, pas plus que les Églises ne doivent intervenir dans les affaires civiles. Par cette séparation, Locke pose les bases du principe moderne de tolérance religieuse et annonce les futures conceptions de la liberté de culte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke ne se limite pas à l’organisation du pouvoir : elle s’inscrit dans l’émergence d’une société marchande en Angleterre à la fin du XVIIᵉ siècle. L’économie devient un élément central de la stabilité politique. Pour Locke, la propriété privée, fruit du travail individuel, constitue un droit naturel, et l’État doit avant tout garantir la sécurité des transactions et des échanges. Cette approche confère à son libéralisme une dimension économique décisive : le gouvernement n’est pas seulement un arbitre des conflits politiques et religieux, il est aussi le protecteur du dynamisme marchand qui structure la société moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke inscrit sa philosophie politique dans une réflexion plus large sur la connaissance. Dans l’''Essai sur l’entendement humain'' (1690), il s’interroge sur l’origine et le statut des idées. Contre Descartes, il rejette l’existence d’idées innées et défend l’idée que toute connaissance vient de l’expérience sensible. Cette épistémologie empiriste fonde également sa politique : de même que l’esprit humain se construit progressivement à partir de l’expérience, l’ordre politique doit être pensé de manière pragmatique, à partir des besoins concrets des individus et des conditions réelles de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie de Locke se présente comme une réponse à Hobbes mais aussi comme une refondation du libéralisme moderne : elle articule le problème du gouvernement légitime, la séparation du civil et du religieux, la reconnaissance du rôle central de l’économie, et une théorie empiriste de la connaissance. Chacun de ces volets participe à construire une vision cohérente de la société où la liberté individuelle et le consentement sont les clés de l’ordre politique.[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Second Treatise of Government'', publié en 1690, que John Locke formule sa réponse à Hobbes et à la première grande interrogation de sa philosophie : comment penser un gouvernement qui ne sombre ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ? Comme Hobbes, Locke est profondément marqué par l’essor des sciences modernes et par l’ambition de fonder la politique sur des bases rationnelles et expérimentales. À ses yeux, il ne suffit pas de spéculer sur les meilleures formes de gouvernement : encore faut-il comprendre la nature humaine et les conditions dans lesquelles les hommes vivent avant toute organisation politique. La réflexion sur le gouvernement doit donc partir d’une anthropologie philosophique et d’une hypothèse sur l’« état de nature ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où Hobbes décrivait l’état de nature comme une situation de guerre permanente, « la guerre de tous contre tous », Locke propose une vision sensiblement différente. Pour lui, l’état de nature est bien un état de liberté et d’égalité, où chaque individu dispose de droits naturels inaliénables – la vie, la liberté et la propriété. Mais contrairement à Hobbes, cet état ne se réduit pas à la violence : il existe un ordre naturel voulu par Dieu, inscrit dans la loi de nature, qui commande aux hommes de respecter les droits des autres. Autrement dit, l’état de nature est un état de relative paix et de justice, même s’il demeure précaire car chacun est juge de ses propres droits et de leurs violations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément cette fragilité qui justifie l’entrée en société civile. Dans l’état de nature, il n’y a ni autorité impartiale, ni pouvoir coercitif pour arbitrer les conflits : le risque d’abus et de désordres demeure constant. Le contrat social lockéen se comprend alors comme un pacte par lequel les individus décident de déléguer à une autorité commune le pouvoir de protéger leurs droits naturels et d’assurer une justice impartiale. Mais à la différence du Léviathan hobbesien, ce pouvoir n’est ni absolu ni illimité : il reste conditionné par le respect des finalités pour lesquelles il a été institué.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le gouvernement civil n’est pas un maître souverain auquel on s’abandonne pour échapper à la violence, mais un instrument créé par les hommes pour garantir la jouissance paisible de leurs droits. L’État trouve sa légitimité non pas dans la peur ni dans la contrainte, mais dans le consentement des gouvernés. C’est en partant de la même démarche que Hobbes – revenir à l’état de nature pour comprendre la société – que Locke arrive à des conclusions diamétralement opposées : l’autorité politique doit être limitée, conditionnée et révocable si elle trahit la mission qui lui a été confiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les ''Two Treatises of Government'' publiés en 1690, John Locke construit sa théorie politique et juridique en repartant, comme Hobbes, d’une réflexion sur la condition de l’homme dans l’état de nature. Mais là où Hobbes en avait tiré une vision sombre et conflictuelle, Locke élabore une représentation plus équilibrée et optimiste, qui lui permet de fonder un modèle politique non absolutiste. Il définit l’état de nature à travers quatre principes essentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme que tous les hommes naissent naturellement égaux. Il n’existe aucune hiérarchie innée qui imposerait à certains de servir les autres. Cette idée s’oppose directement à la conception patriarcale de Robert Filmer, qui justifiait l’absolutisme par l’autorité originelle du père sur ses descendants. Pour Locke, aucune domination n’est inscrite dans la nature : la subordination doit toujours résulter d’un consentement libre et réciproque. L’égalité est le point de départ de toute société civile légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la différence de Hobbes, Locke ne considère pas que l’homme est par essence conflictuel ou craintif. L’homme est un être libre qui dispose de ses actions et de sa volonté. Cette liberté originelle n’est pas anarchique : elle est encadrée par la loi naturelle qui impose à chacun de respecter les droits des autres. Ainsi, la liberté n’est pas licence, mais faculté d’agir selon la raison et sans dépendance arbitraire. L’homme n’est pas condamné à la guerre, il est capable de relations pacifiques et coopératives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke reprend la conception aristotélicienne de l’homme comme « animal politique ». L’homme est animé par la raison, faculté qui le pousse à rechercher la compagnie de ses semblables, à échanger et à organiser des formes de vie commune. Cette rationalité fonde la capacité des hommes à reconnaître leurs droits mutuels et à établir des règles de coexistence. Elle est également à la base de l’émergence d’une société d’échanges, matériels et immatériels, qui annonce le développement de la société marchande moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature n’est pas un état de guerre permanent, mais une condition où règnent déjà la liberté et l’égalité. Les hommes y disposent également d’un droit naturel à la propriété, fondé sur le travail et la possession de soi. À l’époque, la théologie affirme que Dieu est le véritable propriétaire du corps humain ; mais Locke radicalise cette idée en avançant que chaque homme est le propriétaire exclusif de son corps et de son esprit. Cette affirmation ouvre la voie à une conception moderne de la propriété comme droit fondamental, qui aura des conséquences politiques considérables, en particulier dans la justification du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, malgré ces caractéristiques positives, l’état de nature demeure instable. Si les hommes sont égaux, libres et rationnels, il n’existe dans cet état aucune autorité commune impartiale pour arbitrer les différends. Chacun étant juge de ses propres droits, le risque d’abus et de conflits subsiste. Les échanges, bien qu’envisagés par la raison, ne peuvent s’épanouir pleinement sans règles communes et sans institutions pour les garantir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi, selon Locke, la raison conduit naturellement les hommes à quitter l’état de nature pour former une société civile. Ce passage ne se fait pas par contrainte ou par peur, mais par consentement : les individus acceptent de se lier par un pacte afin de mettre en place un gouvernement chargé de protéger leurs droits naturels. L’État n’est donc pas un maître absolu, mais une institution créée volontairement pour garantir un ordre politique légitime et stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, la sortie de l’état de nature et la constitution d’un ordre politique stable passent par l’instauration de lois communes. Ces lois ne sont pas imposées de l’extérieur : elles sont le fruit d’un accord volontaire des individus, qui choisissent de se donner des règles pour garantir la protection de leurs droits. Le gouvernement légitime repose ainsi sur quatre principes fondamentaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition de légitimité est le consentement. Locke se distingue ici radicalement de Hobbes. Là où Hobbes conçoit le pouvoir comme descendant, c’est-à-dire concentré dans la figure souveraine à laquelle les hommes se soumettent par crainte du chaos, Locke propose une conception ascendante du pouvoir. L’autorité politique émane du peuple et n’existe que par l’acte de consentement initial qui institue la société civile. Ce consentement fonde l’État comme une création volontaire, et non comme une imposition autoritaire. Le gouvernement n’est donc légitime que s’il est accepté, et ce consentement peut toujours être retiré si l’autorité trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second principe est celui de la séparation des pouvoirs. Locke écrit dans le contexte de la Restauration puis de la Glorieuse Révolution, où la rivalité entre la monarchie et le Parlement structure la vie politique anglaise. Pour éviter l’oppression, il est nécessaire de distinguer les fonctions législatives et exécutives, afin que le roi ne concentre pas entre ses mains la totalité des prérogatives. Cette idée, encore embryonnaire chez Locke, ouvre la voie au principe moderne de la limitation du pouvoir par sa répartition institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, le cœur de l’autorité légitime réside dans le pouvoir de légiférer. Faire et défaire les lois constitue la fonction suprême, car c’est par la loi que la liberté et la propriété des individus sont garanties. Le pouvoir exécutif ne doit être qu’un instrument au service du législatif, chargé d’appliquer les décisions prises par les représentants du peuple. La souveraineté, au sens lockéen, est donc parlementaire et non monarchique : elle s’exprime dans la capacité de poser des règles générales qui expriment la volonté commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Locke introduit une notion essentielle : celle de ''trust''. Le pouvoir politique est un dépôt confié aux gouvernants par les gouvernés. Les représentants n’exercent pas l’autorité en vertu d’un droit propre, mais parce qu’ils bénéficient de la confiance de la société. Cette délégation est conditionnelle : elle repose sur la fidélité des gouvernants à leur mission de protection des droits naturels. Si cette confiance est trahie, les individus retrouvent le droit de résister et de révoquer l’autorité en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est donc, pour Locke, un gouvernement qui consacre la suprématie du Parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des citoyens, et le respect de la liberté religieuse et du culte. À travers ce modèle, Locke se situe à l’opposé de Hobbes : là où Hobbes défendait la concentration absolue du pouvoir, Locke fonde un libéralisme politique qui érige l’égalité, la liberté et surtout la propriété en piliers de l’ordre civil. Son projet s’inscrit ainsi dans l’émergence d’un État moderne fondé sur le consentement, la tolérance et la limitation du pouvoir, qui préfigure les régimes constitutionnels à venir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Cet ouvrage répond à la première question à savoir quel gouvernement est légitime et les conditions d’existence à un gouvernement légitimité permettant à la liberté, l’égalité et la propriété de s’établir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque le terme gouvernement signifie État, un gouvernement légitime est un gouvernement qui réussit ou a réussi à garantir les droits à l’égalité, la liberté et la propriété. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souci de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] était un souci de sécurité et d’autorité, le souci de Locke est de garantir les principes de liberté, d’égalité et de propriété ; il va proposer un État de séparation des pouvoirs qui garantit ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme est propriétaire de son corps et de son esprit, toutefois l’ultime propriétaire est quand même Dieu nous interdisant de disposer de notre existence. Nous sommes propriétaires de notre corps et de notre esprit, mais Dieu en est copropriétaire. Dieu est dans nos vies selon Locke. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’ambiguïté de Locke qui affirme la propriété de notre corps et de notre esprit, mais nous ne pouvons pas tout faire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 l’origine du principe de séparation des pouvoirs chez Locke qui divise le pouvoir en deux : &lt;br /&gt;
*pouvoir d’exécuter&lt;br /&gt;
*pouvoir de juger&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke repose sur l’idée qu’à l’état de nature nous avons deux pouvoirs essentiels : &lt;br /&gt;
*pouvoir de se conserver&lt;br /&gt;
*pouvoir de punir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’idée de la séparation des pouvoirs que Locke transpose à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut imposer aux uns de vivre avec les autres, il faut consentir à cette possibilité ; il n’y a pas d’État légitime s’il ne repose pas sur une volonté, un consentement assumé. Pour Hobbes, il fallait signer le contrat de soumission, l’acte par lequel nous donnions nos pouvoirs au Léviathan était un acte unique. La logique de Locke est différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre du Chapitre III est ''De l’état de Guerre'' répondant à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre VIII est la naissance de l’État, une fois l’État mis en place, il n’est plus nécessaire d’avoir le consentement de tous, mais le consentement de la majorité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses riches¬ses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seule¬ment se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société - mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres ; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est au fond l’Histoire de l’Humanité et du gouvernement des hommes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105, Locke nous montre comment l’histoire des sociétés humaines a évolué, il décrit le processus répondant à la question de lorsqu’on regarde l’histoire de l’humanité, ce processus a existé, l’état de nature a existé, il y a des sociétés qui sont encore à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des communautés quittent l’état de nature pour vivre ensemble, mais certaines n’ont pas évolué, les conséquences sont importantes, Locke introduit l’argument que tous les inventeurs de la sociologie moderne reprendront par la suite est que les sociétés humaines évoluent par étapes : les sociétés humaines ont un début et parfois une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir qu’est-ce que le début et qu’est-ce que la fin ? Une société qui n’a pas quitté l’état de nature est une société qui n’a pas évolué parce que les conséquences d’une telle affirmation sont que les sociétés évoluées peuvent faire évoluer celles qui n’ont pas évolué. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Amérique était dans un État de nature, si l’Amérique est à l’état de nature alors il faut l’amener à l’état de société c’est pourquoi il faut occuper les terres, il faut coloniser, répandre la vie sociale moderne, il faut convaincre, imposer, attirer vers les sociétés évoluées que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette vision évolutionniste de l’histoire se cache une vision avec des conséquences dramatiques pour une partie de la terre à savoir l’idée que nos sociétés sont divisées entre sociétés civilisées et des sociétés qui ne le sont pas. Cette vision binaire de l’ordre international repose sur une vision de l‘histoire par étape, faisant des sociétés européennes les sociétés les plus évoluées ; l’implication d’un tel argument sont dans l’ordre intellectuel dramatique et important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 apparaissent les buts de l’État, la société politique a un certain nombre d’objectifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous quittons l’état de nature parce que nous voulons conserver nos droits dont le droit de propriété, va être mis en place un État légitime qui va protéger nos droits parmi lesquels le droit de propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences pour l’ordre international sont immenses, si l’État veut garantir la propriété privée, il doit le faire aussi hors de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme l’importance du pouvoir législatif puisqu’il est partisan affirmé du pouvoir législatif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Locke le représentant du colonialisme moderne, en revanche la philosophie de Locke, la philosophe du droit de propriété a donné des arguments à ceux qui ont souhaité étendre les territoires des grands pays européens. Locke n’avait pas d’ambitions particulières, mais il a fourni par la rigueur de son raisonnement des arguments pour ceux qui avaient des ambitions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que dessine Locke est plus proche de nous que celui de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]]. Locke pose la question du rapport entre le religieux et le politique ; le second problème est de comment articulé la vie, comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68659</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-21T21:50:28Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Biographie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît le 26 août 1632 à Wrington, dans le Somerset, dans une famille de petite gentry. Son père, avocat et greffier de justice de paix, s’engage comme capitaine dans les troupes parlementaires durant la guerre civile anglaise, ce qui marque très tôt Locke du sceau de l’opposition à l’absolutisme royal. Son enfance et son éducation s’inscrivent donc dans une Angleterre profondément divisée entre royalistes et parlementaires, contexte qui influencera durablement sa réflexion sur les rapports entre pouvoir et liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit ses études au Christ Church College d’Oxford, où domine encore l’enseignement de la philosophie aristotélicienne et des disputes scolastiques. Locke, peu sensible à cette tradition, se détourne rapidement de ce formalisme académique pour s’intéresser aux penseurs modernes. Il découvre avec enthousiasme les œuvres de Descartes, dont il retient la méthode critique et l’importance accordée à la raison. Il s’intéresse également à la science de son temps : la géométrie de John Wallis, les observations astronomiques et même l’astrologie de l’époque, témoignant d’une curiosité intellectuelle éclectique. Ce contact avec la science naissante contribue à son orientation empiriste et à son rejet des spéculations abstraites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Initialement destiné à une carrière ecclésiastique, Locke prend ses distances avec les querelles confessionnelles qui déchirent l’Angleterre et l’Europe, et se rapproche d’une position de tolérance religieuse. Il se tourne vers l’étude de la médecine, qu’il pratique à Oxford aux côtés de Thomas Sydenham, considéré comme l’un des pères de la médecine clinique moderne. Cette formation lui apporte une sensibilité empirique et expérimentale qui marquera toute son épistémologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1666, Locke rencontre Lord Ashley Cooper, futur comte de Shaftesbury, personnalité politique de premier plan et figure de l’opposition parlementaire. Il devient son médecin personnel, mais aussi son conseiller et homme de confiance. Leur relation, à la fois amicale et intellectuelle, s’avère décisive : Locke est impliqué dans les cercles politiques whigs et participe activement aux débats sur la tolérance, la liberté politique et la limitation du pouvoir royal. En 1669, Shaftesbury lui confie la rédaction des ''Constitutions fondamentales de la Caroline'', texte destiné à organiser la colonie britannique d’Amérique du Nord, qui reflète déjà les préoccupations lockéennes autour des droits et de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke voyage ensuite en France, d’abord en 1675, séjournant à Montpellier où il approfondit sa pratique médicale et observe le système politique monarchique français. Ce séjour nourrit sa comparaison entre absolutisme continental et aspirations anglaises à un équilibre entre roi et Parlement. De retour en Angleterre, il accompagne Shaftesbury, devenu président du Conseil privé, mais lorsque ce dernier tombe en disgrâce et est accusé de complot, Locke est lui-même soupçonné et contraint à l’exil. En 1683, il se réfugie aux Provinces-Unies, à Amsterdam puis à Rotterdam, au cœur d’un milieu intellectuel cosmopolite, où circulent librement les idées réformées, scientifiques et politiques. Il fréquente des cercles de réfugiés huguenots, de philosophes et de théologiens protestants, consolidant sa conviction que la tolérance et la limitation du pouvoir sont les conditions de la stabilité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son exil prend fin après la Glorieuse Révolution de 1688. Locke regagne l’Angleterre en 1689, sur le même navire que la princesse Marie, épouse de Guillaume d’Orange, appelé au trône d’Angleterre. Il reçoit une charge officielle comme Commissaire aux appels et devient l’un des intellectuels de référence du nouveau régime. La même année, il publie sa ''Lettre sur la tolérance'' (''Epistola de tolerantia''), qui connaît un retentissement considérable en Europe. En 1690, il publie deux ouvrages majeurs : l’''Essai sur l’entendement humain'' (''An Essay Concerning Human Understanding''), qui fonde l’empirisme moderne en rejetant les idées innées et en affirmant que toute connaissance dérive de l’expérience sensible ; et les ''Deux Traités du gouvernement civil'' (''Two Treatises of Government''), dont le premier réfute l’absolutisme patriarcal défendu par Robert Filmer, tandis que le second élabore sa théorie du contrat social, de la propriété et du rôle limité mais nécessaire du gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke poursuit son œuvre dans les années 1690 avec le ''Reasonableness of Christianity'' (1695), qui propose une lecture rationaliste et modérée de la religion, et avec ses réflexions économiques et monétaires au sein du Conseil de commerce, où il siège dès 1696. Sa santé fragile l’oblige toutefois à se retirer en 1700 dans la demeure d’amis à Oates, dans l’Essex. Il y consacre ses dernières années à des écrits religieux, notamment des paraphrases des Épîtres de saint Paul. John Locke meurt le 28 octobre 1704, laissant derrière lui une œuvre qui allait influencer profondément la philosophie politique, la théorie de la connaissance et la pensée religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est ainsi une figure fondatrice du libéralisme moderne, ayant articulé de manière décisive la défense des droits naturels – vie, liberté et propriété – avec la légitimité du gouvernement civil. Ses écrits traverseront la Manche et l’Atlantique, inspirant les Lumières françaises et la Déclaration d’indépendance américaine, faisant de lui l’un des penseurs les plus influents de la modernité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée de Locke est contrairement à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] éminemment religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, dans toute sa philosophie tente de répondre à quatre questions : &lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement qui ne conduit ni à la guerre civile ni à l’oppression ? Un gouvernement qui est un autre modèle que celui proposé par Hobbes.&lt;br /&gt;
#comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ? Dans les Lettres sur la Tolérance il se pose la question entre le religieux et le politique.&lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement compatible avec une nouvelle forme de société que l’on peut qualifier de société marchande ? Locke s’intéresse non seulement à un gouvernement qui puisse ne pas tomber dans la guerre civile et l’oppression, mais il développe aussi une réflexion de type économique.&lt;br /&gt;
#quel est le statut épistémologique de la connaissance ? comment connaissons-nous ce que nous connaissons ? Par quel mécanisme apprenons-nous ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première question est au fond la réponse à Thomas Hobbes : quel est le bon gouvernement ? Comment et sur quels principes est-il fondé pour qu’il ne verse ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Traité sur le Gouvernement Civil'' de 1690 que Locke répond à Hobbes et à la première question. Locke est fasciné par les sciences tout comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], il va partir des mêmes prémisses : il ne sert à rien de réfléchir au bon gouvernement si on ne sait pas de quoi sommes-nous faits. Il se replonge dans la question de l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à partir d’une réflexion sur l’état de nature que Locke arrive à ses conclusions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ses Deux traités sur le Gouvernement Civil de 1690, Locke construit son système juridique également à partir d’un exposé de la condition de l’homme à l’état de nature. Il y énonce quatre principes :&lt;br /&gt;
#tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre.&lt;br /&gt;
#l’homme est d’une nature libre : il n’est pas conflictuel par essence, l’homme n’est pas de nature belliqueuse et encore moins craintive.&lt;br /&gt;
#l’homme est un être profondément rationnel : l’homme est animé par le besoin de la raison, qui le pousse à se rapprocher de ses semblables, il défend la vision d’Aristote qui est que l’homme est profondément social. C’est également sa raison qui lui fait comprendre (à l’homme) la nécessité de l’échange (biens matériels et immatériels)&lt;br /&gt;
#l’état de nature est un état paisible où règnent la liberté, l’égalité et la propriété : les hommes naissent libres, égaux, et propriétaires ; à l’époque, Dieu est propriétaire du corps de l’homme. Lorsque Locke affirmera en 1790 que nous sommes le propriétaire exclusif de notre corps et de notre esprit, il pense à la propriété de nous-mêmes. C’est une loi naturelle qui aura des conséquences politiques très importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme, bien que paisible, rationnel, libre, égal à son semblable et propriétaire de son corps est dans un état instable, cela ne permet pas le vivre ensemble de manière harmonieuse, on ne peut pas bien échanger, l’ordre social n’est pas bien organisé, l’ordre politique n’est pas mis en place ; il faut quitter l’état de nature afin de mettre en place l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les hommes à l’état de nature ne sont pas malheureux, mais la raison des hommes les amène à quitter l’état de nature vers l’état de société. Il faut un consentement afin de constituer un État et un gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous nous donnons des lois afin de mettre en place un gouvernement légitime construit autour de quatre grands principes importants :&lt;br /&gt;
#le consentement : l’acceptation du vivre-ensemble, il faut consentir afin de mettre en place un État. Hobbes concevait le pouvoir comme un pouvoir descendant, chez Locke il y a l’idée d’un pouvoir légitime ascendant, le consentement permet d’assoir cette légitimité. Il faut que l’acte d’instauration de l’État soit un acte consenti. &lt;br /&gt;
#un gouvernement légitime, un gouvernement acceptable, un gouvernement moderne est un gouvernement qui consacre le principe de la séparation des pouvoirs : Locke écrit au moment de la restauration, le pouvoir doit se partager entre le roi et le parlement.&lt;br /&gt;
#le pouvoir est situé dans le pouvoir législatif : le cœur même d’un pouvoir légitime est le pouvoir de légiférer, de faire et de défaire la loi. &lt;br /&gt;
#Notion de trust (confiance) : fondamentalement, le pouvoir politique est un dépôt aux mains du parlement au nom de la confiance (trust) que l’on fait à ce parlement, c’est parce qu’on a confiance envers le parlement qu’il est autorisé à représenter. Il y a l’idée que le pouvoir législatif est dépositaire de la légitimité parce que la confiance lui a été attribuée, parce qu’il a la confiance des individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est un gouvernement qui consacre le pouvoir du parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des individus, et le respect de la liberté religieuse et la liberté de culte ; ce gouvernement qui respecte l’égalité, la liberté et surtout la propriété est à l’antithèse de Thomas Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Cet ouvrage répond à la première question à savoir quel gouvernement est légitime et les conditions d’existence à un gouvernement légitimité permettant à la liberté, l’égalité et la propriété de s’établir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque le terme gouvernement signifie État, un gouvernement légitime est un gouvernement qui réussit ou a réussi à garantir les droits à l’égalité, la liberté et la propriété. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souci de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] était un souci de sécurité et d’autorité, le souci de Locke est de garantir les principes de liberté, d’égalité et de propriété ; il va proposer un État de séparation des pouvoirs qui garantit ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme est propriétaire de son corps et de son esprit, toutefois l’ultime propriétaire est quand même Dieu nous interdisant de disposer de notre existence. Nous sommes propriétaires de notre corps et de notre esprit, mais Dieu en est copropriétaire. Dieu est dans nos vies selon Locke. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’ambiguïté de Locke qui affirme la propriété de notre corps et de notre esprit, mais nous ne pouvons pas tout faire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 l’origine du principe de séparation des pouvoirs chez Locke qui divise le pouvoir en deux : &lt;br /&gt;
*pouvoir d’exécuter&lt;br /&gt;
*pouvoir de juger&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke repose sur l’idée qu’à l’état de nature nous avons deux pouvoirs essentiels : &lt;br /&gt;
*pouvoir de se conserver&lt;br /&gt;
*pouvoir de punir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’idée de la séparation des pouvoirs que Locke transpose à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut imposer aux uns de vivre avec les autres, il faut consentir à cette possibilité ; il n’y a pas d’État légitime s’il ne repose pas sur une volonté, un consentement assumé. Pour Hobbes, il fallait signer le contrat de soumission, l’acte par lequel nous donnions nos pouvoirs au Léviathan était un acte unique. La logique de Locke est différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre du Chapitre III est ''De l’état de Guerre'' répondant à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre VIII est la naissance de l’État, une fois l’État mis en place, il n’est plus nécessaire d’avoir le consentement de tous, mais le consentement de la majorité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses riches¬ses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seule¬ment se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société - mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres ; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est au fond l’Histoire de l’Humanité et du gouvernement des hommes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105, Locke nous montre comment l’histoire des sociétés humaines a évolué, il décrit le processus répondant à la question de lorsqu’on regarde l’histoire de l’humanité, ce processus a existé, l’état de nature a existé, il y a des sociétés qui sont encore à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des communautés quittent l’état de nature pour vivre ensemble, mais certaines n’ont pas évolué, les conséquences sont importantes, Locke introduit l’argument que tous les inventeurs de la sociologie moderne reprendront par la suite est que les sociétés humaines évoluent par étapes : les sociétés humaines ont un début et parfois une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir qu’est-ce que le début et qu’est-ce que la fin ? Une société qui n’a pas quitté l’état de nature est une société qui n’a pas évolué parce que les conséquences d’une telle affirmation sont que les sociétés évoluées peuvent faire évoluer celles qui n’ont pas évolué. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Amérique était dans un État de nature, si l’Amérique est à l’état de nature alors il faut l’amener à l’état de société c’est pourquoi il faut occuper les terres, il faut coloniser, répandre la vie sociale moderne, il faut convaincre, imposer, attirer vers les sociétés évoluées que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette vision évolutionniste de l’histoire se cache une vision avec des conséquences dramatiques pour une partie de la terre à savoir l’idée que nos sociétés sont divisées entre sociétés civilisées et des sociétés qui ne le sont pas. Cette vision binaire de l’ordre international repose sur une vision de l‘histoire par étape, faisant des sociétés européennes les sociétés les plus évoluées ; l’implication d’un tel argument sont dans l’ordre intellectuel dramatique et important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 apparaissent les buts de l’État, la société politique a un certain nombre d’objectifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous quittons l’état de nature parce que nous voulons conserver nos droits dont le droit de propriété, va être mis en place un État légitime qui va protéger nos droits parmi lesquels le droit de propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences pour l’ordre international sont immenses, si l’État veut garantir la propriété privée, il doit le faire aussi hors de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme l’importance du pouvoir législatif puisqu’il est partisan affirmé du pouvoir législatif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Locke le représentant du colonialisme moderne, en revanche la philosophie de Locke, la philosophe du droit de propriété a donné des arguments à ceux qui ont souhaité étendre les territoires des grands pays européens. Locke n’avait pas d’ambitions particulières, mais il a fourni par la rigueur de son raisonnement des arguments pour ceux qui avaient des ambitions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que dessine Locke est plus proche de nous que celui de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]]. Locke pose la question du rapport entre le religieux et le politique ; le second problème est de comment articulé la vie, comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-21T21:49:33Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* COntexte */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
= Le cadre politique et religieux de la pensée lockéenne =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît à Wrington le 26 août 1632, fils d'un greffier de justice de paix, capitaine dans les régiments parlementaires pendant la guerre civile. Au cours de ses études à Oxford, dont il n'apprécie guère la philosophie aristotélicienne ni les disputes scolastiques, le jeune Locke découvre Descartes, qui lui donne le goût de la philosophie. Il s'intéresse également aux écrits de Wallis sur la géométrie et à ceux de L. Ward sur l’astrologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Effrayé par l’ampleur des querelles confessionnelles, il opte à la même époque pour la tolérance religieuse. Destiné à la carrière ecclésiastique, il y renonce pour la médecine, qu’il pratiquera à Oxford avec un ancien ami de collège.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en 1666 qu’il fait la connaissance de Lord Ashley, futur duc de Shaftesbury, avec qui il se lie d'amitié et dont il deviendra le médecin privé, tout en étant chargé de s’occuper aussi des affaires du futur duc. Comme Lord Protecteur de la Caroline, Lord Ashley demande à Locke en 1669 de rédiger la Constitution de cette colonie. À cette époque, il fait son premier voyage en France. Il y retourne en 1675, mais doit rentrer en Angleterre à la demande de Lord Ashley qui a été nommé président du Conseil privé du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelques années plus tard, lorsque pour des raisons politiques Lord Ashley est accusé de complot et doit fuir en Hollande, des soupçons se portent aussi sur Locke qui quitte alors l’Angleterre pour la même destination. Il se fixe ainsi en 1683 à Amsterdam, puis à Rotterdam, où il préside un petit club philosophique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Révolution anglaise de 1688, Locke revient en Angleterre en 1689 sur le même bateau que la princesse Marie, femme de Guillaume d'Orange. Il est alors nommé Commissaire aux appels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1689, il publie l’''Epistola de Tolerantia'' - ''Lettre sur la tolérance'' - qui sera assez rapidement diffusée sur le continent. C'est en 1690 qu'il devient célèbre avec la publication de son principal ouvrage philosophique, ''An Essay concerning Human Understanding'' qui s'en prend à la doctrine cartésienne des idées innées et développe une théorie de la connaissance de type empirique - sensualiste. La même année, il fait paraître ''Two Treatises of Government'', dont le premier tome est une réfutation des thèses énoncées dans le ''Patriarcha'' de l'écrivain absolutiste Robert Filmer, et le second, plus connu sous le titre d’''Essai sur le gouvernement civil'', propose une vaste réflexion sur les fondements et les limites de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1695, il publie encore le ''Reasonableness of Christianity'', qui formule les idées maîtresses du déisme.&amp;lt;ref&amp;gt;Stuart, M. (Ed.). (2015). A companion to Locke: Stuart/companion. Chichester, England: Wiley-Blackwell. Url: https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/9781118328705.ch25&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Riano, N. (2019, March 15). John Locke on “The Reasonableness of Christianity” ~ the imaginative conservative. Retrieved November 19, 2020, from Theimaginativeconservative.org website: https://theimaginativeconservative.org/2019/03/john-locke-reasonableness-of-christianity-nayeli-riano.html&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Rabieh, M. S. (1991). The Reasonableness of Locke, or the Questionableness of Christianity. The Journal of Politics, 53(4), 933–957. https://doi.org/10.2307/2131861&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Nuovo, V. (Ed.). (1996). John Locke and Christianity: Contemporary responses to the reasonableness of Christianity. South Bend, IN: St Augustine’s Press. Url: https://philpapers.org/rec/NUOJLA&amp;lt;/ref&amp;gt; Intéressé aux problèmes monétaires, il siège dès 1696 dans le nouveau Conseil de commerce; sa santé déclinant, il doit en démissionner en 1700. Retiré à Oates, il y écrira ses ''Paraphrases des Épitres de Saint Paul'' avant de mourir le 28 octobre 1704.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est celui qui a rédigé la constitution de la Caroline du Nord imprégnant l’État américain de sa marque. Le fondateur de la Pennsylvanie est William Penn qui a hérité de la Pennsylvanie afin qu’il constitue une colonie britannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1683, Locke doit fuir l’Angleterre, il était lié à un complot, lié par Lord Ashley, il dut fuir l’Angleterre et se fixer à Amsterdam qui avec Rotterdam sont les hauts lieux du protestantisme et de la liberté de penser. Au XVIIème siècle, l’empire hollandais est la grande puissance du moment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée de Locke est contrairement à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] éminemment religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, dans toute sa philosophie tente de répondre à quatre questions : &lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement qui ne conduit ni à la guerre civile ni à l’oppression ? Un gouvernement qui est un autre modèle que celui proposé par Hobbes.&lt;br /&gt;
#comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ? Dans les Lettres sur la Tolérance il se pose la question entre le religieux et le politique.&lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement compatible avec une nouvelle forme de société que l’on peut qualifier de société marchande ? Locke s’intéresse non seulement à un gouvernement qui puisse ne pas tomber dans la guerre civile et l’oppression, mais il développe aussi une réflexion de type économique.&lt;br /&gt;
#quel est le statut épistémologique de la connaissance ? comment connaissons-nous ce que nous connaissons ? Par quel mécanisme apprenons-nous ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première question est au fond la réponse à Thomas Hobbes : quel est le bon gouvernement ? Comment et sur quels principes est-il fondé pour qu’il ne verse ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Traité sur le Gouvernement Civil'' de 1690 que Locke répond à Hobbes et à la première question. Locke est fasciné par les sciences tout comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], il va partir des mêmes prémisses : il ne sert à rien de réfléchir au bon gouvernement si on ne sait pas de quoi sommes-nous faits. Il se replonge dans la question de l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à partir d’une réflexion sur l’état de nature que Locke arrive à ses conclusions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ses Deux traités sur le Gouvernement Civil de 1690, Locke construit son système juridique également à partir d’un exposé de la condition de l’homme à l’état de nature. Il y énonce quatre principes :&lt;br /&gt;
#tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre.&lt;br /&gt;
#l’homme est d’une nature libre : il n’est pas conflictuel par essence, l’homme n’est pas de nature belliqueuse et encore moins craintive.&lt;br /&gt;
#l’homme est un être profondément rationnel : l’homme est animé par le besoin de la raison, qui le pousse à se rapprocher de ses semblables, il défend la vision d’Aristote qui est que l’homme est profondément social. C’est également sa raison qui lui fait comprendre (à l’homme) la nécessité de l’échange (biens matériels et immatériels)&lt;br /&gt;
#l’état de nature est un état paisible où règnent la liberté, l’égalité et la propriété : les hommes naissent libres, égaux, et propriétaires ; à l’époque, Dieu est propriétaire du corps de l’homme. Lorsque Locke affirmera en 1790 que nous sommes le propriétaire exclusif de notre corps et de notre esprit, il pense à la propriété de nous-mêmes. C’est une loi naturelle qui aura des conséquences politiques très importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme, bien que paisible, rationnel, libre, égal à son semblable et propriétaire de son corps est dans un état instable, cela ne permet pas le vivre ensemble de manière harmonieuse, on ne peut pas bien échanger, l’ordre social n’est pas bien organisé, l’ordre politique n’est pas mis en place ; il faut quitter l’état de nature afin de mettre en place l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les hommes à l’état de nature ne sont pas malheureux, mais la raison des hommes les amène à quitter l’état de nature vers l’état de société. Il faut un consentement afin de constituer un État et un gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous nous donnons des lois afin de mettre en place un gouvernement légitime construit autour de quatre grands principes importants :&lt;br /&gt;
#le consentement : l’acceptation du vivre-ensemble, il faut consentir afin de mettre en place un État. Hobbes concevait le pouvoir comme un pouvoir descendant, chez Locke il y a l’idée d’un pouvoir légitime ascendant, le consentement permet d’assoir cette légitimité. Il faut que l’acte d’instauration de l’État soit un acte consenti. &lt;br /&gt;
#un gouvernement légitime, un gouvernement acceptable, un gouvernement moderne est un gouvernement qui consacre le principe de la séparation des pouvoirs : Locke écrit au moment de la restauration, le pouvoir doit se partager entre le roi et le parlement.&lt;br /&gt;
#le pouvoir est situé dans le pouvoir législatif : le cœur même d’un pouvoir légitime est le pouvoir de légiférer, de faire et de défaire la loi. &lt;br /&gt;
#Notion de trust (confiance) : fondamentalement, le pouvoir politique est un dépôt aux mains du parlement au nom de la confiance (trust) que l’on fait à ce parlement, c’est parce qu’on a confiance envers le parlement qu’il est autorisé à représenter. Il y a l’idée que le pouvoir législatif est dépositaire de la légitimité parce que la confiance lui a été attribuée, parce qu’il a la confiance des individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est un gouvernement qui consacre le pouvoir du parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des individus, et le respect de la liberté religieuse et la liberté de culte ; ce gouvernement qui respecte l’égalité, la liberté et surtout la propriété est à l’antithèse de Thomas Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Cet ouvrage répond à la première question à savoir quel gouvernement est légitime et les conditions d’existence à un gouvernement légitimité permettant à la liberté, l’égalité et la propriété de s’établir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque le terme gouvernement signifie État, un gouvernement légitime est un gouvernement qui réussit ou a réussi à garantir les droits à l’égalité, la liberté et la propriété. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souci de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] était un souci de sécurité et d’autorité, le souci de Locke est de garantir les principes de liberté, d’égalité et de propriété ; il va proposer un État de séparation des pouvoirs qui garantit ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme est propriétaire de son corps et de son esprit, toutefois l’ultime propriétaire est quand même Dieu nous interdisant de disposer de notre existence. Nous sommes propriétaires de notre corps et de notre esprit, mais Dieu en est copropriétaire. Dieu est dans nos vies selon Locke. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’ambiguïté de Locke qui affirme la propriété de notre corps et de notre esprit, mais nous ne pouvons pas tout faire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 l’origine du principe de séparation des pouvoirs chez Locke qui divise le pouvoir en deux : &lt;br /&gt;
*pouvoir d’exécuter&lt;br /&gt;
*pouvoir de juger&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke repose sur l’idée qu’à l’état de nature nous avons deux pouvoirs essentiels : &lt;br /&gt;
*pouvoir de se conserver&lt;br /&gt;
*pouvoir de punir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’idée de la séparation des pouvoirs que Locke transpose à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut imposer aux uns de vivre avec les autres, il faut consentir à cette possibilité ; il n’y a pas d’État légitime s’il ne repose pas sur une volonté, un consentement assumé. Pour Hobbes, il fallait signer le contrat de soumission, l’acte par lequel nous donnions nos pouvoirs au Léviathan était un acte unique. La logique de Locke est différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre du Chapitre III est ''De l’état de Guerre'' répondant à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre VIII est la naissance de l’État, une fois l’État mis en place, il n’est plus nécessaire d’avoir le consentement de tous, mais le consentement de la majorité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses riches¬ses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seule¬ment se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société - mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres ; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est au fond l’Histoire de l’Humanité et du gouvernement des hommes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105, Locke nous montre comment l’histoire des sociétés humaines a évolué, il décrit le processus répondant à la question de lorsqu’on regarde l’histoire de l’humanité, ce processus a existé, l’état de nature a existé, il y a des sociétés qui sont encore à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des communautés quittent l’état de nature pour vivre ensemble, mais certaines n’ont pas évolué, les conséquences sont importantes, Locke introduit l’argument que tous les inventeurs de la sociologie moderne reprendront par la suite est que les sociétés humaines évoluent par étapes : les sociétés humaines ont un début et parfois une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir qu’est-ce que le début et qu’est-ce que la fin ? Une société qui n’a pas quitté l’état de nature est une société qui n’a pas évolué parce que les conséquences d’une telle affirmation sont que les sociétés évoluées peuvent faire évoluer celles qui n’ont pas évolué. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Amérique était dans un État de nature, si l’Amérique est à l’état de nature alors il faut l’amener à l’état de société c’est pourquoi il faut occuper les terres, il faut coloniser, répandre la vie sociale moderne, il faut convaincre, imposer, attirer vers les sociétés évoluées que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette vision évolutionniste de l’histoire se cache une vision avec des conséquences dramatiques pour une partie de la terre à savoir l’idée que nos sociétés sont divisées entre sociétés civilisées et des sociétés qui ne le sont pas. Cette vision binaire de l’ordre international repose sur une vision de l‘histoire par étape, faisant des sociétés européennes les sociétés les plus évoluées ; l’implication d’un tel argument sont dans l’ordre intellectuel dramatique et important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 apparaissent les buts de l’État, la société politique a un certain nombre d’objectifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous quittons l’état de nature parce que nous voulons conserver nos droits dont le droit de propriété, va être mis en place un État légitime qui va protéger nos droits parmi lesquels le droit de propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences pour l’ordre international sont immenses, si l’État veut garantir la propriété privée, il doit le faire aussi hors de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme l’importance du pouvoir législatif puisqu’il est partisan affirmé du pouvoir législatif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Locke le représentant du colonialisme moderne, en revanche la philosophie de Locke, la philosophe du droit de propriété a donné des arguments à ceux qui ont souhaité étendre les territoires des grands pays européens. Locke n’avait pas d’ambitions particulières, mais il a fourni par la rigueur de son raisonnement des arguments pour ceux qui avaient des ambitions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que dessine Locke est plus proche de nous que celui de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]]. Locke pose la question du rapport entre le religieux et le politique ; le second problème est de comment articulé la vie, comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=John_Locke_et_le_d%C3%A9bat_sur_le_gouvernement_civil&amp;diff=68657</id>
		<title>John Locke et le débat sur le gouvernement civil</title>
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		<updated>2025-09-21T21:48:42Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Locke-John-LOC.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= John Locke.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIe siècle, l’Angleterre connaît une succession de bouleversements politiques et religieux qui vont profondément marquer la pensée européenne. La guerre civile qui oppose Charles Ier au Parlement, l’exécution du roi en 1649, l’instauration du Commonwealth d’Oliver Cromwell puis la Restauration monarchique en 1660 témoignent d’un siècle traversé par des tensions entre absolutisme royal et revendications parlementaires. Ces événements culminent avec la Glorieuse Révolution de 1688, qui voit l’éviction de Jacques II et l’affirmation d’un nouveau régime fondé sur le contrôle du Parlement et le refus d’un pouvoir royal absolu. Ce contexte nourrit un débat théorique intense sur la légitimité de l’autorité politique, sur la place de la souveraineté et sur les droits des individus au sein de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce cadre que John Locke, philosophe anglais formé à la médecine et aux sciences naturelles, intervient avec ses ''Two Treatises of Government''. Rédigés dans les années 1680 et publiés en 1690, ces textes constituent une réponse directe aux théories absolutistes et au droit divin défendu notamment par Robert Filmer. Locke y expose une conception nouvelle du pouvoir politique, fondée non plus sur une autorité héritée ou transcendante, mais sur un contrat passé entre des individus libres et égaux. Pour lui, les hommes naissent avec des droits naturels – la vie, la liberté et la propriété – que le gouvernement civil a pour mission essentielle de protéger. L’autorité ne trouve donc sa légitimité que dans le consentement des gouvernés, et lorsqu’elle excède ce cadre, le peuple est en droit de résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En opposition à Hobbes, qui voyait dans la soumission à un souverain absolu la condition de la paix, Locke propose une lecture du contrat social qui limite le pouvoir afin de préserver la liberté. Sa pensée s’inscrit ainsi dans une tradition qui rompt avec l’idée de l’État tout-puissant et ouvre la voie au libéralisme moderne. En mettant au premier plan la notion de gouvernement civil, Locke participe à redéfinir la relation entre l’individu et la communauté politique. Ses thèses influenceront durablement les révolutions américaine et française, et continueront d’alimenter la réflexion sur la démocratie, le droit de résistance et la séparation des pouvoirs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= COntexte =&lt;br /&gt;
La réflexion politique de John Locke s’inscrit dans la continuité mais aussi dans la rupture avec celle de Thomas Hobbes. Depuis Hobbes, la définition de l’État comme personne morale souveraine, dotée de pouvoirs étendus et s’imposant comme le garant de la paix civile, n’est plus véritablement remise en question. En cela, Hobbes reprend et actualise la conception formulée par Jean Bodin, donnant naissance au ''Léviathan'', figure d’un État absolu et indivisible. Ce que Locke remet en cause n’est donc pas tant l’existence de l’État en tant qu’entité souveraine que le rapport que celui-ci entretient avec les individus. Après Hobbes, le questionnement change de nature : il ne s’agit plus de savoir si l’État doit exister, mais de déterminer jusqu’où son pouvoir peut s’étendre et dans quelle mesure il doit garantir la liberté, l’égalité et la propriété des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke apparaît ainsi comme le premier à proposer un modèle d’État qui ne soit pas absolutiste, rompant avec l’idée d’un pouvoir autoritaire et sans limites. Le contexte dans lequel il écrit explique largement cette orientation. Si Hobbes avait conçu son système au cœur de la guerre civile et de la première révolution anglaise, Locke, lui, publie ses ''Two Treatises of Government'' dans un moment tout différent : celui d’une monarchie restaurée mais profondément contestée. Après l’exécution de Charles Ier et l’expérience républicaine dirigée par Cromwell, la monarchie est rétablie en 1660 avec l’avènement de Charles II, dont le précepteur avait été Hobbes lui-même. On peut ainsi dire que l’élève de Hobbes monte sur le trône d’Angleterre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette restauration ne fait cependant pas disparaître les tensions. Dès les années 1660, une opposition latente persiste entre les partisans de la concentration des pouvoirs royaux et ceux qui défendent les prérogatives du Parlement. Cette rivalité devient de plus en plus vive lorsque Charles II meurt en 1685 et que son successeur, Jacques II, revendique ouvertement son catholicisme. S’il ne cherche pas à imposer la foi catholique, Jacques II exprime la volonté de rapprocher l’Église anglicane des pratiques romaines. Dans une Angleterre largement acquise à la Réforme depuis le règne d’Élisabeth Iʳᵉ, cette orientation provoque de profondes inquiétudes.[[Fichier:King William III of England, (1650-1702) (lighter).jpg|200px|vignette|droite|Guillaume III par Godfrey Kneller.]]Les événements continentaux viennent encore aggraver la situation. En France, la révocation de l’Édit de Nantes en 1685 prive les protestants de droits garantis depuis 1598, entraînant un vaste exode de huguenots vers la Suisse, les Provinces-Unies et l’Angleterre. Au moment où la cause protestante se radicalise à travers l’Europe, l’affirmation catholique de Jacques II est perçue comme une menace directe. Les tensions qui avaient pu être contenues sous Charles II éclatent désormais au grand jour.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1688, le Parlement agit : Jacques II est destitué et remplacé par Guillaume d’Orange, stathouder des Provinces-Unies et époux de Marie, héritière protestante de la couronne anglaise. C’est la « Glorieuse Révolution », qui établit un nouvel équilibre entre le roi et le Parlement. Guillaume III accepte le trône mais sous des conditions précises : il signe le ''Bill of Rights'' de 1689, qui garantit certains droits fondamentaux et reconnaît au Parlement des compétences décisives, notamment en matière fiscale et de contrôle du gouvernement. Il accepte également l’''Acte de Tolérance'' de 1689, qui institue une liberté de culte pour les protestants non anglicans et marque un pas important vers la reconnaissance de la pluralité religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce nouveau cadre politique ouvre la voie à une conception du pouvoir fondée sur le partage et la limitation des prérogatives royales. C’est dans ce contexte que Locke publie en 1690 ses ''Deux Traités du gouvernement civil'', un ouvrage destiné à justifier la destitution de Jacques II et à asseoir le nouvel ordre politique issu de la Glorieuse Révolution. Locke y développe l’idée d’un gouvernement fondé sur le consentement, garant des droits naturels et limité dans ses fonctions, en opposition à la vision absolutiste héritée de Hobbes et de Filmer.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = John Locke and the Civil Government Debate&lt;br /&gt;
| es = John Locke y el debate sobre el gobierno civil&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:JohnLocke.png|thumb|upright|John Locke.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
John Locke naît à Wrington le 26 août 1632, fils d'un greffier de justice de paix, capitaine dans les régiments parlementaires pendant la guerre civile. Au cours de ses études à Oxford, dont il n'apprécie guère la philosophie aristotélicienne ni les disputes scolastiques, le jeune Locke découvre Descartes, qui lui donne le goût de la philosophie. Il s'intéresse également aux écrits de Wallis sur la géométrie et à ceux de L. Ward sur l’astrologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Effrayé par l’ampleur des querelles confessionnelles, il opte à la même époque pour la tolérance religieuse. Destiné à la carrière ecclésiastique, il y renonce pour la médecine, qu’il pratiquera à Oxford avec un ancien ami de collège.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en 1666 qu’il fait la connaissance de Lord Ashley, futur duc de Shaftesbury, avec qui il se lie d'amitié et dont il deviendra le médecin privé, tout en étant chargé de s’occuper aussi des affaires du futur duc. Comme Lord Protecteur de la Caroline, Lord Ashley demande à Locke en 1669 de rédiger la Constitution de cette colonie. À cette époque, il fait son premier voyage en France. Il y retourne en 1675, mais doit rentrer en Angleterre à la demande de Lord Ashley qui a été nommé président du Conseil privé du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelques années plus tard, lorsque pour des raisons politiques Lord Ashley est accusé de complot et doit fuir en Hollande, des soupçons se portent aussi sur Locke qui quitte alors l’Angleterre pour la même destination. Il se fixe ainsi en 1683 à Amsterdam, puis à Rotterdam, où il préside un petit club philosophique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Révolution anglaise de 1688, Locke revient en Angleterre en 1689 sur le même bateau que la princesse Marie, femme de Guillaume d'Orange. Il est alors nommé Commissaire aux appels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1689, il publie l’''Epistola de Tolerantia'' - ''Lettre sur la tolérance'' - qui sera assez rapidement diffusée sur le continent. C'est en 1690 qu'il devient célèbre avec la publication de son principal ouvrage philosophique, ''An Essay concerning Human Understanding'' qui s'en prend à la doctrine cartésienne des idées innées et développe une théorie de la connaissance de type empirique - sensualiste. La même année, il fait paraître ''Two Treatises of Government'', dont le premier tome est une réfutation des thèses énoncées dans le ''Patriarcha'' de l'écrivain absolutiste Robert Filmer, et le second, plus connu sous le titre d’''Essai sur le gouvernement civil'', propose une vaste réflexion sur les fondements et les limites de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1695, il publie encore le ''Reasonableness of Christianity'', qui formule les idées maîtresses du déisme.&amp;lt;ref&amp;gt;Stuart, M. (Ed.). (2015). A companion to Locke: Stuart/companion. Chichester, England: Wiley-Blackwell. Url: https://onlinelibrary.wiley.com/doi/abs/10.1002/9781118328705.ch25&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Riano, N. (2019, March 15). John Locke on “The Reasonableness of Christianity” ~ the imaginative conservative. Retrieved November 19, 2020, from Theimaginativeconservative.org website: https://theimaginativeconservative.org/2019/03/john-locke-reasonableness-of-christianity-nayeli-riano.html&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Rabieh, M. S. (1991). The Reasonableness of Locke, or the Questionableness of Christianity. The Journal of Politics, 53(4), 933–957. https://doi.org/10.2307/2131861&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;Nuovo, V. (Ed.). (1996). John Locke and Christianity: Contemporary responses to the reasonableness of Christianity. South Bend, IN: St Augustine’s Press. Url: https://philpapers.org/rec/NUOJLA&amp;lt;/ref&amp;gt; Intéressé aux problèmes monétaires, il siège dès 1696 dans le nouveau Conseil de commerce; sa santé déclinant, il doit en démissionner en 1700. Retiré à Oates, il y écrira ses ''Paraphrases des Épitres de Saint Paul'' avant de mourir le 28 octobre 1704.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke est celui qui a rédigé la constitution de la Caroline du Nord imprégnant l’État américain de sa marque. Le fondateur de la Pennsylvanie est William Penn qui a hérité de la Pennsylvanie afin qu’il constitue une colonie britannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1683, Locke doit fuir l’Angleterre, il était lié à un complot, lié par Lord Ashley, il dut fuir l’Angleterre et se fixer à Amsterdam qui avec Rotterdam sont les hauts lieux du protestantisme et de la liberté de penser. Au XVIIème siècle, l’empire hollandais est la grande puissance du moment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Philosophie politique =&lt;br /&gt;
La pensée de Locke est contrairement à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] éminemment religieuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke, dans toute sa philosophie tente de répondre à quatre questions : &lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement qui ne conduit ni à la guerre civile ni à l’oppression ? Un gouvernement qui est un autre modèle que celui proposé par Hobbes.&lt;br /&gt;
#comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ? Dans les Lettres sur la Tolérance il se pose la question entre le religieux et le politique.&lt;br /&gt;
#comment penser un gouvernement compatible avec une nouvelle forme de société que l’on peut qualifier de société marchande ? Locke s’intéresse non seulement à un gouvernement qui puisse ne pas tomber dans la guerre civile et l’oppression, mais il développe aussi une réflexion de type économique.&lt;br /&gt;
#quel est le statut épistémologique de la connaissance ? comment connaissons-nous ce que nous connaissons ? Par quel mécanisme apprenons-nous ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première question est au fond la réponse à Thomas Hobbes : quel est le bon gouvernement ? Comment et sur quels principes est-il fondé pour qu’il ne verse ni dans la guerre civile ni dans l’oppression ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Locke treatises of government page.jpg|thumb|right]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans le ''Traité sur le Gouvernement Civil'' de 1690 que Locke répond à Hobbes et à la première question. Locke est fasciné par les sciences tout comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], il va partir des mêmes prémisses : il ne sert à rien de réfléchir au bon gouvernement si on ne sait pas de quoi sommes-nous faits. Il se replonge dans la question de l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à partir d’une réflexion sur l’état de nature que Locke arrive à ses conclusions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ses Deux traités sur le Gouvernement Civil de 1690, Locke construit son système juridique également à partir d’un exposé de la condition de l’homme à l’état de nature. Il y énonce quatre principes :&lt;br /&gt;
#tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre.&lt;br /&gt;
#l’homme est d’une nature libre : il n’est pas conflictuel par essence, l’homme n’est pas de nature belliqueuse et encore moins craintive.&lt;br /&gt;
#l’homme est un être profondément rationnel : l’homme est animé par le besoin de la raison, qui le pousse à se rapprocher de ses semblables, il défend la vision d’Aristote qui est que l’homme est profondément social. C’est également sa raison qui lui fait comprendre (à l’homme) la nécessité de l’échange (biens matériels et immatériels)&lt;br /&gt;
#l’état de nature est un état paisible où règnent la liberté, l’égalité et la propriété : les hommes naissent libres, égaux, et propriétaires ; à l’époque, Dieu est propriétaire du corps de l’homme. Lorsque Locke affirmera en 1790 que nous sommes le propriétaire exclusif de notre corps et de notre esprit, il pense à la propriété de nous-mêmes. C’est une loi naturelle qui aura des conséquences politiques très importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme, bien que paisible, rationnel, libre, égal à son semblable et propriétaire de son corps est dans un état instable, cela ne permet pas le vivre ensemble de manière harmonieuse, on ne peut pas bien échanger, l’ordre social n’est pas bien organisé, l’ordre politique n’est pas mis en place ; il faut quitter l’état de nature afin de mettre en place l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les hommes à l’état de nature ne sont pas malheureux, mais la raison des hommes les amène à quitter l’état de nature vers l’état de société. Il faut un consentement afin de constituer un État et un gouvernement légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous nous donnons des lois afin de mettre en place un gouvernement légitime construit autour de quatre grands principes importants :&lt;br /&gt;
#le consentement : l’acceptation du vivre-ensemble, il faut consentir afin de mettre en place un État. Hobbes concevait le pouvoir comme un pouvoir descendant, chez Locke il y a l’idée d’un pouvoir légitime ascendant, le consentement permet d’assoir cette légitimité. Il faut que l’acte d’instauration de l’État soit un acte consenti. &lt;br /&gt;
#un gouvernement légitime, un gouvernement acceptable, un gouvernement moderne est un gouvernement qui consacre le principe de la séparation des pouvoirs : Locke écrit au moment de la restauration, le pouvoir doit se partager entre le roi et le parlement.&lt;br /&gt;
#le pouvoir est situé dans le pouvoir législatif : le cœur même d’un pouvoir légitime est le pouvoir de légiférer, de faire et de défaire la loi. &lt;br /&gt;
#Notion de trust (confiance) : fondamentalement, le pouvoir politique est un dépôt aux mains du parlement au nom de la confiance (trust) que l’on fait à ce parlement, c’est parce qu’on a confiance envers le parlement qu’il est autorisé à représenter. Il y a l’idée que le pouvoir législatif est dépositaire de la légitimité parce que la confiance lui a été attribuée, parce qu’il a la confiance des individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un gouvernement légitime est un gouvernement qui consacre le pouvoir du parlement, la séparation des pouvoirs, la confiance des individus, et le respect de la liberté religieuse et la liberté de culte ; ce gouvernement qui respecte l’égalité, la liberté et surtout la propriété est à l’antithèse de Thomas Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Traité du Gouvernement Civil, 1690 =&lt;br /&gt;
Cet ouvrage répond à la première question à savoir quel gouvernement est légitime et les conditions d’existence à un gouvernement légitimité permettant à la liberté, l’égalité et la propriété de s’établir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque le terme gouvernement signifie État, un gouvernement légitime est un gouvernement qui réussit ou a réussi à garantir les droits à l’égalité, la liberté et la propriété. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souci de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] était un souci de sécurité et d’autorité, le souci de Locke est de garantir les principes de liberté, d’égalité et de propriété ; il va proposer un État de séparation des pouvoirs qui garantit ces droits fondamentaux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cependant, quoique l'état de nature soit un état de liberté, ce n'est nullement un état de licence. Certainement, un homme, en cet état, a une liberté incontestable, par laquelle il peut disposer comme il veut, de sa personne ou de ce qu'il possède: mais il n'a pas la liberté et le droit de se détruire lui-même, non plus que de faire tort à aucune autre personne, ou de la troubler dans ce dont elle jouit, il doit faire de sa liberté le meilleur et le plus noble usage, que sa propre conservation demande de lui. L'état de nature a la loi de la nature, qui doit le régler, et à laquelle chacun est obligé de se soumettre et d'obéir : la raison, qui est cette loi, enseigne à tous les hommes, s'ils veulent bien la consulter, qu'étant tous égaux et indépendants, nul ne doit nuire à un autre, par rapport à sa vie, à sa santé, à sa liberté, à son bien : car, les hommes étant tous l'ouvrage d'un ouvrier tout-puissant et infiniment sage, les serviteurs d'un souverain maître, placés dans le monde par lui et pour ses intérêts, ils lui appartiennent en propre, et son ouvrage doit durer autant qu'il lui plait, non autant qu'il plait à un autre. Et étant doués des mêmes facultés dans la communauté de nature, on ne peut supposer aucune subordination entre nous, qui puisse nous autoriser à nous détruire les uns les autres, comme si nous étions faits pour les usages les uns des autres, de la même manière que les créatures d'un rang inférieur au nôtre, sont faites pour notre usage. Chacun donc est obligé de se conserver lui-même, et de ne quitter point volontairement son poste pour parler ainsi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme est propriétaire de son corps et de son esprit, toutefois l’ultime propriétaire est quand même Dieu nous interdisant de disposer de notre existence. Nous sommes propriétaires de notre corps et de notre esprit, mais Dieu en est copropriétaire. Dieu est dans nos vies selon Locke. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’ambiguïté de Locke qui affirme la propriété de notre corps et de notre esprit, mais nous ne pouvons pas tout faire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien aux paragraphes 7, 8, 9 et 10 l’origine du principe de séparation des pouvoirs chez Locke qui divise le pouvoir en deux : &lt;br /&gt;
*pouvoir d’exécuter&lt;br /&gt;
*pouvoir de juger&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Locke repose sur l’idée qu’à l’état de nature nous avons deux pouvoirs essentiels : &lt;br /&gt;
*pouvoir de se conserver&lt;br /&gt;
*pouvoir de punir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est l’idée de la séparation des pouvoirs que Locke transpose à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'assure donc encore, que tous les hommes sont naturellement dans cet état, que j'appelle état de nature, et qu'ils y demeurent jusqu'à ce que, de leur propre consentement, ils se soient faits membres de quelque société politique : et je ne doute point que dans la suite de ce Traité cela ne paraisse très évident.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut imposer aux uns de vivre avec les autres, il faut consentir à cette possibilité ; il n’y a pas d’État légitime s’il ne repose pas sur une volonté, un consentement assumé. Pour Hobbes, il fallait signer le contrat de soumission, l’acte par lequel nous donnions nos pouvoirs au Léviathan était un acte unique. La logique de Locke est différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre du Chapitre III est ''De l’état de Guerre'' répondant à [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L'état de guerre, est un état d'inimitié et de destruction. Celui qui déclare à un autre, soit par paroles, soit par actions, qu'il en veut à sa vie, doit faire cette déclaration, non avec passion et précipitamment, mais avec un esprit tranquille : et alors cette déclaration met celui qui l'a fait, dans l'état de guerre avec celui à qui il l'a faite.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre VIII est la naissance de l’État, une fois l’État mis en place, il n’est plus nécessaire d’avoir le consentement de tous, mais le consentement de la majorité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Les hommes étant nés tous également, ainsi qu'il a été prouvé, dans une liberté parfaite, et avec le droit de jouir paisiblement et sans contradiction, de tous les droits et de tous les privilèges des lois de la nature; chacun a, par la nature, le pouvoir, non seulement de conserver ses biens propres, c'est-à-dire, sa vie, sa liberté et ses riches¬ses, contre toutes les entreprises, toutes les injures et tous les attentats des autres; mais encore de juger et de punir ceux qui violent les lois de la nature, selon qu'il croit que l'offense le mérite, de punir même de mort, lorsqu'il s'agit de quelque crime énorme, qu'il pense mériter la mort. Or, parce qu'il ne peut y avoir de société politique, et qu'une telle société ne peut subsister, si elle n'a en soi le pouvoir de conserver ce qui lui appartient en propre, et, pour cela, de punir les fautes de ses membres; là seule¬ment se trouve une société politique, où chacun des membres s'est dépouillé de son pouvoir naturel, et l'a remis entre les mains de la société, afin qu'elle en dispose dans toutes sortes de causes, qui n'empêchent point d'appeler toujours aux lois établies par elle. Par ce moyen, tout jugement des particuliers étant exclu, la société acquiert le droit de souveraineté; et certaines lois étant établies, et certains hommes autorisés par la communauté pour les faire exécuter, ils terminent tous les différends qui peuvent arriver entre les membres de cette société-là, touchant quelque matière de droit, et punissent les fautes que quelque membre aura commises contre la société en général, ou contre quelqu'un de son corps, conformément aux peines marquées par les lois. Et par là, il est aisé de discerner ceux qui sont ou qui ne sont pas ensemble en société politique. Ceux qui composent un seul et même corps, qui ont des lois communes établies et des juges auxquels ils peuvent appeler, et qui ont l'autorité de terminer les disputes et les procès, qui peuvent être parmi eux et de punir ceux qui font tort aux autres et commettent quelque crime : ceux-là sont en société - mais ceux qui ne peuvent civile les uns avec les autres ; appeler de même à aucun tribunal sur la terre, ni à aucunes lois positives, sont toujours dans l'état de nature; chacun, où il n'y a point d'autre juge, étant juge et exécuteur pour soi-même, ce qui est, comme je l'ai montré auparavant, le véritable et parfait état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est au fond l’Histoire de l’Humanité et du gouvernement des hommes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe 105, Locke nous montre comment l’histoire des sociétés humaines a évolué, il décrit le processus répondant à la question de lorsqu’on regarde l’histoire de l’humanité, ce processus a existé, l’état de nature a existé, il y a des sociétés qui sont encore à l’état de nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Des communautés quittent l’état de nature pour vivre ensemble, mais certaines n’ont pas évolué, les conséquences sont importantes, Locke introduit l’argument que tous les inventeurs de la sociologie moderne reprendront par la suite est que les sociétés humaines évoluent par étapes : les sociétés humaines ont un début et parfois une fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir qu’est-ce que le début et qu’est-ce que la fin ? Une société qui n’a pas quitté l’état de nature est une société qui n’a pas évolué parce que les conséquences d’une telle affirmation sont que les sociétés évoluées peuvent faire évoluer celles qui n’ont pas évolué. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Amérique était dans un État de nature, si l’Amérique est à l’état de nature alors il faut l’amener à l’état de société c’est pourquoi il faut occuper les terres, il faut coloniser, répandre la vie sociale moderne, il faut convaincre, imposer, attirer vers les sociétés évoluées que sont la Grande-Bretagne, la France et l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière cette vision évolutionniste de l’histoire se cache une vision avec des conséquences dramatiques pour une partie de la terre à savoir l’idée que nos sociétés sont divisées entre sociétés civilisées et des sociétés qui ne le sont pas. Cette vision binaire de l’ordre international repose sur une vision de l‘histoire par étape, faisant des sociétés européennes les sociétés les plus évoluées ; l’implication d’un tel argument sont dans l’ordre intellectuel dramatique et important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aux paragraphes 123 et 124 apparaissent les buts de l’État, la société politique a un certain nombre d’objectifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] ce n'est pas sans raison qu'ils recherchent la société, et qu'ils souhaitent de se joindre avec d'autres qui sont déjà unis ou qui ont dessein de s'unir et de composer un corps, pour la conservation mutuelle de leurs vies, de leurs libertés et de leurs biens; choses que j'appelle, d'un nom général, propriétés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est pourquoi, la plus grande et la principale fin que se proposent les hommes, lorsqu'ils s'unissent en communauté et se soumettent à un gouvernement, c'est de conserver leurs propriétés, pour la conservation desquelles bien des choses manquent dans l'état de nature.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous quittons l’état de nature parce que nous voulons conserver nos droits dont le droit de propriété, va être mis en place un État légitime qui va protéger nos droits parmi lesquels le droit de propriété.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences pour l’ordre international sont immenses, si l’État veut garantir la propriété privée, il doit le faire aussi hors de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke affirme l’importance du pouvoir législatif puisqu’il est partisan affirmé du pouvoir législatif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Locke le représentant du colonialisme moderne, en revanche la philosophie de Locke, la philosophe du droit de propriété a donné des arguments à ceux qui ont souhaité étendre les territoires des grands pays européens. Locke n’avait pas d’ambitions particulières, mais il a fourni par la rigueur de son raisonnement des arguments pour ceux qui avaient des ambitions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que dessine Locke est plus proche de nous que celui de [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]]. Locke pose la question du rapport entre le religieux et le politique ; le second problème est de comment articulé la vie, comment aménager les rapports entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= John Locke, Lettre sur la Tolérance, 1689 =&lt;br /&gt;
[[Image:Letter Concerning Toleration.jpg|thumb|right|200px|Title page of the first edition of ''A Letter Concerning Toleration''.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tolérante est une nécessité et un devoir chrétien, d’autre part, la liberté religieuse doit être constitutive de ce gouvernement légitime, l’État moderne consacre la liberté religieuse et la liberté de culte, enfin si la liberté religieuse doit être consacrée, alors c’est peut être avant tout parce que la certitude ou la vérité absolue et unique n’existe pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il est impossible de connaître avec certitude la vérité dans l’ordre de la connaissance : au nom de cette idée que la vérité absolue est difficilement, compréhensible, atteignable, on ne peut imposer une religion et une croyance dans une époque où les églises avaient tendance à prétendre détenir la vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke ne souhaite pas qu’un État impose une doctrine, une religion et une vérité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'avoue qu'il me paraît fort étrange (et je ne crois pas être le seul de mon avis), qu'un homme qui souhaite avec ardeur le salut de son semblable, le fasse expirer au milieu des tourments, lors même qu'il n'est pas converti.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Locke, afin de sauver l’âme de quelqu’un il y a quelque chose de contradictoire dans la volonté de convertir et de tuer quelqu’un pour sa croyance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion, est si conforme à l'évangile de Jésus-Christ, et au sens commun de tous les hommes, qu'on peut regarder comme une chose monstrueuse, qu'il y ait des gens assez aveugles, pour n'en voir pas la nécessité et l'avantage, au milieu de tant de lumière qui les environne.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un bon chrétien est par définition un chrétien tolérant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, Locke fait une division entre l’État et ses compétences, Il y a une stricte séparation entre le temporel et le spirituel. L’État moderne pour Locke repose sur une division stricte entre l’État et le religieux. Ce qui frappe le lecteur est la dimension et la vision très protestante de l’église calviniste qu’a Locke.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Examinons à présent ce qu'on doit entendre par le mot d'Église. Par ce terme, j'en¬tends une société d'hommes, qui se joignent volontairement ensemble pour servir Dieu en public, et lui rendre le culte qu'ils jugent lui être agréable, et propre à leur faire obtenir le salut.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke parle d’une société libre, volontaire afin de décrire l’église ; c’est une vision que Luther et Calvin avaient défendue : l’État et l’Église relèvent du consentement individuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que nous dessine Locke est un État décrivant une monarchie parlementaire ouverte, opposée à la vision descendante du pouvoir proposée par [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]], mais surtout Locke propose un État soucieux de garantir les droits individuels : liberté, égalité et propriété privée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 article 1 et 2.png|400px|vignette|centré|Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen - 1789 - article 1 et article 2.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Locke pense que l’État moderne doit garantir la sécurité et dans certains cas permettre de résister à l’oppression ; dans un certain sens, Locke est partisan à un droit de résistance face à un État autoritaire et à tendance despotique et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance à un État monarchique et tout puissant va être récusée par [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]].&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
{{Autres projets&lt;br /&gt;
 | wikisource        = Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen&lt;br /&gt;
 | wikisource titre  = Texte de la Déclaration des Droits de l'homme et du citoyen de 1789&lt;br /&gt;
| commons =Category:Declaration of the Rights of Man and of the Citizen&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
* [http://classiques.uqac.ca/classiques/locke_john/traite_du_gouvernement/traite_du_gouver_civil.html Livre l du '''''Traité du gouvernement civil''''']&lt;br /&gt;
*  [http://audiolivres.wordpress.com/2010/10/21/locke-second-traite-du-gouvernement-civil/ Audiolivre : Le Second Traité du gouvernement civil][[Fichier:Speaker Icon.svg|20px]]&lt;br /&gt;
*Cours :&lt;br /&gt;
**[[Les problèmes juridico-politiques de la conquête II]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
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[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:41:49Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité majeure de Hobbes par rapport à ses prédécesseurs réside dans sa conception du contrat social. Là où les penseurs réformés et les monarchomaques distinguaient deux pactes — un pacte d’association pour décider de vivre ensemble et un pacte de soumission pour déléguer le pouvoir à un souverain — Hobbes réduit l’opération à un seul acte fondateur. L’État naît d’un contrat unique et irréversible, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il formule cette idée avec une précision remarquable dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase est décisive. Elle montre que le contrat n’est pas un échange bilatéral entre gouvernants et gouvernés, mais un pacte multilatéral entre individus, chacun renonçant à son droit naturel d’agir librement pour transférer ce pouvoir à une autorité commune. La légitimité du souverain découle non d’une relation contractuelle avec le peuple, mais de l’accord unanime des individus entre eux. En d’autres termes, les hommes ne passent pas un contrat avec le souverain : ils passent un contrat entre eux pour instituer le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mécanisme rend impossible toute réversibilité. Puisque chacun a accepté de renoncer à son droit à condition que tous les autres fassent de même, il n’existe plus de fondement légitime à une résistance individuelle ou collective. Rompre avec le souverain reviendrait à rompre avec soi-même, puisque son autorité découle directement de la volonté commune exprimée dans le contrat initial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule contractuelle de Hobbes traduit donc trois principes fondamentaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# L’unicité du contrat : vivre ensemble et obéir au souverain ne sont pas deux étapes distinctes, mais une seule opération indivisible.&lt;br /&gt;
# La représentation : le souverain tient « le rôle » de la personne des sujets, et chacun doit reconnaître ses actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
# L’irrévocabilité : le transfert de droits naturels est définitif, car il constitue la condition même de la paix et de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers cette formule lapidaire, Hobbes met en place le cœur de sa théorie politique : le Léviathan comme produit d’un acte d’autorisation totale, une personne artificielle qui concentre toute la puissance collective et qui garantit, par sa force, la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de la théorie hobbesienne se trouve une exigence fondamentale : l’égalité dans le renoncement. Chacun doit abandonner les mêmes droits, dans les mêmes conditions, afin que le contrat qui institue le Léviathan soit universel et sans exception. La seule manière d’assurer un vivre-ensemble stable est que tous les individus se soumettent de façon identique à l’autorité commune. Cette égalité radicale devant le souverain est la base de la paix civile : personne ne conserve un privilège qui le placerait au-dessus des autres, car cela recréerait immédiatement les conditions de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette égalité dans le transfert des droits qui fonde l’État moderne. Pour Hobbes, la société ne naît pas d’une hiérarchie naturelle ou d’un privilège héréditaire, mais d’un pacte volontaire où chacun renonce à la même liberté originelle pour se placer sous une autorité unique. De ce processus émerge une personne artificielle qui incarne la communauté entière. Hobbes en donne une définition saisissante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est décisif à plus d’un titre. D’abord, il consacre l’idée que l’État — la ''Civitas'' — est une création artificielle, née d’un acte fondateur unique. Ensuite, il donne au Léviathan une dimension presque sacrée : il est qualifié de « dieu mortel », chargé d’assurer la paix et la protection des hommes, fonctions jusque-là attribuées à la providence divine. L’État devient ainsi l’autorité suprême dans l’ordre terrestre, le seul garant de la sécurité et de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception sera reprise et transformée par Rousseau. Là où Hobbes fonde la République sur la peur et sur le renoncement égal aux droits naturels au profit d’un souverain indivisible, Rousseau reformulera l’idée en insistant sur la volonté générale et sur la liberté retrouvée dans l’obéissance à la loi que chacun s’est donnée. Les deux philosophies partagent cependant un même point de départ : le contrat social repose sur l’égalité absolue des individus devant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force du texte de Hobbes tient à la puissance de son imaginaire. Le Léviathan n’est pas seulement une figure de l’autorité politique : il est l’incarnation de l’unité du corps social, le « dieu mortel » dont l’existence garantit que la guerre de tous contre tous ne reviendra pas. À travers cette métaphore, Hobbes fixe définitivement le concept moderne d’État comme une entité supérieure, artificielle et souveraine, devant laquelle tous les hommes sont égaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, l’État n’est pas seulement une structure d’administration ou une entité juridique : il est conçu comme une personne artificielle à laquelle tous les individus délèguent leurs droits et leur force. Par ce transfert, ils deviennent les auteurs des actes du souverain, si bien que celui-ci incarne littéralement la communauté politique tout entière. Le Léviathan est ainsi présenté comme un « dieu mortel », supérieur à chacun de ses membres pris isolément, et auquel il faut obéissance absolue pour préserver la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le définit avec une clarté saisissante dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense toute la philosophie politique de Hobbes. L’État est une fiction rationnelle : il n’existe pas naturellement, mais il est le résultat d’un pacte volontaire où chacun reconnaît dans le souverain l’auteur de ses propres actions. L’État devient une personne collective, distincte des individus mais constituée par eux. Cette personnification est capitale : elle permet de comprendre l’État comme un acteur doté de volonté, de moyens et d’autorité, capable de parler et d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En qualifiant l’État de « dieu mortel », Hobbes souligne son caractère suprême dans l’ordre terrestre. Sous le Dieu immortel, seul détenteur de la souveraineté divine, le Léviathan est la puissance qui garantit la paix civile et protège les hommes de leur propre violence. Sa légitimité vient non d’un mandat divin, mais d’une construction humaine : les conventions mutuelles qui unissent les individus et les amènent à reconnaître collectivement une seule volonté souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État hobbesien est donc à la fois fragile et puissant : fragile parce qu’il repose sur une construction artificielle, qui peut se défaire si le pacte est rompu ; puissant parce qu’il concentre en lui la totalité de la force et des droits transférés par les individus. Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions médiévales du pouvoir, qui faisaient de l’autorité politique une délégation de Dieu. Chez Hobbes, c’est le contrat entre les hommes qui engendre le souverain, et c’est ce souverain qui devient le fondement de la loi, de la justice et de la protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes réside dans sa volonté d’appliquer une méthode scientifique et géométrique au domaine politique. Pour lui, l’État doit être défini avec la même rigueur qu’une figure mathématique, par des axiomes clairs et des déductions nécessaires. Dans le ''Léviathan'', cette démarche aboutit à une définition qui repose sur la logique du contrat unique et sur l’artificialité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain, qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée, est la personne artificielle dans laquelle la multitude s’unit. L’État, défini comme une « personne unique » instituée par les conventions mutuelles, se voit confié à un détenteur qui incarne et exerce cette volonté commune. Hobbes le formule ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase opère une clarification radicale. D’un côté se trouve le souverain, dépositaire de la puissance publique et détenteur de la souveraineté absolue. De l’autre, tous les autres individus, désormais appelés « sujets », qui se sont liés par le contrat en reconnaissant le souverain comme auteur de leurs actions collectives. Il n’existe pas de troisième voie : toute personne dans la société est soit souverain, soit sujet. La division médiévale et renaissante entre divers ordres et pouvoirs est ainsi abolie au profit d’une structure binaire et rigoureuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette définition est considérable. En désignant le souverain comme le seul dépositaire de la « personne » artificielle de l’État, Hobbes inaugure une conception moderne du pouvoir où l’autorité légitime se concentre dans une instance unique. Cette concentration absolue fait de l’État l’unique détenteur du droit de contraindre, d’imposer des lois et, en dernier ressort, d’user de la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a marqué durablement la pensée politique occidentale. Lorsque Max Weber, au début du XXe siècle, formule sa célèbre définition de l’État comme l’« entreprise politique de caractère institutionnel qui revendique avec succès, dans l’application du droit, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné », il s’inscrit dans la continuité de Hobbes. La formule weberienne, qui condense des siècles d’évolution conceptuelle, n’est intelligible que si l’on a en tête l’idée hobbesienne de l’État comme souverain unique, légitime, et dépositaire de la force commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes ne se contente donc pas d’inventer une image frappante avec le Léviathan : il pose les bases scientifiques et conceptuelles d’une définition de l’État qui influencera la théorie politique jusqu’à la modernité tardive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois définie l’essence de l’État comme une personne artificielle incarnée par le souverain, se pose immédiatement la question : qui est donc cet État ? Pour Hobbes, la réponse est claire et sans ambiguïté : l’État, c’est le souverain, c’est-à-dire l’homme ou l’assemblée d’hommes qui détient le pouvoir absolu de faire et de défaire la loi. Le Léviathan est incarné dans une autorité qui concentre en elle l’ensemble de la puissance publique. Cette conception est descendante : le pouvoir émane du sommet, de celui qui a reçu par le contrat l’autorisation d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision s’oppose frontalement à celle que développera Rousseau au XVIIIe siècle. Dans le ''Contrat social'', Rousseau affirme que la souveraineté n’appartient pas à un homme ou à une assemblée particulière, mais au peuple dans son ensemble. La loi est alors l’expression de la volonté générale, et le souverain n’est rien d’autre que le corps politique des citoyens réunis. Cette conception est ascendante : l’autorité ne descend pas du souverain vers les sujets, mais elle monte des citoyens vers l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opposition est décisive. Chez Hobbes, la sécurité et la paix reposent sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un Léviathan doté d’une autorité absolue. Chez Rousseau, la liberté et l’égalité supposent que chaque citoyen participe à la souveraineté et qu’aucune instance particulière ne puisse se l’approprier. Autrement dit, Hobbes fonde l’État moderne sur la logique de la délégation irrévocable, tandis que Rousseau le fonde sur la logique de la participation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette divergence illustre deux modèles de la modernité politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le modèle hobbesien, qui privilégie la stabilité et la protection au prix d’une obéissance absolue au souverain ;&lt;br /&gt;
* le modèle rousseauiste, qui privilégie la liberté et l’autonomie des citoyens, quitte à rendre la stabilité plus fragile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Rousseau reprend et transforme l’héritage hobbesien. Tous deux partagent l’idée que l’État est une construction artificielle, née du contrat, mais ils diffèrent radicalement sur la localisation de la souveraineté : pour Hobbes, elle réside dans le souverain comme représentant unique ; pour Rousseau, elle réside dans le peuple comme corps collectif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue l’un des passages les plus décisifs de l’œuvre de Hobbes, car il fixe de manière méthodique et quasi juridique l’ensemble des droits qui reviennent au souverain une fois institué par le contrat social. Il ne s’agit plus seulement d’une réflexion théorique sur la nécessité d’un État, mais d’une codification des prérogatives de la souveraineté, qui marque un tournant dans l’histoire de la pensée politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, une fois que les individus ont transféré leurs droits naturels au profit du Léviathan, celui-ci devient le détenteur absolu de la puissance publique. Le souverain — qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée — incarne désormais l’État, et ses droits ne sont pas négociables. Le contrat originel, en effet, ne lie pas le souverain aux sujets par une obligation réciproque, mais unit les sujets entre eux, chacun acceptant de se soumettre aux décisions du souverain. Cette architecture confère au pouvoir politique un caractère irrévocable et inattaquable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce chapitre, Hobbes énumère plusieurs droits fondamentaux du souverain par institution. Parmi eux, certains sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Le droit de légiférer. Le souverain est la source unique de la loi. Il détient le pouvoir de faire et de défaire les règles qui organisent la vie commune. Aucune autre autorité ne peut prétendre lui contester ce rôle.&lt;br /&gt;
* Le droit de juger. Le souverain décide en dernier ressort de l’interprétation des lois et de leur application. Il est la cour suprême, au-dessus de toutes les juridictions inférieures.&lt;br /&gt;
* Le droit de guerre et de paix. Le souverain est maître de la sécurité extérieure et intérieure. Il décide de l’entrée en guerre et de la conclusion de la paix, garantissant ainsi la protection de la communauté.&lt;br /&gt;
* Le droit de nomination. Il choisit les magistrats, les officiers et les conseillers chargés d’exercer, en son nom, des parcelles de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
* Le droit d’opinion et de doctrine. Hobbes accorde au souverain la responsabilité de contrôler les discours et les doctrines diffusées dans la société, en particulier dans le domaine religieux, afin d’éviter que des divisions idéologiques n’affaiblissent l’unité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits, pris ensemble, définissent une souveraineté absolue et indivisible. Le souverain concentre toutes les fonctions essentielles — législatives, judiciaires, militaires, administratives et spirituelles — sans que l’on puisse en contester la légitimité. Le contrat social qui fonde l’État ne laisse aucune place à une résistance des sujets : contester le souverain, ce serait rompre le pacte qui rend possible la société elle-même, et retomber dans le chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII témoigne de la volonté de Hobbes de donner une forme géométrique et systématique à sa théorie. Chaque droit du souverain est dérivé logiquement du principe initial : si les hommes acceptent de sortir de l’état de nature pour garantir leur sécurité, ils doivent transférer l’ensemble des moyens nécessaires à cette tâche à une autorité unique. Le souverain est donc absolu non par caprice, mais par nécessité structurelle : sans cette concentration, l’État s’effondrerait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes a souvent été accusé de justifier l’absolutisme. Mais il faut comprendre que son absolutisme n’est pas celui d’un prince arbitraire : il s’agit d’un absolutisme rationnel, né d’un contrat et destiné à maintenir la paix. Le Chapitre XVIII cristallise cette idée en définissant de manière claire les droits souverains, offrant pour la première fois dans l’histoire de la pensée politique une théorie complète et rigoureuse de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes insiste sur le moment fondateur de l’État : l’institution de la République par convention. C’est par cet acte unique que la multitude cesse d’être une collection d’individus dispersés pour devenir un corps politique unifié, représenté par un souverain. La formule qu’il en donne est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette définition établit deux principes structurants. Premièrement, le souverain est institué par une décision majoritaire qui engage la totalité de la communauté, y compris ceux qui s’y sont opposés. Deuxièmement, une fois institué, le souverain devient l’auteur collectif de tous les actes politiques : tout ce qu’il fait doit être reconnu comme l’action de chacun, puisque chacun a accepté par avance de l’autoriser. C’est le mécanisme de la représentation absolue, par lequel le souverain tient le rôle de la personne artificielle de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette institution découlent un certain nombre de droits et de prérogatives qui définissent la souveraineté. Hobbes les formule dans une logique rigoureuse : si l’on veut que la paix et la sécurité soient garanties, il faut transférer au souverain la totalité des moyens nécessaires. Parmi ces droits, plusieurs sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation par les sujets. En tant que représentant de la personne artificielle de l’État, le souverain ne saurait être jugé par ceux qui lui ont transféré leur autorité. L’accuser reviendrait à s’accuser soi-même, puisque chacun a reconnu par avance que ses actes seraient les siens.&lt;br /&gt;
# Le souverain ne peut être puni par les sujets. Puisqu’il n’est lié par aucun contrat réciproque avec eux — le contrat fondateur unit les sujets entre eux, et non avec le souverain — il ne peut être tenu pour responsable devant eux. Sa responsabilité n’est engagée qu’envers Dieu, non envers la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le souverain est juge de la paix et de la doctrine. Il décide de ce qui est nécessaire pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure, mais aussi de ce qui doit être enseigné comme doctrine publique. Hobbes introduit ici une dimension essentielle : l’autorité souveraine s’étend au domaine intellectuel et religieux, afin d’éviter que des divergences de croyances ou d’opinions ne menacent l’unité de l’État.&lt;br /&gt;
# Le souverain définit les règles de la propriété. Hobbes rappelle que la propriété n’existe pas naturellement à l’état de nature : elle n’est instituée qu’au sein de la société civile. C’est donc au souverain qu’il revient d’établir les lois qui fixent ce qui appartient à chacun et de garantir ce droit contre toute appropriation injuste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits montrent la cohérence interne de la pensée hobbesienne : pour éviter le retour au chaos de l’état de nature, le souverain doit être doté d’une autorité totale, couvrant aussi bien les lois, la sécurité, la justice, la religion et la propriété. L’institution du Léviathan n’est pas seulement un transfert de force, mais un transfert complet de la capacité normative et organisatrice de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue un moment central de l’édifice hobbesien, puisqu’il expose de manière systématique la liste des droits qui appartiennent en propre au souverain. Ce catalogue n’est pas seulement une suite de prérogatives, il représente la logique interne du contrat fondateur : si les hommes veulent véritablement sortir de l’état de nature et garantir leur sécurité, ils doivent transférer au Léviathan la totalité des moyens nécessaires pour établir et maintenir l’ordre civil.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi ces droits figure un point décisif : la capacité du souverain à définir ce qu’est la propriété et à fixer les règles du juste et de l’injuste, du licite et de l’illicite. Hobbes l’exprime dans une formule particulièrement claire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ces règles de la propriété (ou ''meum et tuum''), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre un double déplacement majeur dans la philosophie politique de Hobbes. Premièrement, la propriété n’est pas une donnée naturelle — elle ne découle pas des lois de la nature, comme c’était le cas chez Bodin ou chez une partie des juristes médiévaux — mais elle est une institution artificielle, définie et garantie par le pouvoir souverain. En d’autres termes, il n’existe pas de droit de propriété sans État. Deuxièmement, la distinction entre le juste et l’injuste, entre ce qui est permis et ce qui est interdit, n’est pas inscrite dans l’ordre divin ou dans un droit naturel immuable : elle est produite par la loi civile, c’est-à-dire par l’acte même du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement déplace radicalement la question de la justice. Chez Hobbes, la justice n’est pas une valeur universelle préexistante à la société, mais une construction juridique qui dépend entièrement du pouvoir civil. Ce n’est qu’une fois instituées par le souverain que les notions de ''meum et tuum'', de « mien » et de « tien », prennent consistance et deviennent opératoires. La loi civile n’est pas une loi parmi d’autres, elle est le fondement de toute vie commune, l’armature qui rend possible l’existence d’une société organisée et pacifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce point explique pourquoi Hobbes accorde au souverain un rôle absolu dans la définition des règles sociales. Lui seul peut établir ce qui est propriété légitime, lui seul peut dire ce qui est juste ou injuste, et lui seul peut modifier ces règles au besoin pour assurer la paix et la stabilité de la République. La conséquence est claire : sans ce pouvoir normatif du souverain, la société retomberait dans la confusion et la violence de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, la distinction entre les lois naturelles et les lois civiles est absolument structurante. Les lois naturelles sont valables à l’état de nature, elles expriment les principes de conservation et de survie qui animent l’homme avant toute vie sociale organisée. Elles commandent de rechercher la paix, d’assurer sa propre sécurité, de reconnaître une certaine égalité de condition, mais elles restent théoriques tant qu’aucune puissance n’existe pour les faire respecter. Les lois civiles, quant à elles, apparaissent avec l’institution de l’État : elles sont positives, édictées par le souverain et rendues obligatoires par la contrainte légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question essentielle est alors de savoir quelles lois doivent être considérées comme naturelles et quelles lois relèvent des lois civiles. Hobbes ouvre ici un champ de réflexion qui irrigue encore la philosophie du droit moderne : quels droits sont véritablement fondamentaux, c’est-à-dire intangibles, et quels droits dépendent de la volonté du législateur ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cas de la propriété est révélateur. À l’époque, nombre de penseurs considéraient la propriété comme un droit naturel, inviolable, inscrit dans l’ordre immuable du monde. Bodin, par exemple, la voyait comme l’une des lois naturelles limitant le souverain. Hobbes, au contraire, refuse cette assimilation. Pour lui, la propriété n’est pas une loi naturelle, mais une institution civile. Le « mien » et le « tien » ne prennent sens que dans un cadre politique organisé par la loi. Autrement dit, la propriété est une création de l’État, non une donnée de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position a des conséquences majeures. Si la propriété relève des lois civiles, le législateur peut en modifier les règles sans violer de loi naturelle. L’État peut donc restreindre, redistribuer ou redéfinir la propriété au nom de la paix et de la sécurité commune. Ce point va à rebours des conceptions dominantes de son temps et annonce une rupture avec les traditions juridiques qui voyaient dans la propriété un droit intouchable. Rousseau, plus tard, rejoindra Hobbes sur ce terrain, affirmant que « ces règles de propriété sont des lois civiles ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce débat se profile la question centrale de la liberté. Si l’État a le pouvoir de déterminer ce qui est propriété, justice ou injustice, que reste-t-il des espaces de liberté pour les individus ? Hobbes répond de manière claire : la liberté véritable n’est pas celle de résister aux lois de l’État, mais celle de vivre en sécurité sous leur protection. La liberté n’est pas un pouvoir illimité d’agir selon ses désirs, mais la possibilité de mener sa vie sans craindre en permanence la violence d’autrui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État, pour être fort, doit donc réunir trois critères hérités de Bodin : souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle. Mais cette souveraineté n’est pas synonyme d’arbitraire : elle s’exerce au service de la sécurité commune, qui reste le fondement de toute légitimité. Le chapitre XXVI du ''Léviathan'', où Hobbes propose une définition des lois civiles, éclaire cette logique. Les lois civiles ne sont pas de simples règles techniques, elles sont l’expression directe de la volonté souveraine et forment le cadre dans lequel les hommes peuvent enfin dépasser l’instabilité de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tension reste vive : plus l’État est fort, plus la sécurité est assurée, mais plus la liberté est encadrée. Toute la pensée de Hobbes est construite autour de ce paradoxe. La liberté ne disparaît pas dans le Léviathan, mais elle se transforme : elle cesse d’être un droit naturel illimité pour devenir un espace circonscrit et garanti par la puissance publique. C’est là l’une des grandes révolutions intellectuelles de l’époque moderne, et l’une des pierres fondatrices du concept d’État tel que nous l’entendons encore aujourd’hui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI du ''Léviathan'', Hobbes introduit une définition de la liberté qui a marqué durablement la philosophie politique moderne, mais qui a également suscité de vifs débats. Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Par cette définition, Hobbes assimile la liberté à un simple fait physique : est libre tout être — animé ou inanimé — qui n’est pas empêché dans son mouvement par un obstacle extérieur. En d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme enchaîné, enfermé, retenu par la force matérielle qui l’empêche de se mouvoir. À l’inverse, un homme menacé, contraint par des pressions extérieures non physiques, demeure selon Hobbes un homme libre tant qu’il peut se mouvoir. L’exemple qu’il évoque implicitement — celui de la menace du type « la bourse ou la vie » — illustre cette conception : même sous cette contrainte, l’individu reste libre, car rien n’entrave son corps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est volontairement réductive et rompt avec des traditions plus riches de la liberté. Là où d’autres philosophes distingueront la liberté intérieure (l’autonomie morale, la volonté rationnelle, l’absence de domination invisible), Hobbes resserre sa définition sur une pure absence d’entrave physique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix conceptuel a des implications profondes. Il permet d’accorder à l’État une puissance quasi illimitée : tant que le souverain n’entrave pas physiquement le corps des sujets, il ne porte pas atteinte à leur liberté. Ainsi, un État peut imposer des impôts lourds, promulguer des lois restrictives, encadrer sévèrement la vie sociale, sans pour autant, selon Hobbes, supprimer la liberté des individus. Ceux-ci restent libres, car rien ne les enchaîne littéralement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contemporains de Hobbes, mais aussi de nombreux penseurs postérieurs, n’ont cessé de critiquer cette vision. Ils y ont vu une réduction excessive de la liberté, incapable de prendre en compte les formes plus subtiles de domination, d’aliénation ou de contrainte morale. C’est cette définition que les théories républicaines modernes, par exemple chez Rousseau, viendront corriger en affirmant que la liberté véritable réside dans l’autonomie et dans la participation au pouvoir législatif, non dans la simple absence de chaînes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception hobbesienne a néanmoins une cohérence interne : elle correspond à sa volonté de penser la politique en termes strictement scientifiques et matériels. La liberté n’est pas pour lui une idée métaphysique ou morale, mais une condition observable et mesurable : l’absence d’obstacle physique. Ce réalisme radical, issu de son approche mécaniste du monde, explique pourquoi Hobbes donne à l’État un rôle si large. L’État est légitime tant qu’il n’emprisonne pas arbitrairement, tant qu’il assure la sécurité des corps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose une définition minimaliste mais efficace de la liberté, qui fonde un État fort et garantit l’ordre social au détriment d’une conception plus riche de l’autonomie humaine. Cette réduction de la liberté à une donnée physique fait du Léviathan un régime puissant, protecteur, mais aussi autoritaire, puisque toutes les atteintes non matérielles à la liberté échappent à sa critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, la réflexion sur la liberté est toujours corrélée à la nécessité d’un État fort. La liberté des individus n’existe pas indépendamment de la puissance publique, elle ne prend sens qu’en miroir de l’ordre imposé par le Léviathan. Dans le ''Léviathan'', Hobbes formule ainsi une définition qui se veut simple, claire et universelle :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette définition confirme ce que Hobbes avait déjà énoncé : la liberté correspond à l’absence d’entraves matérielles, une menace portée au corps. Un individu est libre tant qu’aucune force extérieure n’empêche son mouvement ou l’exercice de ses facultés. Toute autre définition — liberté morale, liberté spirituelle, liberté politique — n’est pour Hobbes qu’un « abus de langage ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers ce raisonnement, Hobbes parachève la réflexion entamée depuis Machiavel et Bodin. Avec lui, pour la première fois, est proposée une définition moderne et systématique de l’État : une personne morale, détentrice de la souveraineté, représentant les individus, et possédant des pouvoirs étendus afin d’assurer leur sécurité et leur vie commune. L’État fort est non seulement garant de la paix, mais aussi condition de possibilité de toute liberté réelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui change après Hobbes, c’est que la définition même de l’État ne sera plus contestée dans son essence. Les penseurs qui suivront ne remettront pas en cause son caractère de personne morale, ni sa souveraineté. Ce qui sera débattu, en revanche, c’est le rapport entre l’État et les individus. Si Hobbes insiste sur le pouvoir absolu du souverain, ses successeurs chercheront à en limiter l’emprise et à redéfinir la frontière entre sphère publique et sphère privée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question centrale se déplace donc : à partir de Hobbes, il ne s’agit plus de savoir ce qu’est l’État, mais de réfléchir à sa place, à ses limites et à sa relation avec les citoyens. Hobbes a posé les bases conceptuelles de l’État moderne, mais en liant si étroitement liberté et contrainte, il a ouvert le champ à toutes les discussions futures sur le pouvoir, la résistance et la protection des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:41:12Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité majeure de Hobbes par rapport à ses prédécesseurs réside dans sa conception du contrat social. Là où les penseurs réformés et les monarchomaques distinguaient deux pactes — un pacte d’association pour décider de vivre ensemble et un pacte de soumission pour déléguer le pouvoir à un souverain — Hobbes réduit l’opération à un seul acte fondateur. L’État naît d’un contrat unique et irréversible, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il formule cette idée avec une précision remarquable dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase est décisive. Elle montre que le contrat n’est pas un échange bilatéral entre gouvernants et gouvernés, mais un pacte multilatéral entre individus, chacun renonçant à son droit naturel d’agir librement pour transférer ce pouvoir à une autorité commune. La légitimité du souverain découle non d’une relation contractuelle avec le peuple, mais de l’accord unanime des individus entre eux. En d’autres termes, les hommes ne passent pas un contrat avec le souverain : ils passent un contrat entre eux pour instituer le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mécanisme rend impossible toute réversibilité. Puisque chacun a accepté de renoncer à son droit à condition que tous les autres fassent de même, il n’existe plus de fondement légitime à une résistance individuelle ou collective. Rompre avec le souverain reviendrait à rompre avec soi-même, puisque son autorité découle directement de la volonté commune exprimée dans le contrat initial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule contractuelle de Hobbes traduit donc trois principes fondamentaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# L’unicité du contrat : vivre ensemble et obéir au souverain ne sont pas deux étapes distinctes, mais une seule opération indivisible.&lt;br /&gt;
# La représentation : le souverain tient « le rôle » de la personne des sujets, et chacun doit reconnaître ses actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
# L’irrévocabilité : le transfert de droits naturels est définitif, car il constitue la condition même de la paix et de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers cette formule lapidaire, Hobbes met en place le cœur de sa théorie politique : le Léviathan comme produit d’un acte d’autorisation totale, une personne artificielle qui concentre toute la puissance collective et qui garantit, par sa force, la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de la théorie hobbesienne se trouve une exigence fondamentale : l’égalité dans le renoncement. Chacun doit abandonner les mêmes droits, dans les mêmes conditions, afin que le contrat qui institue le Léviathan soit universel et sans exception. La seule manière d’assurer un vivre-ensemble stable est que tous les individus se soumettent de façon identique à l’autorité commune. Cette égalité radicale devant le souverain est la base de la paix civile : personne ne conserve un privilège qui le placerait au-dessus des autres, car cela recréerait immédiatement les conditions de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette égalité dans le transfert des droits qui fonde l’État moderne. Pour Hobbes, la société ne naît pas d’une hiérarchie naturelle ou d’un privilège héréditaire, mais d’un pacte volontaire où chacun renonce à la même liberté originelle pour se placer sous une autorité unique. De ce processus émerge une personne artificielle qui incarne la communauté entière. Hobbes en donne une définition saisissante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est décisif à plus d’un titre. D’abord, il consacre l’idée que l’État — la ''Civitas'' — est une création artificielle, née d’un acte fondateur unique. Ensuite, il donne au Léviathan une dimension presque sacrée : il est qualifié de « dieu mortel », chargé d’assurer la paix et la protection des hommes, fonctions jusque-là attribuées à la providence divine. L’État devient ainsi l’autorité suprême dans l’ordre terrestre, le seul garant de la sécurité et de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception sera reprise et transformée par Rousseau. Là où Hobbes fonde la République sur la peur et sur le renoncement égal aux droits naturels au profit d’un souverain indivisible, Rousseau reformulera l’idée en insistant sur la volonté générale et sur la liberté retrouvée dans l’obéissance à la loi que chacun s’est donnée. Les deux philosophies partagent cependant un même point de départ : le contrat social repose sur l’égalité absolue des individus devant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force du texte de Hobbes tient à la puissance de son imaginaire. Le Léviathan n’est pas seulement une figure de l’autorité politique : il est l’incarnation de l’unité du corps social, le « dieu mortel » dont l’existence garantit que la guerre de tous contre tous ne reviendra pas. À travers cette métaphore, Hobbes fixe définitivement le concept moderne d’État comme une entité supérieure, artificielle et souveraine, devant laquelle tous les hommes sont égaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, l’État n’est pas seulement une structure d’administration ou une entité juridique : il est conçu comme une personne artificielle à laquelle tous les individus délèguent leurs droits et leur force. Par ce transfert, ils deviennent les auteurs des actes du souverain, si bien que celui-ci incarne littéralement la communauté politique tout entière. Le Léviathan est ainsi présenté comme un « dieu mortel », supérieur à chacun de ses membres pris isolément, et auquel il faut obéissance absolue pour préserver la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le définit avec une clarté saisissante dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense toute la philosophie politique de Hobbes. L’État est une fiction rationnelle : il n’existe pas naturellement, mais il est le résultat d’un pacte volontaire où chacun reconnaît dans le souverain l’auteur de ses propres actions. L’État devient une personne collective, distincte des individus mais constituée par eux. Cette personnification est capitale : elle permet de comprendre l’État comme un acteur doté de volonté, de moyens et d’autorité, capable de parler et d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En qualifiant l’État de « dieu mortel », Hobbes souligne son caractère suprême dans l’ordre terrestre. Sous le Dieu immortel, seul détenteur de la souveraineté divine, le Léviathan est la puissance qui garantit la paix civile et protège les hommes de leur propre violence. Sa légitimité vient non d’un mandat divin, mais d’une construction humaine : les conventions mutuelles qui unissent les individus et les amènent à reconnaître collectivement une seule volonté souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État hobbesien est donc à la fois fragile et puissant : fragile parce qu’il repose sur une construction artificielle, qui peut se défaire si le pacte est rompu ; puissant parce qu’il concentre en lui la totalité de la force et des droits transférés par les individus. Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions médiévales du pouvoir, qui faisaient de l’autorité politique une délégation de Dieu. Chez Hobbes, c’est le contrat entre les hommes qui engendre le souverain, et c’est ce souverain qui devient le fondement de la loi, de la justice et de la protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes réside dans sa volonté d’appliquer une méthode scientifique et géométrique au domaine politique. Pour lui, l’État doit être défini avec la même rigueur qu’une figure mathématique, par des axiomes clairs et des déductions nécessaires. Dans le ''Léviathan'', cette démarche aboutit à une définition qui repose sur la logique du contrat unique et sur l’artificialité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain, qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée, est la personne artificielle dans laquelle la multitude s’unit. L’État, défini comme une « personne unique » instituée par les conventions mutuelles, se voit confié à un détenteur qui incarne et exerce cette volonté commune. Hobbes le formule ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase opère une clarification radicale. D’un côté se trouve le souverain, dépositaire de la puissance publique et détenteur de la souveraineté absolue. De l’autre, tous les autres individus, désormais appelés « sujets », qui se sont liés par le contrat en reconnaissant le souverain comme auteur de leurs actions collectives. Il n’existe pas de troisième voie : toute personne dans la société est soit souverain, soit sujet. La division médiévale et renaissante entre divers ordres et pouvoirs est ainsi abolie au profit d’une structure binaire et rigoureuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette définition est considérable. En désignant le souverain comme le seul dépositaire de la « personne » artificielle de l’État, Hobbes inaugure une conception moderne du pouvoir où l’autorité légitime se concentre dans une instance unique. Cette concentration absolue fait de l’État l’unique détenteur du droit de contraindre, d’imposer des lois et, en dernier ressort, d’user de la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a marqué durablement la pensée politique occidentale. Lorsque Max Weber, au début du XXe siècle, formule sa célèbre définition de l’État comme l’« entreprise politique de caractère institutionnel qui revendique avec succès, dans l’application du droit, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné », il s’inscrit dans la continuité de Hobbes. La formule weberienne, qui condense des siècles d’évolution conceptuelle, n’est intelligible que si l’on a en tête l’idée hobbesienne de l’État comme souverain unique, légitime, et dépositaire de la force commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes ne se contente donc pas d’inventer une image frappante avec le Léviathan : il pose les bases scientifiques et conceptuelles d’une définition de l’État qui influencera la théorie politique jusqu’à la modernité tardive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois définie l’essence de l’État comme une personne artificielle incarnée par le souverain, se pose immédiatement la question : qui est donc cet État ? Pour Hobbes, la réponse est claire et sans ambiguïté : l’État, c’est le souverain, c’est-à-dire l’homme ou l’assemblée d’hommes qui détient le pouvoir absolu de faire et de défaire la loi. Le Léviathan est incarné dans une autorité qui concentre en elle l’ensemble de la puissance publique. Cette conception est descendante : le pouvoir émane du sommet, de celui qui a reçu par le contrat l’autorisation d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision s’oppose frontalement à celle que développera Rousseau au XVIIIe siècle. Dans le ''Contrat social'', Rousseau affirme que la souveraineté n’appartient pas à un homme ou à une assemblée particulière, mais au peuple dans son ensemble. La loi est alors l’expression de la volonté générale, et le souverain n’est rien d’autre que le corps politique des citoyens réunis. Cette conception est ascendante : l’autorité ne descend pas du souverain vers les sujets, mais elle monte des citoyens vers l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opposition est décisive. Chez Hobbes, la sécurité et la paix reposent sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un Léviathan doté d’une autorité absolue. Chez Rousseau, la liberté et l’égalité supposent que chaque citoyen participe à la souveraineté et qu’aucune instance particulière ne puisse se l’approprier. Autrement dit, Hobbes fonde l’État moderne sur la logique de la délégation irrévocable, tandis que Rousseau le fonde sur la logique de la participation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette divergence illustre deux modèles de la modernité politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le modèle hobbesien, qui privilégie la stabilité et la protection au prix d’une obéissance absolue au souverain ;&lt;br /&gt;
* le modèle rousseauiste, qui privilégie la liberté et l’autonomie des citoyens, quitte à rendre la stabilité plus fragile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Rousseau reprend et transforme l’héritage hobbesien. Tous deux partagent l’idée que l’État est une construction artificielle, née du contrat, mais ils diffèrent radicalement sur la localisation de la souveraineté : pour Hobbes, elle réside dans le souverain comme représentant unique ; pour Rousseau, elle réside dans le peuple comme corps collectif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue l’un des passages les plus décisifs de l’œuvre de Hobbes, car il fixe de manière méthodique et quasi juridique l’ensemble des droits qui reviennent au souverain une fois institué par le contrat social. Il ne s’agit plus seulement d’une réflexion théorique sur la nécessité d’un État, mais d’une codification des prérogatives de la souveraineté, qui marque un tournant dans l’histoire de la pensée politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, une fois que les individus ont transféré leurs droits naturels au profit du Léviathan, celui-ci devient le détenteur absolu de la puissance publique. Le souverain — qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée — incarne désormais l’État, et ses droits ne sont pas négociables. Le contrat originel, en effet, ne lie pas le souverain aux sujets par une obligation réciproque, mais unit les sujets entre eux, chacun acceptant de se soumettre aux décisions du souverain. Cette architecture confère au pouvoir politique un caractère irrévocable et inattaquable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce chapitre, Hobbes énumère plusieurs droits fondamentaux du souverain par institution. Parmi eux, certains sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Le droit de légiférer. Le souverain est la source unique de la loi. Il détient le pouvoir de faire et de défaire les règles qui organisent la vie commune. Aucune autre autorité ne peut prétendre lui contester ce rôle.&lt;br /&gt;
* Le droit de juger. Le souverain décide en dernier ressort de l’interprétation des lois et de leur application. Il est la cour suprême, au-dessus de toutes les juridictions inférieures.&lt;br /&gt;
* Le droit de guerre et de paix. Le souverain est maître de la sécurité extérieure et intérieure. Il décide de l’entrée en guerre et de la conclusion de la paix, garantissant ainsi la protection de la communauté.&lt;br /&gt;
* Le droit de nomination. Il choisit les magistrats, les officiers et les conseillers chargés d’exercer, en son nom, des parcelles de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
* Le droit d’opinion et de doctrine. Hobbes accorde au souverain la responsabilité de contrôler les discours et les doctrines diffusées dans la société, en particulier dans le domaine religieux, afin d’éviter que des divisions idéologiques n’affaiblissent l’unité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits, pris ensemble, définissent une souveraineté absolue et indivisible. Le souverain concentre toutes les fonctions essentielles — législatives, judiciaires, militaires, administratives et spirituelles — sans que l’on puisse en contester la légitimité. Le contrat social qui fonde l’État ne laisse aucune place à une résistance des sujets : contester le souverain, ce serait rompre le pacte qui rend possible la société elle-même, et retomber dans le chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII témoigne de la volonté de Hobbes de donner une forme géométrique et systématique à sa théorie. Chaque droit du souverain est dérivé logiquement du principe initial : si les hommes acceptent de sortir de l’état de nature pour garantir leur sécurité, ils doivent transférer l’ensemble des moyens nécessaires à cette tâche à une autorité unique. Le souverain est donc absolu non par caprice, mais par nécessité structurelle : sans cette concentration, l’État s’effondrerait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes a souvent été accusé de justifier l’absolutisme. Mais il faut comprendre que son absolutisme n’est pas celui d’un prince arbitraire : il s’agit d’un absolutisme rationnel, né d’un contrat et destiné à maintenir la paix. Le Chapitre XVIII cristallise cette idée en définissant de manière claire les droits souverains, offrant pour la première fois dans l’histoire de la pensée politique une théorie complète et rigoureuse de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes insiste sur le moment fondateur de l’État : l’institution de la République par convention. C’est par cet acte unique que la multitude cesse d’être une collection d’individus dispersés pour devenir un corps politique unifié, représenté par un souverain. La formule qu’il en donne est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette définition établit deux principes structurants. Premièrement, le souverain est institué par une décision majoritaire qui engage la totalité de la communauté, y compris ceux qui s’y sont opposés. Deuxièmement, une fois institué, le souverain devient l’auteur collectif de tous les actes politiques : tout ce qu’il fait doit être reconnu comme l’action de chacun, puisque chacun a accepté par avance de l’autoriser. C’est le mécanisme de la représentation absolue, par lequel le souverain tient le rôle de la personne artificielle de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette institution découlent un certain nombre de droits et de prérogatives qui définissent la souveraineté. Hobbes les formule dans une logique rigoureuse : si l’on veut que la paix et la sécurité soient garanties, il faut transférer au souverain la totalité des moyens nécessaires. Parmi ces droits, plusieurs sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation par les sujets. En tant que représentant de la personne artificielle de l’État, le souverain ne saurait être jugé par ceux qui lui ont transféré leur autorité. L’accuser reviendrait à s’accuser soi-même, puisque chacun a reconnu par avance que ses actes seraient les siens.&lt;br /&gt;
# Le souverain ne peut être puni par les sujets. Puisqu’il n’est lié par aucun contrat réciproque avec eux — le contrat fondateur unit les sujets entre eux, et non avec le souverain — il ne peut être tenu pour responsable devant eux. Sa responsabilité n’est engagée qu’envers Dieu, non envers la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le souverain est juge de la paix et de la doctrine. Il décide de ce qui est nécessaire pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure, mais aussi de ce qui doit être enseigné comme doctrine publique. Hobbes introduit ici une dimension essentielle : l’autorité souveraine s’étend au domaine intellectuel et religieux, afin d’éviter que des divergences de croyances ou d’opinions ne menacent l’unité de l’État.&lt;br /&gt;
# Le souverain définit les règles de la propriété. Hobbes rappelle que la propriété n’existe pas naturellement à l’état de nature : elle n’est instituée qu’au sein de la société civile. C’est donc au souverain qu’il revient d’établir les lois qui fixent ce qui appartient à chacun et de garantir ce droit contre toute appropriation injuste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits montrent la cohérence interne de la pensée hobbesienne : pour éviter le retour au chaos de l’état de nature, le souverain doit être doté d’une autorité totale, couvrant aussi bien les lois, la sécurité, la justice, la religion et la propriété. L’institution du Léviathan n’est pas seulement un transfert de force, mais un transfert complet de la capacité normative et organisatrice de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue un moment central de l’édifice hobbesien, puisqu’il expose de manière systématique la liste des droits qui appartiennent en propre au souverain. Ce catalogue n’est pas seulement une suite de prérogatives, il représente la logique interne du contrat fondateur : si les hommes veulent véritablement sortir de l’état de nature et garantir leur sécurité, ils doivent transférer au Léviathan la totalité des moyens nécessaires pour établir et maintenir l’ordre civil.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi ces droits figure un point décisif : la capacité du souverain à définir ce qu’est la propriété et à fixer les règles du juste et de l’injuste, du licite et de l’illicite. Hobbes l’exprime dans une formule particulièrement claire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ces règles de la propriété (ou ''meum et tuum''), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre un double déplacement majeur dans la philosophie politique de Hobbes. Premièrement, la propriété n’est pas une donnée naturelle — elle ne découle pas des lois de la nature, comme c’était le cas chez Bodin ou chez une partie des juristes médiévaux — mais elle est une institution artificielle, définie et garantie par le pouvoir souverain. En d’autres termes, il n’existe pas de droit de propriété sans État. Deuxièmement, la distinction entre le juste et l’injuste, entre ce qui est permis et ce qui est interdit, n’est pas inscrite dans l’ordre divin ou dans un droit naturel immuable : elle est produite par la loi civile, c’est-à-dire par l’acte même du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement déplace radicalement la question de la justice. Chez Hobbes, la justice n’est pas une valeur universelle préexistante à la société, mais une construction juridique qui dépend entièrement du pouvoir civil. Ce n’est qu’une fois instituées par le souverain que les notions de ''meum et tuum'', de « mien » et de « tien », prennent consistance et deviennent opératoires. La loi civile n’est pas une loi parmi d’autres, elle est le fondement de toute vie commune, l’armature qui rend possible l’existence d’une société organisée et pacifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce point explique pourquoi Hobbes accorde au souverain un rôle absolu dans la définition des règles sociales. Lui seul peut établir ce qui est propriété légitime, lui seul peut dire ce qui est juste ou injuste, et lui seul peut modifier ces règles au besoin pour assurer la paix et la stabilité de la République. La conséquence est claire : sans ce pouvoir normatif du souverain, la société retomberait dans la confusion et la violence de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, la distinction entre les lois naturelles et les lois civiles est absolument structurante. Les lois naturelles sont valables à l’état de nature, elles expriment les principes de conservation et de survie qui animent l’homme avant toute vie sociale organisée. Elles commandent de rechercher la paix, d’assurer sa propre sécurité, de reconnaître une certaine égalité de condition, mais elles restent théoriques tant qu’aucune puissance n’existe pour les faire respecter. Les lois civiles, quant à elles, apparaissent avec l’institution de l’État : elles sont positives, édictées par le souverain et rendues obligatoires par la contrainte légitime.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question essentielle est alors de savoir quelles lois doivent être considérées comme naturelles et quelles lois relèvent des lois civiles. Hobbes ouvre ici un champ de réflexion qui irrigue encore la philosophie du droit moderne : quels droits sont véritablement fondamentaux, c’est-à-dire intangibles, et quels droits dépendent de la volonté du législateur ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cas de la propriété est révélateur. À l’époque, nombre de penseurs considéraient la propriété comme un droit naturel, inviolable, inscrit dans l’ordre immuable du monde. Bodin, par exemple, la voyait comme l’une des lois naturelles limitant le souverain. Hobbes, au contraire, refuse cette assimilation. Pour lui, la propriété n’est pas une loi naturelle, mais une institution civile. Le « mien » et le « tien » ne prennent sens que dans un cadre politique organisé par la loi. Autrement dit, la propriété est une création de l’État, non une donnée de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position a des conséquences majeures. Si la propriété relève des lois civiles, le législateur peut en modifier les règles sans violer de loi naturelle. L’État peut donc restreindre, redistribuer ou redéfinir la propriété au nom de la paix et de la sécurité commune. Ce point va à rebours des conceptions dominantes de son temps et annonce une rupture avec les traditions juridiques qui voyaient dans la propriété un droit intouchable. Rousseau, plus tard, rejoindra Hobbes sur ce terrain, affirmant que « ces règles de propriété sont des lois civiles ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce débat se profile la question centrale de la liberté. Si l’État a le pouvoir de déterminer ce qui est propriété, justice ou injustice, que reste-t-il des espaces de liberté pour les individus ? Hobbes répond de manière claire : la liberté véritable n’est pas celle de résister aux lois de l’État, mais celle de vivre en sécurité sous leur protection. La liberté n’est pas un pouvoir illimité d’agir selon ses désirs, mais la possibilité de mener sa vie sans craindre en permanence la violence d’autrui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État, pour être fort, doit donc réunir trois critères hérités de Bodin : souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle. Mais cette souveraineté n’est pas synonyme d’arbitraire : elle s’exerce au service de la sécurité commune, qui reste le fondement de toute légitimité. Le chapitre XXVI du ''Léviathan'', où Hobbes propose une définition des lois civiles, éclaire cette logique. Les lois civiles ne sont pas de simples règles techniques, elles sont l’expression directe de la volonté souveraine et forment le cadre dans lequel les hommes peuvent enfin dépasser l’instabilité de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La tension reste vive : plus l’État est fort, plus la sécurité est assurée, mais plus la liberté est encadrée. Toute la pensée de Hobbes est construite autour de ce paradoxe. La liberté ne disparaît pas dans le Léviathan, mais elle se transforme : elle cesse d’être un droit naturel illimité pour devenir un espace circonscrit et garanti par la puissance publique. C’est là l’une des grandes révolutions intellectuelles de l’époque moderne, et l’une des pierres fondatrices du concept d’État tel que nous l’entendons encore aujourd’hui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI du ''Léviathan'', Hobbes introduit une définition de la liberté qui a marqué durablement la philosophie politique moderne, mais qui a également suscité de vifs débats. Il écrit :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Par cette définition, Hobbes assimile la liberté à un simple fait physique : est libre tout être — animé ou inanimé — qui n’est pas empêché dans son mouvement par un obstacle extérieur. En d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme enchaîné, enfermé, retenu par la force matérielle qui l’empêche de se mouvoir. À l’inverse, un homme menacé, contraint par des pressions extérieures non physiques, demeure selon Hobbes un homme libre tant qu’il peut se mouvoir. L’exemple qu’il évoque implicitement — celui de la menace du type « la bourse ou la vie » — illustre cette conception : même sous cette contrainte, l’individu reste libre, car rien n’entrave son corps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est volontairement réductive et rompt avec des traditions plus riches de la liberté. Là où d’autres philosophes distingueront la liberté intérieure (l’autonomie morale, la volonté rationnelle, l’absence de domination invisible), Hobbes resserre sa définition sur une pure absence d’entrave physique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix conceptuel a des implications profondes. Il permet d’accorder à l’État une puissance quasi illimitée : tant que le souverain n’entrave pas physiquement le corps des sujets, il ne porte pas atteinte à leur liberté. Ainsi, un État peut imposer des impôts lourds, promulguer des lois restrictives, encadrer sévèrement la vie sociale, sans pour autant, selon Hobbes, supprimer la liberté des individus. Ceux-ci restent libres, car rien ne les enchaîne littéralement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contemporains de Hobbes, mais aussi de nombreux penseurs postérieurs, n’ont cessé de critiquer cette vision. Ils y ont vu une réduction excessive de la liberté, incapable de prendre en compte les formes plus subtiles de domination, d’aliénation ou de contrainte morale. C’est cette définition que les théories républicaines modernes, par exemple chez Rousseau, viendront corriger en affirmant que la liberté véritable réside dans l’autonomie et dans la participation au pouvoir législatif, non dans la simple absence de chaînes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception hobbesienne a néanmoins une cohérence interne : elle correspond à sa volonté de penser la politique en termes strictement scientifiques et matériels. La liberté n’est pas pour lui une idée métaphysique ou morale, mais une condition observable et mesurable : l’absence d’obstacle physique. Ce réalisme radical, issu de son approche mécaniste du monde, explique pourquoi Hobbes donne à l’État un rôle si large. L’État est légitime tant qu’il n’emprisonne pas arbitrairement, tant qu’il assure la sécurité des corps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose une définition minimaliste mais efficace de la liberté, qui fonde un État fort et garantit l’ordre social au détriment d’une conception plus riche de l’autonomie humaine. Cette réduction de la liberté à une donnée physique fait du Léviathan un régime puissant, protecteur, mais aussi autoritaire, puisque toutes les atteintes non matérielles à la liberté échappent à sa critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
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[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:33:05Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité majeure de Hobbes par rapport à ses prédécesseurs réside dans sa conception du contrat social. Là où les penseurs réformés et les monarchomaques distinguaient deux pactes — un pacte d’association pour décider de vivre ensemble et un pacte de soumission pour déléguer le pouvoir à un souverain — Hobbes réduit l’opération à un seul acte fondateur. L’État naît d’un contrat unique et irréversible, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il formule cette idée avec une précision remarquable dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase est décisive. Elle montre que le contrat n’est pas un échange bilatéral entre gouvernants et gouvernés, mais un pacte multilatéral entre individus, chacun renonçant à son droit naturel d’agir librement pour transférer ce pouvoir à une autorité commune. La légitimité du souverain découle non d’une relation contractuelle avec le peuple, mais de l’accord unanime des individus entre eux. En d’autres termes, les hommes ne passent pas un contrat avec le souverain : ils passent un contrat entre eux pour instituer le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mécanisme rend impossible toute réversibilité. Puisque chacun a accepté de renoncer à son droit à condition que tous les autres fassent de même, il n’existe plus de fondement légitime à une résistance individuelle ou collective. Rompre avec le souverain reviendrait à rompre avec soi-même, puisque son autorité découle directement de la volonté commune exprimée dans le contrat initial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule contractuelle de Hobbes traduit donc trois principes fondamentaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# L’unicité du contrat : vivre ensemble et obéir au souverain ne sont pas deux étapes distinctes, mais une seule opération indivisible.&lt;br /&gt;
# La représentation : le souverain tient « le rôle » de la personne des sujets, et chacun doit reconnaître ses actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
# L’irrévocabilité : le transfert de droits naturels est définitif, car il constitue la condition même de la paix et de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers cette formule lapidaire, Hobbes met en place le cœur de sa théorie politique : le Léviathan comme produit d’un acte d’autorisation totale, une personne artificielle qui concentre toute la puissance collective et qui garantit, par sa force, la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de la théorie hobbesienne se trouve une exigence fondamentale : l’égalité dans le renoncement. Chacun doit abandonner les mêmes droits, dans les mêmes conditions, afin que le contrat qui institue le Léviathan soit universel et sans exception. La seule manière d’assurer un vivre-ensemble stable est que tous les individus se soumettent de façon identique à l’autorité commune. Cette égalité radicale devant le souverain est la base de la paix civile : personne ne conserve un privilège qui le placerait au-dessus des autres, car cela recréerait immédiatement les conditions de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette égalité dans le transfert des droits qui fonde l’État moderne. Pour Hobbes, la société ne naît pas d’une hiérarchie naturelle ou d’un privilège héréditaire, mais d’un pacte volontaire où chacun renonce à la même liberté originelle pour se placer sous une autorité unique. De ce processus émerge une personne artificielle qui incarne la communauté entière. Hobbes en donne une définition saisissante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est décisif à plus d’un titre. D’abord, il consacre l’idée que l’État — la ''Civitas'' — est une création artificielle, née d’un acte fondateur unique. Ensuite, il donne au Léviathan une dimension presque sacrée : il est qualifié de « dieu mortel », chargé d’assurer la paix et la protection des hommes, fonctions jusque-là attribuées à la providence divine. L’État devient ainsi l’autorité suprême dans l’ordre terrestre, le seul garant de la sécurité et de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception sera reprise et transformée par Rousseau. Là où Hobbes fonde la République sur la peur et sur le renoncement égal aux droits naturels au profit d’un souverain indivisible, Rousseau reformulera l’idée en insistant sur la volonté générale et sur la liberté retrouvée dans l’obéissance à la loi que chacun s’est donnée. Les deux philosophies partagent cependant un même point de départ : le contrat social repose sur l’égalité absolue des individus devant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force du texte de Hobbes tient à la puissance de son imaginaire. Le Léviathan n’est pas seulement une figure de l’autorité politique : il est l’incarnation de l’unité du corps social, le « dieu mortel » dont l’existence garantit que la guerre de tous contre tous ne reviendra pas. À travers cette métaphore, Hobbes fixe définitivement le concept moderne d’État comme une entité supérieure, artificielle et souveraine, devant laquelle tous les hommes sont égaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, l’État n’est pas seulement une structure d’administration ou une entité juridique : il est conçu comme une personne artificielle à laquelle tous les individus délèguent leurs droits et leur force. Par ce transfert, ils deviennent les auteurs des actes du souverain, si bien que celui-ci incarne littéralement la communauté politique tout entière. Le Léviathan est ainsi présenté comme un « dieu mortel », supérieur à chacun de ses membres pris isolément, et auquel il faut obéissance absolue pour préserver la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le définit avec une clarté saisissante dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense toute la philosophie politique de Hobbes. L’État est une fiction rationnelle : il n’existe pas naturellement, mais il est le résultat d’un pacte volontaire où chacun reconnaît dans le souverain l’auteur de ses propres actions. L’État devient une personne collective, distincte des individus mais constituée par eux. Cette personnification est capitale : elle permet de comprendre l’État comme un acteur doté de volonté, de moyens et d’autorité, capable de parler et d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En qualifiant l’État de « dieu mortel », Hobbes souligne son caractère suprême dans l’ordre terrestre. Sous le Dieu immortel, seul détenteur de la souveraineté divine, le Léviathan est la puissance qui garantit la paix civile et protège les hommes de leur propre violence. Sa légitimité vient non d’un mandat divin, mais d’une construction humaine : les conventions mutuelles qui unissent les individus et les amènent à reconnaître collectivement une seule volonté souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État hobbesien est donc à la fois fragile et puissant : fragile parce qu’il repose sur une construction artificielle, qui peut se défaire si le pacte est rompu ; puissant parce qu’il concentre en lui la totalité de la force et des droits transférés par les individus. Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions médiévales du pouvoir, qui faisaient de l’autorité politique une délégation de Dieu. Chez Hobbes, c’est le contrat entre les hommes qui engendre le souverain, et c’est ce souverain qui devient le fondement de la loi, de la justice et de la protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes réside dans sa volonté d’appliquer une méthode scientifique et géométrique au domaine politique. Pour lui, l’État doit être défini avec la même rigueur qu’une figure mathématique, par des axiomes clairs et des déductions nécessaires. Dans le ''Léviathan'', cette démarche aboutit à une définition qui repose sur la logique du contrat unique et sur l’artificialité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain, qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée, est la personne artificielle dans laquelle la multitude s’unit. L’État, défini comme une « personne unique » instituée par les conventions mutuelles, se voit confié à un détenteur qui incarne et exerce cette volonté commune. Hobbes le formule ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase opère une clarification radicale. D’un côté se trouve le souverain, dépositaire de la puissance publique et détenteur de la souveraineté absolue. De l’autre, tous les autres individus, désormais appelés « sujets », qui se sont liés par le contrat en reconnaissant le souverain comme auteur de leurs actions collectives. Il n’existe pas de troisième voie : toute personne dans la société est soit souverain, soit sujet. La division médiévale et renaissante entre divers ordres et pouvoirs est ainsi abolie au profit d’une structure binaire et rigoureuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette définition est considérable. En désignant le souverain comme le seul dépositaire de la « personne » artificielle de l’État, Hobbes inaugure une conception moderne du pouvoir où l’autorité légitime se concentre dans une instance unique. Cette concentration absolue fait de l’État l’unique détenteur du droit de contraindre, d’imposer des lois et, en dernier ressort, d’user de la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a marqué durablement la pensée politique occidentale. Lorsque Max Weber, au début du XXe siècle, formule sa célèbre définition de l’État comme l’« entreprise politique de caractère institutionnel qui revendique avec succès, dans l’application du droit, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné », il s’inscrit dans la continuité de Hobbes. La formule weberienne, qui condense des siècles d’évolution conceptuelle, n’est intelligible que si l’on a en tête l’idée hobbesienne de l’État comme souverain unique, légitime, et dépositaire de la force commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes ne se contente donc pas d’inventer une image frappante avec le Léviathan : il pose les bases scientifiques et conceptuelles d’une définition de l’État qui influencera la théorie politique jusqu’à la modernité tardive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois définie l’essence de l’État comme une personne artificielle incarnée par le souverain, se pose immédiatement la question : qui est donc cet État ? Pour Hobbes, la réponse est claire et sans ambiguïté : l’État, c’est le souverain, c’est-à-dire l’homme ou l’assemblée d’hommes qui détient le pouvoir absolu de faire et de défaire la loi. Le Léviathan est incarné dans une autorité qui concentre en elle l’ensemble de la puissance publique. Cette conception est descendante : le pouvoir émane du sommet, de celui qui a reçu par le contrat l’autorisation d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision s’oppose frontalement à celle que développera Rousseau au XVIIIe siècle. Dans le ''Contrat social'', Rousseau affirme que la souveraineté n’appartient pas à un homme ou à une assemblée particulière, mais au peuple dans son ensemble. La loi est alors l’expression de la volonté générale, et le souverain n’est rien d’autre que le corps politique des citoyens réunis. Cette conception est ascendante : l’autorité ne descend pas du souverain vers les sujets, mais elle monte des citoyens vers l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opposition est décisive. Chez Hobbes, la sécurité et la paix reposent sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un Léviathan doté d’une autorité absolue. Chez Rousseau, la liberté et l’égalité supposent que chaque citoyen participe à la souveraineté et qu’aucune instance particulière ne puisse se l’approprier. Autrement dit, Hobbes fonde l’État moderne sur la logique de la délégation irrévocable, tandis que Rousseau le fonde sur la logique de la participation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette divergence illustre deux modèles de la modernité politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le modèle hobbesien, qui privilégie la stabilité et la protection au prix d’une obéissance absolue au souverain ;&lt;br /&gt;
* le modèle rousseauiste, qui privilégie la liberté et l’autonomie des citoyens, quitte à rendre la stabilité plus fragile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Rousseau reprend et transforme l’héritage hobbesien. Tous deux partagent l’idée que l’État est une construction artificielle, née du contrat, mais ils diffèrent radicalement sur la localisation de la souveraineté : pour Hobbes, elle réside dans le souverain comme représentant unique ; pour Rousseau, elle réside dans le peuple comme corps collectif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue l’un des passages les plus décisifs de l’œuvre de Hobbes, car il fixe de manière méthodique et quasi juridique l’ensemble des droits qui reviennent au souverain une fois institué par le contrat social. Il ne s’agit plus seulement d’une réflexion théorique sur la nécessité d’un État, mais d’une codification des prérogatives de la souveraineté, qui marque un tournant dans l’histoire de la pensée politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, une fois que les individus ont transféré leurs droits naturels au profit du Léviathan, celui-ci devient le détenteur absolu de la puissance publique. Le souverain — qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée — incarne désormais l’État, et ses droits ne sont pas négociables. Le contrat originel, en effet, ne lie pas le souverain aux sujets par une obligation réciproque, mais unit les sujets entre eux, chacun acceptant de se soumettre aux décisions du souverain. Cette architecture confère au pouvoir politique un caractère irrévocable et inattaquable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce chapitre, Hobbes énumère plusieurs droits fondamentaux du souverain par institution. Parmi eux, certains sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Le droit de légiférer. Le souverain est la source unique de la loi. Il détient le pouvoir de faire et de défaire les règles qui organisent la vie commune. Aucune autre autorité ne peut prétendre lui contester ce rôle.&lt;br /&gt;
* Le droit de juger. Le souverain décide en dernier ressort de l’interprétation des lois et de leur application. Il est la cour suprême, au-dessus de toutes les juridictions inférieures.&lt;br /&gt;
* Le droit de guerre et de paix. Le souverain est maître de la sécurité extérieure et intérieure. Il décide de l’entrée en guerre et de la conclusion de la paix, garantissant ainsi la protection de la communauté.&lt;br /&gt;
* Le droit de nomination. Il choisit les magistrats, les officiers et les conseillers chargés d’exercer, en son nom, des parcelles de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
* Le droit d’opinion et de doctrine. Hobbes accorde au souverain la responsabilité de contrôler les discours et les doctrines diffusées dans la société, en particulier dans le domaine religieux, afin d’éviter que des divisions idéologiques n’affaiblissent l’unité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits, pris ensemble, définissent une souveraineté absolue et indivisible. Le souverain concentre toutes les fonctions essentielles — législatives, judiciaires, militaires, administratives et spirituelles — sans que l’on puisse en contester la légitimité. Le contrat social qui fonde l’État ne laisse aucune place à une résistance des sujets : contester le souverain, ce serait rompre le pacte qui rend possible la société elle-même, et retomber dans le chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Chapitre XVIII témoigne de la volonté de Hobbes de donner une forme géométrique et systématique à sa théorie. Chaque droit du souverain est dérivé logiquement du principe initial : si les hommes acceptent de sortir de l’état de nature pour garantir leur sécurité, ils doivent transférer l’ensemble des moyens nécessaires à cette tâche à une autorité unique. Le souverain est donc absolu non par caprice, mais par nécessité structurelle : sans cette concentration, l’État s’effondrerait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes a souvent été accusé de justifier l’absolutisme. Mais il faut comprendre que son absolutisme n’est pas celui d’un prince arbitraire : il s’agit d’un absolutisme rationnel, né d’un contrat et destiné à maintenir la paix. Le Chapitre XVIII cristallise cette idée en définissant de manière claire les droits souverains, offrant pour la première fois dans l’histoire de la pensée politique une théorie complète et rigoureuse de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes insiste sur le moment fondateur de l’État : l’institution de la République par convention. C’est par cet acte unique que la multitude cesse d’être une collection d’individus dispersés pour devenir un corps politique unifié, représenté par un souverain. La formule qu’il en donne est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette définition établit deux principes structurants. Premièrement, le souverain est institué par une décision majoritaire qui engage la totalité de la communauté, y compris ceux qui s’y sont opposés. Deuxièmement, une fois institué, le souverain devient l’auteur collectif de tous les actes politiques : tout ce qu’il fait doit être reconnu comme l’action de chacun, puisque chacun a accepté par avance de l’autoriser. C’est le mécanisme de la représentation absolue, par lequel le souverain tient le rôle de la personne artificielle de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette institution découlent un certain nombre de droits et de prérogatives qui définissent la souveraineté. Hobbes les formule dans une logique rigoureuse : si l’on veut que la paix et la sécurité soient garanties, il faut transférer au souverain la totalité des moyens nécessaires. Parmi ces droits, plusieurs sont particulièrement significatifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation par les sujets. En tant que représentant de la personne artificielle de l’État, le souverain ne saurait être jugé par ceux qui lui ont transféré leur autorité. L’accuser reviendrait à s’accuser soi-même, puisque chacun a reconnu par avance que ses actes seraient les siens.&lt;br /&gt;
# Le souverain ne peut être puni par les sujets. Puisqu’il n’est lié par aucun contrat réciproque avec eux — le contrat fondateur unit les sujets entre eux, et non avec le souverain — il ne peut être tenu pour responsable devant eux. Sa responsabilité n’est engagée qu’envers Dieu, non envers la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le souverain est juge de la paix et de la doctrine. Il décide de ce qui est nécessaire pour maintenir la sécurité intérieure et extérieure, mais aussi de ce qui doit être enseigné comme doctrine publique. Hobbes introduit ici une dimension essentielle : l’autorité souveraine s’étend au domaine intellectuel et religieux, afin d’éviter que des divergences de croyances ou d’opinions ne menacent l’unité de l’État.&lt;br /&gt;
# Le souverain définit les règles de la propriété. Hobbes rappelle que la propriété n’existe pas naturellement à l’état de nature : elle n’est instituée qu’au sein de la société civile. C’est donc au souverain qu’il revient d’établir les lois qui fixent ce qui appartient à chacun et de garantir ce droit contre toute appropriation injuste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces droits montrent la cohérence interne de la pensée hobbesienne : pour éviter le retour au chaos de l’état de nature, le souverain doit être doté d’une autorité totale, couvrant aussi bien les lois, la sécurité, la justice, la religion et la propriété. L’institution du Léviathan n’est pas seulement un transfert de force, mais un transfert complet de la capacité normative et organisatrice de la vie sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVIII du ''Léviathan'' constitue un moment central de l’édifice hobbesien, puisqu’il expose de manière systématique la liste des droits qui appartiennent en propre au souverain. Ce catalogue n’est pas seulement une suite de prérogatives, il représente la logique interne du contrat fondateur : si les hommes veulent véritablement sortir de l’état de nature et garantir leur sécurité, ils doivent transférer au Léviathan la totalité des moyens nécessaires pour établir et maintenir l’ordre civil.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi ces droits figure un point décisif : la capacité du souverain à définir ce qu’est la propriété et à fixer les règles du juste et de l’injuste, du licite et de l’illicite. Hobbes l’exprime dans une formule particulièrement claire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ces règles de la propriété (ou ''meum et tuum''), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation illustre un double déplacement majeur dans la philosophie politique de Hobbes. Premièrement, la propriété n’est pas une donnée naturelle — elle ne découle pas des lois de la nature, comme c’était le cas chez Bodin ou chez une partie des juristes médiévaux — mais elle est une institution artificielle, définie et garantie par le pouvoir souverain. En d’autres termes, il n’existe pas de droit de propriété sans État. Deuxièmement, la distinction entre le juste et l’injuste, entre ce qui est permis et ce qui est interdit, n’est pas inscrite dans l’ordre divin ou dans un droit naturel immuable : elle est produite par la loi civile, c’est-à-dire par l’acte même du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement déplace radicalement la question de la justice. Chez Hobbes, la justice n’est pas une valeur universelle préexistante à la société, mais une construction juridique qui dépend entièrement du pouvoir civil. Ce n’est qu’une fois instituées par le souverain que les notions de ''meum et tuum'', de « mien » et de « tien », prennent consistance et deviennent opératoires. La loi civile n’est pas une loi parmi d’autres, elle est le fondement de toute vie commune, l’armature qui rend possible l’existence d’une société organisée et pacifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce point explique pourquoi Hobbes accorde au souverain un rôle absolu dans la définition des règles sociales. Lui seul peut établir ce qui est propriété légitime, lui seul peut dire ce qui est juste ou injuste, et lui seul peut modifier ces règles au besoin pour assurer la paix et la stabilité de la République. La conséquence est claire : sans ce pouvoir normatif du souverain, la société retomberait dans la confusion et la violence de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
s&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68653</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:26:53Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité majeure de Hobbes par rapport à ses prédécesseurs réside dans sa conception du contrat social. Là où les penseurs réformés et les monarchomaques distinguaient deux pactes — un pacte d’association pour décider de vivre ensemble et un pacte de soumission pour déléguer le pouvoir à un souverain — Hobbes réduit l’opération à un seul acte fondateur. L’État naît d’un contrat unique et irréversible, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il formule cette idée avec une précision remarquable dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase est décisive. Elle montre que le contrat n’est pas un échange bilatéral entre gouvernants et gouvernés, mais un pacte multilatéral entre individus, chacun renonçant à son droit naturel d’agir librement pour transférer ce pouvoir à une autorité commune. La légitimité du souverain découle non d’une relation contractuelle avec le peuple, mais de l’accord unanime des individus entre eux. En d’autres termes, les hommes ne passent pas un contrat avec le souverain : ils passent un contrat entre eux pour instituer le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mécanisme rend impossible toute réversibilité. Puisque chacun a accepté de renoncer à son droit à condition que tous les autres fassent de même, il n’existe plus de fondement légitime à une résistance individuelle ou collective. Rompre avec le souverain reviendrait à rompre avec soi-même, puisque son autorité découle directement de la volonté commune exprimée dans le contrat initial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule contractuelle de Hobbes traduit donc trois principes fondamentaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# L’unicité du contrat : vivre ensemble et obéir au souverain ne sont pas deux étapes distinctes, mais une seule opération indivisible.&lt;br /&gt;
# La représentation : le souverain tient « le rôle » de la personne des sujets, et chacun doit reconnaître ses actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
# L’irrévocabilité : le transfert de droits naturels est définitif, car il constitue la condition même de la paix et de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers cette formule lapidaire, Hobbes met en place le cœur de sa théorie politique : le Léviathan comme produit d’un acte d’autorisation totale, une personne artificielle qui concentre toute la puissance collective et qui garantit, par sa force, la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de la théorie hobbesienne se trouve une exigence fondamentale : l’égalité dans le renoncement. Chacun doit abandonner les mêmes droits, dans les mêmes conditions, afin que le contrat qui institue le Léviathan soit universel et sans exception. La seule manière d’assurer un vivre-ensemble stable est que tous les individus se soumettent de façon identique à l’autorité commune. Cette égalité radicale devant le souverain est la base de la paix civile : personne ne conserve un privilège qui le placerait au-dessus des autres, car cela recréerait immédiatement les conditions de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette égalité dans le transfert des droits qui fonde l’État moderne. Pour Hobbes, la société ne naît pas d’une hiérarchie naturelle ou d’un privilège héréditaire, mais d’un pacte volontaire où chacun renonce à la même liberté originelle pour se placer sous une autorité unique. De ce processus émerge une personne artificielle qui incarne la communauté entière. Hobbes en donne une définition saisissante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est décisif à plus d’un titre. D’abord, il consacre l’idée que l’État — la ''Civitas'' — est une création artificielle, née d’un acte fondateur unique. Ensuite, il donne au Léviathan une dimension presque sacrée : il est qualifié de « dieu mortel », chargé d’assurer la paix et la protection des hommes, fonctions jusque-là attribuées à la providence divine. L’État devient ainsi l’autorité suprême dans l’ordre terrestre, le seul garant de la sécurité et de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception sera reprise et transformée par Rousseau. Là où Hobbes fonde la République sur la peur et sur le renoncement égal aux droits naturels au profit d’un souverain indivisible, Rousseau reformulera l’idée en insistant sur la volonté générale et sur la liberté retrouvée dans l’obéissance à la loi que chacun s’est donnée. Les deux philosophies partagent cependant un même point de départ : le contrat social repose sur l’égalité absolue des individus devant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force du texte de Hobbes tient à la puissance de son imaginaire. Le Léviathan n’est pas seulement une figure de l’autorité politique : il est l’incarnation de l’unité du corps social, le « dieu mortel » dont l’existence garantit que la guerre de tous contre tous ne reviendra pas. À travers cette métaphore, Hobbes fixe définitivement le concept moderne d’État comme une entité supérieure, artificielle et souveraine, devant laquelle tous les hommes sont égaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, l’État n’est pas seulement une structure d’administration ou une entité juridique : il est conçu comme une personne artificielle à laquelle tous les individus délèguent leurs droits et leur force. Par ce transfert, ils deviennent les auteurs des actes du souverain, si bien que celui-ci incarne littéralement la communauté politique tout entière. Le Léviathan est ainsi présenté comme un « dieu mortel », supérieur à chacun de ses membres pris isolément, et auquel il faut obéissance absolue pour préserver la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le définit avec une clarté saisissante dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense toute la philosophie politique de Hobbes. L’État est une fiction rationnelle : il n’existe pas naturellement, mais il est le résultat d’un pacte volontaire où chacun reconnaît dans le souverain l’auteur de ses propres actions. L’État devient une personne collective, distincte des individus mais constituée par eux. Cette personnification est capitale : elle permet de comprendre l’État comme un acteur doté de volonté, de moyens et d’autorité, capable de parler et d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En qualifiant l’État de « dieu mortel », Hobbes souligne son caractère suprême dans l’ordre terrestre. Sous le Dieu immortel, seul détenteur de la souveraineté divine, le Léviathan est la puissance qui garantit la paix civile et protège les hommes de leur propre violence. Sa légitimité vient non d’un mandat divin, mais d’une construction humaine : les conventions mutuelles qui unissent les individus et les amènent à reconnaître collectivement une seule volonté souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État hobbesien est donc à la fois fragile et puissant : fragile parce qu’il repose sur une construction artificielle, qui peut se défaire si le pacte est rompu ; puissant parce qu’il concentre en lui la totalité de la force et des droits transférés par les individus. Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions médiévales du pouvoir, qui faisaient de l’autorité politique une délégation de Dieu. Chez Hobbes, c’est le contrat entre les hommes qui engendre le souverain, et c’est ce souverain qui devient le fondement de la loi, de la justice et de la protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes réside dans sa volonté d’appliquer une méthode scientifique et géométrique au domaine politique. Pour lui, l’État doit être défini avec la même rigueur qu’une figure mathématique, par des axiomes clairs et des déductions nécessaires. Dans le ''Léviathan'', cette démarche aboutit à une définition qui repose sur la logique du contrat unique et sur l’artificialité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain, qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée, est la personne artificielle dans laquelle la multitude s’unit. L’État, défini comme une « personne unique » instituée par les conventions mutuelles, se voit confié à un détenteur qui incarne et exerce cette volonté commune. Hobbes le formule ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase opère une clarification radicale. D’un côté se trouve le souverain, dépositaire de la puissance publique et détenteur de la souveraineté absolue. De l’autre, tous les autres individus, désormais appelés « sujets », qui se sont liés par le contrat en reconnaissant le souverain comme auteur de leurs actions collectives. Il n’existe pas de troisième voie : toute personne dans la société est soit souverain, soit sujet. La division médiévale et renaissante entre divers ordres et pouvoirs est ainsi abolie au profit d’une structure binaire et rigoureuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette définition est considérable. En désignant le souverain comme le seul dépositaire de la « personne » artificielle de l’État, Hobbes inaugure une conception moderne du pouvoir où l’autorité légitime se concentre dans une instance unique. Cette concentration absolue fait de l’État l’unique détenteur du droit de contraindre, d’imposer des lois et, en dernier ressort, d’user de la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a marqué durablement la pensée politique occidentale. Lorsque Max Weber, au début du XXe siècle, formule sa célèbre définition de l’État comme l’« entreprise politique de caractère institutionnel qui revendique avec succès, dans l’application du droit, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné », il s’inscrit dans la continuité de Hobbes. La formule weberienne, qui condense des siècles d’évolution conceptuelle, n’est intelligible que si l’on a en tête l’idée hobbesienne de l’État comme souverain unique, légitime, et dépositaire de la force commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes ne se contente donc pas d’inventer une image frappante avec le Léviathan : il pose les bases scientifiques et conceptuelles d’une définition de l’État qui influencera la théorie politique jusqu’à la modernité tardive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois définie l’essence de l’État comme une personne artificielle incarnée par le souverain, se pose immédiatement la question : qui est donc cet État ? Pour Hobbes, la réponse est claire et sans ambiguïté : l’État, c’est le souverain, c’est-à-dire l’homme ou l’assemblée d’hommes qui détient le pouvoir absolu de faire et de défaire la loi. Le Léviathan est incarné dans une autorité qui concentre en elle l’ensemble de la puissance publique. Cette conception est descendante : le pouvoir émane du sommet, de celui qui a reçu par le contrat l’autorisation d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision s’oppose frontalement à celle que développera Rousseau au XVIIIe siècle. Dans le ''Contrat social'', Rousseau affirme que la souveraineté n’appartient pas à un homme ou à une assemblée particulière, mais au peuple dans son ensemble. La loi est alors l’expression de la volonté générale, et le souverain n’est rien d’autre que le corps politique des citoyens réunis. Cette conception est ascendante : l’autorité ne descend pas du souverain vers les sujets, mais elle monte des citoyens vers l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’opposition est décisive. Chez Hobbes, la sécurité et la paix reposent sur la concentration du pouvoir entre les mains d’un Léviathan doté d’une autorité absolue. Chez Rousseau, la liberté et l’égalité supposent que chaque citoyen participe à la souveraineté et qu’aucune instance particulière ne puisse se l’approprier. Autrement dit, Hobbes fonde l’État moderne sur la logique de la délégation irrévocable, tandis que Rousseau le fonde sur la logique de la participation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette divergence illustre deux modèles de la modernité politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* le modèle hobbesien, qui privilégie la stabilité et la protection au prix d’une obéissance absolue au souverain ;&lt;br /&gt;
* le modèle rousseauiste, qui privilégie la liberté et l’autonomie des citoyens, quitte à rendre la stabilité plus fragile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Rousseau reprend et transforme l’héritage hobbesien. Tous deux partagent l’idée que l’État est une construction artificielle, née du contrat, mais ils diffèrent radicalement sur la localisation de la souveraineté : pour Hobbes, elle réside dans le souverain comme représentant unique ; pour Rousseau, elle réside dans le peuple comme corps collectif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68652</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:26:00Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité majeure de Hobbes par rapport à ses prédécesseurs réside dans sa conception du contrat social. Là où les penseurs réformés et les monarchomaques distinguaient deux pactes — un pacte d’association pour décider de vivre ensemble et un pacte de soumission pour déléguer le pouvoir à un souverain — Hobbes réduit l’opération à un seul acte fondateur. L’État naît d’un contrat unique et irréversible, qui concentre tout le pouvoir dans une autorité commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il formule cette idée avec une précision remarquable dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase est décisive. Elle montre que le contrat n’est pas un échange bilatéral entre gouvernants et gouvernés, mais un pacte multilatéral entre individus, chacun renonçant à son droit naturel d’agir librement pour transférer ce pouvoir à une autorité commune. La légitimité du souverain découle non d’une relation contractuelle avec le peuple, mais de l’accord unanime des individus entre eux. En d’autres termes, les hommes ne passent pas un contrat avec le souverain : ils passent un contrat entre eux pour instituer le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mécanisme rend impossible toute réversibilité. Puisque chacun a accepté de renoncer à son droit à condition que tous les autres fassent de même, il n’existe plus de fondement légitime à une résistance individuelle ou collective. Rompre avec le souverain reviendrait à rompre avec soi-même, puisque son autorité découle directement de la volonté commune exprimée dans le contrat initial.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule contractuelle de Hobbes traduit donc trois principes fondamentaux :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# L’unicité du contrat : vivre ensemble et obéir au souverain ne sont pas deux étapes distinctes, mais une seule opération indivisible.&lt;br /&gt;
# La représentation : le souverain tient « le rôle » de la personne des sujets, et chacun doit reconnaître ses actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
# L’irrévocabilité : le transfert de droits naturels est définitif, car il constitue la condition même de la paix et de la société civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers cette formule lapidaire, Hobbes met en place le cœur de sa théorie politique : le Léviathan comme produit d’un acte d’autorisation totale, une personne artificielle qui concentre toute la puissance collective et qui garantit, par sa force, la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de la théorie hobbesienne se trouve une exigence fondamentale : l’égalité dans le renoncement. Chacun doit abandonner les mêmes droits, dans les mêmes conditions, afin que le contrat qui institue le Léviathan soit universel et sans exception. La seule manière d’assurer un vivre-ensemble stable est que tous les individus se soumettent de façon identique à l’autorité commune. Cette égalité radicale devant le souverain est la base de la paix civile : personne ne conserve un privilège qui le placerait au-dessus des autres, car cela recréerait immédiatement les conditions de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette égalité dans le transfert des droits qui fonde l’État moderne. Pour Hobbes, la société ne naît pas d’une hiérarchie naturelle ou d’un privilège héréditaire, mais d’un pacte volontaire où chacun renonce à la même liberté originelle pour se placer sous une autorité unique. De ce processus émerge une personne artificielle qui incarne la communauté entière. Hobbes en donne une définition saisissante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est décisif à plus d’un titre. D’abord, il consacre l’idée que l’État — la ''Civitas'' — est une création artificielle, née d’un acte fondateur unique. Ensuite, il donne au Léviathan une dimension presque sacrée : il est qualifié de « dieu mortel », chargé d’assurer la paix et la protection des hommes, fonctions jusque-là attribuées à la providence divine. L’État devient ainsi l’autorité suprême dans l’ordre terrestre, le seul garant de la sécurité et de la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception sera reprise et transformée par Rousseau. Là où Hobbes fonde la République sur la peur et sur le renoncement égal aux droits naturels au profit d’un souverain indivisible, Rousseau reformulera l’idée en insistant sur la volonté générale et sur la liberté retrouvée dans l’obéissance à la loi que chacun s’est donnée. Les deux philosophies partagent cependant un même point de départ : le contrat social repose sur l’égalité absolue des individus devant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force du texte de Hobbes tient à la puissance de son imaginaire. Le Léviathan n’est pas seulement une figure de l’autorité politique : il est l’incarnation de l’unité du corps social, le « dieu mortel » dont l’existence garantit que la guerre de tous contre tous ne reviendra pas. À travers cette métaphore, Hobbes fixe définitivement le concept moderne d’État comme une entité supérieure, artificielle et souveraine, devant laquelle tous les hommes sont égaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Hobbes, l’État n’est pas seulement une structure d’administration ou une entité juridique : il est conçu comme une personne artificielle à laquelle tous les individus délèguent leurs droits et leur force. Par ce transfert, ils deviennent les auteurs des actes du souverain, si bien que celui-ci incarne littéralement la communauté politique tout entière. Le Léviathan est ainsi présenté comme un « dieu mortel », supérieur à chacun de ses membres pris isolément, et auquel il faut obéissance absolue pour préserver la paix et la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le définit avec une clarté saisissante dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense toute la philosophie politique de Hobbes. L’État est une fiction rationnelle : il n’existe pas naturellement, mais il est le résultat d’un pacte volontaire où chacun reconnaît dans le souverain l’auteur de ses propres actions. L’État devient une personne collective, distincte des individus mais constituée par eux. Cette personnification est capitale : elle permet de comprendre l’État comme un acteur doté de volonté, de moyens et d’autorité, capable de parler et d’agir au nom de tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En qualifiant l’État de « dieu mortel », Hobbes souligne son caractère suprême dans l’ordre terrestre. Sous le Dieu immortel, seul détenteur de la souveraineté divine, le Léviathan est la puissance qui garantit la paix civile et protège les hommes de leur propre violence. Sa légitimité vient non d’un mandat divin, mais d’une construction humaine : les conventions mutuelles qui unissent les individus et les amènent à reconnaître collectivement une seule volonté souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État hobbesien est donc à la fois fragile et puissant : fragile parce qu’il repose sur une construction artificielle, qui peut se défaire si le pacte est rompu ; puissant parce qu’il concentre en lui la totalité de la force et des droits transférés par les individus. Ce modèle rompt définitivement avec les conceptions médiévales du pouvoir, qui faisaient de l’autorité politique une délégation de Dieu. Chez Hobbes, c’est le contrat entre les hommes qui engendre le souverain, et c’est ce souverain qui devient le fondement de la loi, de la justice et de la protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes réside dans sa volonté d’appliquer une méthode scientifique et géométrique au domaine politique. Pour lui, l’État doit être défini avec la même rigueur qu’une figure mathématique, par des axiomes clairs et des déductions nécessaires. Dans le ''Léviathan'', cette démarche aboutit à une définition qui repose sur la logique du contrat unique et sur l’artificialité du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain, qu’il s’agisse d’un monarque ou d’une assemblée, est la personne artificielle dans laquelle la multitude s’unit. L’État, défini comme une « personne unique » instituée par les conventions mutuelles, se voit confié à un détenteur qui incarne et exerce cette volonté commune. Hobbes le formule ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase opère une clarification radicale. D’un côté se trouve le souverain, dépositaire de la puissance publique et détenteur de la souveraineté absolue. De l’autre, tous les autres individus, désormais appelés « sujets », qui se sont liés par le contrat en reconnaissant le souverain comme auteur de leurs actions collectives. Il n’existe pas de troisième voie : toute personne dans la société est soit souverain, soit sujet. La division médiévale et renaissante entre divers ordres et pouvoirs est ainsi abolie au profit d’une structure binaire et rigoureuse.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette définition est considérable. En désignant le souverain comme le seul dépositaire de la « personne » artificielle de l’État, Hobbes inaugure une conception moderne du pouvoir où l’autorité légitime se concentre dans une instance unique. Cette concentration absolue fait de l’État l’unique détenteur du droit de contraindre, d’imposer des lois et, en dernier ressort, d’user de la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a marqué durablement la pensée politique occidentale. Lorsque Max Weber, au début du XXe siècle, formule sa célèbre définition de l’État comme l’« entreprise politique de caractère institutionnel qui revendique avec succès, dans l’application du droit, le monopole de la violence physique légitime sur un territoire donné », il s’inscrit dans la continuité de Hobbes. La formule weberienne, qui condense des siècles d’évolution conceptuelle, n’est intelligible que si l’on a en tête l’idée hobbesienne de l’État comme '''souverain unique, légitime, et dépositaire de la force commune'''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes ne se contente donc pas d’inventer une image frappante avec le Léviathan : il pose les bases scientifiques et conceptuelles d’une définition de l’État qui influencera la théorie politique jusqu’à la modernité tardive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
d&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:20:10Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Avec le ''Léviathan'', Hobbes propose pour la première fois une définition de l’État telle que nous l’entendons encore aujourd’hui. Il ne s’agit plus seulement, comme chez Machiavel, de réfléchir aux conditions de la République ou, comme chez Bodin, de préciser les attributs de la souveraineté. Hobbes va plus loin : il conçoit l’État comme une personne artificielle, née du contrat social, et dont la raison d’être est de rendre possible le vivre-ensemble en maîtrisant les passions humaines. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réflexion part d’une question anthropologique fondamentale : qu’est-ce qui distingue l’homme de l’animal, et quelles sont les passions qui structurent son comportement ? Hobbes constate que l’homme est animé par des désirs contradictoires — le désir de puissance, l’orgueil, la colère, la vengeance — et que, livré à lui-même dans l’état de nature, il tend vers le conflit permanent. Les lois naturelles, comme la justice ou la réciprocité, peuvent bien être connues en théorie, mais elles n’ont aucune efficacité sans une contrainte extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule avec une clarté tranchante dans le ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage condense tout l’argument hobbesien. Les lois de nature — justice, équité, modestie, pitié — sont bien réelles, mais elles demeurent impuissantes face à la force des passions. Elles relèvent de la raison, mais non de l’efficacité. Sans un pouvoir coercitif, elles restent de simples principes moraux incapables de réguler les comportements. La nature humaine est trop instable et trop marquée par l’orgueil, la partialité et le désir de vengeance pour s’autoréguler spontanément.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De là découle la nécessité d’un État fort. Seul un pouvoir souverain, craint et respecté, peut transformer ces lois naturelles en véritables règles de conduite. Hobbes insiste sur la « terreur » qu’inspire ce pouvoir, car c’est cette crainte qui garantit l’obéissance et rend possible la paix civile. Le Léviathan apparaît donc comme l’instance qui rend effectives les lois naturelles : il les arrache à leur statut purement théorique pour les convertir en normes obligatoires, sanctionnées par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition hobbesienne de l’État repose ainsi sur une double articulation : d’une part, l’homme est un être passionné, irrationnel et dangereux livré à lui-même ; d’autre part, l’État est l’artifice qui domestique ces passions et permet de construire un ordre stable. L’État n’est pas seulement un instrument de gouvernement : il est la condition de possibilité de la société elle-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Hobbes insiste sur la force des passions et sur la crainte qui domine l’homme à l’état de nature, il ne réduit pas pour autant l’humanité à une mécanique d’instincts destructeurs. Ce qui distingue l’homme de l’animal, c’est précisément la raison, entendue non comme une pure faculté métaphysique, mais comme une capacité de calcul, d’anticipation et surtout de communication. L’homme est un être de langage, et c’est par ce langage qu’il devient capable de conventions, de pactes et de lois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste sur ce point en établissant une distinction nette entre l’assentiment naturel des animaux et le consentement artificiel des hommes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase condense l’idée que la spécificité de l’homme est d’être un être artificiel : il ne se contente pas d’instincts ou de comportements spontanés, mais il construit des conventions par la médiation du langage. Contrairement aux animaux qui obéissent à un ordre naturel, les hommes créent un ordre social et politique qui repose sur des accords explicites.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le langage joue ainsi un rôle fondateur dans la construction de l’État. Il permet non seulement d’exprimer des désirs et des passions, mais surtout de fixer des règles, de donner naissance à des engagements contraignants et de transformer des accords en institutions. Le Léviathan est impensable sans cette faculté linguistique : c’est parce que les hommes peuvent promettre, délibérer et codifier par des mots qu’ils peuvent instituer un contrat social et s’unir en une personne artificielle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le caractère artificiel du politique, que Hobbes oppose à la naturalité animale, est une clé majeure de sa philosophie. L’État n’est pas le prolongement d’un instinct social inné, il est le produit d’une construction humaine consciente et rationnelle. C’est cette artificialité, médiatisée par le langage, qui permet de sortir du chaos de l’état de nature et de donner une forme durable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, Hobbes ne fait pas seulement une anthropologie de la peur : il propose aussi une anthropologie du langage, où la parole devient l’outil fondamental de la raison humaine et l’instrument par lequel se fonde le politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’homme ne possède pas de sociabilité naturelle. À l’état de nature, livré à ses passions et à ses désirs, il ne peut maintenir une coexistence pacifique durable. Il n’existe pas, comme le soutiendra plus tard Rousseau, un instinct social spontané qui pousserait les hommes à coopérer. Au contraire, la condition naturelle de l’homme est marquée par la rivalité, la peur et l’insécurité. C’est pourquoi il faut inventer quelque chose d’'''artificiel''' pour permettre le vivre-ensemble : une construction qui ne découle pas de la nature, mais de la raison et du contrat. Cet artifice, c’est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes le formule clairement dans un passage central du ''Léviathan'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage concentre l’essence du projet hobbesien. La paix et la sécurité ne peuvent être garanties que si les hommes transfèrent leurs volontés multiples et contradictoires à une seule volonté commune, incarnée par un souverain ou par une assemblée. Le Léviathan n’est donc pas une simple figure d’autorité : il est la personne artificielle de l’État, créée par le contrat social, à laquelle chaque individu s’identifie et dont il reconnaît les actes comme les siens propres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La logique est double. D’une part, la force collective des hommes est rassemblée et concentrée dans une entité unique, ce qui permet de dissuader les agressions extérieures et de prévenir les conflits internes. D’autre part, le mécanisme de représentation fait que chacun devient « auteur » des actions du souverain : obéir au Léviathan, c’est en réalité obéir à soi-même, puisque c’est le contrat originel qui a institué cette autorité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne est ainsi défini comme une construction artificielle née de la nécessité de sortir de l’état de nature. Il ne repose pas sur la nature humaine — marquée par la méfiance et la discorde — mais sur un artifice rationnel et contractuel qui permet de transformer une multitude d’individus en un corps politique unifié. C’est ce caractère artificiel, soutenu par la raison et la volonté commune, qui confère au Léviathan sa légitimité et sa force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
c&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68650</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:13:18Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le ''Léviathan'' est sans doute l’ouvrage le plus célèbre de Hobbes, non seulement pour la radicalité de sa pensée mais aussi pour l’iconographie qui l’accompagne. Le frontispice, réalisé par le graveur Abraham Bosse, est devenu une véritable image-manifeste de la théorie de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La gravure représente une gigantesque figure humaine émergeant du paysage, tenant dans sa main droite une épée et dans sa main gauche une crosse épiscopale. Ce colosse n’est pas un homme ordinaire : son corps est constitué d’une multitude de petits personnages tournés vers sa tête, qui symbolisent les citoyens. Chacun de ces individus, en abandonnant une part de sa liberté naturelle, contribue à former la puissance du tout. Le Léviathan est donc la somme des hommes qui composent la société civile, une personne artificielle créée par le contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux attributs qu’il tient dans ses mains — l’épée et la crosse — expriment la double souveraineté que Hobbes attribue à l’État : une autorité civile et militaire d’un côté, une autorité religieuse de l’autre. Le message est clair : la puissance publique doit s’exercer sans partage, aussi bien sur les affaires temporelles que sur les affaires spirituelles. L’État n’est véritablement fort que lorsqu’il détient la supériorité sur les églises et qu’il peut imposer une unité d’autorité dans la société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation valut à Hobbes de vives critiques dès la publication du livre en 1651. Les autorités ecclésiastiques, anglicanes comme catholiques, s’opposèrent vigoureusement à l’idée que l’État puisse avoir une autorité institutionnelle supérieure à celle de l’Église. Elles revendiquaient leur propre souveraineté spirituelle et dénonçaient comme sacrilège la volonté hobbesienne de les subordonner à l’autorité civile. Le ''Léviathan'' fut ainsi perçu comme un texte dangereux, accusé d’athéisme et d’érastianisme, car il plaçait le pouvoir séculier au-dessus des structures religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre complet de l’ouvrage — ''Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d’une république ecclésiastique et civile'' — confirme cette double visée. L’État n’est pas seulement un pouvoir chargé de garantir la sécurité des individus dans l’ordre temporel, il doit aussi exercer une autorité sur les croyances et les institutions religieuses afin d’éviter toute fragmentation de la communauté politique. En d’autres termes, Hobbes fait du Léviathan un souverain total, détenteur de la puissance publique dans toutes ses dimensions, civiles comme spirituelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix marque une rupture décisive avec la tradition médiévale et renaissante, où l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle restaient séparées ou en tension permanente. Avec Hobbes, la solution proposée est radicale : l’État doit absorber la totalité des compétences, y compris celles que l’Église avait revendiquées pendant des siècles. Le Léviathan devient alors l’incarnation d’un État moderne centralisé, absolu et indivisible, garant de la paix civile et maître des consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68649</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:11:53Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* L’état de nature : une vision anthropologique */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une anthropologie. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un outil méthodologique, une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
Publié en 1642, ''Le Citoyen'' (''De Cive'' en latin) est le premier grand texte fondateur de la théorie moderne de l’État. Hobbes y expose les principes qui deviendront la charpente de son ''Léviathan''. C’est dans ce traité qu’il présente de manière systématique sa vision de l’homme et de l’état de nature, et qu’il déduit de cette analyse la nécessité d’un État souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes place son projet sous le signe de la clarté, de la méthode et de l’utilité. Dans la préface, il annonce à ses lecteurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage programmatique illustre bien l’ambition hobbesienne : donner à la science politique un statut véritable, en rompant avec les spéculations approximatives et les illusions héritées des philosophes de l’Antiquité ou de la scolastique médiévale. Hobbes veut transformer ce qui n’était jusque-là qu’un champ de réflexions morales et de conseils pratiques en une discipline rigoureuse, inspirée par les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie politique, selon lui, doit d’abord reposer sur une anthropologie lucide. L’homme doit être étudié tel qu’il est, et non tel qu’il devrait être. Hobbes décrit l’homme comme un être « craintif », solitaire, animé par le désir de survivre, mais aussi par une tendance irrépressible au conflit. Dans l’état de nature, chacun vit dans la peur constante de la violence de l’autre. Cette crainte universelle est, pour Hobbes, le moteur essentiel qui pousse les individus à rechercher une protection commune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le rôle de l’État naît donc directement de cette analyse anthropologique. C’est parce que les hommes sont animés par la peur, parce qu’ils sont indisciplinés et portés à la violence, qu’il faut instituer une autorité supérieure, dotée de la puissance nécessaire pour les contenir. Le Léviathan devient l’instrument qui rend possible le « vivre ensemble », en imposant la paix civile par la force et par la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes souligne que sa démarche est méthodique : il entend appliquer aux sciences humaines la rigueur des sciences exactes. Partir de postulats simples – la peur, l’égalité, le désir – et en déduire logiquement les conditions d’un ordre stable. De ce raisonnement découle la nécessité d’un État fort, capable d’assurer la sécurité et de mettre fin à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Le Citoyen'', Hobbes esquisse déjà ce qui deviendra la définition moderne de l’État : une entité souveraine, distincte des individus, productrice de la loi, et seule garante de l’ordre. Son modèle privilégie naturellement la monarchie, qu’il considère comme le régime le plus apte à incarner la souveraineté indivisible et absolue. Mais l’essentiel est ailleurs : l’État, conçu comme Léviathan, n’est plus seulement une institution politique parmi d’autres, il est une construction rationnelle et nécessaire, fruit de la volonté des hommes de s’arracher à leur condition naturelle.[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' peut être divisée en quatre grandes parties qui révèlent l’ambition de Hobbes. Elle expose d’abord ce qu’il veut accomplir, puis critique ses prédécesseurs, souligne l’importance d’une méthode scientifique appliquée aux affaires humaines, et enfin précise le point de départ de sa réflexion : l’homme. À travers ce texte liminaire, Hobbes se distingue nettement des philosophes politiques qui l’ont précédé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, ceux qui l’ont précédé ont échoué dans leur tentative de penser la chose publique parce qu’ils n’ont pas véritablement défini ce qu’est l’État. Ils n’ont pas su proposer une science politique à la hauteur de celle que la révolution scientifique était en train d’instaurer dans les sciences de la nature. Les lois morales, les passions humaines et les conditions de la vie en commun avaient été mal comprises. Faute de méthode, la philosophie politique était restée prisonnière de spéculations incertaines, souvent fondées sur des autorités anciennes ou sur des intuitions morales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes, au contraire, entend reprendre la question de l’État en appliquant les mêmes principes méthodiques que ceux utilisés dans les sciences exactes. Il ne s’agit pas de rédiger un discours brillant ou une exhortation morale, mais de bâtir une science démonstrative, fondée sur des principes clairs et universels. C’est en ce sens que le terme de « science » revient à plusieurs reprises dans ses écrits : la politique doit être une science comme la géométrie ou la mécanique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il expose sa méthode dans un passage capital de la préface :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette analogie avec l’horloge est au cœur de la pensée hobbesienne. Comme le mécanicien démonte une machine pour comprendre le rôle de chaque pièce, le philosophe doit « démonter » la société afin de comprendre ses éléments constitutifs. Or, l’élément premier de la société, c’est l’homme. Avant de réfléchir à l’État, il faut réfléchir à la nature humaine : ses passions, ses désirs, ses peurs. On ne peut comprendre l’ordre politique sans remonter à cette donnée fondamentale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La méthode de Hobbes est donc analytique : elle commence par décomposer le tout en ses parties élémentaires, puis elle reconstruit le tout en montrant comment les individus, mus par leurs passions, en viennent à créer une puissance commune. De cette analyse, Hobbes tire une loi universelle : les hommes, livrés à eux-mêmes, sont dominés par la peur. S’ils ne sont pas contenus par une puissance commune, ils se craindront les uns les autres et sombreront dans la guerre civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La préface du ''De Cive'' établit les bases de toute sa philosophie politique. Elle montre que l’État ne peut être compris qu’en partant de l’homme, que la politique doit devenir une science exacte, et que seule une méthode rigoureuse permet de dépasser les erreurs des philosophes antérieurs. L’État moderne, tel que Hobbes le conçoit, est le produit d’une reconstruction rationnelle, appuyée sur une anthropologie réaliste et une méthode scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge illustre parfaitement la méthode résolutive-compositive que Hobbes emprunte aux sciences mécaniques. De la même manière qu’un mécanicien démonte une montre pour observer séparément chaque ressort, chaque roue et chaque engrenage avant de la remonter, Hobbes considère que le monde social peut être analysé en ses éléments constitutifs – les hommes – afin d’expliquer ensuite comment ils s’assemblent dans un tout appelé État. La préface du ''De Cive'' explique « que faire » et « comment faire » : démonter la société civile pour en examiner les pièces. Le ''Léviathan'', publié en 1651, donne la réponse normative : « voilà ce vers quoi on doit tendre », c’est-à-dire la reconstruction d’un ordre politique stable à partir de ces éléments.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démarche méthodologique de Hobbes ne consiste donc pas à imaginer un État idéal, mais à partir du réel et des passions fondamentales qui gouvernent les hommes. Parmi elles, la crainte occupe une place centrale. Hobbes la décrit non comme un défaut mais comme un principe structurant de la vie humaine et politique. L’homme est animé par la peur de la mort violente et par le désir de conserver sa vie. Cette peur fonde le passage de l’état de nature à l’état civil, mais elle continue à exister à l’intérieur même des sociétés constituées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le ''Léviathan'', Hobbes élargit cette analyse aux relations entre États :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette phrase n’est pas seulement une observation empirique : elle a une portée méthodologique. De la même façon que les individus se craignent les uns les autres dans l’état de nature, les États, même en paix, se comportent comme des hommes armés et méfiants. Ils multiplient les fortifications, les garnisons et les vigies, preuve que la peur ne disparaît jamais. La politique, qu’elle soit interne ou internationale, repose toujours sur ce principe de suspicion et d’auto-préservation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’importance de ce passage ne réside pas seulement dans ce qu’il dit mais dans la méthode qu’il illustre. Hobbes peint le monde tel qu’il est et non tel qu’il devrait être. Il rejette les utopies et les spéculations normatives qui imaginent des républiques idéales ou des constitutions parfaites. À la manière d’un physicien observant les corps en mouvement, il décrit les comportements effectifs des hommes et des États, dominés par la crainte, l’insécurité et la recherche de protection.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle entre individus et États est essentiel. Les passions qui gouvernent les hommes dans l’état de nature continuent de gouverner les relations entre sociétés constituées. Le principe de la crainte traverse tous les niveaux de la vie politique : il explique à la fois pourquoi les hommes instituent le Léviathan et pourquoi les États se tiennent mutuellement en défiance, entretenant une situation d’équilibre armé qui ressemble à un état de nature international.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge ne renvoie pas seulement à la mécanique du raisonnement, mais aussi à une vision mécaniste du monde humain : les hommes et les États sont mus par les mêmes ressorts, et le philosophe doit les étudier comme les pièces d’une machine universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une rupture fondamentale s’opère dans la manière de concevoir la vie des hommes et, par analogie, celle des États. Il ne cherche pas à décrire un âge d’or mythique ou une république idéale, mais à comprendre l’humanité dans sa condition première, c’est-à-dire hors de toute institution et de toute société civile. Sa réflexion sur l’état de nature devient un outil méthodologique essentiel pour penser les ressorts fondamentaux de la sociabilité et de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit les passions comme des données naturelles : elles ne sont pas le fruit de la corruption sociale mais appartiennent à la condition humaine elle-même. Les hommes naissent avec la crainte, le désir, la colère, et toutes les passions qui structurent leur rapport au monde et aux autres. La nature n’est pas mauvaise en soi, mais elle a doté les hommes de forces et de passions qui rendent la coexistence périlleuse en l’absence d’une autorité commune. C’est ce que Hobbes exprime dans un passage central :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce texte fondateur montre que l’état de nature est défini non comme un moment historique précis mais comme une hypothèse rationnelle : c’est le point zéro de la réflexion politique. L’homme livré à lui-même n’est pas un être naturellement sociable, il est animé par la crainte et le désir, ce qui conduit nécessairement à une situation de conflit permanent. L’état de nature est donc synonyme de « guerre de tous contre tous » (''bellum omnium contra omnes''), où chaque individu dispose d’un droit illimité sur toutes choses, mais où personne ne peut jouir de ce droit de manière stable, puisqu’il se heurte à la revendication identique des autres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La misère et l’angoisse qui découlent de cet état poussent les hommes à chercher une issue. Par la raison, ils comprennent qu’il est nécessaire de sortir de cette condition invivable, et la seule solution consiste à renoncer à l’exercice illimité de leurs droits naturels pour les confier à une puissance commune. Cet acte de renoncement volontaire inaugure la société civile et fonde la souveraineté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce raisonnement a eu une influence durable non seulement sur la philosophie politique mais aussi sur les relations internationales. Hobbes établit une analogie entre l’homme à l’état de nature et les États souverains : de même que les individus, les nations sont animées par la crainte, le désir et la volonté de se protéger. Elles se trouvent donc dans une situation analogue à la guerre de tous contre tous, marquée par la défiance, la compétition et le risque permanent de conflit. Cette vision a nourri pendant trois siècles le réalisme en relations internationales, courant qui considère que les États vivent dans un système anarchique où la sécurité ne peut être garantie que par la puissance et l’équilibre des forces.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La force de Hobbes est d’avoir montré que la condition naturelle des hommes, marquée par la peur et le conflit, se transpose dans l’ordre international : tout comme les individus, les États n’échappent jamais à la logique de la méfiance et de la recherche de sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes insiste constamment sur le rôle des passions et de la crainte dans la condition humaine. L’homme est un être complexe, traversé par le désir de puissance, le besoin de reconnaissance et la peur permanente des autres. À l’état de nature, cet enchevêtrement de passions rend impossible toute stabilité, car personne ne peut être certain d’être à l’abri d’un adversaire plus fort, plus rusé ou plus déterminé. Cette incertitude radicale, source d’angoisse, conduit l’homme à comprendre par la raison que la vie en dehors d’une autorité commune est invivable. L’instabilité structurelle de l’état de nature pousse donc les individus à chercher un cadre politique et juridique qui organise la coexistence et canalise les passions humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est cette réflexion qui amène Hobbes à proposer une solution institutionnelle : les hommes doivent convenir de sortir de l’état de nature pour constituer une autorité souveraine capable de garantir la paix civile et de maintenir l’ordre. La logique hobbesienne est implacable : l’état de guerre de tous contre tous ne peut être surmonté que par l’instauration d’un pouvoir fort, auquel chacun délègue son droit naturel à se protéger pour en recevoir en échange la sécurité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''De Cive'', Hobbes formule cette exigence avec clarté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage montre que l’essentiel pour Hobbes n’est pas tant de savoir quel régime doit être préféré — monarchie, aristocratie ou démocratie — mais que tout gouvernement, quelle que soit sa forme, doit disposer d’une puissance souveraine entière et indivisible. La priorité absolue est l’efficacité de l’État en tant qu’institution dotée de l’autorité nécessaire pour imposer des règles communes et prévenir le retour au chaos de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position distingue Hobbes de Rousseau : là où Rousseau part du postulat que l’homme est naturellement bon et corrompu par la société, Hobbes considère que l’homme est mû par ses passions conflictuelles et que seule la raison l’amène à reconnaître la nécessité d’un ordre commun. Les deux auteurs en viennent à justifier l’institution d’un État, mais leurs conceptions anthropologiques radicalement opposées les conduisent à des visions différentes du contrat social et de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon hobbesienne est claire : l’état de nature est instable et destructeur, et seule la fondation d’une autorité souveraine forte permet de rendre possible le vivre-ensemble. Peu importe la forme du gouvernement, ce qui compte est l’existence d’une puissance souveraine suffisamment robuste pour imposer la paix et maintenir la société unifiée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes se trouve confronté à une question décisive : pourquoi et comment les hommes quittent-ils l’état de nature pour entrer dans l’état de société ? Autrement dit, par quel mécanisme théorique se crée l’État ? La constatation empirique de l’insécurité originelle ne suffisait pas : il fallait une explication normative du passage d’un état chaotique à un ordre politique stable. Pour y répondre, Hobbes va puiser dans l’héritage de ses prédécesseurs, en particulier les penseurs réformés et monarchomaques, qui avaient élaboré une première esquisse de la théorie du contrat social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Traditionnellement, les contractualistes distinguaient deux étapes successives dans la formation de l’ordre politique. La première était le pacte d’association, par lequel les hommes décidaient de vivre ensemble et de constituer un corps politique. La seconde était le pacte de soumission, au terme duquel ce corps collectif déléguait son pouvoir à un prince ou à une autorité chargée d’exercer ce pouvoir. Cette distinction permettait de soutenir que l’autorité politique, bien qu’elle s’appuie sur un contrat, restait conditionnelle : si le pacte de soumission était violé, il restait possible de se référer au pacte d’association originel pour légitimer une résistance, voire une révolte contre le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend cette théorie, mais il en opère une transformation radicale. Dans le ''Léviathan'', il critique l’erreur de ses prédécesseurs qui, selon lui, ont artificiellement séparé le pacte en deux opérations distinctes. Pour Hobbes, le pacte d’association et le pacte de soumission ne sont pas deux moments successifs : ils doivent être réduits en une seule et même opération. La décision de vivre ensemble et la délégation du pouvoir à une autorité commune sont inséparables. En entrant dans la société civile, les hommes passent un contrat unique qui institue d’un seul coup le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette innovation conceptuelle est capitale. Si l’on maintient deux contrats distincts, il demeure une possibilité de réversibilité : on peut invoquer le pacte d’association pour contester ou retirer la soumission au souverain. En revanche, si le contrat est unique, aucune porte de sortie n’existe. L’abandon des droits naturels au profit de l’État est définitif, car il constitue la condition même de l’existence de la société. Pour Hobbes, vouloir séparer les deux opérations, c’est maintenir une illusion dangereuse : celle de croire que l’on peut contester l’autorité souveraine tout en préservant l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La conséquence en est l’affirmation d’un État fort et indivisible. Les hommes, ayant pris conscience de l’impossibilité de survivre durablement à l’état de nature, se réunissent et décident d’un seul geste de céder une part essentielle de leurs droits individuels à une entité commune : le Léviathan. Ce dernier concentre et incarne la puissance souveraine, garantissant la paix civile et empêchant le retour à la guerre de tous contre tous.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes est donc d’avoir éliminé l’idée de réversibilité et de conditionnalité qui restait présente chez les monarchomaques. En réduisant le contrat à une seule opération, il ferme définitivement la porte à la résistance politique et donne naissance à une souveraineté absolue, stable et durable. Le Léviathan n’est pas seulement un arbitre entre les passions : il est le produit d’un transfert irrévocable de droits qui fonde pour la première fois une définition moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend à Jean Bodin une idée décisive, celle de la souveraineté, qu’il place au cœur de son système politique. Pour Bodin, la souveraineté est absolue, indivisible et perpétuelle ; Hobbes transpose directement ces attributs dans sa propre philosophie, mais en leur donnant une portée encore plus systématique. Une fois que les hommes ont quitté l’état de nature et confié leur puissance au Léviathan, celui-ci devient le détenteur d’une souveraineté qui ne peut être ni partagée, ni limitée, ni suspendue. La souveraineté hobbesienne est totale : elle définit l’État comme une entité unique qui concentre en elle toute l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette souveraineté s’exprime à travers trois critères fondamentaux qui structurent la pensée de Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de faire et de défaire la loi. Celui qui détient la souveraineté a le monopole de la fonction législative. Le souverain est le législateur suprême, capable non seulement d’édicter des lois mais aussi de les abroger. Ce pouvoir de produire et de défaire la norme est la marque essentielle de la souveraineté, car il exprime la capacité de décider ce qui doit valoir pour l’ensemble de la communauté politique.&lt;br /&gt;
# Le pouvoir de définir ce qui est juste. Pour Hobbes, la justice n’est pas une valeur transcendante ou universelle : elle n’existe pas dans l’état de nature, où règne seulement le droit de chacun sur toutes choses. La justice est une construction humaine qui naît avec la loi. C’est pourquoi le souverain, en produisant la loi, définit en même temps ce qui est juste et injuste. Cette approche positiviste — qui fait de la justice une institution et non une essence universelle — confère au souverain un rôle décisif dans l’organisation de la vie collective.&lt;br /&gt;
# L’immunité du souverain face aux lois. Parce qu’il est la source de la loi, le souverain n’est pas tenu par les règles qu’il édicte. Il est au-dessus des lois, non par privilège personnel, mais parce que son autorité est la condition même de l’existence de la loi. Cette idée, qui choque nombre de ses successeurs, marque une rupture profonde : l’État n’est pas un sujet de droit comme les autres, mais un pouvoir fondateur du droit, un « Dieu mortel » pour reprendre la célèbre formule du ''Léviathan''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette concentration absolue du pouvoir n’implique pas un arbitraire illimité. Hobbes introduit dans son système des obligations essentielles qui pèsent sur le souverain et qui montrent qu’il ne s’agit pas seulement d’une apologie de la tyrannie. Trois devoirs sont particulièrement mis en avant :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Assurer la sécurité des citoyens. Pour Hobbes, un pouvoir qui ne garantit pas la sécurité physique de ses sujets ne mérite pas le nom d’État. La finalité première de la souveraineté est de protéger la vie des individus. Un prince qui échoue dans cette tâche trahit sa fonction souveraine.&lt;br /&gt;
* Garantir l’égalité des droits. Hobbes affirme, avec une audace remarquable pour son temps, que les hommes naissent libres et égaux en droits. L’égalité est un principe inscrit dans l’état de nature, où aucune hiérarchie naturelle ne justifie la domination d’un homme sur un autre. Le souverain doit donc veiller à maintenir cette égalité dans l’ordre civil.&lt;br /&gt;
* Obligation de réussite. Le souverain doit non seulement exercer l’autorité, mais encore la rendre efficace. La souveraineté implique un devoir de résultat : maintenir l’ordre, garantir la paix et protéger les droits. Un État qui échoue à remplir ces missions fondamentales se condamne lui-même à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle débouche sur une définition de l’État moderne : un pouvoir fort, concentré et unifié, mais fondé sur des principes qui visent à garantir la sécurité, l’égalité et la stabilité. Hobbes propose un État qui dépasse l’arbitraire des princes médiévaux, en l’ancrant dans une architecture rationnelle héritée de Bodin, mais aussi en l’adaptant au contexte de la révolution scientifique et aux exigences d’une philosophie politique cohérente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68648</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68648"/>
		<updated>2025-09-21T21:04:01Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* L’état de nature : une vision anthropologique */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, toute philosophie politique et toute philosophie du droit doivent reposer sur une '''anthropologie'''. Avant de définir l’État moderne, il faut d’abord réfléchir à ce qu’est l’homme. C’est pourquoi Hobbes commence par poser une question préalable : que devient l’homme lorsqu’il est dépouillé de toute appartenance politique, lorsqu’il est envisagé dans un état hypothétique antérieur à toute société ? L’« état de nature » n’est pas pour lui une réalité historique mais un '''outil méthodologique''', une fiction rationnelle permettant d’examiner la nature humaine dans sa pureté originelle, avant toute convention et toute institution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur avant Hobbes n’avait véritablement construit une telle hypothèse. Machiavel avait étudié les passions humaines et les conditions de la vie républicaine ; Bodin avait défini les attributs de la souveraineté ; mais aucun n’avait cherché à analyser l’homme hors de toute société constituée. L’état de nature devient ainsi le point de départ de la réflexion hobbesienne : pour comprendre le Léviathan, il faut d’abord comprendre ce que sont les individus avant l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes formule alors quatre postulats qui définissent la condition de l’homme à l’état de nature :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Tous les hommes sont naturellement égaux. Il n’existe pas de hiérarchie naturelle durable qui ferait de l’un le maître et de l’autre le serviteur. Les différences de force ou d’intelligence sont trop minces pour établir une supériorité stable : la ruse compense la faiblesse physique, la force brute compense la lenteur d’esprit. L’égalité naturelle est donc l’horizon de départ.&lt;br /&gt;
# L’homme est un être de désir illimité. Ce qui anime l’homme n’est pas seulement le besoin, mais le désir, c’est-à-dire une tendance à affirmer sa puissance et à étendre son domaine. Par le langage, il accède à des désirs qui dépassent la simple survie : l’honneur, la gloire, la reconnaissance. Ce désir illimité le place en compétition permanente avec ses semblables.&lt;br /&gt;
# L’homme est naturellement insociable. La sociabilité n’est pas donnée par nature ; elle n’émerge que lorsqu’un pouvoir commun vient contraindre les individus. Sans contrainte extérieure, les hommes restent rivaux et méfiants les uns des autres. La société ne naît donc pas spontanément : elle est une construction artificielle imposée par la raison et la peur.&lt;br /&gt;
# L’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme. Dans l’état de nature, chaque individu vit sous la crainte constante d’être attaqué ou dominé par autrui. Même le plus fort doit craindre l’existence d’un adversaire plus rusé ou d’alliés plus nombreux. Cette insécurité permanente crée une spirale de méfiance et de violence : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes'').&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre postulats sont décisifs : ils permettent à Hobbes de fonder toute sa philosophie politique sur une anthropologie pessimiste, mais cohérente. L’homme naturel n’est pas heureux, il n’est pas libre au sens positif, car il vit dans la peur. La raison, cependant, lui révèle qu’il ne peut pas durablement survivre dans cette condition. S’il veut commercer, se projeter dans le temps, bâtir une vie collective, il doit sortir de l’état de nature.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est de cette nécessité que naît le Léviathan. Par un acte de volonté individuelle mais concertée, les hommes décident de se soumettre à une puissance commune qui les protège les uns des autres. Le Léviathan, entité artificielle, permet aux hommes de dépasser leur condition originelle, marquée par l’insécurité et la violence, pour entrer dans une société ordonnée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes précise toutefois que l’état de nature n’est pas un vide normatif. On y trouve des lois naturelles, principes rationnels qui existent avant toute société constituée. Il en identifie dix-neuf, qui orientent le comportement humain même en dehors d’un cadre politique. Parmi elles, une est fondamentale : le principe d’autoconservation (''self-preservation principle''), selon lequel chaque homme cherche à préserver sa vie. Rousseau reprendra cette idée et en fera un pilier de sa propre conception de l’homme naturel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lois naturelles énoncent des principes comme l’égalité et la liberté, que l’on retrouve avant toute institution politique. Mais Hobbes précise un point décisif : la propriété n’est pas une loi naturelle. Contrairement à Bodin, qui faisait de la propriété un droit fondamental, Hobbes affirme qu’elle n’existe que par la société. C’est la communauté politique qui institue et garantit le droit de propriété. Dans l’état de nature, il n’y a pas de possession stable, seulement des revendications provisoires fondées sur la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’état de nature est donc une hypothèse négative : il montre ce que serait l’humanité laissée à elle-même, sans institutions. C’est aussi une démonstration méthodologique : il justifie rationnellement la nécessité de l’État. Car seul le Léviathan, en concentrant la souveraineté et en imposant un ordre contraignant, permet de dépasser la guerre perpétuelle et de fonder une vie sociale stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68647</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-21T21:01:42Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* ean Bodin – Les Six Livres de la République (1576) */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique parce qu’il donne au terme d’« État » une signification nouvelle et décisive. Pour la première fois, le politique est pensé comme une science, c’est-à-dire comme un domaine régi par des lois rationnelles, formulées avec la rigueur que Hobbes emprunte aux mathématiques et à la physique. Là où Machiavel avait distingué la politique de la morale religieuse, où Bodin avait donné au pouvoir souverain une définition juridique, Hobbes franchit un pas supplémentaire : il conçoit le politique comme une construction rationnelle et artificielle, qui doit être étudiée selon les mêmes méthodes que la nature. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Hobbes tient au contexte intellectuel dans lequel il évolue. Il est marqué par ce que l’on appelle aujourd’hui la première révolution scientifique, qui se déploie au début du XVIIᵉ siècle. Avant la révolution newtonienne de la fin du XVIIᵉ siècle, Galilée, Kepler et d’autres savants bouleversent la conception du monde en renversant l’ancien régime du savoir, fondé sur l’autorité des textes bibliques et des commentateurs scolastiques. La cosmologie aristotélicienne, longtemps validée par l’Église, est contestée par l’observation et par la méthode expérimentale. L’argument d’autorité, qui fondait la vérité sur la sacralité du texte, perd son poids : les sciences montrent que l’autorité ne garantit pas la vérité, et que seule la démonstration rationnelle peut fonder une connaissance solide.[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution dans l’ordre du savoir ne se limite pas aux sciences naturelles. Elle affecte aussi la manière de penser le droit et la politique. Si l’on ne peut plus affirmer la vérité d’un énoncé simplement parce qu’il est écrit dans la Bible ou dans les textes des Pères de l’Église, alors il devient possible – et nécessaire – de repenser la légitimité du pouvoir politique sans recourir au sacré. Hobbes s’inscrit exactement dans ce mouvement : il fonde sa réflexion sur le politique non plus sur des arguments théologiques ou sur des traditions juridiques, mais sur un raisonnement méthodique, inspiré par la science de son temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa vision du monde est mécaniciste et matérialiste. L’univers, pour Hobbes, n’est pas animé par des forces spirituelles ou par une finalité morale : il est constitué de corps en mouvement, soumis à des lois mécaniques. L’homme n’échappe pas à ce déterminisme : ses passions, ses désirs et ses comportements peuvent être expliqués selon la même logique que les phénomènes physiques. La philosophie politique de Hobbes est donc une transposition de ce schéma mécaniste dans l’ordre humain : la société est conçue comme un corps, dont les mouvements et les règles doivent être analysés scientifiquement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte historique donne à cette réflexion une urgence particulière. L’Angleterre du XVIIᵉ siècle traverse une crise profonde, marquée par la guerre civile, la montée des Puritains et l’expérience de la République de Cromwell. Royaliste convaincu, Hobbes se trouve en danger et doit s’exiler en 1640. Il se réfugie à Paris, où il devient le précepteur de physique, de chimie et de mathématiques du futur roi Charles II. Son exil, ses échanges avec les savants du continent et sa fréquentation des cercles philosophiques de Mersenne nourrissent son ambition de donner au politique une base rationnelle et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642, il publie le ''De Cive'', première esquisse de sa théorie politique, avant de rédiger son grand œuvre, le ''Léviathan'', qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. Dans ce traité, Hobbes forge la définition moderne de l’État : une personne artificielle, créée par le pacte des individus qui renoncent à leur droit naturel à la violence pour le transférer à une autorité commune. Ce nouvel acteur, l’État, est le seul souverain véritable, détenteur du pouvoir de légiférer, de juger et de contraindre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prolonge ensuite sa réflexion dans des ouvrages scientifiques, comme le ''De Corpore'' (1655) et le ''De Homine'' (1658), qui témoignent de sa volonté de construire un système complet, allant de la physique à la politique en passant par la psychologie. Même dans ses travaux tardifs, on retrouve cette exigence d’universalité, fruit de son immersion dans la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La rupture opérée par Hobbes est donc double. D’un côté, il propose une nouvelle définition de l’État : une entité souveraine distincte des individus, qui détient le monopole de la contrainte et fonde l’ordre social. De l’autre, il fonde une science du politique, qui ne s’appuie plus sur des arguments d’autorité religieux ou historiques, mais sur un raisonnement démonstratif, inspiré de la géométrie et de la physique. Cette double innovation explique pourquoi Hobbes est considéré comme le véritable fondateur du concept moderne d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la fin du XVIᵉ et au début du XVIIᵉ siècle, Hobbes dispose de plusieurs modèles intellectuels qu’il va mobiliser pour construire sa propre méthode. L’originalité de sa démarche est de vouloir donner à la philosophie politique une rigueur comparable à celle des sciences de la nature. Pour cela, il s’appuie sur deux grands schémas de raisonnement : le modèle géométrique et le modèle mathématique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, réhabilité par les savants de la première révolution scientifique. Il consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstrations partant de postulats évidents. En géométrie, on part d’axiomes indiscutables – comme l’égalité de deux segments ou les propriétés des figures – et l’on déduit, par un raisonnement hypothético-déductif, toute une série de vérités logiquement nécessaires. Transposé au domaine de la physique, ce modèle permet, par exemple, de partir de la loi de la chute des corps pour établir des conclusions valides sur le mouvement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes reprend ce schéma et l’applique au domaine du politique et du droit. Il s’agit, pour lui, de postuler un certain nombre de vérités premières – comme l’existence de passions universelles ou la recherche naturelle de la conservation de soi – et d’en déduire, par une démonstration rigoureuse, l’ensemble des institutions nécessaires à la vie commune. La science politique devient alors un édifice construit à partir de fondements certains, dans une logique comparable à celle d’un théorème géométrique. L’objectif est de bâtir un système cohérent et logique, où la certitude est recherchée avec la même exigence que dans les sciences exactes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le second modèle, que Hobbes utilise dans une moindre mesure, est le modèle mathématique au sens plus large. Il ne repose pas uniquement sur des postulats, mais sur l’observation, le classement et la combinaison d’éléments. Il s’agit moins de déduire tout un système à partir d’axiomes que de rassembler des données, de les ordonner et de les codifier pour parvenir à des lois générales. Ce modèle séduit de nombreux juristes et philosophes, qui voient dans l’analyse et la classification des lois une manière de rationaliser le droit. L’idée de codification, consistant à rassembler et classer des normes existantes selon un ordre rationnel, est directement inspirée de ce modèle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes intègre les deux démarches : d’un côté, il applique la méthode hypothético-déductive du géomètre pour élaborer une théorie du politique ; de l’autre, il emprunte au modèle mathématique le goût pour l’analyse et la systématisation. Sa philosophie est marquée par cette passion pour la science et les mathématiques, qu’il transpose dans le domaine des affaires humaines. L’État devient ainsi une construction rationnelle, comparable à une figure géométrique ou à une mécanique dont chaque pièce a une place déterminée.[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce recours à une méthode scientifique intervient dans un contexte intellectuel marqué par une autre tendance : la résurgence de la philosophie sceptique. Des penseurs comme Montaigne ou Pierre Charron, à la fin du XVIᵉ siècle, avaient affirmé qu’il n’existait pas une vérité unique mais une pluralité de vérités possibles, surtout dans les sciences humaines et morales. Cette vision pluraliste mettait en avant l’incertitude et la diversité des opinions, ouvrant la voie à une forme de relativisme politique. Pour Montaigne, par exemple, il existe une multitude de régimes viables, chacun fondé sur ses propres coutumes et traditions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’inscrit en réaction contre ce relativisme. Là où Montaigne et les sceptiques admettent la coexistence de plusieurs modèles politiques légitimes, Hobbes cherche au contraire à établir un système unique, nécessaire et universel, démontré comme une vérité scientifique. Sa méthode vise précisément à dépasser le scepticisme en fondant la politique sur des principes indubitables, de la même manière que la géométrie sur ses axiomes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est profondément marqué par le climat intellectuel de son époque. La résurgence du scepticisme à la fin du XVIᵉ siècle, incarnée par Montaigne et Charron, avait remis en cause la possibilité même d’une vérité politique universelle. Selon les sceptiques, il n’existe pas un seul modèle valable de gouvernement, mais une pluralité de régimes possibles, chacun adapté à son contexte et à ses coutumes. Cette philosophie du relativisme politique affirmait qu’aucune forme de République ne pouvait prétendre à une supériorité intrinsèque, puisque toutes pouvaient fonctionner selon les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes prend peur devant cette ouverture vers le relativisme. Pour lui, si tout régime est possible et équivalent, alors il n’existe plus de fondement stable pour l’ordre social. Dans un contexte marqué par les guerres civiles anglaises, cette absence de vérité universelle équivaut à un danger permanent de discorde et de fragmentation. La philosophie sceptique, en refusant de hiérarchiser les modèles politiques, nourrit selon lui l’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Hobbes veut ériger un système qui ne puisse plus être l’objet de contestations perpétuelles. Sa volonté de recourir à la méthode scientifique ne relève pas seulement de sa passion personnelle pour les mathématiques et la géométrie ; elle s’explique surtout par son désir de mettre fin aux incertitudes de la philosophie politique. Face à des penseurs qui nient l’existence d’une vérité démontrable dans l’ordre politique, Hobbes veut fonder un modèle rationnel, universel et nécessaire, qui s’impose avec la même évidence qu’un théorème géométrique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambition est double. Elle procède, d’un côté, de l’influence décisive de la révolution scientifique, qui a montré qu’on pouvait obtenir des vérités certaines en physique et en astronomie grâce à l’observation, à l’expérience et au raisonnement hypothético-déductif. Mais elle provient aussi, d’un autre côté, de la volonté de combattre une philosophie sceptique qui menaçait de réduire le politique à une affaire de coutume ou d’opinion, sans fondement rationnel solide.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question devient alors : comment Hobbes parvient-il à construire une nouvelle philosophie politique et une philosophie du droit qui échappent à la fois à l’autorité religieuse traditionnelle et au relativisme sceptique ? Sa réponse est d’adopter une méthode scientifique et démonstrative : partir de principes évidents de la nature humaine, puis en déduire les conditions nécessaires d’un ordre politique stable. C’est cette démarche qui fonde le ''Léviathan'', œuvre qui transforme radicalement le concept d’État et qui marque le passage à une véritable science du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68646</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T19:32:19Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Biographie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== ean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie de Thomas Hobbes (1588-1679) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes naît le 5 avril 1588 à Malmesbury, en Angleterre. Il est le second fils d’un ministre anglican. Lorsque son père doit fuir à la suite d’une querelle avec un ecclésiastique voisin, Hobbes et ses frère et sœur sont pris en charge par leur oncle Francis, qui devient leur protecteur et leur tuteur. Le jeune Hobbes reçoit une formation classique : il fréquente d’abord l’école paroissiale de Westport, puis une école privée, avant d’entrer à Oxford. L’université est alors traversée par les débats intenses entre théologiens anglicans et Puritains, contexte qui expose Hobbes dès ses études à la violence des controverses religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois diplômé, Hobbes entre au service de la puissante famille Cavendish. Il est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire, et devient rapidement un compagnon intellectuel autant qu’un éducateur. En 1610, il accompagne son élève dans un voyage sur le continent, visitant la France, l’Allemagne et l’Italie. Cette expérience est décisive : elle lui donne une ouverture européenne et le familiarise avec les traditions intellectuelles continentales. De retour en Angleterre, Hobbes reste lié à la maison de Devonshire, où il est employé comme secrétaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il se consacre alors à la lecture des auteurs de l’Antiquité. Thucydide devient l’une de ses références majeures : Hobbes admire chez lui la lucidité dans l’analyse de la guerre et de la politique. En 1629, il publie une traduction anglaise de l’''Histoire de la guerre du Péloponnèse'', témoignage de son érudition et de son intérêt pour les dynamiques de conflit et de pouvoir. En 1631, il reprend ses fonctions de précepteur, cette fois auprès du fils aîné de son ancien élève, et repart sur le continent en 1634. À Paris, il fréquente les cercles intellectuels animés par Marin Mersenne, centre du dialogue scientifique européen. C’est là qu’il découvre la géométrie et les nouvelles sciences physiques. Il adopte une vision mécaniste et matérialiste de la nature, qui imprègnera toute sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, Hobbes rentre en Angleterre, mais le pays s’achemine vers la guerre civile. Ses sympathies royalistes l’exposent aux critiques et, en 1640, il se voit contraint de fuir à Paris. Il y demeure longtemps et devient professeur de mathématiques auprès du futur Charles II, alors en exil. À Paris, il entre aussi en relation avec René Descartes, dont il discute les thèses et avec lequel il entretient un dialogue critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à cette époque qu’il rédige ses grandes œuvres. En 1642, il publie le ''De Cive'', traité politique qui pose déjà les bases de sa pensée sur la souveraineté et l’obéissance. Il commence également à composer le ''Léviathan'', qu’il achève en pleine Révolution anglaise et qu’il publie en 1651, deux ans après l’exécution de Charles Ier. L’ouvrage, qui propose une théorie de l’État comme entité artificielle garante de la paix civile, suscite fascination et scandale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes poursuit ensuite son projet philosophique systématique. En 1655 paraît le ''De Corpore'', consacré à la physique, puis en 1658 le ''De Homine'', qui traite de psychologie et de la connaissance. Ces écrits prolongent son ambition de construire une science universelle, allant des fondements matériels de la nature jusqu’aux principes de la société humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après la Restauration de la monarchie en 1660, Hobbes retrouve la protection de la famille royale. Charles II lui accorde une pension et le défend lorsque, en 1666, la Chambre des communes dénonce certains de ses livres, dont le ''Léviathan'', comme athées et offensants. Hobbes promet alors de ne plus publier d’ouvrages traitant directement de religion ou de politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré son âge avancé, il reste intellectuellement actif. À 84 ans, il rédige son autobiographie en latin. À 86 ans, il accomplit un projet remarquable : la traduction en anglais de l’''Iliade'' et de l’''Odyssée''. Ses dernières années se déroulent dans le manoir de la famille Cavendish, où il s’installe définitivement en 1675. Vers la fin de l’année 1679, il est frappé de paralysie et meurt le 4 décembre, à l’âge de 91 ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68645</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T19:30:54Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le concept moderne d’État : Le Léviathan de Thomas Hobbes (1588 - 1679) */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== ean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : ''Le Léviathan'' de Thomas Hobbes (1588-1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le XVIIᵉ siècle marque une étape décisive dans l’histoire de la pensée politique avec l’œuvre de Thomas Hobbes. Né en 1588 et témoin des guerres civiles anglaises, Hobbes propose une synthèse inédite des réflexions antérieures, mais dans un contexte profondément transformé. Il ne se contente pas de reprendre Machiavel ou Bodin : il élabore une conception nouvelle, fondée sur une ambition inédite, celle de créer une véritable science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait séparé la politique de la morale religieuse ; Luther et Calvin avaient débattu de l’obéissance et de la résistance au pouvoir ; Bodin avait défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable. Mais aucun d’eux n’avait prétendu donner au politique une assise scientifique. Hobbes, influencé par la révolution scientifique et la méthode géométrique, veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique, rigoureuse, démonstrative et universelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le projet hobbesien est ambitieux : il s’agit de répondre rationnellement aux questions les plus fondamentales. Qu’est-ce que la liberté individuelle ? Quels sont les droits qui nous sont attachés par nature et que personne ne peut nous enlever ? Quelle est la place de la loi dans la communauté politique ? Loin de se limiter à une simple réflexion juridique, Hobbes interroge les fondements mêmes de l’ordre social.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il part de l’idée que les hommes possèdent par nature des droits inaliénables, liés à leur existence même. Le premier de ces droits est la liberté de conserver sa propre vie, d’user de tous les moyens nécessaires à sa survie. Cette conception le conduit à décrire l’état de nature comme une condition où chacun exerce ce droit sans limite, ce qui engendre inévitablement un conflit permanent : la guerre de tous contre tous (''bellum omnium contra omnes''). Dans cet état, la liberté est totale mais la sécurité inexistante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour sortir de cette situation intenable, les hommes passent un pacte : ils décident d’abandonner leur droit naturel d’user de la force pour le transférer à une entité commune, qui les représentera tous et détiendra la souveraineté. Cette entité est l’État, que Hobbes appelle le ''Léviathan''. Contrairement à Bodin, qui parlait encore de ''res publica'', Hobbes introduit explicitement le terme moderne d’État, conçu comme une personne artificielle, une entité morale supérieure, née du consentement des individus et dotée de tous les pouvoirs nécessaires pour assurer la paix.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La nouveauté est décisive : pour la première fois dans l’histoire, l’État est défini comme une construction rationnelle et artificielle, distincte à la fois des individus qui le composent et du prince qui l’incarne. L’État produit la loi, et la loi devient l’expression de la souveraineté de cette personne artificielle. Hobbes pose ainsi la question : la loi doit-elle limiter nos droits individuels ? Jusqu’où va son pouvoir ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi, nous qui l’avons voulue en transférant nos droits ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa réponse est radicale : l’État souverain, une fois institué, détient un pouvoir absolu sur les individus. Le Léviathan a autorité pour édicter les lois, juger, punir et contraindre. La liberté individuelle subsiste, mais elle est redéfinie : elle consiste désormais en l’absence d’entraves extérieures dans le cadre fixé par la loi. Ce n’est plus une liberté illimitée, mais une liberté protégée par l’ordre que garantit le souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, le concept moderne d’État prend une forme nouvelle. L’État est une entité souveraine à l’origine des lois, disposant d’un pouvoir absolu nécessaire pour maintenir la paix et empêcher le retour à la guerre civile. En inscrivant la souveraineté dans une construction rationnelle et artificielle, Hobbes transforme l’héritage de Machiavel et de Bodin en un véritable système, qui demeure l’un des fondements de la philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes, second fils d'un ministre anglican, naît le 5 avril 1588 à Malmesbury en Angleterre. Son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le ‘’De Cive’’ et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise (1649). En 1655, il publie le ‘’De Corpore’’ un traité de physique et en 1658 le ‘’De Homine’’, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire. Vers la fin de l’année 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68644</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T19:30:08Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Jean Bodin – Les six livres de la République, 1576 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== ean Bodin – ''Les Six Livres de la République'' (1576) ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande œuvre de Bodin, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576, marque l’aboutissement de sa réflexion et donne une forme pleinement systématique à la notion de souveraineté. Dès la préface, Bodin affirme vouloir définir avec précision ce qui constitue la République, entendue non comme une forme unique de gouvernement mais comme le cadre général de toute communauté politique organisée. C’est dans le chapitre VII, intitulé « De la souveraineté », qu’il expose la définition qui allait devenir classique et influencer durablement la pensée européenne. &amp;lt;blockquote&amp;gt;« La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule, célèbre, condense le projet bodinien. La République (''res publica'') n’est pas liée à une forme particulière de régime : elle peut se déployer sous les traits d’une monarchie, d’une aristocratie ou d’un gouvernement populaire. Ce qui en constitue l’essence est la détention de la puissance souveraine. Peu importe le détenteur concret – un roi, un groupe d’hommes, ou le corps politique dans son ensemble – c’est la souveraineté qui confère à la République son unité et sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise ensuite ce qu’il entend par le caractère perpétuel de la souveraineté :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté, en tant qu’attribut de la République, ne peut donc être temporaire. Lorsqu’une autorité reçoit des pouvoirs pour une durée déterminée, elle n’est jamais souveraine à proprement parler, mais seulement dépositaire d’une autorité qui continue de résider ailleurs. La souveraineté ne se concède pas, elle ne s’épuise pas, elle ne s’interrompt pas : elle demeure toujours saisie par la République, qui en est le véritable sujet.[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour renforcer sa démonstration, Bodin fait appel à l’exemple de l’expérience romaine de la dictature, qui avait marqué durablement l’imaginaire politique européen. Lorsqu’un péril extrême menaçait Rome, le Sénat pouvait suspendre l’application des lois ordinaires et nommer un ''dictator'', doté de pleins pouvoirs pour défendre la République. Ce personnage gouvernait par décret, sans être lié par les procédures habituelles. Son rôle était d’agir vite et sans entrave pour préserver la communauté. Être appelé comme dictateur n’était pas un opprobre mais un honneur immense, car il supposait une confiance totale du corps politique. Toutefois, cette puissance était limitée dans le temps et placée sous le contrôle du Sénat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[À Rome] être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle illustre ce que l’on appelle aujourd’hui un état d’exception : une parenthèse juridique où l’ordre normal est suspendu au nom de la sauvegarde de la République. Mais Bodin insiste pour affirmer que même dans ces moments où la loi paraît s’effacer, la souveraineté elle-même ne disparaît pas. Elle reste dans la République, qui ne fait que déléguer provisoirement certains de ses pouvoirs. Le dictateur n’est pas souverain, il n’est qu’un dépositaire temporaire, un gardien chargé d’exécuter une mission exceptionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant l’exemple romain, Bodin réaffirme avec force que la souveraineté ne peut être limitée dans le temps. Elle est perpétuelle, non parce qu’elle serait exercée en continu sans aucune interruption matérielle, mais parce qu’elle est un attribut essentiel du corps politique. Même suspendue dans son exercice ordinaire, elle continue d’exister comme principe fondamental de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette analyse permet à Bodin de trancher un débat crucial de son temps : la souveraineté n’est pas une fonction passagère que l’on peut confier et retirer à volonté. Elle est la condition même de la République et, en ce sens, elle échappe à toute limitation temporelle. L’exemple romain, loin de contredire ce principe, en devient une confirmation : les pouvoirs exceptionnels accordés au dictateur n’étaient qu’une délégation ; la souveraineté restait toujours dans le corps politique, permanente et indivisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après avoir insisté sur la perpétuité de la souveraineté, Bodin aborde sa seconde caractéristique : son caractère absolu. L’argument est décisif, car il vise à clarifier que la souveraineté ne saurait être fragmentée ou conditionnée. Bodin est parfaitement conscient des situations où les lois semblent suspendues ou voilées, comme dans les états d’exception. Mais il réaffirme que même dans ces moments, la souveraineté n’est pas interrompue : elle demeure entière, car elle ne souffre ni exception ni partage. Le dictateur romain, malgré ses pouvoirs étendus, ne possédait pas la souveraineté. Il n’en exerçait que des compétences déléguées ; la souveraineté restait dans la République, inaltérée et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin en vient alors à préciser ce qu’il entend par puissance absolue :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La souveraineté est absolue en ce sens qu’elle ne se délègue pas intégralement. On peut déléguer l’exercice de certaines compétences à des magistrats, mais jamais la souveraineté elle-même. Les juges, les officiers ou les gouverneurs exercent des parcelles de pouvoir, mais toujours par délégation, jamais en titre. La souveraineté reste indivisible et concentrée dans la République, représentée par le prince en monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce caractère absolu implique que le souverain se situe au-dessus des lois. Non pas parce qu’il pourrait gouverner dans l’arbitraire, mais parce qu’il est celui qui fait et défait la loi, ce qui constitue pour Bodin la marque essentielle de la souveraineté. Le pouvoir législatif est, en dernière analyse, le signe distinctif du souverain. Bodin écrit ainsi :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Celui qui détient la souveraineté est donc nécessairement le législateur. Pour Bodin, en France, il s’agit du roi, qui peut promulguer, modifier et abroger les lois. Parce qu’il en est l’auteur, il ne peut s’y soumettre comme un simple sujet. En ce sens, le prince est « absous » des lois qu’il édicte, non parce qu’il s’autoriserait un pouvoir illimité, mais parce que la loi n’est rien d’autre que l’expression de sa souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception s’oppose frontalement aux thèses monarchomaques. Ces derniers soutenaient que le roi détenait son pouvoir du peuple en vertu d’un contrat passé avec ses sujets, contrat qui justifiait la possibilité de résister en cas d’abus. Bodin récuse radicalement cette lecture. Pour lui, la loi et le contrat sont deux réalités distinctes :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le contrat peut lier le prince et ses sujets dans certaines obligations réciproques, mais il ne touche pas à l’essence de la souveraineté. La loi, elle, relève exclusivement du souverain et ne peut provenir d’un accord mutuel. Le peuple n’est pas le législateur : seul le roi l’est, car seul il incarne la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réaffirmant ce principe, Bodin déplace le débat. Le pouvoir souverain n’est pas fondé sur un pacte révocable entre gouvernants et gouvernés. Il repose sur une compétence unique et exclusive : celle de faire et de défaire la loi. Cette compétence confère au souverain son statut et le place au-dessus des lois positives, tout en l’obligeant à respecter les lois naturelles et divines. Le caractère absolu de la souveraineté ne signifie donc pas qu’elle est sans limites, mais qu’elle est sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté ne peut ni se partager ni se transmettre en dehors du corps politique qui l’incarne. Elle est inaliénable, parce qu’elle est par nature attachée à la République et qu’aucun acte ne peut la retirer à celui qui la détient légitimement. Cette idée s’inscrit en opposition directe aux théories contractualistes des monarchomaques, qui avaient soutenu que le prince exerçait son autorité en vertu d’un pacte conclu avec ses sujets. Pour Bodin, il est erroné de confondre loi et contrat : si un contrat peut lier le prince et ses sujets, la loi, elle, procède exclusivement de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce que Bodin reproche aux monarchomaques, c’est précisément d’avoir traité la loi et le contrat comme s’ils relevaient d’un même registre. En faisant découler la loi d’un pacte, ils réduisaient la souveraineté à une relation ascendante du peuple vers le prince. Or, pour Bodin, le prince n’est pas l’émanation d’un contrat : il est le détenteur de la souveraineté parce qu’il incarne la République, et c’est de lui que procèdent les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle appartient à l’État comme puissance publique et non à la personne du roi. Sa perpétuité se vérifie dans le principe célèbre selon lequel ''« le roi est mort, vive le roi »''. La mort d’un souverain n’entraîne pas la disparition de la souveraineté : elle demeure dans la République et se transmet immédiatement au successeur.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’un est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre que la souveraineté n’est pas une prérogative personnelle, mais un attribut de la République. Le roi n’en est que le titulaire provisoire, et sa disparition physique ne l’éteint pas. La souveraineté se maintient au-delà des individus, assurant la continuité de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme en ce sens la distinction fondamentale entre le prince souverain et les magistrats. Le magistrat peut bien commander et juger, mais il ne détient pas la souveraineté : il ne fait qu’exercer une autorité reçue par délégation. Cette distinction clarifie le fait que tout commandement ne relève pas de la souveraineté.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette distinction est capitale. Elle permet de comprendre que le magistrat, même lorsqu’il exerce une fonction capitale comme juger en dernier ressort ou prononcer la peine de mort, n’est pas souverain. Il n’agit qu’au nom du souverain, et ses pouvoirs ne valent que par délégation. La souveraineté ne s’aliène donc pas : elle demeure toujours dans la République, incarnée par le prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, Bodin met en place une architecture conceptuelle qui fonde la modernité politique. La souveraineté est un attribut exclusif et indivisible, qui ne peut être limité dans le temps, partagé entre plusieurs corps, ni retiré à son détenteur. Elle transcende la personne du roi et devient le principe constitutif de la République.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, intitulé ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l’État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin examine les trois formes classiques de gouvernement. Après avoir défini la souveraineté comme perpétuelle, absolue et inaliénable, il conclut que cette souveraineté est exercée de manière la plus efficace lorsqu’elle est concentrée dans les mains d’un seul. Autrement dit, le régime le plus à même d’incarner pleinement la souveraineté est la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison est simple : plus le nombre de détenteurs du pouvoir est réduit, plus la souveraineté se déploie sans obstacles ni divisions. Dans un régime populaire ou aristocratique, les décisions sont diluées dans la pluralité et exposées à la fragmentation. Dans un régime royal, au contraire, le pouvoir souverain se trouve concentré et unifié, ce qui permet de respecter le caractère indivisible de la souveraineté. Pour Bodin, le gouvernement d’un seul n’est donc pas seulement une option politique parmi d’autres, il est la forme la plus conforme à la logique interne de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conclusion s’inscrit dans ce que l’on peut appeler la théorie de la monarchie absolue. Si la souveraineté est indivisible, perpétuelle et inaliénable, elle trouve son incarnation la plus pure dans la monarchie, régime où elle n’est pas soumise à la concurrence de plusieurs corps. Le pouvoir royal apparaît dès lors comme le plus utile à la société, car il garantit l’ordre, la stabilité et l’unité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas seulement d’une réflexion philosophique : la pensée de Bodin est rapidement instrumentalisée par les monarchies européennes. Ses arguments fournissent aux juristes royaux un fondement juridique solide pour justifier l’absolutisme. Après Bodin, de nombreux légistes reprennent sa théorie, en la traduisant moins comme une doctrine de la souveraineté que comme une doctrine de la monarchie absolue. L’originalité de Bodin tient précisément à ce déplacement : il ne se contente pas de défendre la royauté par des arguments moraux ou religieux, il lui confère une base conceptuelle claire et juridiquement structurée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin, un troisième pilier s’ajoute donc à la pensée politique moderne. Machiavel avait inauguré une réflexion sur les vertus et les vices du citoyen et sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques avaient posé la question des limites de l’obéissance et des cas possibles de résistance au prince. Bodin, enfin, apporte la théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable, qui fixe les contours juridiques du pouvoir suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois apports forment le socle sur lequel va s’élever la première définition pleinement moderne de l’État. C’est Thomas Hobbes qui, au XVIIᵉ siècle, en tirera toutes les conséquences. Chez lui, la ''respublica'' devient l’État, entité morale indifférente aux passions et aux divisions, conçue comme une personne artificielle dont la raison d’être est d’incarner la souveraineté. Hobbes héritera de Bodin la triple caractérisation de la souveraineté, mais il lui donnera un cadre systématique en l’intégrant dans une conception mécaniste et rationnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : Le Léviathan de Thomas Hobbes (1588 - 1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a proposé cette synthèse dans un contexte qui a changé, il ne fait pas la synthèse de Machiavel et de Bodin hors contexte. Hobbes est important parce qu’il révolutionne la philosophie politique ainsi que le droit en donnant une nouvelle signification au terme d’État, mais surtout en voulait proposer pour la première fois dans l’histoire une science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, Luther, Calvin, Bodin n’avait pas pour objectif de proposer une vision du politique fondée sur la science. Hobbes veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est important est que Hobbes tente de répondre à des questions qui nous concernait encore aujourd’hui, il pose tout d’abord la question de savoir ce qu’est la liberté individuelle, il s’interroge sur ce qu’on appelle les droits individuels, savoir s’il y a des droits indissociablement liés à notre personne et il va affirmer l’existence de ces droits. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes cherche à comprendre la place de la loi dans la communauté politique, cette entité morale nouvelle qu’il appellera l’État, le Léviathan qui produit la loi, quel rôle donner à la loi ? Doit-elle être l’expression de la volonté générale, l’expression du souverain, doit-elle limiter nos droits individuels ou pas ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi ? Qu‘est-ce que la loi, quelles sont les limites et comment l’appliquer ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une nouvelle définition de l’État se met en place : un État souverain à l’origine des lois qui a un pouvoir absolu sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes, second fils d'un ministre anglican, naît le 5 avril 1588 à Malmesbury en Angleterre. Son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le ‘’De Cive’’ et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise (1649). En 1655, il publie le ‘’De Corpore’’ un traité de physique et en 1658 le ‘’De Homine’’, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire. Vers la fin de l’année 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68643</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T12:49:57Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Jean Bodin — Méthode pour étudier l’Histoire, 1566 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — ''Méthode pour étudier l’Histoire'' (1566) ==&lt;br /&gt;
Avec la ''Méthode pour étudier l’Histoire'' publiée en 1566, Jean Bodin fait une première entrée dans la réflexion théorique sur la souveraineté. Cet ouvrage, qui se veut une science comparative des régimes politiques, ambitionne d’étudier les lois et institutions des différents peuples afin de dégager les principes universels de l’autorité publique. Bodin y définit les termes avec une rigueur qui tranche sur le flou terminologique de son temps et inaugure un langage plus précis de la science politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il commence par clarifier la notion de magistrat, alors débattue et incertaine. Bodin rejette les définitions trop larges et insiste sur l’ancrage concret de l’autorité :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire. Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, tout détenteur d’une parcelle d’autorité publique est un magistrat, mais encore faut-il distinguer l’exécutant de celui qui commande véritablement. Bodin reprend les catégories du droit romain et distingue la ''potestas'' – pouvoir d’exécuter les ordres – et l’''imperium'' – pouvoir de commander et de décider. À l’intérieur même du corps des magistrats existe donc une hiérarchie : certains n’exercent qu’une autorité déléguée, tandis que d’autres incarnent le commandement suprême.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est à ce point que Bodin introduit une réflexion décisive sur la souveraineté. En confrontant Aristote, Polybe, Denys d’Halicarnasse et les jurisconsultes romains, il constate que ce pouvoir suprême, nommé différemment selon les traditions (''suveranitatem'', ''summum imperium'', ''summa rerum''), recouvre en réalité la même réalité fondamentale : l’autorité sans appel qui fonde l’unité de la République. Il en propose alors une définition opératoire à travers cinq attributs essentiels :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# nommer les magistrats les plus élevés et définir leurs offices ;&lt;br /&gt;
# promulguer ou abroger les lois ;&lt;br /&gt;
# déclarer la guerre et conclure la paix ;&lt;br /&gt;
# juger en dernier ressort au-dessus de toutes les juridictions ;&lt;br /&gt;
# exercer le droit de vie et de mort lorsque la loi ne prévoit pas de clémence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin clarifie juridiquement ce qui distingue le pouvoir souverain de toute autre autorité. Il trace les contours de la souveraineté moderne, comprise comme la somme de ces prérogatives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, cette première conceptualisation soulève déjà des difficultés. L’attribut du droit de vie et de mort, en particulier, introduit une tension dans son raisonnement. Si le souverain seul détient ce droit, comment comprendre alors l’acte d’un juge qui condamne un accusé à mort ? N’exerce-t-il pas, par ce geste, une parcelle de souveraineté ? Bodin résout cette contradiction en recourant à la notion de délégation. Le juge ne possède pas en propre l’autorité souveraine : il n’en est que le dépositaire temporaire, dans les limites fixées par le souverain. Comme il l’écrit en s’appuyant sur Ulpien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre (…) mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’indivisibilité de la souveraineté est ainsi sauvegardée : les magistrats ne détiennent jamais le pouvoir suprême, ils n’en exercent que des fragments par délégation. Ce pouvoir reste inaliénable et revient toujours à l’autorité qui en est la source.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Méthode pour étudier l’Histoire'' constitue donc une première étape fondatrice. Bodin y affirme que la souveraineté est indivisible et en fixe les attributs. Mais cette définition reste encore marquée par des hésitations et des zones d’ombre, notamment sur l’étendue et les limites concrètes du pouvoir souverain. Il faudra attendre ''Les Six Livres de la République'' (1576) pour que Bodin affine et radicalise sa position en donnant à la souveraineté ses trois caractères classiques : indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dix ans après la ''Méthode pour étudier l’Histoire'', Jean Bodin revient sur la question de la souveraineté dans son œuvre majeure, ''Les Six Livres de la République'', publiée en 1576. Cet ouvrage marque une étape décisive : les hésitations de 1566 laissent place à une définition pleinement aboutie. La souveraineté y est désormais conçue comme indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin parvient à cette clarification pour deux raisons distinctes, mais complémentaires. La première est théorique. En 1566, sa définition des cinq attributs de la souveraineté était solide, mais laissait planer une ambiguïté : si le roi devait obtenir le consentement des parlements ou des États généraux pour promulguer certaines lois ou ratifier certains actes, cela signifiait en pratique que la souveraineté était partagée. Bodin, soucieux d’éliminer toute équivoque, affirme désormais que le pouvoir souverain ne se divise pas : il ne peut appartenir qu’à une seule autorité, faute de quoi l’unité de l’État se dissoudrait.[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde raison est politique. Depuis 1572, la France est secouée par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, qui a renforcé les tensions religieuses et accentué l’instabilité du royaume. Dans ce contexte explosif, les monarchomaques – Théodore de Bèze, François Hotman, Junius Brutus – publient des traités qui légitiment la résistance au souverain, voire le droit de déposer ou de tuer un roi jugé tyrannique. Leur argument central est que la souveraineté réside dans le corps politique qui l’a déléguée au roi : dès lors, si ce dernier abuse de son pouvoir, le peuple ou ses représentants peuvent le reprendre. Pour Bodin, cette idée est insupportable, car elle ouvre la porte à l’anarchie et à la guerre civile. Rien n’est plus urgent, à ses yeux, que de réaffirmer l’autorité monarchique en conceptualisant la souveraineté comme un attribut unique, indivisible et perpétuel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Bodin est donc une pensée de l’ordre, forgée dans un contexte de désordre. Là où les monarchomaques voient un droit de résistance, Bodin voit une menace contre l’existence même de la communauté politique. Sa réponse procède par étapes. D’abord, il nie la légitimité de tout acte de résistance : omnis potestas a Deo, tout pouvoir vient de Dieu. L’obéissance au souverain est un devoir absolu du sujet. Ensuite, il admet une seule exception : la résistance est justifiée face à un « tyran usurpateur », c’est-à-dire celui qui s’empare du trône sans titre légitime. Enfin, pour neutraliser définitivement la tentation de résistance, il faut affirmer le principe d’un pouvoir suprême, sans appel : la souveraineté absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui distingue Bodin est qu’il ne fonde pas cette absolutisation sur des arguments théologiques. Catholique convaincu, il n’hésite pourtant pas à emprunter les arguments de Luther et de Calvin contre la résistance pour mieux combattre les monarchomaques. Mais il cherche avant tout à donner à la souveraineté une justification rationnelle et séculière. Son argument décisif est celui de la nécessité : pour que l’État fonctionne et assure la paix civile, il faut que la souveraineté soit concentrée, indivisible et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans ''Les Six Livres de la République'', Bodin consacre une définition devenue classique. La souveraineté est indivisible, car elle ne peut être fragmentée entre plusieurs corps ou institutions sans provoquer la division de l’État. Elle est absolue, car elle ne reconnaît aucune autorité supérieure et s’exerce dans un cadre de compétence suprême. Elle est enfin perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du roi ou la dissolution d’une assemblée : elle demeure dans l’État lui-même, garantissant sa continuité au-delà des contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En articulant ces trois caractères, Bodin donne au concept de souveraineté une portée universelle qui dépasse son temps. En 1566, il avait fixé les attributs du pouvoir souverain ; en 1576, il en consacre la nature et l’essence. Ce passage de la précision juridique à la systématisation théorique fait de Bodin le véritable fondateur de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Les Six Livres de la République'', la réflexion de Bodin atteint son point culminant lorsqu’il identifie l’essence même de la souveraineté. Si elle doit être indivisible, absolue et perpétuelle, elle est avant tout définie par une prérogative spécifique : le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois. Parmi les cinq attributs qu’il avait déjà isolés en 1566, Bodin accorde désormais une primauté décisive à la fonction législative. Le souverain est celui qui détient la faculté de faire et de défaire la loi, d’ordonner et de révoquer, d’imprimer au corps politique la norme qui fonde et règle son existence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette perspective, le souverain est nécessairement le législateur. La question de savoir qui fait la loi ne se pose plus en termes institutionnels, mais en termes de principe : le législateur ne peut être que celui qui incarne la souveraineté, c’est-à-dire le roi dans la monarchie française. Pour Bodin, ce lien intime entre pouvoir souverain et pouvoir législatif est la condition même de l’ordre politique. Un État bien gouverné est celui où la fonction de législation n’est pas dispersée entre plusieurs instances, mais concentrée dans une autorité unique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette affirmation, qui fait de la monarchie le régime le plus apte à incarner la souveraineté, ne doit toutefois pas être interprétée comme une justification sans réserve de l’arbitraire royal. Bodin n’est pas un théoricien de la toute-puissance sans limite : il insiste au contraire sur l’existence de freins supérieurs au pouvoir du roi. Ces freins, connus sous le nom de lois fondamentales du royaume, constituent des bornes intangibles que même le souverain ne peut transgresser. Ainsi, la loi salique, qui prescrit la transmission de la couronne par les héritiers mâles, s’impose au roi et échappe à sa volonté. De la même manière, le souverain ne peut abolir l’indisponibilité de la couronne ni modifier l’ordre de succession : la continuité dynastique transcende sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À ces lois fondamentales s’ajoutent des limites d’ordre supérieur encore : les lois naturelles et les lois divines. Le roi, même absolu, est tenu de respecter la loi de Dieu et les principes de justice naturelle. La plus essentielle de ces lois naturelles est le droit à la liberté et à la propriété, qui interdit l’arbitraire. Bodin rappelle que le souverain ne saurait exproprier un sujet sans cause légitime ni porter atteinte à sa liberté de manière injustifiée. Le pouvoir souverain est donc suprême, mais il est inséré dans un cadre normatif qui l’empêche de se confondre avec la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En réinscrivant ainsi la souveraineté dans un ordre de contraintes supérieures, Bodin parvient à concilier deux exigences : d’une part, l’unité et la centralisation du pouvoir qui garantissent l’ordre et la stabilité de l’État ; d’autre part, la limitation de ce pouvoir par des principes qui en fixent les bornes légitimes. La souveraineté n’est donc pas illimitée, mais elle est inconditionnelle dans son domaine : le souverain ne relève d’aucune autre autorité politique dans la sphère des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La portée de cette redéfinition est immense. En plaçant la législation au centre de la souveraineté, Bodin transforme la compréhension du pouvoir politique. La souveraineté cesse d’être un simple ensemble de prérogatives juridiques : elle devient le principe constitutif de l’État moderne. Le roi n’est pas seulement chef de guerre ou juge suprême, il est avant tout législateur, garant de l’ordre juridique qui structure la communauté politique. Cette conception, reprise et développée par les théoriciens de l’absolutisme, irrigue toute la pensée moderne de l’État et influencera durablement aussi bien Hobbes que les juristes de l’époque moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin écrit dans une époque de basculement. Tandis que l’Europe est déchirée par les guerres de Religion et que la pensée politique se réinvente sous la pression des conflits, une autre révolution, plus souterraine, s’annonce : la révolution scientifique, qui bouleverse l’ordre de la connaissance. Machiavel avait déjà tenté de dégager la politique de la tutelle morale et religieuse en la pensant comme un art autonome. Les monarchomaques, quant à eux, avaient formulé l’idée qu’il est parfois légitime de résister à l’autorité, mais seulement sous certaines conditions. Bodin, dans ce contexte, formule une réponse différente : il propose une définition de la souveraineté qui concentre le pouvoir et en fixe les contours théoriques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette définition repose sur trois caractéristiques qui, pour lui, constituent l’essence même de la souveraineté. Elle est perpétuelle, car elle ne s’éteint pas avec la mort du souverain ni avec la dissolution d’une assemblée : la souveraineté est un attribut permanent du corps politique qui assure la continuité de l’ordre étatique à travers le temps. Elle est absolue, parce qu’elle ne reconnaît aucune autorité supérieure dans l’ordre humain : le souverain ne relève que de Dieu et des lois naturelles. Elle est enfin inaliénable, car elle ne peut être transférée ni fragmentée : même si des magistrats exercent certaines compétences par délégation, la souveraineté demeure indivisible et ne saurait être partagée sans provoquer la désagrégation de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette formulation, Bodin confère au pouvoir souverain un caractère exclusif. Celui qui détient la souveraineté concentre en lui des compétences qui n’appartiennent qu’à lui seul, ce qui lui permet de fonder juridiquement l’unité du corps politique. En inscrivant la souveraineté dans le registre juridique et politique, il fait franchir un seuil décisif à la pensée européenne de l’autorité, jusque-là fragmentée entre pouvoirs spirituels, féodaux et urbains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté, pour Bodin, est rattachée à la République (''res publica''), c’est-à-dire à la puissance publique organisée, sans que le terme d’« État » ne soit encore consacré dans son vocabulaire. C’est cette république, comprise comme corps politique, qui détient les prérogatives souveraines et les exerce par l’intermédiaire du roi. Une telle conceptualisation rompt avec les équilibres médiévaux et installe une nouvelle logique de légitimité : l’autorité suprême devient un principe abstrait, distinct de la personne du monarque et indissociable de la continuité institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rupture prépare l’étape suivante. Hobbes, au XVIIᵉ siècle, héritera de cette conceptualisation et la poussera plus loin en l’articulant aux méthodes et à l’esprit de la révolution scientifique. Là où Bodin désigne la république comme détentrice de la souveraineté, Hobbes identifie l’État comme une personne artificielle, un acteur collectif qui concentre et incarne en son nom propre la puissance souveraine. Bodin avait donné les critères de la souveraineté ; Hobbes en donnera la mécanique rationnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – Les six livres de la République, 1576 ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre VII est intitulé ‘’De la souveraineté’’. On voit que Bodin est un juriste redoutable et redouté parce qu’il a un esprit extrêmement synthétique, mais surtout il a un esprit extrêmement clair. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine » de avec puissance souveraine.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin nous dit que ce qu’on appelle république et qui peut prendre plusieurs formes, d’un gouvernement populaire, d’une aristocratie ou du pouvoir royal, ce régime de la république a une caractéristique unique qui est qu’elle détient la puissance souveraine. Autrement dit, que ce soit un homme, un groupe d’homme ou le corps politique dans son entier, la respublica est détentrice de la puissance souveraine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il analyse la notion de perpétuelle :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La puissance souveraine qui est l’attribut de la respublica est perpétuelle parce qu’elle ne s’arrête jamais dans le temps, elle dure toujours dans le temps, il n’y a pas de république souveraineté temporairement ; il y a l’idée que la république détient la souveraineté, quelle que soit la forme de cette république pour toujours. L’État est souverain en permanence. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise un cas de figure. Il a besoin d’insister sur ce point parce qu’il y a dans l’histoire des moments où on a jeté un voile sur la liberté de l’État, ce sont les moments où règne l’[[La raison d’État|état d’exception]] : il y a un moment de l’histoire ou le corps politique, l’État n’est pas entièrement maitre de ses compétences qui ont été levées et mises entre parenthèses pour un certain laps de temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce moment sous Rome s’appelait le temps du dictateur, aujourd’hui on parle en droit public d’état d’exception : c’est l’idée qu’il y a des moments lorsque la liberté est menacée comme avec le Patriot Act aux États-Unis, la loi ne s’applique pas ou plus de la même manière. Bodin est conscient qu’il y a des moments où la loi est suspendue pour le bien et la sauvegarde la république, il considère que ce sont des moments où la souveraineté est mise entre parenthèses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin veut réaffirmer le caractère perpétuel donc indéfini dans le temps de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome avait dans sa constitution une disposition, à l’époque des Romains être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait. Il a une seule condition que ce Dictator est qu’il ne devait pas venir de Rome afin qu’il ne prenne pas parti ou émane d’une communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Sénat votait la suspension des lois, faisait appel à quelqu’un d’extérieur pour gouverner par décret dans les cas où elle était menacée ; cet homme, ce groupe d’homme amené à gouverner Rome par ces mesures exceptionnelles était appelé Dictator. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un retournement terminologique, à Rome, être Dictator était un grand honneur parce qu’on faisait une confiance extraordinaire, bien évidemment le dictateur n’avait des pouvoirs que pour un temps déterminé et le statut était contrôlé et renouvelé par le Sénat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est parfaitement conscient où on jetait un voile sur la liberté et les lois, conscient de cela il réaffirme que la souveraineté ne peut pas souffrir de l’idée d’exception, elle est toujours là ; on ne peut pas suspendre la puissance publique de ses compétences. Comme le Dictator ne détenait pas la souveraineté, elle n’était pas suspendue, elle est perpétuelle. En d’autres termes, la souveraineté est perpétuelle, et même lorsque l’État d’exception vient, elle ne disparait pas, l’État est toujours souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté est absolue parce qu’elle ne peut pas se déléguer, plus précisément si on délègue l’exercice du pouvoir à des magistrats on ne leur délègue pas la souveraineté, on leur donne le pouvoir d’exercer, on leur attribue un certain nombre de compétences, mais cela ne signifie pas qu’ils héritent de la souveraineté ; autrement dit, ils exercent des parcelles de souveraineté, mais ils ne la possèdent pas parce que la souveraineté est absolue et le prince ne peut pas s’en défaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que le souverain est toujours au-dessus des lois ; on voit très bien qu’au fond, si elle est absolue et inaliénable, c’est parce que c’est celui qui possède la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire les lois, la caractéristique essentielle de la souveraineté et de faire et défaire les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celui qui a la souveraineté, son pouvoir parmi d’autres, est celui de faire et défaire la loi ; pour Rousseau, celui qui fait et défait les lois est le peuple donc le peuple est souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le détenteur de la souveraineté est celui qui fait et défait la loi, mais comme dans l’esprit de Bodin c’est le roi, il est au-dessus des lois, il ne s’applique pas à lui-même les lois qu’il promulgue, change et modifie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin fait une distinction entre la loi et le contrat ; les monarchomaques ont dit que le roi a passé un contrat avec ses sujets, les gouvernants ne peuvent faire n’importent quoi parce que selon Junius Brutus, les rois détient du peuple le pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat entre gouvernant et gouvernés n’est pas la question de qui fait la loi, il attaque la vision des monarchomaques qui déduisaient le pouvoir du corps politique de l’idée de contrat, pour Bodin on ne peut déduire de l’idée de contrat que le corps politique a tous les pouvoirs, seul le roi fait et défait la loi alors c’est le souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, on passe un contrat avec le roi qui fait et défait la loi, ce n’est pas parce que le prince décrète et propose des lois au nom de la souveraineté qui ne plaisent pas au corps politique qu’ils peuvent le renverser. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, le corps politique a passé un contrat avec le prince, mais ne lui retire pas le fait de faire et défaire la loi, il ne défend pas une vision ascendante du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques ont abusé en traitant la loi et le contrat dans un ensemble identique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle n’appartient qu’à l’État, si elle est perpétuelle cela implique que celui qui détient le pouvoir, le roi, lorsqu’il meurt, n’emporte pas la souveraineté avec lui, elle est toujours là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est tout le sens de l’argument de «  Le roi est mort, vive le roi » : la mort du souverain légitimé n’implique pas la fin de la monarchie et de la souveraineté, ce n’est pas parce que celui qui exerce la souveraine meurt que la souveraineté meurt avec lui ; c’est un attribut de ce qu’il appelle la puissance publique, c’est en cela qu’elle est perpétuelle, elle n’est pas liée à un homme ou au titulaire du pouvoir, elle est toujours là, elle se transmet de titulaire du pouvoir en titulaire du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’in est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme la distinction entre le prince et les magistrats, en d’autres termes lorsque le magistrat exerce le pouvoir, c’est en cela que la souveraineté est absolue, il ne possède pas la souveraineté, mais ne fait qu’exercer un commandement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance.}}&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
Pour Bodin le juge n’est pas souverain parce qu’il faut distinguer entre celui qui est détenteur de la a souveraineté et celui qui l’exerce par commandement : le magistrat lorsqu’il exerce son pouvoir ne possède pas la souveraineté, il exerce son commandement au nom du souverain qui lui a délégué un pouvoir de souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l‘État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin affirme que la souveraineté qu’il a définie comme absolue, perpétuelle et inaliénable n’est au fond exercée le mieux que si c’est un prince. En d’autres termes, la souveraineté est exercée là plus efficacement des manières lorsque c’est le gouvernement d’un seul ; le régime le plus à même de respecter ces trois compétences est lorsqu’il y a un seul souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la théorie de la monarchie absolue faisant de la monarchie le pouvoir le plus utile de la société ; voilà un juriste de grand talant qui défend l’idée de la souveraineté absolue exercée par le pouvoir royal. De très nombreuses monarchies instrumentalisent la théorie de Bodin pour justifier de leur pouvoir absolu : après Bodin de très nombreux juristes royaux défendront non pas la théorie de la souveraineté absolue, mais la théorie de la monarchie absolue. Bodin donne à l’absolutisme un fondement juridique, clair et précis en attribuant au roi la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin s’achève le troisième pilier nécessaire aux philosophes afin de véritablement proposer une définition de l’État. Bodin parlait toujours de la République un peu comme Machiavel qui proposait une réflexion sur les vices et les vertus du citoyen, mais aussi sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques se sont intéressées à une autre question de savoir s’il y a des cas de figure où l’on peut résister au Prince, Bodin avait ajouté une théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur ces trois piliers, un homme va construire et proposer la première définition de l’État comme entité morale indifférente, c’est Thomas Hobbes, la Respublica de Thomas Hobbes va devenir l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : Le Léviathan de Thomas Hobbes (1588 - 1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a proposé cette synthèse dans un contexte qui a changé, il ne fait pas la synthèse de Machiavel et de Bodin hors contexte. Hobbes est important parce qu’il révolutionne la philosophie politique ainsi que le droit en donnant une nouvelle signification au terme d’État, mais surtout en voulait proposer pour la première fois dans l’histoire une science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, Luther, Calvin, Bodin n’avait pas pour objectif de proposer une vision du politique fondée sur la science. Hobbes veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est important est que Hobbes tente de répondre à des questions qui nous concernait encore aujourd’hui, il pose tout d’abord la question de savoir ce qu’est la liberté individuelle, il s’interroge sur ce qu’on appelle les droits individuels, savoir s’il y a des droits indissociablement liés à notre personne et il va affirmer l’existence de ces droits. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes cherche à comprendre la place de la loi dans la communauté politique, cette entité morale nouvelle qu’il appellera l’État, le Léviathan qui produit la loi, quel rôle donner à la loi ? Doit-elle être l’expression de la volonté générale, l’expression du souverain, doit-elle limiter nos droits individuels ou pas ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi ? Qu‘est-ce que la loi, quelles sont les limites et comment l’appliquer ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une nouvelle définition de l’État se met en place : un État souverain à l’origine des lois qui a un pouvoir absolu sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes, second fils d'un ministre anglican, naît le 5 avril 1588 à Malmesbury en Angleterre. Son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le ‘’De Cive’’ et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise (1649). En 1655, il publie le ‘’De Corpore’’ un traité de physique et en 1658 le ‘’De Homine’’, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire. Vers la fin de l’année 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68642</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T12:36:31Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Jean Bodin et la question de la souveraineté */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Bodin (1529-1596) occupe une place centrale dans l’histoire de la pensée politique moderne. Juriste de formation, ayant étudié le droit à Toulouse, il est aussi un philosophe et un historien attentif aux évolutions de son temps. Son œuvre s’élabore dans le contexte troublé des guerres de Religion en France, marqué par la contestation de l’autorité monarchique et par la montée en puissance des théories dites « monarchomaques », qui justifiaient la résistance active, voire le renversement du souverain jugé tyrannique. C’est précisément en réaction à cette remise en cause de l’autorité royale que Bodin développe sa conception de la souveraineté : indivisible, absolue et perpétuelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son apport majeur se déploie dans deux ouvrages fondamentaux. La ''Méthode pour étudier l’histoire'' (1566) constitue un premier effort pour examiner comparativement les régimes politiques et dégager les régularités de leur fonctionnement. Ce travail érudit s’inscrit dans une perspective humaniste et comparative, puisant aussi bien chez Aristote et Polybe que dans les traditions juridiques médiévales. Mais c’est dans ''Les Six Livres de la République'' (1576) que Bodin formule une véritable théorie de l’État, en définissant la souveraineté comme le pouvoir suprême de commandement dans une communauté politique. Cette souveraineté est, selon lui, l’attribut qui confère son unité et sa permanence à l’État, quelle que soit la forme qu’il adopte (monarchie, aristocratie, démocratie).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’interrogation centrale de Bodin porte sur les compétences qui doivent être exercées par une autorité unique, sans partage possible. Héritier de la tradition romaine, il reprend la distinction entre l’''imperium merum'' – pouvoir de commandement majeur, lié aux armes, au glaive et à la justice souveraine – et l’''imperium mixtum'', qui renvoie à des formes d’autorité partagée ou limitée. Mais là où les juristes romains admettaient une possible division des prérogatives, Bodin insiste sur la nécessité de les concentrer dans une seule instance, faute de quoi la stabilité de l’État serait compromise. Il écarte donc l’idée d’une souveraineté divisible, qu’elle soit entre plusieurs ordres internes ou entre puissances spirituelles et temporelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion s’accompagne d’une démarche comparatiste originale. Bodin analyse l’histoire des nations, les coutumes locales et les systèmes juridiques particuliers afin de montrer que, malgré la diversité des pratiques, une constante se dégage : la survie et la force d’un État reposent sur l’unité de son pouvoir souverain. Il accorde une place déterminante aux coutumes, mais en souligne les limites : elles peuvent varier et évoluer, tandis que la souveraineté, elle, demeure inaltérable et perpétuelle. Dans cette perspective, Bodin ne se contente pas de réaffirmer l’autorité monarchique : il théorise un principe abstrait, valable pour toute forme de gouvernement, qui fonde la légitimité et l’efficacité de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la souveraineté comme un pouvoir absolu (c’est-à-dire non soumis à une autorité supérieure), indivisible (ne pouvant être fragmenté entre différents détenteurs) et perpétuel (s’exerçant sans interruption, indépendamment de la personne du souverain), Bodin pose les bases conceptuelles de l’État moderne. Sa pensée rompt avec les équilibres médiévaux entre pouvoirs concurrents et fournit aux monarchies européennes un langage théorique permettant de légitimer la centralisation du pouvoir. À ce titre, il est souvent considéré comme l’un des véritables artisans de la conceptualisation de l’État moderne, car il élabore une théorie qui transcende les contingences politiques de son époque et continue d’éclairer la réflexion sur la nature de l’autorité publique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avant de devenir le grand théoricien de la souveraineté absolue et indivisible, Jean Bodin élabore une première définition du concept dans son ouvrage de 1566, ''La Méthode pour étudier l’Histoire''. Cet essai, à la croisée de l’humanisme juridique et de la philosophie politique, propose une véritable étude comparée des régimes. Fidèle à l’esprit renaissant de retour aux sources, Bodin rassemble les lois, coutumes et institutions de multiples peuples afin de dégager les régularités et d’identifier les fondements de l’autorité publique. Son projet est d’établir une science politique qui ne se contente pas de décrire les faits mais qui en dégage les principes universels. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, Bodin parvient à une première définition de la souveraineté en la caractérisant par cinq attributs fondamentaux qui, selon lui, se retrouvent dans tout pouvoir suprême, quel qu’en soit le détenteur :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La désignation des magistrats et l’attribution de leurs compétences''' : c’est au souverain qu’appartient le droit de nommer les officiers et de définir leurs prérogatives.&lt;br /&gt;
# '''L’établissement et l’abolition des lois''' : seule l’autorité souveraine peut promulguer des lois générales et les abroger.&lt;br /&gt;
# '''La décision de la guerre et de la paix''' : l’initiative des grandes affaires extérieures appartient exclusivement au détenteur de la souveraineté.&lt;br /&gt;
# '''Le jugement en dernier ressort''' : le souverain se réserve la faculté de trancher les litiges lorsque toutes les voies de recours sont épuisées.&lt;br /&gt;
# '''Le pouvoir de vie et de mort''' : ultime attribut, il consacre l’autorité suprême comme gardienne de la justice et de l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette énumération, Bodin accomplit une véritable clarification des compétences politiques. Il distingue ce qui appartient en propre au souverain de ce qui relève d’autorités subalternes, apportant ainsi une définition juridique précise de la souveraineté. Cette première conceptualisation entraîne plusieurs conséquences majeures.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’abord, elle permet de répondre aux monarchomaques. Ces derniers, en justifiant le droit de résistance ou même de régicide, fragilisaient l’autorité monarchique. En fixant clairement les prérogatives de l’autorité souveraine, Bodin contribue à restaurer la légitimité du pouvoir central et à désamorcer les arguments de ses adversaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il rompt avec la tradition humaniste qui exaltait la constitution mixte à la manière de Machiavel et de ses héritiers. L’idéal romain d’un équilibre entre monarchie, aristocratie et démocratie supposait une répartition du pouvoir entre plusieurs organes. Bodin rejette cette idée, estimant qu’elle dilue l’autorité et menace l’unité de l’État. En ce sens, il s’oppose à la fragmentation de la souveraineté et affirme le principe d’indivisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il va plus loin en soulignant le danger d’un État dans lequel les pouvoirs se contrôlent mutuellement et se neutralisent. Pour Bodin, une telle architecture produit la confusion, la paralysie et, en définitive, l’affaiblissement du corps politique. Le pouvoir suprême, pour être effectif, doit rester concentré et sans partage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, cette première tentative révèle aussi des zones d’ombre et des hésitations. Affirmer que la souveraineté est indivisible ne règle pas la question de son étendue. Jusqu’où vont les prérogatives du souverain ? Comment distinguer ce qui relève de la délégation et ce qui constitue une parcelle de souveraineté ? Bodin s’interroge, par exemple, sur la peine capitale : lorsqu’un juge condamne à mort, exerce-t-il une fraction de la souveraineté par délégation ? Et si tel est le cas, comment concilier cela avec le principe d’indivisibilité ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ambiguïtés montrent que Bodin, en 1566, n’a pas encore stabilisé sa théorie. Sa conception de la souveraineté, bien que novatrice et juridiquement rigoureuse, demeure embarrassée par la question des limites et par la difficulté de penser un pouvoir indivisible sans qu’il devienne illimité. De fait, dans ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', Bodin reconnaît encore l’importance des parlements et des coutumes, qui bornent l’action du roi et rappellent que le pouvoir, même suprême, ne saurait se déployer sans règles ni contrepoids.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce n’est que dix ans plus tard, dans ''Les Six Livres de la République'' (1576), que Bodin clarifie et radicalise sa position. Il y affirme que la souveraineté n’est pas seulement indivisible : elle est aussi absolue et perpétuelle. L’État ne peut exister sans qu’un corps, une personne ou un groupe concentre en lui tout le pouvoir. Cette reformulation marquera une étape décisive : elle donnera à la souveraineté sa définition classique et ouvrira la voie aux développements ultérieurs de Hobbes et de la théorie moderne de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — Méthode pour étudier l’Histoire, 1566 ==&lt;br /&gt;
Dans cet ouvrage, Bodin explique la souveraineté et affirme l’indivisibilité. C’est un texte important parce qu’il est un texte fondateur de la théorie politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin donne une définition des termes qu’il emploie Dans le paragraphe Du Magistrat on est à une époque ou on se pose la question de savoir ce qu’est le magistrat, Bodin a senti le flottement terminologique autour de la définition du magistrat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il en donne une définition assez classique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans la fonction de repentant de l’autorité civile ou militaire qu’on peut porter le titre et le nom de magistrat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celle ou celui qui exerce une parcelle d’autorité publique s’appelle un magistrat et la question est de savoir si un magistrat parmi les magistrats exerce cette souveraineté, avec un « primus inter pares », qui est détenteur de cette souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Qui donc reconnaîtrait pour magistrat un homme dépourvu d’agent d’exécution et incapable de commander quoi que ce soit ? Cela peut s’accorder avec les charges et les honneurs, mais avec l’autorité il n’en va pas de même. Et sur ce point Charles Sigonio et N. Grucchi se sont trompés pour avoir pensé, à la suite de Festus, que l’on devait leur reconnaître sinon l’autorité du moins le pouvoir. Mais sur ce point, il convient de suivre les règles des jurisconsultes et non celles des grammairiens : or pour eux, la potestas est tantôt égale et tantôt supérieure à l’imperium.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat qui exerce son pouvoir et sa puissance a un pouvoir égal ou même parfois supérieur à l’imperium ; il y a des magistrats et une inégalité des pouvoirs au sein même des magistrats.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Certains ne font qu’exécuter des ordres, d’autres sont véritablement détenteurs de la souveraineté ; c’est l’idée qu’il y a différentes catégories de magistrats, certains ont le pouvoir d’exécuter qui est la potestas et d’autres ont l’imperium. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[De la souveraineté] Arrivons-en fin à la définition de l’autorité suprême en quoi réside le principe de la République, Aristote l’a appelée le pouvoir politique suprême ou autorité suprême, les Italiens la Seigneurie, et nous la souveraineté (suveranitatem) tandis que les Latins employaient le terme de puissance suprême (summa rerum) et d’autorité suprême (summum imperium).}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette notion, ô combien importante, qui est l’attribut d’un magistrat, a porté dans l’histoire différents noms. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi lorsque je compare les arguments d’Aristote, de Polybe, de Denys et des principaux jurisconsultes, et que je les confronte avec l’histoire des États, je vois que la souveraineté consiste en cinq attributs essentiels : le premier et le plus important est de nommer les plus hauts magistrats et de définir à chacun son office, le second est de promulguer ou d’abroger les lois, le troisième de déclarer la guerre et de conclure la paix, le quatrième de juger en dernier ressort par-dessus tous les magistrats, et le dernier d’avoir le droit de vie et de mort aux endroits où même la loi ne prête pas de clémence.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette dernière compétence le fait douter, car si le souverain est celui qui décide de la vie ou de la mort de quelqu’un et que c’est le juge qui décide de la vie ou de la mort de quelqu’un alors le juge est détenteur d’une passerelle de souveraineté à moins de faire des juges le détenteur de toute la souveraineté ; il y a une incohérence dans son raisonnement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’elle ne soit la prérogative d’un seul pouvoir, les juges n’ont jamais la souveraineté, mais exercent un pouvoir y compris de vie et de mort que par délégation. Bodin va faire la distinction.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre, comme l’écrit Ulpien, au sujet de la juridiction, dans son livre sur « Les coutumes des anciens » : mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté : autrement il serait inculpé de vol.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’on est le souverain on peut déléguer le pouvoir, mais celui a qui on délègue le pouvoir ne peut réclamer être titulaire de cette souveraineté, il ne l’a que reçu qu’en délégation, mais il n’en est jamais le propriétaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1576, Bodin va clarifier sa réponse en disant que la compétence est indivisible, absolue et perpétuelle. Bodin est arrivé à cette conclusion à partir de 1576 pour deux raisons, une raison théorique et une raison politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison théorique répond à la question de savoir si le roi doit recevoir le consentement de certains corps de l’État pour certaines relèves d’actes juridiques, quelque part, ipso facto, la souveraineté est partagée. Bodin veut clarifier une confusion, théoriquement ce qu’il a argumenté en 1566 est solide, mais il ne veut pas de malentendu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième raison est politique, deux ouvrages monarchomaques sont parus, ils ont publié des ouvrages affirmant la possibilité de résister au souverain et de résister parce que quelque part le corps politique avait une partie de la souveraineté, cette idée fait horreur à Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques de [[L’ère de la Réforme|Bèze, Hotman et Junius Brutus]] vont affirmer que l’on peut résister au roi parce que le corps politique a délégué son pouvoir, pour Bodin le roi doit avoir le pouvoir, il faut combattre les écrits monarchomaques. Rien de tel pour les combattre que de clarifier l’idée de souveraineté en en faisant un attribut unique, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le massacre de la Saint Barthelemy de 1572 a provoqué des remous et installé un climat d’instabilité politique en France, la pensée de Bodin est une pensée de l’ordre, quelque chose relève de la provocation anarchique chez les monarchomaques, c’est une pensée de l’ordre dans un contexte de désordre. Le contexte social et politique de l’époque, la volonté de lutter contre les écrits monarchomaques et le sentiment de Bodin d’avoir laissé des contradictions dans ses écrits de 1566 va le mener à rédiger son ouvrage de 1576 qui est ‘’Les six livres de la République’’. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réponse de Bodin est complexe, il raisonne par étape, si la souveraineté est et doit être indivisible, une et absolue alors aucun acte de résistance de la part d’un sujet n’est justifié ; il est intéressant de noter que Bodin, catholique convaincu, va recourir aux arguments de Luther et de Calvin pour démonter la théorie de la résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première étape est qu’aucun acte de résistance n’est toléré parce que omni potestas a deo, la deuxième étape est qu’il y a des cas où la résistance est possible dans le cas d’un monarque usurpateur n’ayant pas la légitimé, à l’exception de ce qu’il appelle le tyran usurpateur la résistante est veine. La troisième étape est que pour éviter toute forme de résistance, il faut affirmer l’absolutisme, le principe de la souveraineté absolue. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, sans recourir à une justification théologique de la souveraineté absolue, pour fonder la souveraineté absolue sur d’autres arguments que d’autres arguments théologiques, il faut la faire reposer sur l’argument de la nécessité. Il est nécessaire à l’ordre et au fonctionnement de l’État que la souveraineté soit indivisible et absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière étape de son raisonnement est que la souveraineté pour Bodin est un tout, un attribut unique de la puissance publique, mais surtout le caractère essentiel de la souveraineté est le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée est essentielle, ce que Bodin nous dit est que la souveraineté n’est pas seulement indivisible, absolue et perpétuelle, mais surtout que ce qui fait le souverain parmi tous les attribue, celui qui est le plus important est le pouvoir de faire et de défaire la loi ; le souverain est celui qui fait et défait la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, le souverain est ainsi le législateur pour Bodin, la question n’est de savoir qui est le législateur : pour Bodin, le législateur est le roi. Pour que l’État fonctionne bien et que le pouvoir législatif soit exercé dans l’ordre, le régime monarchique est le plus propice à accueillir cette conception de la souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention à dire que la monarchie est le meilleur des régimes parce que seul le roi détient la souveraineté ; le roi doit être encadré par des freins ce l’on appelle en droit public français les lois fondamentales du royaume. Le roi de France peut légiférer et adopter le droit et en édicter d’autres, mais il ne peut violer les lois fondamentales du royaume, d’une certaine manière le souverain est limité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin donne l’exemple de la loi salique qui est la loi fondamentale du royaume de France disant que la couronne se transmet par les héritiers mâles. L’autre loi fondamentale et que le souverain doit respecter est les lois naturelles et les lois de dieu et plus précisément le souverain doit toujours respecter la loi naturelle étant le droit à la liberté qui refuse l’arbitraire et le souverain ne peut pas exproprier un individu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition qu’il donne de la souveraineté aura un immense impact, Bodin va définir de manière entièrement nouvelle la notion de souveraineté en en faisant un élément essentiel du concept d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit toutefois à une époque où dans certaines régions du monde quelque chose de nouveau et de mystérieux émerge, c’est une révolution dans l’ordre de l’épistémologie soit l’ordre de la connaissance ; cette révolution est la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
Machiavel avait tenté de poser les jalons de la république, les monarchomaques avaient apporté l’idée qu’on ne peut résister à l’autorité politique qu’à certaines conditions, Bodin propose une définition de la souveraineté très centralisatrice, mais quelque part Hobbes va bénéficier d’une révolution dans l’ordre du savoir.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté, c’est-à-dire la puissance publique appartient un pouvoir qui n’appartient qu’à elle, c’est la souveraineté qui a trois caractéristiques :&lt;br /&gt;
*perpétuelle ;&lt;br /&gt;
*absolue ;&lt;br /&gt;
*inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un peu avant 1566 et surtout en 1576, Bodin est arrivé à la conclusion que la souveraineté est construite autour de ces trois critères. Pour qu’une personne soit dite « souveraine », cela implique qu’elle doit exercer un certain nombre de compétences qui n’appartiennent qu’à elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est le premier qui définit la souveraineté en indiquant que celui ou l’institution qui possède la souveraineté possède des compétences qui sont exerçables et qui n’appartiennent qu’à elle. Hobbes ira plus loin en disant que l’entité qui possède un certain nombre de compétences exclusives est l’État qui possède en son nom propre un certain nombre de compétences exclusives que Bodin appelait la souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin propose cette définition assez large de la souveraineté, et en a fait l’attribut de ce qu’on appelle la république ou la puissance publique sans qu’on ne donne le nom d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin définit de manière entièrement nouvelle la notion de souveraineté en s’appuyant sur ces trois caractéristiques, comment et où ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – Les six livres de la République, 1576 ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre VII est intitulé ‘’De la souveraineté’’. On voit que Bodin est un juriste redoutable et redouté parce qu’il a un esprit extrêmement synthétique, mais surtout il a un esprit extrêmement clair. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine » de avec puissance souveraine.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin nous dit que ce qu’on appelle république et qui peut prendre plusieurs formes, d’un gouvernement populaire, d’une aristocratie ou du pouvoir royal, ce régime de la république a une caractéristique unique qui est qu’elle détient la puissance souveraine. Autrement dit, que ce soit un homme, un groupe d’homme ou le corps politique dans son entier, la respublica est détentrice de la puissance souveraine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il analyse la notion de perpétuelle :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La puissance souveraine qui est l’attribut de la respublica est perpétuelle parce qu’elle ne s’arrête jamais dans le temps, elle dure toujours dans le temps, il n’y a pas de république souveraineté temporairement ; il y a l’idée que la république détient la souveraineté, quelle que soit la forme de cette république pour toujours. L’État est souverain en permanence. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise un cas de figure. Il a besoin d’insister sur ce point parce qu’il y a dans l’histoire des moments où on a jeté un voile sur la liberté de l’État, ce sont les moments où règne l’[[La raison d’État|état d’exception]] : il y a un moment de l’histoire ou le corps politique, l’État n’est pas entièrement maitre de ses compétences qui ont été levées et mises entre parenthèses pour un certain laps de temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce moment sous Rome s’appelait le temps du dictateur, aujourd’hui on parle en droit public d’état d’exception : c’est l’idée qu’il y a des moments lorsque la liberté est menacée comme avec le Patriot Act aux États-Unis, la loi ne s’applique pas ou plus de la même manière. Bodin est conscient qu’il y a des moments où la loi est suspendue pour le bien et la sauvegarde la république, il considère que ce sont des moments où la souveraineté est mise entre parenthèses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin veut réaffirmer le caractère perpétuel donc indéfini dans le temps de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome avait dans sa constitution une disposition, à l’époque des Romains être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait. Il a une seule condition que ce Dictator est qu’il ne devait pas venir de Rome afin qu’il ne prenne pas parti ou émane d’une communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Sénat votait la suspension des lois, faisait appel à quelqu’un d’extérieur pour gouverner par décret dans les cas où elle était menacée ; cet homme, ce groupe d’homme amené à gouverner Rome par ces mesures exceptionnelles était appelé Dictator. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un retournement terminologique, à Rome, être Dictator était un grand honneur parce qu’on faisait une confiance extraordinaire, bien évidemment le dictateur n’avait des pouvoirs que pour un temps déterminé et le statut était contrôlé et renouvelé par le Sénat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est parfaitement conscient où on jetait un voile sur la liberté et les lois, conscient de cela il réaffirme que la souveraineté ne peut pas souffrir de l’idée d’exception, elle est toujours là ; on ne peut pas suspendre la puissance publique de ses compétences. Comme le Dictator ne détenait pas la souveraineté, elle n’était pas suspendue, elle est perpétuelle. En d’autres termes, la souveraineté est perpétuelle, et même lorsque l’État d’exception vient, elle ne disparait pas, l’État est toujours souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté est absolue parce qu’elle ne peut pas se déléguer, plus précisément si on délègue l’exercice du pouvoir à des magistrats on ne leur délègue pas la souveraineté, on leur donne le pouvoir d’exercer, on leur attribue un certain nombre de compétences, mais cela ne signifie pas qu’ils héritent de la souveraineté ; autrement dit, ils exercent des parcelles de souveraineté, mais ils ne la possèdent pas parce que la souveraineté est absolue et le prince ne peut pas s’en défaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que le souverain est toujours au-dessus des lois ; on voit très bien qu’au fond, si elle est absolue et inaliénable, c’est parce que c’est celui qui possède la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire les lois, la caractéristique essentielle de la souveraineté et de faire et défaire les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celui qui a la souveraineté, son pouvoir parmi d’autres, est celui de faire et défaire la loi ; pour Rousseau, celui qui fait et défait les lois est le peuple donc le peuple est souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le détenteur de la souveraineté est celui qui fait et défait la loi, mais comme dans l’esprit de Bodin c’est le roi, il est au-dessus des lois, il ne s’applique pas à lui-même les lois qu’il promulgue, change et modifie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin fait une distinction entre la loi et le contrat ; les monarchomaques ont dit que le roi a passé un contrat avec ses sujets, les gouvernants ne peuvent faire n’importent quoi parce que selon Junius Brutus, les rois détient du peuple le pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat entre gouvernant et gouvernés n’est pas la question de qui fait la loi, il attaque la vision des monarchomaques qui déduisaient le pouvoir du corps politique de l’idée de contrat, pour Bodin on ne peut déduire de l’idée de contrat que le corps politique a tous les pouvoirs, seul le roi fait et défait la loi alors c’est le souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, on passe un contrat avec le roi qui fait et défait la loi, ce n’est pas parce que le prince décrète et propose des lois au nom de la souveraineté qui ne plaisent pas au corps politique qu’ils peuvent le renverser. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, le corps politique a passé un contrat avec le prince, mais ne lui retire pas le fait de faire et défaire la loi, il ne défend pas une vision ascendante du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques ont abusé en traitant la loi et le contrat dans un ensemble identique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle n’appartient qu’à l’État, si elle est perpétuelle cela implique que celui qui détient le pouvoir, le roi, lorsqu’il meurt, n’emporte pas la souveraineté avec lui, elle est toujours là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est tout le sens de l’argument de «  Le roi est mort, vive le roi » : la mort du souverain légitimé n’implique pas la fin de la monarchie et de la souveraineté, ce n’est pas parce que celui qui exerce la souveraine meurt que la souveraineté meurt avec lui ; c’est un attribut de ce qu’il appelle la puissance publique, c’est en cela qu’elle est perpétuelle, elle n’est pas liée à un homme ou au titulaire du pouvoir, elle est toujours là, elle se transmet de titulaire du pouvoir en titulaire du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’in est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme la distinction entre le prince et les magistrats, en d’autres termes lorsque le magistrat exerce le pouvoir, c’est en cela que la souveraineté est absolue, il ne possède pas la souveraineté, mais ne fait qu’exercer un commandement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance.}}&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
Pour Bodin le juge n’est pas souverain parce qu’il faut distinguer entre celui qui est détenteur de la a souveraineté et celui qui l’exerce par commandement : le magistrat lorsqu’il exerce son pouvoir ne possède pas la souveraineté, il exerce son commandement au nom du souverain qui lui a délégué un pouvoir de souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l‘État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin affirme que la souveraineté qu’il a définie comme absolue, perpétuelle et inaliénable n’est au fond exercée le mieux que si c’est un prince. En d’autres termes, la souveraineté est exercée là plus efficacement des manières lorsque c’est le gouvernement d’un seul ; le régime le plus à même de respecter ces trois compétences est lorsqu’il y a un seul souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la théorie de la monarchie absolue faisant de la monarchie le pouvoir le plus utile de la société ; voilà un juriste de grand talant qui défend l’idée de la souveraineté absolue exercée par le pouvoir royal. De très nombreuses monarchies instrumentalisent la théorie de Bodin pour justifier de leur pouvoir absolu : après Bodin de très nombreux juristes royaux défendront non pas la théorie de la souveraineté absolue, mais la théorie de la monarchie absolue. Bodin donne à l’absolutisme un fondement juridique, clair et précis en attribuant au roi la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin s’achève le troisième pilier nécessaire aux philosophes afin de véritablement proposer une définition de l’État. Bodin parlait toujours de la République un peu comme Machiavel qui proposait une réflexion sur les vices et les vertus du citoyen, mais aussi sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques se sont intéressées à une autre question de savoir s’il y a des cas de figure où l’on peut résister au Prince, Bodin avait ajouté une théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur ces trois piliers, un homme va construire et proposer la première définition de l’État comme entité morale indifférente, c’est Thomas Hobbes, la Respublica de Thomas Hobbes va devenir l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : Le Léviathan de Thomas Hobbes (1588 - 1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a proposé cette synthèse dans un contexte qui a changé, il ne fait pas la synthèse de Machiavel et de Bodin hors contexte. Hobbes est important parce qu’il révolutionne la philosophie politique ainsi que le droit en donnant une nouvelle signification au terme d’État, mais surtout en voulait proposer pour la première fois dans l’histoire une science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, Luther, Calvin, Bodin n’avait pas pour objectif de proposer une vision du politique fondée sur la science. Hobbes veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est important est que Hobbes tente de répondre à des questions qui nous concernait encore aujourd’hui, il pose tout d’abord la question de savoir ce qu’est la liberté individuelle, il s’interroge sur ce qu’on appelle les droits individuels, savoir s’il y a des droits indissociablement liés à notre personne et il va affirmer l’existence de ces droits. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes cherche à comprendre la place de la loi dans la communauté politique, cette entité morale nouvelle qu’il appellera l’État, le Léviathan qui produit la loi, quel rôle donner à la loi ? Doit-elle être l’expression de la volonté générale, l’expression du souverain, doit-elle limiter nos droits individuels ou pas ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi ? Qu‘est-ce que la loi, quelles sont les limites et comment l’appliquer ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une nouvelle définition de l’État se met en place : un État souverain à l’origine des lois qui a un pouvoir absolu sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes, second fils d'un ministre anglican, naît le 5 avril 1588 à Malmesbury en Angleterre. Son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le ‘’De Cive’’ et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise (1649). En 1655, il publie le ‘’De Corpore’’ un traité de physique et en 1658 le ‘’De Homine’’, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire. Vers la fin de l’année 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=La_naissance_du_concept_moderne_de_l%E2%80%99%C3%89tat&amp;diff=68641</id>
		<title>La naissance du concept moderne de l’État</title>
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		<updated>2025-09-14T12:29:50Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= &lt;br /&gt;
 |image_caption= &lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The birth of the modern concept of the state&lt;br /&gt;
| es = El nacimiento del concepto moderno de Estado&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La naissance du concept moderne de l’État constitue l’un des tournants majeurs de l’histoire politique européenne. Elle ne se réduit ni à l’affermissement des monarchies, ni à l’évolution des techniques administratives, mais correspond à une mutation profonde des catégories de pensée à travers lesquelles le pouvoir est conçu, légitimé et exercé. Là où l’ordre médiéval se caractérisait par une pluralité d’autorités concurrentes – papauté, empire, principautés, seigneuries, communes urbaines – l’époque moderne voit s’imposer progressivement l’idée d’un centre politique unique, souverain et territorialement circonscrit. Cette transformation ne relève pas d’un événement ponctuel mais d’un long processus où se croisent bouleversements religieux, conflits armés et innovations intellectuelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les guerres de religion du XVIᵉ siècle mettent en évidence l’incapacité de l’ancien ordre à garantir la paix civile. La fragmentation des loyautés entre autorité spirituelle et autorité temporelle engendre une crise qui appelle de nouvelles solutions conceptuelles. C’est dans ce contexte que Machiavel fonde une réflexion autonome sur la politique, distincte des prescriptions théologiques et morales, en définissant l’art de gouverner comme une pratique rationnelle et efficace. Quelques décennies plus tard, Bodin formule la notion de souveraineté comme pouvoir absolu, indivisible et perpétuel, conférant au prince la capacité de trancher sans appel et d’incarner la continuité de l’ordre politique. Cette conceptualisation fournit aux monarchies européennes un cadre théorique pour légitimer leur autorité face aux pouvoirs concurrents.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIᵉ siècle, Hobbes pousse cette logique à son terme. Dans le contexte des guerres civiles anglaises, il conçoit l’État comme un artifice contractuel destiné à mettre fin à l’anarchie naturelle des hommes. L’autorité souveraine, incarnée par le Léviathan, devient la condition de la paix et de la sécurité, ce qui consacre l’idée d’un pouvoir suprême, extérieur aux divisions religieuses et aux querelles féodales. Parallèlement, l’ordre international issu des traités de Westphalie en 1648 fixe les principes d’indépendance et de reconnaissance mutuelle entre unités politiques souveraines, instituant un système étatique qui dépasse le cadre des royaumes pour devenir la grammaire des relations entre puissances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État moderne apparaît ainsi comme une invention à la fois théorique et institutionnelle, indissociable de la recomposition des rapports de pouvoir à l’intérieur des sociétés et de la stabilisation d’un ordre interétatique. Comprendre sa naissance implique d’articuler la dimension conceptuelle – les catégories de souveraineté, d’autorité, de légitimité – avec les dynamiques historiques qui les ont rendues nécessaires et intelligibles. C’est de cette rencontre entre expériences de crise et innovations intellectuelles qu’est issue l’idée d’État telle qu’elle structure encore aujourd’hui la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Jean Bodin et la question de la souveraineté =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Jean_Bodin.jpg|right|thumb|200px|Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
'''Jean Bodin''' (1529 - 1596) va nous offrir une définition de la souveraineté en partie en réponse à cette déstabilisation que sont les théories de monarchomaques pour lesquels il a pris peur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’exposé de la pensée de Jean Bodin fut un évènement majeur dans la pensée politique et philosophique européenne, nous allons voir les limites de l’autorité politiques qui font de Bodin véritablement le grand théoricien et l’artisan du concept d’État et de souveraineté. Il y a chez lui une idée essentielle développée en réponse aux théories monarchomaques qui se résume en trois mots : pour exister la souveraineté doit être indivisible, absolue et perpétuelle. Autrement dit, avec Jean Bodin va s’affirmer une définition de la souveraineté qui permet la concentration du pouvoir à l’opposé des théories monarchomaques. Bodin et la réponse monarchique aux théories des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est peut être le plus grand juriste du XVIème siècle français étudiant le droit à Toulouse et surtout il est l’auteur de deux ouvrages extrêmement importants, un intitulé ''La Méthode pour étudier l’Histoire'' datant de 1566 qui est une étude des régimes dans une perspective comparative tentant de clarifier la notion de souveraineté, l’autre ouvrage de 1576 est ''Les six livres de la République''. Ente 1566 et 1576, Bodin nous donne deux visions de la politique et de la souveraineté différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin va affirmer la nécessaire concentration du pouvoir en affirmant que cette concentration est nécessaire au bon fonctionnement de l’État qu’il soit monarchique, aristocratique ou démocratique. Il défend l’idée qu’il faut identifier les compétences des uns et des autres afin que l’État fonctionne comme il faut. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question qui va le hanter est de savoir quels sont les droits et les prérogatives qui n’appartiennent qu’à une seule autorité, qu’une autorité possède de manière exclusive et sans partage ; y a-t-il dans les États et les monarchies, dans le fonctionnement de l’État il y a des compétences qui ne relèvent au fond que d’une entité qui sont l’exclusivité de l’État. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un raisonnement obsessionnel qui s’appuie d’abord sur la traditionnelle division du droit romain de l’imperium qui divise l’imperium entre souveraineté majeure et souveraineté mineure c’est-à-dire les attributs de la souveraineté les plus importants et les attributs de la souveraineté qui l’étaient moins. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium merum est la souveraineté majeure de celui qui détient le glaive, le pouvoir et les armes, mais il s’est appuyé sur cette division qui soulève la question est de savoir si les Romains ont divisé la souveraineté en imperium merum et imperium mixtum, y a-t-il des compétences qui doivent être associées qu’à une entité ? Parallèlement à cette question qu’il se pose, il va adopter une perspective comparative historique qui va donner beaucoup d’importance à la coutume locale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin va définir la souveraineté qui ne doit plus être divisée entre une souveraineté majeure et mineure, pour cela il va s’appuyer sur de très nombreuses lectures certes du droit romain, mais il va surtout se plonger dans l’histoire des nations et l’histoire comparée des États en mettant l’accent sur le rôle des coutumes en soulignant que chaque État à ses mécanismes juridiques et ses visions différentes. Il emprunte à Aristote la vision Grèce, à Polybe la vision romaine, à certains juristes médiévaux, il se plonge dans l’histoire du droit passé pour voir si on ne peut tirer une définition unique de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa première tentative se retrouve dans son premier ouvrage de 1566 ''La Méthode pour étudier l’Histoire'' qui est une grande étude comparée des régimes politiques il faut comparer toutes les lois de tous les États ou des plus libres d’entre eux et de choisir le meilleur échantillon ; c’est une véritable étude comparée de droit public. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il en arrive après son analyse des différents régimes politiques à découvrir que la souveraineté peut être définie par cinq attributs :&lt;br /&gt;
*désignation des magistrats et l’attribution des pouvoirs de chacun : le souverain peut designer les magistrats et attribuer le pouvoir aux uns et aux autres&lt;br /&gt;
*peut établir ou abolir les lois : le souverain, quel qu’il soit, le corps politique ou le peuple, peut établir et abolir les lois&lt;br /&gt;
*peut déclarer la guerre et/ou conclure la paix&lt;br /&gt;
*il est l’instance qui peut entendre les magistrats en dernier recours&lt;br /&gt;
*pouvoir de vie ou de mort sur les individus&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout souverain a ces cinq attributs, la souveraineté est définie par ces cinq caractéristiques qu’elles soient la souveraineté d’un roi ou du peuple, ce sont les attributs de la souveraineté moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première définition de la souveraineté qui nous est offerte qui est très juridique à un certain nombre de conséquences sur la définition des cinq attributs présentés par Bodin. Tout d’abord, il y a une vraie clarification des pouvoirs publics, au fond en présentant et en décrivant ces cinq attributs de ce que constitue la souveraineté et du pouvoir souverain, Bodin fait œuvre de clarificateur de quels sont les pouvoirs de qui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence est que les monarchomaques avaient affirmé un certain nombre de choses, Bodin clarifie les prérogatives des pouvoirs publics.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence est qu’il refuse la vision de la constitution mixte de Machiavel et de ses héritiers humanistes et admirateurs de Rome qui avait été soutenue : s’il y est opposé à une division et à un éparpillement de la souveraineté, de la division des compétences, il ne va pas défendre une constitution qui par définition divise le pouvoir ; autrement dit, l’homme qui dispose d’une forte concentration du pouvoir ne va pas soutenir une idée qui répartit le pouvoir dans différentes entités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième conséquence est que Bodin va présenter une vision de la souveraineté comme une vision indivisible : c’est l’affirmation de l’idée que la souveraineté est indivisible ; puisqu’il est confronté à la confusion que la division des pouvoirs peut susciter, il va être contre la division de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième conséquence est que le pouvoir suprême ne peut se partager et il est même dangereux de créer des pouvoirs qui se contrôlent les uns les autres ; il est radicalement hostile à l’idée que l’État voit ses pouvoirs démultiplier et partager de manière à les diluer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Affirmer que la « souveraineté est indivisible », pour Bodin, n’implique pas que pour Bodin le roi a tous les pouvoirs, « souveraineté indivisible » ne signifie pas « souveraineté illimitée » en 1566. Le roi est certes la source du pouvoir, mais son pouvoir est et doit être limité, Bodin a un rôle partisan du rôle politique des parlements dans la validation de certains actes juridiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il rédige ''La Méthode pour étudier l’Histoire'', la notion d’indivisibilité qu’il défend l’embarrasse, c’est comme s’il avait proposé quelque chose dont il ne sait quoi faire. On se rend compte qu’il affirme les attributs de la souveraineté et de son indivisibilité, mais on se rend compte aussi qu’il n’est pas très à l’aise avec cette notion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le pouvoir est indivisible ne répond pas à la question de son étendue, autrement dit la souveraineté ne répond pas à la question de savoir jusqu’où va le pouvoir et comment s’exerce le pouvoir. Bodin va peu à peu dans son ouvrage laisser un certain nombre de zones d’ombres sur la question de savoir s‘il existe ou n’existe pas de compétences qui doivent être partagées. Dans l’exemple de la peine de mort, lorsqu’un juge condamne à mort, est-ce que quelque part le juge qui à son pouvoir par délégation du roi, n’exerce-t-il pas un acte de souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Puisque le pouvoir de vie et de mort est un attribut de souveraineté, alors le juge détient quelque part une parcelle de la souveraineté ; de dire que le pouvoir est indivisible pour Bodin lui fait penser qu’il a mal répondu à la question des limites et de la définition de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin a défini les attributs de la souveraineté, mais il s’est rendu compte que d’autres personnes que le roi peut exercer une parcelle de la souveraineté, dire que le pouvoir est indivisible ne répond pas à sa question.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut un second ouvrage pour clarifier ses propos sur l’indivisibilité, ce sont ''Les six livres de la République'' qui va permettre à Bodin d’affiner son point de vue ; la souveraineté est indivisible, mais surtout absolue et perpétuelle. Pour Bodin, il existe dans toute communauté politique, un corps, une entité, un roi, un individu, un groupe en qui tout le pouvoir de l’État est concentré, ce pouvoir qu’il appelle la souveraineté est indivisible, absolue et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée va permettre à Hobbes de dire que celui qui a la souveraineté n’est ni le roi ni le peuple, mais c’est l’État. C’est l’idée d’affirmer qu’il y a dans tout corps politique, un individu ou un groupe d’individus qui détient tous les pouvoirs et en qui tout le pouvoir et souveraineté est concentré. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin — Méthode pour étudier l’Histoire, 1566 ==&lt;br /&gt;
Dans cet ouvrage, Bodin explique la souveraineté et affirme l’indivisibilité. C’est un texte important parce qu’il est un texte fondateur de la théorie politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin donne une définition des termes qu’il emploie Dans le paragraphe Du Magistrat on est à une époque ou on se pose la question de savoir ce qu’est le magistrat, Bodin a senti le flottement terminologique autour de la définition du magistrat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il en donne une définition assez classique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le terme de magistrat ne s’applique en effet qu’à l’autorité civile ou militaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans la fonction de repentant de l’autorité civile ou militaire qu’on peut porter le titre et le nom de magistrat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous appellerons donc magistrat tout homme qui participe à l’autorité publique.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celle ou celui qui exerce une parcelle d’autorité publique s’appelle un magistrat et la question est de savoir si un magistrat parmi les magistrats exerce cette souveraineté, avec un « primus inter pares », qui est détenteur de cette souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Qui donc reconnaîtrait pour magistrat un homme dépourvu d’agent d’exécution et incapable de commander quoi que ce soit ? Cela peut s’accorder avec les charges et les honneurs, mais avec l’autorité il n’en va pas de même. Et sur ce point Charles Sigonio et N. Grucchi se sont trompés pour avoir pensé, à la suite de Festus, que l’on devait leur reconnaître sinon l’autorité du moins le pouvoir. Mais sur ce point, il convient de suivre les règles des jurisconsultes et non celles des grammairiens : or pour eux, la potestas est tantôt égale et tantôt supérieure à l’imperium.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat qui exerce son pouvoir et sa puissance a un pouvoir égal ou même parfois supérieur à l’imperium ; il y a des magistrats et une inégalité des pouvoirs au sein même des magistrats.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Certains ne font qu’exécuter des ordres, d’autres sont véritablement détenteurs de la souveraineté ; c’est l’idée qu’il y a différentes catégories de magistrats, certains ont le pouvoir d’exécuter qui est la potestas et d’autres ont l’imperium. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[De la souveraineté] Arrivons-en fin à la définition de l’autorité suprême en quoi réside le principe de la République, Aristote l’a appelée le pouvoir politique suprême ou autorité suprême, les Italiens la Seigneurie, et nous la souveraineté (suveranitatem) tandis que les Latins employaient le terme de puissance suprême (summa rerum) et d’autorité suprême (summum imperium).}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette notion, ô combien importante, qui est l’attribut d’un magistrat, a porté dans l’histoire différents noms. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi lorsque je compare les arguments d’Aristote, de Polybe, de Denys et des principaux jurisconsultes, et que je les confronte avec l’histoire des États, je vois que la souveraineté consiste en cinq attributs essentiels : le premier et le plus important est de nommer les plus hauts magistrats et de définir à chacun son office, le second est de promulguer ou d’abroger les lois, le troisième de déclarer la guerre et de conclure la paix, le quatrième de juger en dernier ressort par-dessus tous les magistrats, et le dernier d’avoir le droit de vie et de mort aux endroits où même la loi ne prête pas de clémence.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette dernière compétence le fait douter, car si le souverain est celui qui décide de la vie ou de la mort de quelqu’un et que c’est le juge qui décide de la vie ou de la mort de quelqu’un alors le juge est détenteur d’une passerelle de souveraineté à moins de faire des juges le détenteur de toute la souveraineté ; il y a une incohérence dans son raisonnement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’elle ne soit la prérogative d’un seul pouvoir, les juges n’ont jamais la souveraineté, mais exercent un pouvoir y compris de vie et de mort que par délégation. Bodin va faire la distinction.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Celui qui possède d’après son statut l’autorité, la juridiction ou quelque attribut de ce genre peut le considérer comme sa propriété véritable, et il lui est loisible de le déléguer à un autre, comme l’écrit Ulpien, au sujet de la juridiction, dans son livre sur « Les coutumes des anciens » : mais celui qui possède une délégation ne peut pas plus la transmettre à un tiers qu’il ne ferait pour un objet prêté : autrement il serait inculpé de vol.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’on est le souverain on peut déléguer le pouvoir, mais celui a qui on délègue le pouvoir ne peut réclamer être titulaire de cette souveraineté, il ne l’a que reçu qu’en délégation, mais il n’en est jamais le propriétaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1576, Bodin va clarifier sa réponse en disant que la compétence est indivisible, absolue et perpétuelle. Bodin est arrivé à cette conclusion à partir de 1576 pour deux raisons, une raison théorique et une raison politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La raison théorique répond à la question de savoir si le roi doit recevoir le consentement de certains corps de l’État pour certaines relèves d’actes juridiques, quelque part, ipso facto, la souveraineté est partagée. Bodin veut clarifier une confusion, théoriquement ce qu’il a argumenté en 1566 est solide, mais il ne veut pas de malentendu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Giorgio Vasari San Bartolomeo.jpg|thumb|right|130px|Le massacre de la Saint-Barthélemy par Giorgio Vasari, 1572-1573.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième raison est politique, deux ouvrages monarchomaques sont parus, ils ont publié des ouvrages affirmant la possibilité de résister au souverain et de résister parce que quelque part le corps politique avait une partie de la souveraineté, cette idée fait horreur à Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques de [[L’ère de la Réforme|Bèze, Hotman et Junius Brutus]] vont affirmer que l’on peut résister au roi parce que le corps politique a délégué son pouvoir, pour Bodin le roi doit avoir le pouvoir, il faut combattre les écrits monarchomaques. Rien de tel pour les combattre que de clarifier l’idée de souveraineté en en faisant un attribut unique, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le massacre de la Saint Barthelemy de 1572 a provoqué des remous et installé un climat d’instabilité politique en France, la pensée de Bodin est une pensée de l’ordre, quelque chose relève de la provocation anarchique chez les monarchomaques, c’est une pensée de l’ordre dans un contexte de désordre. Le contexte social et politique de l’époque, la volonté de lutter contre les écrits monarchomaques et le sentiment de Bodin d’avoir laissé des contradictions dans ses écrits de 1566 va le mener à rédiger son ouvrage de 1576 qui est ‘’Les six livres de la République’’. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réponse de Bodin est complexe, il raisonne par étape, si la souveraineté est et doit être indivisible, une et absolue alors aucun acte de résistance de la part d’un sujet n’est justifié ; il est intéressant de noter que Bodin, catholique convaincu, va recourir aux arguments de Luther et de Calvin pour démonter la théorie de la résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première étape est qu’aucun acte de résistance n’est toléré parce que omni potestas a deo, la deuxième étape est qu’il y a des cas où la résistance est possible dans le cas d’un monarque usurpateur n’ayant pas la légitimé, à l’exception de ce qu’il appelle le tyran usurpateur la résistante est veine. La troisième étape est que pour éviter toute forme de résistance, il faut affirmer l’absolutisme, le principe de la souveraineté absolue. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, sans recourir à une justification théologique de la souveraineté absolue, pour fonder la souveraineté absolue sur d’autres arguments que d’autres arguments théologiques, il faut la faire reposer sur l’argument de la nécessité. Il est nécessaire à l’ordre et au fonctionnement de l’État que la souveraineté soit indivisible et absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière étape de son raisonnement est que la souveraineté pour Bodin est un tout, un attribut unique de la puissance publique, mais surtout le caractère essentiel de la souveraineté est le pouvoir d’édicter et d’abroger les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée est essentielle, ce que Bodin nous dit est que la souveraineté n’est pas seulement indivisible, absolue et perpétuelle, mais surtout que ce qui fait le souverain parmi tous les attribue, celui qui est le plus important est le pouvoir de faire et de défaire la loi ; le souverain est celui qui fait et défait la loi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, le souverain est ainsi le législateur pour Bodin, la question n’est de savoir qui est le législateur : pour Bodin, le législateur est le roi. Pour que l’État fonctionne bien et que le pouvoir législatif soit exercé dans l’ordre, le régime monarchique est le plus propice à accueillir cette conception de la souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention à dire que la monarchie est le meilleur des régimes parce que seul le roi détient la souveraineté ; le roi doit être encadré par des freins ce l’on appelle en droit public français les lois fondamentales du royaume. Le roi de France peut légiférer et adopter le droit et en édicter d’autres, mais il ne peut violer les lois fondamentales du royaume, d’une certaine manière le souverain est limité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin donne l’exemple de la loi salique qui est la loi fondamentale du royaume de France disant que la couronne se transmet par les héritiers mâles. L’autre loi fondamentale et que le souverain doit respecter est les lois naturelles et les lois de dieu et plus précisément le souverain doit toujours respecter la loi naturelle étant le droit à la liberté qui refuse l’arbitraire et le souverain ne peut pas exproprier un individu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La définition qu’il donne de la souveraineté aura un immense impact, Bodin va définir de manière entièrement nouvelle la notion de souveraineté en en faisant un élément essentiel du concept d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il écrit toutefois à une époque où dans certaines régions du monde quelque chose de nouveau et de mystérieux émerge, c’est une révolution dans l’ordre de l’épistémologie soit l’ordre de la connaissance ; cette révolution est la révolution scientifique.&lt;br /&gt;
Machiavel avait tenté de poser les jalons de la république, les monarchomaques avaient apporté l’idée qu’on ne peut résister à l’autorité politique qu’à certaines conditions, Bodin propose une définition de la souveraineté très centralisatrice, mais quelque part Hobbes va bénéficier d’une révolution dans l’ordre du savoir.&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
Pour Bodin, la souveraineté, c’est-à-dire la puissance publique appartient un pouvoir qui n’appartient qu’à elle, c’est la souveraineté qui a trois caractéristiques :&lt;br /&gt;
*perpétuelle ;&lt;br /&gt;
*absolue ;&lt;br /&gt;
*inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un peu avant 1566 et surtout en 1576, Bodin est arrivé à la conclusion que la souveraineté est construite autour de ces trois critères. Pour qu’une personne soit dite « souveraine », cela implique qu’elle doit exercer un certain nombre de compétences qui n’appartiennent qu’à elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est le premier qui définit la souveraineté en indiquant que celui ou l’institution qui possède la souveraineté possède des compétences qui sont exerçables et qui n’appartiennent qu’à elle. Hobbes ira plus loin en disant que l’entité qui possède un certain nombre de compétences exclusives est l’État qui possède en son nom propre un certain nombre de compétences exclusives que Bodin appelait la souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin propose cette définition assez large de la souveraineté, et en a fait l’attribut de ce qu’on appelle la république ou la puissance publique sans qu’on ne donne le nom d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin définit de manière entièrement nouvelle la notion de souveraineté en s’appuyant sur ces trois caractéristiques, comment et où ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Jean Bodin – Les six livres de la République, 1576 ==&lt;br /&gt;
[[Image:Préface République de Bodin.gif|thumb|right|350px|Préface des « Les Six Livres de la République » (1576) de Jean Bodin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre VII est intitulé ‘’De la souveraineté’’. On voit que Bodin est un juriste redoutable et redouté parce qu’il a un esprit extrêmement synthétique, mais surtout il a un esprit extrêmement clair. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La souveraineté est la puissance absolue et perpétuelle de la république […] Le fondement principal de toute République et d’autant que nous avons dit que République est un droit Gouvernement de plusieurs familles, et de ce qui leur est commun, avec puissance souveraine » de avec puissance souveraine.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin nous dit que ce qu’on appelle république et qui peut prendre plusieurs formes, d’un gouvernement populaire, d’une aristocratie ou du pouvoir royal, ce régime de la république a une caractéristique unique qui est qu’elle détient la puissance souveraine. Autrement dit, que ce soit un homme, un groupe d’homme ou le corps politique dans son entier, la respublica est détentrice de la puissance souveraine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ensuite, il analyse la notion de perpétuelle :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai dit que cette puissance est perpétuelle, parce qu’il se peut faire qu’on donne puissance absolue à un ou plusieurs à certains temps, lequel expiré, ils ne sont plus rien que sujet ; étant qu’ils sont en puissance, ils ne se peuvent appeler Princes souverains, vu qu’ils ne sont que dépositaires, et gardes de cette puissance, jusqu’à ce qu’il plaise au peuple ou au Prince la révoquer, qui en demeure toujours saisi.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La puissance souveraine qui est l’attribut de la respublica est perpétuelle parce qu’elle ne s’arrête jamais dans le temps, elle dure toujours dans le temps, il n’y a pas de république souveraineté temporairement ; il y a l’idée que la république détient la souveraineté, quelle que soit la forme de cette république pour toujours. L’État est souverain en permanence. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin précise un cas de figure. Il a besoin d’insister sur ce point parce qu’il y a dans l’histoire des moments où on a jeté un voile sur la liberté de l’État, ce sont les moments où règne l’[[La raison d’État|état d’exception]] : il y a un moment de l’histoire ou le corps politique, l’État n’est pas entièrement maitre de ses compétences qui ont été levées et mises entre parenthèses pour un certain laps de temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:César Ambrogio Parisi.jpg|thumb|César (marbre d'après l'antique), jardin des Tuileries.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce moment sous Rome s’appelait le temps du dictateur, aujourd’hui on parle en droit public d’état d’exception : c’est l’idée qu’il y a des moments lorsque la liberté est menacée comme avec le Patriot Act aux États-Unis, la loi ne s’applique pas ou plus de la même manière. Bodin est conscient qu’il y a des moments où la loi est suspendue pour le bien et la sauvegarde la république, il considère que ce sont des moments où la souveraineté est mise entre parenthèses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin veut réaffirmer le caractère perpétuel donc indéfini dans le temps de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome avait dans sa constitution une disposition, à l’époque des Romains être le Dictator était horrifique : lorsque la République romaine était menacée, le Sénat romain pouvait suspendre l’application des lois en fonction d’application constitutionnelle et requérir à un dictateur qui avait les pleins pouvoirs afin de défendre la République à tout prix, c’était un moment où les lois étaient suspendues ; le dictateur gouvernait par décret et la constitution romaine le prévoyait. Il a une seule condition que ce Dictator est qu’il ne devait pas venir de Rome afin qu’il ne prenne pas parti ou émane d’une communauté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Sénat votait la suspension des lois, faisait appel à quelqu’un d’extérieur pour gouverner par décret dans les cas où elle était menacée ; cet homme, ce groupe d’homme amené à gouverner Rome par ces mesures exceptionnelles était appelé Dictator. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un retournement terminologique, à Rome, être Dictator était un grand honneur parce qu’on faisait une confiance extraordinaire, bien évidemment le dictateur n’avait des pouvoirs que pour un temps déterminé et le statut était contrôlé et renouvelé par le Sénat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin est parfaitement conscient où on jetait un voile sur la liberté et les lois, conscient de cela il réaffirme que la souveraineté ne peut pas souffrir de l’idée d’exception, elle est toujours là ; on ne peut pas suspendre la puissance publique de ses compétences. Comme le Dictator ne détenait pas la souveraineté, elle n’était pas suspendue, elle est perpétuelle. En d’autres termes, la souveraineté est perpétuelle, et même lorsque l’État d’exception vient, elle ne disparait pas, l’État est toujours souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce qu’est la puissance absolue. Poursuivons maintenant l’autre partie de notre définition, et disons que signifient ces mots, PUISSANCE ABSOLUE. Car le peuple ou les seigneurs d’une République peuvent donner purement et simplement la puissance souveraine et perpétuelle à quelqu’un pour disposer des biens, des personnes, et de tout l’état à son plaisir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté est absolue parce qu’elle ne peut pas se déléguer, plus précisément si on délègue l’exercice du pouvoir à des magistrats on ne leur délègue pas la souveraineté, on leur donne le pouvoir d’exercer, on leur attribue un certain nombre de compétences, mais cela ne signifie pas qu’ils héritent de la souveraineté ; autrement dit, ils exercent des parcelles de souveraineté, mais ils ne la possèdent pas parce que la souveraineté est absolue et le prince ne peut pas s’en défaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que le souverain est toujours au-dessus des lois ; on voit très bien qu’au fond, si elle est absolue et inaliénable, c’est parce que c’est celui qui possède la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire les lois, la caractéristique essentielle de la souveraineté et de faire et défaire les lois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Celui qui a la souveraineté, son pouvoir parmi d’autres, est celui de faire et défaire la loi ; pour Rousseau, celui qui fait et défait les lois est le peuple donc le peuple est souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi, la souveraineté donnée à un Prince sous charges et conditions, n’est pas proprement souveraineté, ni puissance absolue, si ce n’est que les conditions apposées en la création du Prince, soient de la Loi de Dieu ou de nature, comme il se fait après que le grand Roi de Tartarie est mort (…) or il faut que ceux-là qui sont souverains ne soient aucunement sujets aux commandements d’autrui, et qu’ils puissent donner loi aux sujets, et casser ou anéantir les lois inutiles, pour en faire d’autres : ce que ne peut faire celui qui est sujet aux lois, ou à ceux qui ont commandement sur lui. C’est pourquoi la loi dit que le Prince est absous de la puissance des lois, et ce mot de loi emporte aussi en Latin le commandement de celui qui a la souveraineté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le détenteur de la souveraineté est celui qui fait et défait la loi, mais comme dans l’esprit de Bodin c’est le roi, il est au-dessus des lois, il ne s’applique pas à lui-même les lois qu’il promulgue, change et modifie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin fait une distinction entre la loi et le contrat ; les monarchomaques ont dit que le roi a passé un contrat avec ses sujets, les gouvernants ne peuvent faire n’importent quoi parce que selon Junius Brutus, les rois détient du peuple le pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat entre gouvernant et gouvernés n’est pas la question de qui fait la loi, il attaque la vision des monarchomaques qui déduisaient le pouvoir du corps politique de l’idée de contrat, pour Bodin on ne peut déduire de l’idée de contrat que le corps politique a tous les pouvoirs, seul le roi fait et défait la loi alors c’est le souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il ne faut donc pas confondre la loi et le contrat, car la loi dépend de celui qui a la souveraineté, qui peut obliger tous ses sujets, et ne s’y peut obliger soi-même ; et la convention est mutuelle entre le Prince et les sujets, qui oblige les deux parties réciproquement. Et ne peut l’une des parties y contrevenir au préjudice, et sans le consentement de l’autre.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, on passe un contrat avec le roi qui fait et défait la loi, ce n’est pas parce que le prince décrète et propose des lois au nom de la souveraineté qui ne plaisent pas au corps politique qu’ils peuvent le renverser. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Bodin, le corps politique a passé un contrat avec le prince, mais ne lui retire pas le fait de faire et défaire la loi, il ne défend pas une vision ascendante du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En quoi ceux qui ont écrit du devoir des Magistrats, et autres livres semblables, se sont abusés de soutenir que les états du peuple sont plus grands que le Prince, chose qui fait révolter les vrais sujets de l’obéissance qu’ils doivent à leur Prince souverain.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques ont abusé en traitant la loi et le contrat dans un ensemble identique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la souveraineté est perpétuelle, absolue et inaliénable, elle n’appartient qu’à l’État, si elle est perpétuelle cela implique que celui qui détient le pouvoir, le roi, lorsqu’il meurt, n’emporte pas la souveraineté avec lui, elle est toujours là. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est tout le sens de l’argument de «  Le roi est mort, vive le roi » : la mort du souverain légitimé n’implique pas la fin de la monarchie et de la souveraineté, ce n’est pas parce que celui qui exerce la souveraine meurt que la souveraineté meurt avec lui ; c’est un attribut de ce qu’il appelle la puissance publique, c’est en cela qu’elle est perpétuelle, elle n’est pas liée à un homme ou au titulaire du pouvoir, elle est toujours là, elle se transmet de titulaire du pouvoir en titulaire du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car il est certain que le Roi ne meurt jamais, comme l’on dit, [mais] sitôt que l’in est décédé, le plus proche mâle de son estoc est saisi du royaume, et en possession [de celui-ci] auparavant.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bodin réaffirme la distinction entre le prince et les magistrats, en d’autres termes lorsque le magistrat exerce le pouvoir, c’est en cela que la souveraineté est absolue, il ne possède pas la souveraineté, mais ne fait qu’exercer un commandement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ainsi, peut-on juger qu’il y a deux sortes de commander par puissance publique : l’une en souveraineté, qui est absolue, infinie, et par-dessus les lois, les magistrats et les particuliers ; l’autre est légitime, sujette aux lois et au souverain, qui est propre aux magistrats et à ceux qui ont puissance extraordinaire de commander, jusqu’à ce qu’ils soient révoqués, ou que leur commission soit expirée. Le Prince souverain ne reconnait, après Dieu, rien plus grand que soi-même ; le magistrat après Dieu, du Prince souverain sa puissance.}}&lt;br /&gt;
 &lt;br /&gt;
Pour Bodin le juge n’est pas souverain parce qu’il faut distinguer entre celui qui est détenteur de la a souveraineté et celui qui l’exerce par commandement : le magistrat lorsqu’il exerce son pouvoir ne possède pas la souveraineté, il exerce son commandement au nom du souverain qui lui a délégué un pouvoir de souveraineté. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV ''De la comparaison des trois républiques légitimes, c’est à savoir de l‘État populaire, Aristocratique, et Royal, et que la puissance Royale est la meilleure'', Bodin affirme que la souveraineté qu’il a définie comme absolue, perpétuelle et inaliénable n’est au fond exercée le mieux que si c’est un prince. En d’autres termes, la souveraineté est exercée là plus efficacement des manières lorsque c’est le gouvernement d’un seul ; le régime le plus à même de respecter ces trois compétences est lorsqu’il y a un seul souverain. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la théorie de la monarchie absolue faisant de la monarchie le pouvoir le plus utile de la société ; voilà un juriste de grand talant qui défend l’idée de la souveraineté absolue exercée par le pouvoir royal. De très nombreuses monarchies instrumentalisent la théorie de Bodin pour justifier de leur pouvoir absolu : après Bodin de très nombreux juristes royaux défendront non pas la théorie de la souveraineté absolue, mais la théorie de la monarchie absolue. Bodin donne à l’absolutisme un fondement juridique, clair et précis en attribuant au roi la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Bodin s’achève le troisième pilier nécessaire aux philosophes afin de véritablement proposer une définition de l’État. Bodin parlait toujours de la République un peu comme Machiavel qui proposait une réflexion sur les vices et les vertus du citoyen, mais aussi sur les conditions d’existence de la république. Les monarchomaques se sont intéressées à une autre question de savoir s’il y a des cas de figure où l’on peut résister au Prince, Bodin avait ajouté une théorie de la souveraineté absolue, perpétuelle et inaliénable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur ces trois piliers, un homme va construire et proposer la première définition de l’État comme entité morale indifférente, c’est Thomas Hobbes, la Respublica de Thomas Hobbes va devenir l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le concept moderne d’État : Le Léviathan de Thomas Hobbes (1588 - 1679) =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Thomas Hobbes (portrait).jpg |right|thumb|200px|Thomas Hobbes: portrait par John Michael Wright (National Portrait Gallery, Londres).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a proposé cette synthèse dans un contexte qui a changé, il ne fait pas la synthèse de Machiavel et de Bodin hors contexte. Hobbes est important parce qu’il révolutionne la philosophie politique ainsi que le droit en donnant une nouvelle signification au terme d’État, mais surtout en voulait proposer pour la première fois dans l’histoire une science du politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, Luther, Calvin, Bodin n’avait pas pour objectif de proposer une vision du politique fondée sur la science. Hobbes veut fonder une nouvelle science de la morale et du politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est important est que Hobbes tente de répondre à des questions qui nous concernait encore aujourd’hui, il pose tout d’abord la question de savoir ce qu’est la liberté individuelle, il s’interroge sur ce qu’on appelle les droits individuels, savoir s’il y a des droits indissociablement liés à notre personne et il va affirmer l’existence de ces droits. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes cherche à comprendre la place de la loi dans la communauté politique, cette entité morale nouvelle qu’il appellera l’État, le Léviathan qui produit la loi, quel rôle donner à la loi ? Doit-elle être l’expression de la volonté générale, l’expression du souverain, doit-elle limiter nos droits individuels ou pas ? Quelle relation entretenons-nous avec la loi ? Qu‘est-ce que la loi, quelles sont les limites et comment l’appliquer ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Hobbes, une nouvelle définition de l’État se met en place : un État souverain à l’origine des lois qui a un pouvoir absolu sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Thomas Hobbes, second fils d'un ministre anglican, naît le 5 avril 1588 à Malmesbury en Angleterre. Son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le ‘’De Cive’’ et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise (1649). En 1655, il publie le ‘’De Corpore’’ un traité de physique et en 1658 le ‘’De Homine’’, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire. Vers la fin de l’année 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Hobbes et la définition moderne de l'État ==&lt;br /&gt;
Hobbes est très important parce qu’il propose une nouvelle définition de l’État, mais il propose aussi une science du politique, il évolue dans un contexte historique différente de ses prédécesseurs : c’est la première révolution scientifique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va évoluer et réfléchir sur le pouvoir, le droit , la loi, la liberté et la politique après avoir été marqué par la première révolution scientifique dans l’ordre du savoir ; la deuxième est la révolution newtonienne qui émergera à la fin du XVIIème siècle et début XVIIIème siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une vision mécaniciste et matérialiste du monde des hommes influant sa pensée philosophique, sa pensée politique et sa philosophie du droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Charles II (de Champaigne).jpg|thumb|Portrait du roi en exil Charles II par Philippe de Champaigne (vers 1653).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre a connu des troubles menant à la république de Cromwell, Hobbes doit s’enfuir en 1740 parce qu’il a des opinions monarchiques afin d’échapper à l’esprit de révolution qui règne en Grande-Bretagne. En 1640 il devient le précepteur de Charles II en physique, chimie et mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1642 il publie De Cive et commence à travailler sur le Léviathan qui donne une définition de l’État moderne, cet ouvrage est publié en 1651. Hobbes décède en 1679 non sans avoir écrit un certain nombre d’ouvrages de facture scientifique sur le corps, la matière, le decorporé, il s’intéresse à l’Iliade et l’Oddysee. Sa volonté de fonder une science du politique, sa passion pour la géométrie et la science est liée au contexte intellectuel dans lequel va évoluer le jeune Hobbes qui est le contexte de la première révolution scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première révolution scientifique bouleverse de fonds en combles les sciences humaines et le savoir en général puisqu’un certain nombre de vérités reposant sur l’argument d’autorité qui est l’argument biblique et religieux par en fumée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette révolution bouleverse la vision que l’on a du droit et de la politique, l’argument d’autorité n’est plus mobilisé, en d’autres termes, il y a une remise en cause de l’argument d’autorité fondé sur la dimension sacrée des textes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut plus utiliser l’argument du sacré pour dire qu’un texte est juste et fait figure d’autorité, les scientifiques ont montré que le religieux peut être remis en cause comme l’ont fait Galilée ou encore Kepler. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La révolution scientifique applique un changement profond dans la structure même du raisonnement sur la structure en politique et sur le raisonnement du droit : il s’agit de construire un modèle politique et juridique fondé sur un raisonnement et une analogie exclusivement scientifique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux modèles sont à la disposition de Hobbes à la fin du XVIème siècle : Hobbes va mettre en œuvre une méthode de raisonnement très particulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier modèle est le modèle géométrique, ce modèle que les scientifiques ont réhabilité consiste à présenter une matière sous la forme d’une suite de démonstration partant de postulats. Il s’agit de postuler un certain nombre de faits avérés comme la chute des corps en physique et d’en déduire par un raisonnement hypothético-déductif un raisonnement logique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les philosophes vont appliquer le raisonnement de la géométrie à partir d’un théorème en l’appliquant à ce qui va devenir la science politique ou le droit un même raisonnement ; on postule un certain nombre de vérités communément accepté dont on déduit un certain nombre de vérités. Il s’agit de construire un système politique et juridique cohérent et logique qui vise à la certitude. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième modèle que Hobbes utilisera moins est le modèle non plus de la géométrie, mais le modèle des mathématiques : le modèle mathématique recours à l’analyse, au classement, non point à des postulats dont on déduit tout, mais plutôt fondés sur l’observation, sur l’analyse, sur le classement, sur les combinaisons mathématiques afin d’arriver au fond à une vérité mathématique démontrée et démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle mathématique va aussi séduire un certain nombre de philosophes qui vont rendre ces idées dans les sciences humaines ; l’idée d’avoir des codes reprenant des codes existants, qui classe les lois existantes en fonction d’un certain nombre de critères, cette idée de codifier, rassembler et classer est une idée que les juristes ont mise en œuvre, mais c’est une idée éminemment inspirée du modèle mathématique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va appliquer le modèle mathématique du classement, l’analyse hypothético-déductive au domaine du politique : il y a une tentative d’identifier l’étude du politique et on le doit à la passion de Hobbes pour les sciences philosophiques et les mathématiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Michel de Montaigne.jpg|thumb|right|Michel de Montaigne.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le recours à cette méthode est qu’en parallèle à la révolution scientifique, il y a à la fin du XVIème siècle une résurgence de ce qu’on appelait la philosophie septique, c’est-à-dire la philosophie qui pense qu’il n’y a pas une vérité, mais de très nombreuses vérités possibles, il n’y a pas un modèle politique valable, mais des modèles valables comme le pensent Montaigne et Charon ; ils revendiquent le pluralisme des vérités en sciences humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a pris peur de ces velléités, Hobbes à voulu proposer un modèle cohérent qui ne peut plus être sujet à toute forme de discussions et notamment de discussions de la part des grands septiques qui défendent l’idée que tous les régimes sont valables. Le recours à la méthode scientifique n’est pas seulement qu’il a une passion pour les sciences, mais c’est parce qu’il voit des philosophes qui remettent en cause l’existence même de la vérité et qui défendent l’idée que toute forme de république est équivalente, qu’il n’y a pas dans l’ordre du savoir une seule vérité démontrable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette volonté de proposer une nouvelle science du politique relève certes d’une influence massive et majeure de la révolution scientifique sur Hobbes, mais aussi de la volonté de combattre les spécifiques qui réémergent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comment cette révolution de type philosophique est fondée ? Comment Hobbes construit sa nouvelle philosophie politique et sa philosophie du droit ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L’état de nature : une vision anthropologique ==&lt;br /&gt;
Hobbes marqué par les sciences exactes, pense que pour construire et définir l’État moderne et pour proposer une nouvelle vision de l’État il faut avant tout réfléchir à l’homme. Hobbes est convaincu que toute philosophie politique et philosophie du droit est donc fondée avant tout sur une anthropologie ; il faut avant tout se poser la question de qu’est-ce que l’Homme ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a une véritable vision anthropologique, il décide de réfléchir à la question de l’Homme avant de réfléchir à la question de l’État ; pour réfléchir à la pensée humaine, il réfléchit à partir de l’état de nature. C’est un outil méthodologique pour penser la nature humaine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Aucun auteur n’avait avant Hobbes pensé à l’Homme en état de nature lorsque nous ne sommes pas encore constitués en communauté ; qu’est-ce que l’Homme en état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes réintroduit la question de l’Homme à l’état de nature réfléchissant sur quatre postulats :&lt;br /&gt;
*tous les hommes sont naturellement égaux : il n’y a pas de hiérarchie naturelle qui contraindrait l’un à se mettre au service de l’autre. La force et la ruse sont trop faiblesse pour assure un pouvoir durable&lt;br /&gt;
*l’homme est un être de désir illimité : l’homme est animé par le désir qui n’est pas le besoin, mais la tendance à affirmer sa puissance. Par le langage, l’homme accède au désir de l’honneur, de la gloire, etc.&lt;br /&gt;
*l’homme est naturellement insociable : loin d’être naturelle, la sociabilité ‘est possible que si tous les hommes sont « tenus » par un pouvoir fort&lt;br /&gt;
*l’état de guerre de tous contre tous est la condition naturelle de l’homme à l’état de nature : chaque individu est animé par la crainte. La spirale du conflit est sans fin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va fonder toute sa philosophie de l’État sur ces quatre critères, mais Hobbes constate que de rester à l’état de nature n’est pas très gratifiant : l’homme à l’état de nature n’est pas heureux, mais surtout il constate que comme nous sommes craintif, en d’autres termes on vie en permanence même si on est physiquement le plus d’avoir quelqu’un d’encore plus fort que nous, cet état d’insécurité permanent pousse les hommes à se mettre ensemble. Si nous voulons commercer, la raison nous mène à quitter l’état de nature pour se mettre en état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par la volonté individuelle, l’homme en état de nature, décide et se rend compte de la nécessité de vivre ensemble et de cette nécessité née le Léviathan qui va permettre aux hommes de vivre ensemble au-delà de leurs craintes et au-delà de leur condition originelle éminemment agressive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’état de nature, il y a des lois, ce sont les lois naturelles, les lois que l’on retrouve à l’état de nature sont au nombre de dix-neuf. Une loi est importante parce que Rousseau la reprendra : le principe d’autoconservation – self preservation principle –.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles sont des lois que l’on trouve avant la constitution de la société, ce sont des lois qui animent une société qui n’existe pas encore. Bodin avait fait d’une loi naturelle une loi essentielle qui est la propriété, pour Hobbes, l’égalité est une loi naturelle, la liberté est une loi naturelle, mais pas la propriété. Pour Hobbes, la propriété qu’elle soit mobilière ou immobilière n’est pas une loi naturelle, c’est une société qui a décidé que le droit de propriété est applicable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Citoyen ou les Fondements de la Politique, 1642 ==&lt;br /&gt;
C’est le texte fondateur de la théorie de l’État moderne, texte par lequel Hobbes explique sa vision de l’homme et sa vision de l’état de nature sur lequel il va fonder l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vous promets, lecteurs, quatre choses capables de vous obliger à quelque attention, et desquelles je vous mettrai quelques traits devant les yeux e cette préface. Je tâcherai donc de vous y faire remarquer la dignité et l’utilité de la matière que je veux traiter, la droite et courte méthode dont je me servirai, la juste cause et la bonne intention qui m’ont fait prendre la plume, et enfin la modération avec laquelle je coucherai par écrit mes pensées. J’expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu’hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens [...] On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu’elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu’il n’en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […] À son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s’y sont occupées, comme à une étude aisée, à laquelle il ne fallait pas apporter aucune préparation, ni donner aucun travail, et qui était exposée, et par manière de dire, prostitué au sens commun du premier qui la voulait entendre. C’est un puissant argument de la dignité de cette science que ceux qui croient de la posséder, ou qui tiennent un rang dans lequel on suppose qu’ils n’en sont pas dépourvus […] que presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu’elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. […] Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d’une meilleure information de cette science, sont d’une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes veut proposer une théorie de l’État utile, efficace et honnête ; d’autre part, la science de la politique reste à fonder. Hobbes va proposer une science politique utile fondée sur toute une série de postulats basés sur une vision de l’homme et par extension sur une vision de l’État. Hobbes construit sa philosophie sur une anthropologie de l’homme très particulière qu’il qualifie de “craintif”, de solitaire et d’”isolé&amp;quot;, hanté par la nécessité de survie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sentiment de la crainte est le moteur essentiel de nos sociétés humaines à l’état de nature avant que l’état de société naisse impliquant la construction d’un État, d’un Léviathan susceptible et capable de tenir ensemble les hommes indisciplinés et craintifs. La construction hobbesienne vise à défendre l’idée qu’il faut un État fort afin de permettre le vivre ensemble privilégiant la monarchie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cet extrait, Hobbes explique sa vision de l’Homme, sa méthode influencée des sciences exactes ainsi que son objectif de construire un État, et de proposer une définition de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Hobbes de cive.jpg|vignette|De cive.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est possible de diviser en quatre parties cette préface ''De Cive'' ; dans cette partie, Hobbes montre ce qu’il veut faire, il critique ses prédécesseurs qui ne définissent pas ce qu’est l’État et n’ont pas proposé une science nous permettant de sentir une influence des sciences exactes dans la pensée de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le terme ''science'' revient à plusieurs reprises, ses prédécesseurs n’ont pas compris ce que sont les lois morales, ce qui anime l’homme dans son environnement et n’ont pas proposé une philosophie morale qui tienne la route.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toute cette première partie de la préface explique ce qu’il cherche à faire et deuxièmement à critiquer ses prédécesseurs au nom d’une incompréhension de la chose publique, de carences de méthode scientifique, en d’autres termes, pour Hobbes, ses prédécesseurs ont failli parce qu’ils n’ont pas appliqué aux sciences humaines un certain nombre de principes fondateurs de l’État moderne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible: mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce; ainsi en la recherche du droit de l'État, et du devoir des sujets, bien qu'il ne faille pas rompre la société civile, il la faut pourtant considérer comme si elle était dissoute, c'est-à-dire, il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. Suivant donc cette méthode, je mets d'abord pour un premier principe que l'expérience fait connaître à chacun, et que personne ne nie, que les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toujours revenir à l’élément premier de la matière, il entend par que l’élément premier de nos sociétés l’humain est l’Homme, il faut réfléchir à l’Homme avant de réfléchir à l’État, il ne sert à rien de réfléchir à l’État sans réfléchir à l’Homme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore de l’horloge permet d’appliquer la méthode résolutive-compositive ; c’est l’idée que Hobbes par analogie pense que le monde est une horloge que l’on peut démonter et que l’on peut remonte à notre guise : la préface est que faire et comment faire, la réponse du Léviathan est voilà ce vers quoi on doit tendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. À quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes décrit le principe de la crainte et de la préservation, d’une certaine manière Hobbes nous peint le monde tel qu’il est et non pas tel qu’il doit être. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est importante pas parce qu’elle dit, mais pour ce que Hobbes fait méthodologiquement parlant, quelque ligne avant l’Homme est fondamentalement craintif. Pour Hobbes les États sont comme les Hommes, le principe de la crainte qui anime les êtres humains animent également les États qui n’arrêtent pas de se protéger, de se méfier, de se soupçonner, voire de faire la guerre préventive. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici apparait la vision réaliste des relations internationales par Thomas Hobbes et une analogie qui va être faite pendant trois siècles entre la posture des hommes animés par la crainte et la posture des États également animés par la crainte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous ; et que durant cette guerre il y a un droit général de tous sur toutes choses. Ensuite, que tous les hommes désirent, par une nécessité naturelle, de se tirer de cet odieux et misérable état dès qu'ils en reconnaissent la misère. Ce qu'ils ne peuvent point faire, s'ils ne conviennent entre eux de céder de leurs prétentions et de leur droit sur toutes choses.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes commence à répondre à une question qui est que cet homme craintif qui pense à se protéger vivant à l’état de nature, qu’est-ce que cet état de nature ? Cela représente le temps zéro ? Comment définir l’état de nature ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Homme à l’état de nature est craintif, mais ce qui rend cet état de nature instable, fragile et inviable est expliqué ici. Pour Hobbes, nous naissons avec la crainte, le désir, passion, etc. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répète que la crainte, la passion nous anime, nous sommes des êtres complexes qui tentent de vivre ensemble sans autorité, mais cette vie à l’état de nature n’est pas possible tout simplement parce que nous ne savons jamais si quelqu’un est plus fort que nous ; notre peur des autres nous amène à être raisonnables et de constater que cette instabilité n’est pas vivable. Donc, nous devons sortir de cet état de nature, si les hommes veulent vivre ensemble ils doivent trouver une structure politique et juridique de vivre ensemble et qui cadre et encadre leurs passions humaines que sont la crainte, le désir de puissance, le désir de chacun sur chaque chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car encore que j'aie tâché de persuader par quelques raisons que j'ai mises dans le dixième chapitre, que la monarchie est plus commode que les autres formes de gouvernement (laquelle seule chose j'avoue que je n'ai pas démontrée en ce livre, mais soutenue avec probabilité, et avancée comme problématique), toutefois je dis assez expressément en divers endroits, qu'il faut donner à toute sorte d'État une égale et souveraine puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes propose dans une logique implacable ce qu’il veut faire, comment le faire et pourquoi, maintenant il explique ce qu’il faut faire dans un monde ou l’homme est un loup pour l’homme et la solution à ce dilemme. C’est une posture philosophique contestée, pour Rousseau l’Homme est naturellement bon, il fonde sa philosophie sur des prémices différentes pour arriver à la même conclusion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, indépendamment de sa position sur qu’est-ce que l’Homme, on arrive à une conception de l’État différent ; l’essentiel n’est pas tant le type de gouvernement, mais l’essentiel est que cet État soit fort et puissant avec le pouvoir d’agir sur les hommes et les femmes. En d’autres termes, peu importe la nature de l’État, il faut qu’il y ait une égale puissance souveraine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette préface, Hobbes nous dit que cet état de nature est un état instable qui n’est pas propice au vivre ensemble terminant sont introduction en disant qu’il faut redéfinir l’État, trouver une nouvelle « forme politique » qui permette aux Hommes naturellement méchants de vivre ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes est confronté à une question essentielle expliquant pourquoi nous avons quitté cet état de nature, mais il n’a pas expliqué sur le plan théorique comment se passait ce passage de l’état de nature à l’état de société, en d’autres termes la manière dont l’État se crée. Il va puiser dans ses prédécesseurs parce qu’il va recourir à la théorie du contrat ; au fond Hobbes va reprendre cette fameuse théorie du contrat, mais va la transformer, il va procéder à une relecture des penseurs reformés qui traditionnellement divisaient le contrat social en deux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les contractualistes pensaient que lorsque le corps politique passait un contrat avec le roi, ce relevait de deux étapes : &lt;br /&gt;
*le pacte d’association qui est la décision de vivre ensemble&lt;br /&gt;
*le pacte de soumission qui délègue le pouvoir à quelqu’un afin d’exercer ce pouvoir&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les reformés contractualistes ont défendu l’idée que le contrat est certes une fiction méthodologique, mais que tout pouvoir politique repose sur un contrat moral entre le corps politique et le(s) dirigeant(s) ; ce contrat est passé en deux étapes avec d’abord le contrat de vivre ensemble et le contrat de soumission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes va reprendre cette théorie du contrat en la changeant disant que l’erreur de ses prédécesseurs est de penser qu’il y avait deux étapes dans la création de l’État moderne, dans la signature de ce contrat entre dirigeant et dirigé. Pour Hobbes, le pacte d’association et de soumission doivent être réduits en une seul et même opération : dans le Léviathan, Hobbes va défendre clairement l’idée que lorsque nous nous mettons sous l’autorité d’un État nous ne faisons pas deux contrats, mais il n’y a qu’une étape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée tout à fait nouvelle, car s’il y a deux opérations, il y a réversibilité possible, s’il n’y a qu’une association, après on ne peut plus ou beaucoup plus difficilement contester celui à qui ont a donné les rênes du pouvoir. L’état de nature est quitté par les hommes parce qu’ils se rendent compte qu’ils ne peuvent plus vivre ensemble, ils se réunissent et décident par une nouvelle vision du contrat social de céder une partie importante de leurs droits à l’État ou au Léviathan par une seule opération. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’en faire une opération permettait aux monarchomaques de dire qu’ils n’ont pas donné tout le pouvoir, le pacte d’association est supérieur au pacte de soumission permettant une porte de sortie. Pour Hobbes, il est illusoire de découper cette opération, dans la mesure où nous confions le pouvoir et abandonnons à l’État on ne peut revenir dessus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux contrats sont réduits en une seule opération au profit du Léviathan, c’est la naissance d’un État fort.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Bodin, il va reprendre une idée qui est la théorie de la souveraineté afin de dire qu’une fois que nous avons confié le pouvoir à l’État, au Léviathan, mais il a une souveraineté absolue, indivisible et perpétuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La souveraineté pour Hobbes est absolue et indivisible, il affirme également sa préférence pour l’État monarchique qu’il estime plus sûr et certain d’assurer la sécurité ; il faut insister sur trois critères : &lt;br /&gt;
*le souverain est avant tout celui qui casse ou fait la loi : celui qui détient la souveraineté a le pouvoir de faire et de défaire la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain par la loi qu’il fait ou qu’il défait, décide ou peut décider ce qui est juste : la justice est une institution humaine, ce n’est pas quelque chose qui est universel, Hobbes est parfaitement conscient qu’il y a des conceptions différentes de la justice trouvant légitime que le souverain décide de quelle loi est juste et quelle loi l’est mois ; la compétence de justice n’est pas une compétence universelle.&lt;br /&gt;
*le souverain n’est pas lié par les lois qu’il fait ou qu’il défait : il est au-dessus des lois, choses qui a dérangé les successeurs de Hobbes, il faisait de l‘État un objet au-dessus de la loi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois caractéristiques n’empêchent pas au souverain d’avoir des obligations montrant que Hobbes n’est pas tout simplement le parangon et le promoteur d’un État autoritaire ou qui a tous les pouvoirs :&lt;br /&gt;
*assurer la sécurité des citoyens : un État qui ne peut pas assurer la sécurité physique des citoyens ne peut pas porter le nom d’État. C’était une pique aux princes autoritaires et qui n’assuraient pas la sécurité et le droit d’être entendu des citoyens.&lt;br /&gt;
*assurer l’égalité des droits de chacun : Hobbes a été l’un des premiers à dire haut est fort que les Hommes naissent libre et égaux en droit ; à l’état de nature, nous sommes tous égaux et le souverain doit assurer cette égalité devant la loi.&lt;br /&gt;
*le souverain doit être successful, il doit réussir à garantir la sécurité des droits : il y a une obligation de réussite. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État que Hobbes propose est un État fort construit sur des préceptes fondateurs, le droit, l’égalité des citoyens, un pouvoir fort concentré entre les mains du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:leviathan_livre.jpg|thumb|Le frontispice du « Leviathan » est l'œuvre du graveur Abraham Bosse.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette gravure représente le Léviathan pour Hobbes ; le Léviathan est une personne biblique que Hobbes a humanisé, cette gravure montre le Léviathan est fait d’une multitude de petits hommes qui détient l’attribut politique et religieux dans ses mains, l’épée et la crosse : le Léviathan a le pouvoir, la puissance publique, militaire, de faire et défaire la loi, mais aussi le pouvoir sur l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes a été très critiqué dès 1651 notamment par l’église puisque le Léviathan doit être au-dessus des églises ; au nom de la souveraineté des églises sur elles-mêmes, elles ne voulaient pas qu’un État fort ait la supériorité sur les églises. Pour Hobbes, un État est fort que s’il y a une autorité institutionnelle sur les églises.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre Léviathan ou Traité de la matière, de la forme et du pouvoir d'une république ecclésiastique et civile, c’est-à-dire l’État qui a la responsabilité sur les individus, mais également l’autorité sur les individus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVII - Des causes, de la génération et de la définition de l’État ==&lt;br /&gt;
Hobbes définit ce qu’il entend par État, il donne pour la première fois une définition de l’État telle que nous la comprenons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes répond à la question de quels sont les passions, les sentiments, de savoir ce qui différencie l’Homme des animaux ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre affirme la nécessité d’un État fort :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car les lois de nature, comme la justice, l'équité, la modestie, la pitié, et, en résumé, faire aux autres comme nous voudrions qu'on nous fît, d'elles-mêmes sans la terreur de quelque pouvoir qui les fasse observer, sont contraires à nos passions naturelles, qui nous portent à la partialité, à l'orgueil, à la vengeance, et à des comportements du même type.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les lois naturelles que sont la justice et le respect ne sont que des lois théoriques, à l’état de nature cela ne fonctionne pas comme cela, nous pouvons être animés par des passions inavouables, il faut une terreur qui nous oblige et nous tienne à vivre ensemble. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous sommes mus par des passions, mais il y a une part de raison, chez Hobbes nous sommes des êtres dotés de langage expliquant que nous avons cet art des mots unique aux êtres humains. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|L’assentiment des animaux est naturel, celui des humains résulte seulement d’une convention, ce qui est artificiel : il n’est donc pas étonnant que quelque chose d’autre soit requis.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes s’oppose à un naturel, nous ne pouvons vivre ensemble, il nous faut quelque chose d’artificiel qui nous tienne ensemble, et ce quelque chose est le Léviathan.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La seule façon d'ériger un tel pouvoir commun, qui puisse être capable de défendre les hommes de l'invasion des étrangers, et des torts qu'ils peuvent se faire les uns aux autres, et par là assurer leur sécurité de telle sorte que, par leur propre industrie et par les fruits de la terre, ils puissent se nourrir et vivre satisfaits, est de rassembler tout leur pouvoir et toute leur force sur un seul homme, ou sur une seule assemblée d'hommes, qui puisse réduire toutes leurs volontés, à la majorité des voix, à une seule volonté; autant dire, désigner un homme, ou une assemblée d'hommes, pour tenir le rôle 36 de leur personne; et que chacun reconnaisse comme sien (qu'il reconnaisse être l'auteur de 37) tout ce que celui qui ainsi tient le rôle de sa personne fera 38, ou fera faire, dans ces choses qui concernent la paix et la sécurité communes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contrat unique à une formule pour Hobbes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J'autorise cet homme, ou cette assemblée d'hommes, j'abandonne mon droit de me gouverner à cet homme, ou à cette assemblée, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit, et autorise toutes ses actions de la même manière.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une égalité exigée dans le renoncement, pour Hobbes la seule condition du vivre ensemble est la mise en place sous la forme d’un contrat d’un État fort, on renonce tous aux mêmes droits, nous sommes égaux devant le souverain et l’État ; Rousseau reprendra quasiment mot pour mot cette définition, mais en la tournant d’une façon différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela fait, la multitude ainsi unie en une seule personne est appelée une RÉPUBLIQUE, en latin CIVITAS. C'est là la génération de ce grand LÉVIATHAN, ou plutôt, pour parler avec plus de déférence, de ce dieu mortel à qui nous devons, sous le Dieu immortel, notre paix et notre protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est un Dieu auquel nous devons obéissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et en lui réside l'essence de la République qui, pour la définir, est : une personne unique, en tant que ses actes sont les actes dont les individus d'une grande multitude, par des conventions mutuelles passées l'un avec l'autre, se sont faits chacun l'auteur, afin qu'elle puisse user de la force et des moyens de tous comme elle le jugera utile pour leur paix et leur commune protection.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une définition géométrique de l’État, on sent très bien la définition scientifique de l’État proposée, et lorsque Weber parle du monopole de la violence légitime, il est conscient de la définition de Hobbes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et celui qui a cette personne en dépôt est appelé SOUVERAIN, et est dit avoir le pouvoir souverain. Tout autre individu est son SUJET.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’État est le souverain, vient la question de qui est donc cet État ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, le souverain est l’État qui est un Homme ou une assemblée d’hommes qui fait ou défait la loi, c’est une vision descendante ; pour Rousseau, le peuple est souverain, c’est une vision ascendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Thomas Hobbes, Le Léviathan, 1651, Chapitre XVIII - Des droits des souverains par institution ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Une république est dite être instituée quand une multitude d'hommes s'accordent et conviennent par convention ; chacun avec chacun, que, quels que soient l'homme, ou l'assemblée d'hommes auxquels la majorité donnera le droit de présenter la personne de tous, c'est-à-dire d'être leur représentant, chacun, aussi bien celui qui a voté pour que celui qui a voté contre, autorisera toutes les actions et tous les jugements de cet homme, ou assemblée d'hommes, de la même manière que si c'étaient ses propres actions et jugements.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain a un certain nombre de droits et d’obligations ensuite :&lt;br /&gt;
*4. Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets&lt;br /&gt;
*5. Quoi que fasse le souverain, il ne peut être puni par les sujets&lt;br /&gt;
*6. Le souverain est juge de ce qui est nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui doivent leur être enseignées&lt;br /&gt;
*7. Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun de sorte que nul autre ne pourra l’approprier sans injustice&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre XVIII énumère tous les droits du souverain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ces règles de la propriété (ou meum et tuum), et du bon, du mauvais, du légitime, et de l'illégitime dans les actions des sujets sont les lois civiles 85, c'est-à-dire les lois de chaque République en particulier, quoique la dénomination de loi civile soit désormais restreinte aux antiques lois civiles de la cité de Rome, lois qui, quand cette cité était la tête d'une grande partie du monde, étaient chez nous à cette époque la loi civile.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée très importante, nous avons vu que pour Hobbes il y a deux catégories de lois : les lois naturelles et les lois civiles. Les lois naturelles régissent l’état de nature et les lois civiles sont les lois positives qui régissent les lois à l’état de société ; lorsque nous vivons ensemble, nous ne sommes plus sous les lois naturelles, mais les lois civiles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question est de savoir quelle loi et où ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si la liberté est une loi fondamentale et naturelle, mais pas une nécessairement une loi civile, car aucune loi ne garantit notre liberté par hypothèse ; à partir de Hobbes, on réfléchit à où mettre quoi et notamment où mettre une loi fondamentale. Aujourd’hui, le droit de propriété est un droit fondamental, la question à l’époque de Hobbes est de savoir si la propriété est un droit naturel aujourd’hui interprété comme un droit fondamental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Est-ce la loi naturelle ou la loi des hommes qui module la propriété ? La propriété est-elle un droit fondamental ou pas ? Est-ce que le législateur peut modifier ce droit à la propriété ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question de Hobbes et de savoir si on en fait une loi naturelle on ne peut y toucher, mais si on en fait une loi civile on peut y toucher sans violer une loi fondamentale ou naturelle. Dans ce débat, Hobbes va prendre clairement position, la propriété est une institution humaine ne relevant pas d’une autorité supérieure ne pouvant être justifiée au nom d’une loi fondamentale ; la propriété chez Hobbes est certes importante, mais le mien ou le tien relève d’une loi civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si un État décide de restreindre le droit à la propriété, il peut le faire allant à l’encontre de bon nombre de penseurs de l’époque. Rousseau rejoindra Hobbes en ce sens que pour lui « ces règles de propriété sont des lois civiles ». Il faut retenir que le droit de propriété n’est pas inviolable, si le législateur décide d’atteindre à la propriété parce que ce n’est pas une loi fondamentale, il peut le modifier ; Hobbes n’est pas un partisan du droit de propriété : « ces droits sont indivisibles ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour qu’un État soit fort, il faut une souveraineté, absolue, indivisible et perpétuelle rejoignant Bodin sur ce point. La définition est l’explication des lois civiles est au chapitre XXVI, Hobbes propose une définition des lois civiles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est intéressant de définir un État fort, mais cela pose la question de la liberté ? Est-ce qu’avec un État fort, avons-nous encore des espaces de liberté ? Puisque les hommes sont indisciplinés, il faut une structure qui les tienne ensemble, mais cet État a-t-il tous les pouvoirs ou n’empiète-t-il pas celle de ses sujets ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XXI Hobbes va propose une définition de la liberté des sujets qui fait encore aujourd’hui débat :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|LIBERTY ou FREEDOM signifient proprement l'absence d'opposition (par opposition, j'entends les obstacles extérieurs au mouvement) et ces deux mots peuvent être appliqués aussi bien aux créatures sans raison et inanimées qu'aux créatures raisonnables.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Hobbes, l’être humain est libre tant qu’il n’a pas d’obstacles extérieurs qui l’arrêtent, en d’autres termes, un homme privé de liberté est un homme physiquement enchainé, enfermé ; en fait, un homme libre est un homme qui n’est pas astreint par des contraintes physiques et extérieures. Pour Hobbes, toute autre forme de contrainte n’atteint pas la liberté des hommes ; que l’on dise « la bourse ou la vie », on est libre, la contrainte n’est pas physique, bien évidemment c’est une vision très réduite de la liberté et de la contrainte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous les contemporains de Hobbes vont au fond critiquer terriblement cette vision des sujets, pour Hobbes la question est d’arriver à définir une contrainte intérieure : l’individu est libre seulement et seulement s’il n’y a pas d’obstacle extérieur, une contrainte intérieure n’est pas considérée comme attentatoire à la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En définissant la liberté de manière assez réductive, par extension il fait de l’État le titulaire de pouvoirs étendus, au fond chez Hobbes l’État a des pouvoirs très étendus tant qu’il n’atteint pas à notre sécurité physique, si l’État menace on est encore libre, car il n’enferme pas. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hobbes définit la liberté en miroir d’un État fort, définit la liberté des citoyens en la manière que l’État fort permet d’exister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et selon le sens propre, et généralement reçu, du mot, un HOMME LIBRE est celui qui, pour ces choses qu'il est capable de faire par sa force et par son intelligence, n'est pas empêché de faire ce qu'il a la volonté de faire. Mais quand les mots libre et liberté sont appliqués à autre chose que des corps, c’est un abus de langage.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La liberté correspond à une menace au corps. Avec Hobbes, aboutit la réflexion sur l’État et est proposée la première définition moderne de l’ÉTAT et d’un État fort avec des pouvoirs étendus permettant aux êtres humains de vivre à l’état de société.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après Hobbes, on ne va plus contester la définition morale de l’État qu’il a proposé, personnel moral, titulaire de la souveraineté représentant les individus, mais on va contester son rapport avec les individus et son importance, son rôle de pouvoir absolu et sa capacité à envahir la sphère privée des individus. Après Hobbes, il ne s’agit plus de reformuler la définition de l’État, mais de réfléchir à sa place et à sa relation avec les individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Bodin, Jean. &amp;quot;Methodus Ad Facilem Historiarum Cognitionem.&amp;quot; Gallica. &amp;lt;http://gallica.bnf.fr/ark%3A/12148/bpt6k111605f/f1.image.langEN&amp;gt;.&lt;br /&gt;
*Les Six Livres de la République. (2013, août 27). Wikisource. Page consultée le 08:30, août 27, 2013 à partir de //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Les_Six_Livres_de_la_R%C3%A9publique&amp;amp;oldid=4204061.&lt;br /&gt;
*Jean Bodin, notre contemporain par Jacques Sapir url:https://russeurope.hypotheses.org/5155&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<title>L’ère de la Réforme</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68640"/>
		<updated>2025-09-14T12:24:33Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1536, à seulement vingt-sept ans, Jean Calvin publie à Bâle la première édition de son grand ouvrage systématique, ''Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, qui connaîtra de multiples révisions et augmentations (jusqu’à l’édition définitive de 1559), constitue le socle de toute la théologie calvinienne. Conçu d’abord comme un manuel de défense de la foi réformée, il se développe progressivement en une somme théologique et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX, Calvin s’interroge directement sur la question du gouvernement civil. À travers une réflexion qui prolonge Luther mais s’en distingue, il cherche à définir le rôle de l’autorité politique, son rapport avec l’ordre spirituel et les limites éventuelles de l’obéissance due aux gouvernants. La question est cruciale : en pleine époque de persécutions religieuses et de bouleversements confessionnels, il s’agit de savoir comment le chrétien doit se comporter face au pouvoir, et dans quelle mesure il peut — ou non — résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin commence par préciser la mission de l’autorité civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation éclaire immédiatement la position de Calvin. Le gouvernement civil n’a pas pour but de sauver les âmes — mission propre au gouvernement spirituel — mais d’organiser la société, d’assurer la justice et de maintenir la paix. Il existe donc une séparation claire entre les deux ordres, dans la lignée de Luther : le monde spirituel et le monde temporel obéissent à des logiques distinctes, bien qu’ils relèvent tous deux de la volonté divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin adhère au principe luthérien de la séparation des deux règnes (''omni potestas a Deo''), mais il se démarque sur un point essentiel : la définition de la juste obéissance. Là où Luther privilégiait une fidélité absolue, Calvin nuance et introduit une voie médiane.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il rejette fermement la tentation anarchiste. La référence aux « anarchistes violents » vise les courants radicaux issus de la Réforme — anabaptistes, paysans insurgés, sectes millénaristes — qui avaient interprété la théologie de Luther comme une justification à la révolte. En prônant l’abolition des hiérarchies, certains groupes avaient provoqué de véritables bouleversements sociaux, notamment lors de la guerre des Paysans en Allemagne (1524-1525). Calvin condamne ces dérives et affirme que l’ordre civil, même imparfait, est une institution divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais, de l’autre côté, Calvin met en garde contre une adulation excessive des princes et des rois :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Il s’agit d’une critique directe des cours princières et monarchiques qui sacralisent le pouvoir temporel. Alors que Luther, par sa méfiance vis-à-vis de la révolte, avait parfois laissé la voie ouverte à une lecture absolutiste, Calvin entend limiter cette dérive. L’autorité n’est pas absolue : elle reste soumise à Dieu et doit être exercée dans le cadre de la justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double rejet — des radicaux d’un côté, des flatteurs de l’autre — conduit Calvin à définir une position de juste milieu. Le gouvernement civil est nécessaire pour maintenir l’ordre social et réprimer les excès de la nature humaine, profondément marquée par le péché. Mais ce gouvernement ne peut être divinisé ni soustrait à toute critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin se place ainsi entre deux extrêmes : la dissolution anarchique de l’ordre et la sacralisation absolue du pouvoir. L’autorité civile est un instrument légitime de Dieu, mais elle reste limitée et ne doit pas être confondue avec l’ordre spirituel. En ce sens, il s’agit d’une pensée de l’ordre, mais d’un ordre tempéré, conditionné par le respect de la justice et de la morale chrétienne.[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX de l’''Institution de la religion chrétienne'', Calvin reprend à la fois l’héritage de Luther et celui de saint Augustin : le monde spirituel et le monde temporel sont distincts, mais ils doivent travailler en convergence. La cité terrestre, selon Augustin, est marquée par le péché, mais elle peut contribuer à préserver la paix civile et la justice, conditions nécessaires pour que la cité céleste puisse s’épanouir. Calvin prolonge ce raisonnement en définissant très précisément la mission de l’État :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation est capitale : elle fixe ce que Calvin considère comme les « buts de l’État ». Le gouvernement n’est pas simplement un pouvoir de contrainte : il a une mission positive, orientée vers le bien commun, la préservation de l’ordre, la protection de l’Église et la garantie d’une coexistence pacifique entre les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès le paragraphe III, Calvin insiste sur la nécessité absolue de conserver l’autorité politique, fût-elle imparfaite. Pour lui, l’existence du gouvernement est aussi essentielle à l’homme que la nourriture ou l’air qu’il respire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil et l'air ; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens, sur le maintien de bonnes relations entre tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici transparaît la méfiance profonde de Calvin à l’égard de toute forme de résistance : refuser l’autorité civile serait une régression vers la barbarie. L’ordre civil est donc un bien en soi, voulu par Dieu, indispensable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les sous-chapitres V à VIII, Calvin développe encore cette idée. Les gouvernements sont décrits comme les serviteurs de la justice civile, garants du vivre-ensemble, et la résistance individuelle y est présentée comme presque impossible à justifier. La défiance envers la désobéissance reste dominante, dans la lignée de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, à partir du chapitre VIII, Calvin nuance sa vision et s’autorise une réflexion sur les formes de gouvernement. Il ne se contente pas de justifier l’ordre établi : il critique les excès de la monarchie et valorise une forme aristocratique de gouvernement.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, la seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est d’une grande importance. Calvin reconnaît la légitimité des trois formes de gouvernement traditionnelles — monarchie, aristocratie, démocratie — mais exprime une nette préférence pour le gouvernement aristocratique, c’est-à-dire par un petit nombre de personnes, censé mieux garantir la liberté collective. Il affirme clairement que les bons rois sont une exception miraculeuse, critique à peine voilée de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix révèle l’influence des traditions politiques italiennes, en particulier florentines et vénitiennes, où les régimes aristocratiques avaient été pensés comme garants d’un équilibre durable. La proximité avec Machiavel est ici frappante : comme lui, Calvin privilégie les régimes mixtes ou collectifs à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré cette critique de la monarchie, Calvin maintient son refus de légitimer la résistance populaire. Dans le sous-paragraphe 22 intitulé ''Le respect des autorités'', il définit le premier devoir des sujets envers leurs supérieurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants et représentants de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La formulation est claire : les autorités politiques sont les représentants de Dieu. Dès lors, s’opposer à elles, c’est s’opposer indirectement à Dieu lui-même. Cette idée, reprise au chapitre XXIII, réaffirme la réticence profonde de Calvin à l’égard du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois nuancer : Calvin ne fait pas de l’autorité politique un droit divin absolu. Il ne confond pas pouvoir politique et pouvoir spirituel. Mais il considère que le pouvoir temporel reçoit une part de sa légitimité de Dieu, ce qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, de justifier la désobéissance ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui apparaît dans ce chapitre de l’''Institution'' est une tension constitutive de la pensée calvinienne. D’un côté, Calvin insiste sur la nécessité d’obéir aux autorités, qui sont instituées par Dieu et qui assurent la paix commune. De l’autre, il introduit une critique du pouvoir monarchique et une préférence pour un gouvernement collégial, laissant entrevoir les germes d’une pensée plus ouverte à la résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambivalence sera exploitée par ses successeurs. Tandis que Calvin reste mesuré, évitant toute justification explicite de la révolte, ses disciples — Théodore de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay — développeront, dans le contexte des guerres de Religion, une véritable doctrine du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Louis XIV, le « Roi-Soleil », affirme tenir son pouvoir directement de Dieu et fonde sa légitimité politique sur l’existence même de Dieu, il se place dans une logique radicalement différente de celle de Calvin. Dans la doctrine française du droit divin, qui s’affirme pleinement au XVIIᵉ siècle avec Bossuet comme grand théoricien, la volonté de Dieu justifie l’autorité absolue du roi en toutes circonstances. Le souverain est « oint de Dieu » et sa légitimité ne dépend d’aucune médiation humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Calvin, la démarche est autre. Pour lui, certes, ''omni potestas a Deo'' — tout pouvoir vient de Dieu. Mais l’homme politique n’est pas l’émanation directe de la volonté divine : il est d’abord choisi par les hommes, adoubé par le corps politique, et seulement ensuite reconnu comme exerçant une mission qui procède de Dieu. Autrement dit, Calvin ne nie pas l’origine divine du pouvoir, mais il refuse que l’autorité civile puisse se réclamer d’un droit divin inconditionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, là où les monarchies de droit divin utilisent Dieu pour justifier l’absolutisme, Calvin impose une limite : le gouvernant ne peut pas tout faire au nom de Dieu. L’instrumentalisation politique du principe ''omni potestas a Deo'' est précisément ce qu’il cherche à éviter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin insiste, dans l’''Institution'', sur le devoir d’obéissance :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage réaffirme la condamnation de toute révolte directe du peuple. Le particulier ne doit pas résister, car ce serait résister à Dieu lui-même. Mais Calvin introduit ici une nuance capitale : il interdit la résistance sans intermédiaire. Par là même, il reconnaît implicitement la possibilité d’une résistance encadrée, médiatisée par des magistrats légitimes. L’argument de la non-résistance se retourne donc en ouverture conditionnée vers une résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI, Calvin aborde explicitement la question des magistrats établis pour la défense du peuple :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour la défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois — comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés — je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici, Calvin se montre explicite : il admet que certains magistrats, investis de la mission de protéger le peuple, peuvent et doivent s’opposer aux abus du souverain. La référence aux éphores spartiates, aux tribuns de la plèbe romains, aux magistrats athéniens ou encore aux États généraux souligne qu’il s’agit d’une tradition politique bien établie : l’existence de contre-pouvoirs chargés de limiter la tyrannie des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argument est décisif : la résistance n’est pas autorisée pour le peuple directement, mais elle devient possible, et même nécessaire, par l’action d’institutions reconnues. Calvin encadre ainsi le droit de résistance en le confiant à des médiateurs institutionnels, ouvrant la voie à une théorie de la résistance contrôlée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXIII, Calvin précise les bornes de l’obéissance civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cet argument rejoint Luther, qui tolérait déjà la désobéissance en cas d’ordre contraire à la foi. Mais Calvin va plus loin : il ne se limite pas au blasphème ou au reniement de la foi, il envisage des cas où les autorités, par leur abus ou leur cruauté, trahissent la volonté de Dieu. Dans ces circonstances, l’obéissance n’est plus due.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin cherche donc à tenir une position d’équilibre. Il refuse la radicalité des anarchistes et des révolutionnaires qui veulent renverser tout pouvoir. Mais il critique également le dogme de non-résistance absolue de Luther, qu’il juge sans avenir et inadapté aux réalités du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa pensée se situe « à la gauche de Luther », en ce sens qu’il ouvre la porte à une résistance encadrée, mais il ne va pas jusqu’aux positions des monarchomaques, qui feront de la résistance un droit explicite et inconditionnel. Calvin dit « oui » à la résistance, mais seulement sous certaines conditions : par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et face à des rois qui trahissent la mission divine de protection du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un glissement progressif dans la théologie politique réformée : de la non-résistance luthérienne à la résistance conditionnelle calvinienne, puis à la résistance affirmée et théorisée des monarchomaques. Calvin représente l’étape intermédiaire : il ne fait pas de la résistance un droit, mais une possibilité encadrée, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la souveraineté et de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
Le terme ''monarchomaque'', littéralement « ceux qui combattent les monarques », apparaît dans le dernier tiers du XVIᵉ siècle pour désigner les auteurs protestants qui, à la différence de Luther et même de Calvin, vont systématiser une véritable théorie politique de la résistance. Si Luther avait condamné la révolte et si Calvin avait ouvert une brèche en autorisant la résistance par l’intermédiaire de magistrats, les monarchomaques franchissent un pas supplémentaire : ils transforment cette possibilité en principe politique explicite. Pour eux, résister à un roi tyrannique ou hérétique n’est pas seulement permis, c’est un devoir religieux et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces penseurs, parmi lesquels on compte Théodore de Bèze, François Hotman, Philippe Duplessis-Mornay ou l’auteur anonyme du célèbre ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), fournissent aux réformés français un arsenal théorique qui légitime leur combat armé contre la monarchie catholique.[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre l’émergence des thèses monarchomaques dans les années 1570, il faut replacer Calvin et ses successeurs dans le contexte politique et religieux de l’Europe du XVIᵉ siècle. Luther écrit ses premiers grands traités entre 1520 et 1523, Calvin publie la première édition de l’''Institution'' en 1536 : tous deux s’expriment encore dans un climat où la rupture avec Rome est récente et où les réformés espèrent parfois une réforme pacifique de l’Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1540, la situation se transforme profondément. Dans le Saint-Empire romain germanique, en France et en Angleterre, éclatent de véritables guerres de religion. La Réforme n’est plus seulement une question théologique : elle devient un enjeu de survie politique. Les protestants doivent défendre leur foi par les armes et justifier doctrinalement leur résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le Saint-Empire, les tensions confessionnelles débouchent sur une série de conflits sanglants entre princes catholiques et protestants. La solution provisoire vient avec la paix d’Augsbourg (1555), qui consacre le principe ''cuius regio, eius religio'' — « tel prince, telle religion ». Désormais, chaque prince peut imposer sa confession dans son territoire, et les sujets doivent s’y conformer ou émigrer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet accord met fin à vingt années de guerre religieuse, mais au prix d’une division confessionnelle profonde du Saint-Empire. Surtout, il laisse intacte la question de la légitimité du pouvoir : les princes protestants ont trouvé une reconnaissance, mais les sujets n’ont aucun droit de résistance individuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En Angleterre, la rupture avec Rome a lieu dès 1534 avec l’Acte de suprématie d’Henri VIII. Le pays connaît ensuite une alternance brutale entre répression catholique et répression protestante, jusqu’à l’avènement d’Élisabeth Iʳᵉ (1558). La reine parvient à établir un compromis religieux (l’''Elizabethan Settlement'') qui, à partir des années 1560, stabilise le royaume et protège les protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, vers 1560, l’Allemagne et l’Angleterre connaissent un relatif apaisement : un cadre juridique ou politique, aussi imparfait soit-il, permet aux protestants de survivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La situation est toute autre en France. À partir des années 1540, le royaume s’enfonce dans des guerres de Religion prolongées, opposant catholiques et huguenots. Les affrontements déchirent le pays pendant plus de trente ans, ponctués de massacres, de sièges et de traités sans lendemain.[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de rupture survient en 1572 avec le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans la nuit du 23 au 24 août, des milliers de protestants — dont de nombreux chefs de la noblesse huguenote — sont assassinés à Paris, sur ordre ou avec la complicité du roi Charles IX et de la cour catholique. Le choc est immense : pour les réformés, ce n’est plus seulement la persécution, mais l’extermination qui menace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce contexte de persécution extrême que s’élaborent les théories monarchomaques. La logique est simple : si l’État français, incarné par la monarchie catholique, cherche à anéantir le protestantisme, alors il devient nécessaire de résister non seulement au nom de la foi, mais aussi au nom d’un principe politique supérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance cesse d’être un simple refus religieux et devient un droit, voire un devoir politique. En liant la survie de la foi réformée à la défense de la liberté politique, les monarchomaques inaugurent une nouvelle étape dans la pensée de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques reprennent les ambiguïtés de Calvin pour les transformer en une doctrine explicite. Là où Calvin disait que les magistrats pouvaient, dans certaines circonstances, s’opposer à la tyrannie, les monarchomaques vont affirmer que la résistance est un droit fondamental du peuple, exercé par ses représentants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La différence est de taille : Calvin restait attaché à l’idée que le peuple ne pouvait pas agir directement, mais seulement par des intermédiaires. Les monarchomaques, eux, vont jusqu’à affirmer que si le souverain viole la loi de Dieu ou opprime son peuple, il trahit son mandat, perd sa légitimité et peut être renversé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans les années 1570, la pensée réformée franchit une étape décisive : la résistance cesse d’être tolérée à titre d’exception, elle devient un principe constitutif de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée monarchomaque prend véritablement forme dans les années qui suivent le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Trois ouvrages majeurs fixent les contours de cette doctrine de la résistance : ''Franco-Gallia'' de François Hotman (1573), ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' de Théodore de Bèze (1574) et les ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), attribuées sous le pseudonyme de Junius Brutus, que la tradition rattache à Hubert Languet. Ces trois textes constituent le socle doctrinal des monarchomaques et marquent un tournant dans l’histoire de la pensée politique européenne, en donnant une formulation explicite au droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première chose qu’il faut souligner est que les monarchomaques ne sont pas des « démocrates avant l’heure ». Leur combat n’est pas motivé par un projet de souveraineté populaire ni par la volonté d’instaurer une démocratie moderne. Leur objectif est beaucoup plus limité et circonstanciel : défendre le droit à l’existence de la foi réformée et protéger les communautés protestantes menacées d’extermination. Leur motivation première est spirituelle, non politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La radicalité de leur discours doit donc être comprise dans ce cadre. Face à une monarchie française qui refuse tout compromis et face à des persécutions sanglantes culminant avec la Saint-Barthélemy, les réformés n’ont d’autre choix que de justifier théologiquement et juridiquement leur survie. La résistance devient un devoir religieux, non une revendication politique universelle. Ce n’est pas un hasard si, une génération plus tard, avec l’Édit de Nantes (1598) qui accorde aux protestants des garanties substantielles, la veine monarchomaque s’essouffle rapidement. Leur combat n’a pas de visée abstraite : il est d’abord une question de survie confessionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques s’accordent sur une idée centrale : le pouvoir politique ne peut pas tout. Qu’il s’agisse d’un roi ou d’un collège de magistrats, le gouvernement est lié par un contrat avec ses sujets. Cette vision contractualiste du pouvoir rompt avec l’idée d’un prince absolu. Le souverain est tenu de respecter la justice, l’équité et la protection de ses sujets. Lorsqu’il viole ce contrat, il perd sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée du contrat n’est pas conçue dans un esprit démocratique individuel, mais dans une logique communautaire. Le pouvoir naît d’un pacte entre le corps politique — le ''peuple'' envisagé comme une communauté morale — et le gouvernant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le souverain rompt le contrat et se transforme en tyran, alors la résistance devient non seulement possible, mais légitime. Certains auteurs franchissent même un pas supplémentaire : Junius Brutus, dans les ''Vindiciae contra tyrannos'', défend la légitimité du tyrannicide. Tuer un roi qui persécute son peuple, qui renie la foi ou qui viole les fondements de la justice n’est plus considéré comme un crime, mais comme une obligation morale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette radicalité témoigne de la désespérance des réformés français dans les années 1570, mais elle illustre aussi une mutation fondamentale dans l’histoire politique : le roi n’est plus intouchable, son pouvoir n’est plus sacré en soi, il est conditionné par le respect d’un contrat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques puisent largement dans la tradition scolastique médiévale, héritée notamment de Thomas d’Aquin. Ils privilégient les arguments institutionnels et constitutionnels sur les qualités personnelles des princes. Ce qui compte n’est pas la vertu individuelle du gouvernant, mais la solidité d’un système politique qui garantit les droits des communautés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce glissement est fondamental : il ne s’agit plus de fonder la politique sur les vertus du prince, comme dans une tradition aristotélicienne, mais de penser la stabilité à travers des institutions capables de limiter et encadrer le pouvoir. Ce déplacement conceptuel annonce les débats modernes sur les constitutions, l’équilibre des pouvoirs et la protection des minorités. À partir du XVIIᵉ siècle, notamment après 1648 et la paix de Westphalie, de nombreux auteurs puiseront dans ce répertoire pour défendre les droits des minorités religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la conception monarchomaque du ''peuple'' reste profondément traditionnelle. Le peuple n’est pas entendu comme une collection d’individus autonomes dotés de droits subjectifs. Il est conçu comme un corps politique, une personne morale, une communauté organique qui délègue le pouvoir à ses représentants. Dans cette logique, la souveraineté populaire n’existe pas au sens moderne : le peuple est une entité collective, non une somme d’individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette distinction est essentielle pour éviter les anachronismes. Les monarchomaques ne sont pas les précurseurs directs de la démocratie moderne ; ils sont les penseurs d’un moment de crise, qui utilisent le vocabulaire du contrat et du peuple pour défendre une communauté confessionnelle menacée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman et la ''Franco-Gallia'' (1573) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
François Hotman (1524-1590), juriste humaniste et grand érudit du droit, occupe une place centrale parmi les penseurs monarchomaques. Protestant engagé, il s’exile de France après le déclenchement des guerres de religion et s’installe successivement en Suisse et en Allemagne, où il enseigne le droit. C’est dans ce contexte d’exil, marqué par la fracture confessionnelle et les violences culminant avec le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, qu’il publie à Genève en 1573 son ouvrage le plus célèbre, la ''Franco-Gallia''. Ce traité connut un retentissement considérable, car il proposait une lecture constitutionnelle de l’histoire de France, destinée à contester les prétentions absolutistes de la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hotman ne construit pas son raisonnement sur un simple réquisitoire religieux : il s’appuie sur une érudition historique et juridique pour démontrer que la monarchie française a toujours été limitée par des institutions représentatives. La stratégie rhétorique est claire : il ne s’agit pas d’inventer une légitimité nouvelle, mais de rappeler un passé constitutionnel que les rois de France auraient progressivement usurpé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Hotman porte sur la nature originelle du pouvoir royal en France. En relisant les chroniques de la monarchie franque et mérovingienne, il affirme que les rois de France étaient à l’origine élus par les grands du royaume. La royauté n’était donc pas une dignité héréditaire illimitée, mais un mandat conféré par les corps de l’État. La monarchie française doit, selon lui, être comprise comme une monarchie élective qui s’est dénaturée avec le temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant cette dimension élective, Hotman attaque directement l’idéologie de la continuité dynastique et prépare la voie à une redéfinition contractuelle du pouvoir. La monarchie française, loin d’être absolue, aurait été dès ses origines une monarchie conditionnée par le consentement des gouvernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument de la ''Franco-Gallia'' est que le pouvoir royal a toujours été limité par un Conseil public, que Hotman identifie aux États généraux. Ces assemblées, réunissant la noblesse, le clergé et le tiers état, représentaient la pluralité sociale et politique du royaume. Le roi, insiste Hotman, ne pouvait gouverner seul : il devait compter avec cette institution qui incarnait la voix du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant ce rôle central des États généraux, Hotman réactive la mémoire d’une institution tombée en désuétude au XVIᵉ siècle, mais qui redeviendra cruciale à la fin de l’Ancien Régime. Ce faisant, il oppose à l’image d’une monarchie absolue l’idée d’un équilibre ancien entre roi et assemblée, équilibre que les Valois et les Bourbon auraient ensuite trahi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est encore plus radical. En étudiant les ''lois fondamentales du royaume'' — l’équivalent d’une constitution coutumière —, Hotman en conclut que le véritable imperium, c’est-à-dire la souveraineté, n’a jamais appartenu au roi seul, mais au Conseil public. Le roi n’était qu’un dépositaire de ce pouvoir, une autorité déléguée, non souveraine en soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette thèse heurte de plein fouet la doctrine officielle du pouvoir royal qui, dès le règne de François Ier et plus encore sous Henri II et Charles IX, tendait à se rapprocher d’un absolutisme fondé sur le droit divin. En affirmant que le roi n’est pas souverain mais seulement délégataire du souverain collectif, Hotman ouvre une brèche théorique immense : la souveraineté ne réside pas dans une personne, mais dans une communauté représentée par ses institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, le quatrième argument met en lumière les limites concrètes du pouvoir royal. Hotman rappelle que le roi ne pouvait pas, selon la tradition française, décider seul des grandes affaires de l’État : la levée des impôts, les décisions de politique étrangère ou encore les réformes juridiques nécessitaient l’accord du Conseil public. En niant ces limites, les juristes royaux du XVIᵉ siècle — souvent formés à l’école de l’absolutisme romain — avaient trahi la tradition constitutionnelle française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En présentant ce tableau, Hotman ne se contente pas d’argumenter : il produit une véritable contre-histoire du royaume, destinée à ** délégitimer la prétention du roi à être source unique de la loi et du pouvoir**.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Franco-Gallia'' fit grand bruit. Elle constituait une attaque frontale contre la monarchie française en pleine guerre de religion et affaiblie par la crise de légitimité née des massacres. Hotman ne proposait pas une révolte anarchique, mais une redécouverte de la « vraie constitution » française : une monarchie limitée, élective, contrôlée par des corps représentatifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan doctrinal, Hotman est l’un des premiers à élaborer une véritable théorie de la suprématie des corps intermédiaires sur le pouvoir royal. L’idée selon laquelle la souveraineté n’appartient pas exclusivement au roi mais à une assemblée qui délègue une partie de ses compétences marque une étape décisive dans l’histoire du constitutionnalisme. On y trouve les prémisses de la notion de souveraineté populaire, même si Hotman n’entend nullement défendre la démocratie au sens moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui frappe dans son œuvre, c’est la manière dont il retourne les armes de l’érudition juridique et historique contre le pouvoir monarchique. Là où les juristes royaux construisent une doctrine centralisatrice à partir du droit romain, Hotman mobilise l’histoire nationale pour prouver que la monarchie française a été, et doit redevenir, limitée et encadrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze – ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' (1574) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
Disciple de Calvin et figure centrale de la seconde génération réformée, Théodore de Bèze publie en 1574, deux ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, un texte majeur intitulé ''Du droit des magistrats sur leurs sujets''. Dans ce traité, il développe de manière systématique la question du droit de résistance, franchissant un pas décisif par rapport aux ambiguïtés de Luther et aux hésitations de Calvin. Le contexte de violence religieuse, marqué par les guerres de religion en France, explique la radicalité de l’ouvrage : alors que la survie du protestantisme paraît menacée, De Bèze fournit une justification théologique et politique à la résistance contre l’oppression monarchique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de sa réflexion demeure l’adage traditionnel « omni potestas a Deo », tout pouvoir vient de Dieu. Mais là où Luther en tirait l’impossibilité quasi absolue de résister, De Bèze en propose une lecture renversée : si tout pouvoir vient de Dieu, cela implique que l’autorité humaine n’est jamais souveraine par elle-même. Elle reste subordonnée à la loi divine et perd toute légitimité lorsqu’elle agit contre elle. Dans certains cas, il devient non seulement licite, mais nécessaire de désobéir à un pouvoir humain afin de rester fidèle à Dieu. Ce glissement théologique ouvre une brèche considérable : la désobéissance n’est plus anarchie, mais devoir moral lorsqu’il s’agit de préserver la foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des grandes nouveautés introduites par De Bèze réside dans sa distinction entre deux formes de tyrannie. Le tyran par usurpation, qui n’a pas accédé légitimement au pouvoir, peut être déposé, ce que reconnaissaient déjà certaines traditions médiévales. Mais il ajoute une catégorie nouvelle : le tyran légitime, c’est-à-dire un roi couronné de manière régulière, qui devient tyran par l’exercice abusif de son autorité. Dans ce cas également, il est permis de lui résister, voire de le déposer. Cette affirmation constitue une rupture avec la tradition luthérienne et même avec la prudence calvinienne, car elle remet en cause le caractère intangible de la monarchie héréditaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, De Bèze ne prône pas une insurrection populaire illimitée. Fidèle à une pensée de l’ordre, il encadre strictement la résistance. Celle-ci doit être conduite par des magistrats inférieurs, intermédiaires légitimes entre le peuple et le souverain. Ces magistrats ont le devoir de protéger le corps politique contre l’oppression et d’agir lorsque le roi trahit sa mission. C’est donc une résistance institutionnalisée, médiatisée, qui évite le spectre de l’anarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argumentation de De Bèze se nourrit de la tradition biblique, mais également de références classiques. Il écrit : « ''Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.'' » Tout pouvoir vient de Dieu, mais il est donné en vue du service des hommes. D’où cette formule décisive : « ''par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.'' » En affirmant que le pouvoir existe pour le peuple et non l’inverse, De Bèze renverse le rapport traditionnel de l’autorité et justifie la résistance face à un roi qui trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette prise de position s’accompagne d’une critique implicite de Luther et de sa théologie de la patience. De Bèze écrit : « ''Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.'' » Derrière ces mots transparaît une attaque contre ceux qui, à l’image de Luther, prônent la soumission intégrale au pouvoir politique. De Bèze concède l’importance de la patience chrétienne et reconnaît que la prière demeure une vertu, mais il ajoute aussitôt : « ''je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.'' » La résistance est donc légitime en cas de tyrannie manifeste, même si elle doit rester encadrée et organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En systématisant cette doctrine, De Bèze confère au protestantisme français un cadre théorique pour justifier son opposition aux abus de la monarchie. Son traité illustre la transition entre la pensée réformée encore prudente et l’affirmation monarchomaque radicale. La souveraineté royale cesse d’être intangible : elle est conditionnée par le respect de la loi divine et par la fidélité aux engagements contractés envers le peuple. La résistance devient non pas un droit individuel, mais un devoir collectif assumé par des médiations politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage, profondément marqué par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, montre combien la violence religieuse a nourri une nouvelle conception du politique : l’autorité ne peut plus se réclamer indéfiniment de Dieu si elle agit contre ses commandements, et le peuple, par ses magistrats, possède le droit et parfois l’obligation de défendre sa foi et sa liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' (1574), Théodore de Bèze introduit un principe décisif qui distingue sa pensée de celle de Luther et de Calvin : le rôle central des magistrats inférieurs. Pour lui, le peuple ne peut pas directement se soulever contre le prince, mais il dispose d’un canal légitime de résistance à travers les officiers subalternes du royaume. Ces magistrats, parce qu’ils sont investis d’une charge publique et liés au royaume plutôt qu’à la seule personne du roi, deviennent les médiateurs de la contestation politique et les garants de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze écrit : « ''Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.'' » L’idée est claire : ces magistrats ne sont pas de simples agents du prince, mais des représentants de la Couronne et du royaume, donc détenteurs d’une autorité qui dépasse la volonté royale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin encore : il considère que ces magistrats détiennent une part parcellaire de la souveraineté. À ce titre, ils ne peuvent se contenter d’une obéissance passive. Ils sont responsables, devant Dieu et devant le peuple, de l’application des lois et du maintien de la justice. « ''ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?'' »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette logique, les magistrats deviennent les véritables réceptacles de la résistance. Parce qu’ils sont dépositaires d’une parcelle de souveraineté, ils ont non seulement le droit, mais le devoir d’agir si le roi trahit ses engagements et viole les lois fondamentales. La conséquence est radicale : « ''je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.'' » Dans certaines circonstances, même l’usage des armes est justifié : la résistance cesse d’être une simple faculté, elle devient une obligation pour les magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec cette affirmation, le droit de résistance acquiert une assise institutionnelle. Il n’est plus seulement une exception théologique comme chez Luther ou une possibilité encadrée comme chez Calvin, mais une véritable responsabilité politique inscrite dans la structure du royaume. Les magistrats inférieurs ne sont plus de simples exécutants : ils incarnent une part de la souveraineté et doivent la défendre contre la dérive tyrannique, y compris par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine ouvre la voie à une radicalisation encore plus nette. Un auteur postérieur n’hésitera pas à affirmer que le droit de résistance est un « droit sacré », même si cela doit coûter la vie au tyran, tandis qu’un autre ira jusqu’à justifier le tyrannicide. Ce franchissement marque la transition entre la pensée de De Bèze et celle des derniers monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La progression est alors claire. Luther avait dit non à la résistance en politique. Calvin avait entrouvert la porte en reconnaissant quelques exceptions et en laissant entrevoir un recours possible aux magistrats. Théodore de Bèze franchit le pas en affirmant que la résistance est un devoir pour ces mêmes magistrats lorsqu’un roi légitime devient tyran. Enfin, en 1579, l’ouvrage anonyme attribué à Junius Brutus, ''Défense de la liberté contre les tyrans'', parachève cette évolution en proposant une véritable théorie de la résistance, qui ne se contente plus d’encadrer des cas exceptionnels mais fonde un droit politique général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
Publié anonymement en 1579 sous le pseudonyme de Junius Brutus, l’ouvrage ''Vindiciae contra tyrannos'' constitue l’aboutissement de la pensée monarchomaque et l’un des textes politiques les plus influents de la seconde moitié du XVIe siècle. Sa diffusion témoigne de son importance : édité et réédité vingt-trois fois, traduit en sept langues, il connaît un succès particulier dans les langues vernaculaires — sept éditions anglaises, six françaises et trois allemandes. Cette large réception montre à quel point ce texte, attribué soit à Hubert Languet, soit à Philippe Duplessis-Mornay, a cristallisé les aspirations et les réflexions d’une génération réformée confrontée aux violences extrêmes des guerres de religion. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La forme du pamphlet est caractéristique de la tradition scolastique. L’ouvrage est construit autour de quatre questions posées et méthodiquement résolues, selon une logique de disputatio. Cette méthode donne au texte une rigueur argumentative qui contraste avec la violence du contexte dans lequel il s’inscrit, celui d’une monarchie française accusée de persécuter ses sujets protestants après le traumatisme de la Saint-Barthélemy.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les quatre questions sont les suivantes :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# Les sujets doivent-ils obéir à un prince qui ordonne quelque chose allant à l’encontre des lois de Dieu ?&lt;br /&gt;
# Est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de Dieu ?&lt;br /&gt;
# Est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique, en abusant de son autorité et en gouvernant de manière tyrannique ?&lt;br /&gt;
# Les monarques voisins peuvent-ils venir au secours de sujets et de populations opprimées par un tyran dans leur propre pays ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses proposées sont claires : « non » à la première question, et « oui » aux trois suivantes. À la première interrogation, Junius Brutus reste fidèle à la tradition luthérienne et calviniste qui interdit de suivre un ordre blasphématoire ou manifestement contraire à la loi divine. Mais à partir de la deuxième question, l’ouvrage franchit un seuil : il reconnaît la légitimité de la résistance non seulement au nom de la foi, mais aussi au nom de la justice et de la liberté politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans la troisième et la quatrième réponses que réside la véritable nouveauté. Affirmer qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique, sans référence nécessaire aux lois de Dieu, introduit une justification séculière de la résistance. Pour la première fois, la légitimité de l’opposition à un souverain ne repose pas uniquement sur la théologie, mais sur la défense de l’intégrité et de la liberté de la communauté politique. Le prince n’est plus au-dessus du corps politique : il en est l’instrument et le représentant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception repose sur l’idée centrale de consentement. Junius Brutus affirme que l’autorité politique n’a pas pour fondement l’hérédité, mais le consentement du corps politique qui délègue temporairement sa souveraineté. Le monarque n’est pas titulaire de l’imperium par essence, mais par délégation. Dès lors, si le pouvoir est délégué et que celui qui l’exerce en abuse, la délégation peut être retirée. L’imperium, c’est-à-dire la souveraineté, appartient non pas au roi, mais au corps politique qui en est le détenteur originaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique mène à une conclusion radicale : si un roi abuse de la souveraineté qui lui a été confiée, il devient un tyran et peut être déposé. Le texte va plus loin encore en affirmant que, dans certains cas, il est non seulement permis mais nécessaire de l’éliminer physiquement : ''Vindiciae contra tyrannos'' constitue ainsi l’un des textes fondateurs du tyrannicide moderne. Le souverain qui viole son mandat et trahit son peuple cesse d’être un roi et redevient un homme privé, susceptible d’être jugé et puni comme tel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En ce sens, les ''Vindiciae'' prolongent la réflexion ouverte par Calvin et De Bèze mais en la poussant à son extrémité logique. Là où Calvin avait admis la résistance de manière encadrée, par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et où De Bèze avait fait de cette résistance un devoir pour les magistrats inférieurs, Junius Brutus universalise le principe en l’ancrant dans la souveraineté du corps politique lui-même. C’est l’ensemble de la communauté qui, par son consentement, fonde et limite l’autorité du monarque.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par son retentissement en Europe, cet ouvrage dépasse le cadre du protestantisme français. Traduit, commenté, repris, il influence profondément la pensée politique moderne, nourrissant aussi bien la tradition contractualiste que les premiers arguments en faveur d’un droit universel de résistance. À travers lui, le monarchomaquisme cesse d’être une réaction circonstancielle aux persécutions et devient une étape décisive dans la genèse des théories modernes de la souveraineté et du contrat politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec ''Défense de la liberté contre les tyrans'' (''Vindiciae contra tyrannos'', 1579), la pensée monarchomaque atteint son point le plus abouti et le plus radical. Contrairement à Luther qui avait interdit toute résistance, et à Calvin qui en avait admis l’éventualité dans des cas très encadrés, Junius Brutus transforme le droit de résistance en un devoir de résistance. L’ouvrage, anonyme, attribué soit à Hubert Languet soit à Philippe Duplessis-Mornay, eut un retentissement immense : vingt-trois éditions, sept langues, une diffusion exceptionnelle dans les vernaculaires européens. L’Angleterre, les Provinces-Unies et la France en furent les principaux terrains de réception, preuve de l’écho qu’il trouva dans une Europe fracturée par les guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’innovation de Junius Brutus apparaît dans les quatre questions structurantes du pamphlet. Si les deux premières restent proches des réflexions antérieures — obéir à Dieu plutôt qu’à un prince qui ordonne le blasphème, légitimité de résister à un souverain qui viole la loi divine — les deux dernières marquent une rupture. Il devient légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique, même sans référence à la religion. Et il devient légitime, voire nécessaire, de faire appel à des princes voisins pour soutenir une population opprimée. En ouvrant cette quatrième voie, Junius Brutus internationalise le conflit : les protestants français, menacés dans leur survie, sont appelés à solliciter l’aide des grandes puissances protestantes de l’époque, l’Angleterre d’Élisabeth Iʳᵉ et les Provinces-Unies, libérées du joug espagnol.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La justification de cette résistance repose sur une théologie du pouvoir entièrement repensée. « ''Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.'' » Si tout pouvoir vient de Dieu, ce pouvoir ne s’incarne dans le roi qu’à travers le consentement du corps politique. Junius Brutus convoque l’exemple biblique de Saül : « ''Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.'' » L’argument est clair : il n’existe aucun roi par nature, aucun homme né avec une couronne, comme il le rappelle dans une formule célèbre : « ''puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.'' »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là une révolution conceptuelle. La souveraineté ne réside pas dans le roi, mais dans le peuple envisagé comme corps politique. Le monarque ne détient que par délégation l’imperium, la souveraineté originaire appartenant au peuple. Cette délégation est conditionnelle : si le roi abuse de son pouvoir, viole les lois, opprime ses sujets, il redevient un simple particulier. Alors la résistance n’est plus seulement permise, elle est requise. Junius Brutus écrit encore : « ''Si le prince pourfuit, &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.'' » La conséquence est extrême : le tyran peut être renversé, et même tué. Le tyrannicide est justifié au nom du contrat fondamental qui lie le peuple à son roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision s’accompagne d’une réflexion sur la représentation politique. Junius Brutus précise que ce consentement du peuple n’est pas une abstraction diffuse : il s’exprime à travers les représentants légitimes du corps politique, les « officiers du royaume ». « ''Or, ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.'' » S’esquisse ainsi une première théorie de la représentation politique : le peuple souverain agit à travers ses institutions représentatives, et ces dernières ont le devoir de rappeler le prince à ses engagements.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce cadre, le souverain apparaît clairement comme subordonné au corps politique : « ''Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.'' » L’affirmation est radicale : le roi n’est plus le souverain, mais le serviteur du peuple souverain. De là découle non seulement le droit, mais le devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce pamphlet constitue donc l’ultime étape du processus entamé avec Luther. Luther avait interdit la résistance, Calvin avait ouvert la voie à des exceptions, Théodore de Bèze avait affirmé le devoir des magistrats d’intervenir. Junius Brutus universalise le principe : il n’existe plus seulement un droit de résistance, mais une obligation de résister face à un tyran manifeste. La souveraineté change de camp : elle quitte le roi pour se loger dans le peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce déplacement conceptuel fut un séisme intellectuel. En donnant une assise théorique à la résistance et en affirmant le principe du consentement comme fondement de toute autorité, les ''Vindiciae'' introduisirent une rupture majeure dans la pensée politique moderne. Les monarchomaques ne se voulaient pas révolutionnaires au sens moderne du terme : leur but était de défendre la survie du protestantisme. Mais en réaffirmant que le roi tient son pouvoir du peuple, Junius Brutus préparait la voie aux grandes théories contractualistes du XVIIe siècle et à la redéfinition de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec ce texte, la réflexion sur la résistance trouve son point culminant, et il reviendra à Jean Bodin, dans sa ''République'', de réagir à ce bouleversement en recentrant la souveraineté dans la figure du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-14T12:21:46Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le principe électif de la monarchie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1536, à seulement vingt-sept ans, Jean Calvin publie à Bâle la première édition de son grand ouvrage systématique, ''Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, qui connaîtra de multiples révisions et augmentations (jusqu’à l’édition définitive de 1559), constitue le socle de toute la théologie calvinienne. Conçu d’abord comme un manuel de défense de la foi réformée, il se développe progressivement en une somme théologique et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX, Calvin s’interroge directement sur la question du gouvernement civil. À travers une réflexion qui prolonge Luther mais s’en distingue, il cherche à définir le rôle de l’autorité politique, son rapport avec l’ordre spirituel et les limites éventuelles de l’obéissance due aux gouvernants. La question est cruciale : en pleine époque de persécutions religieuses et de bouleversements confessionnels, il s’agit de savoir comment le chrétien doit se comporter face au pouvoir, et dans quelle mesure il peut — ou non — résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin commence par préciser la mission de l’autorité civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation éclaire immédiatement la position de Calvin. Le gouvernement civil n’a pas pour but de sauver les âmes — mission propre au gouvernement spirituel — mais d’organiser la société, d’assurer la justice et de maintenir la paix. Il existe donc une séparation claire entre les deux ordres, dans la lignée de Luther : le monde spirituel et le monde temporel obéissent à des logiques distinctes, bien qu’ils relèvent tous deux de la volonté divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin adhère au principe luthérien de la séparation des deux règnes (''omni potestas a Deo''), mais il se démarque sur un point essentiel : la définition de la juste obéissance. Là où Luther privilégiait une fidélité absolue, Calvin nuance et introduit une voie médiane.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il rejette fermement la tentation anarchiste. La référence aux « anarchistes violents » vise les courants radicaux issus de la Réforme — anabaptistes, paysans insurgés, sectes millénaristes — qui avaient interprété la théologie de Luther comme une justification à la révolte. En prônant l’abolition des hiérarchies, certains groupes avaient provoqué de véritables bouleversements sociaux, notamment lors de la guerre des Paysans en Allemagne (1524-1525). Calvin condamne ces dérives et affirme que l’ordre civil, même imparfait, est une institution divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais, de l’autre côté, Calvin met en garde contre une adulation excessive des princes et des rois :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Il s’agit d’une critique directe des cours princières et monarchiques qui sacralisent le pouvoir temporel. Alors que Luther, par sa méfiance vis-à-vis de la révolte, avait parfois laissé la voie ouverte à une lecture absolutiste, Calvin entend limiter cette dérive. L’autorité n’est pas absolue : elle reste soumise à Dieu et doit être exercée dans le cadre de la justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double rejet — des radicaux d’un côté, des flatteurs de l’autre — conduit Calvin à définir une position de juste milieu. Le gouvernement civil est nécessaire pour maintenir l’ordre social et réprimer les excès de la nature humaine, profondément marquée par le péché. Mais ce gouvernement ne peut être divinisé ni soustrait à toute critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin se place ainsi entre deux extrêmes : la dissolution anarchique de l’ordre et la sacralisation absolue du pouvoir. L’autorité civile est un instrument légitime de Dieu, mais elle reste limitée et ne doit pas être confondue avec l’ordre spirituel. En ce sens, il s’agit d’une pensée de l’ordre, mais d’un ordre tempéré, conditionné par le respect de la justice et de la morale chrétienne.[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX de l’''Institution de la religion chrétienne'', Calvin reprend à la fois l’héritage de Luther et celui de saint Augustin : le monde spirituel et le monde temporel sont distincts, mais ils doivent travailler en convergence. La cité terrestre, selon Augustin, est marquée par le péché, mais elle peut contribuer à préserver la paix civile et la justice, conditions nécessaires pour que la cité céleste puisse s’épanouir. Calvin prolonge ce raisonnement en définissant très précisément la mission de l’État :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation est capitale : elle fixe ce que Calvin considère comme les « buts de l’État ». Le gouvernement n’est pas simplement un pouvoir de contrainte : il a une mission positive, orientée vers le bien commun, la préservation de l’ordre, la protection de l’Église et la garantie d’une coexistence pacifique entre les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès le paragraphe III, Calvin insiste sur la nécessité absolue de conserver l’autorité politique, fût-elle imparfaite. Pour lui, l’existence du gouvernement est aussi essentielle à l’homme que la nourriture ou l’air qu’il respire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil et l'air ; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens, sur le maintien de bonnes relations entre tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici transparaît la méfiance profonde de Calvin à l’égard de toute forme de résistance : refuser l’autorité civile serait une régression vers la barbarie. L’ordre civil est donc un bien en soi, voulu par Dieu, indispensable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les sous-chapitres V à VIII, Calvin développe encore cette idée. Les gouvernements sont décrits comme les serviteurs de la justice civile, garants du vivre-ensemble, et la résistance individuelle y est présentée comme presque impossible à justifier. La défiance envers la désobéissance reste dominante, dans la lignée de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, à partir du chapitre VIII, Calvin nuance sa vision et s’autorise une réflexion sur les formes de gouvernement. Il ne se contente pas de justifier l’ordre établi : il critique les excès de la monarchie et valorise une forme aristocratique de gouvernement.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, la seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est d’une grande importance. Calvin reconnaît la légitimité des trois formes de gouvernement traditionnelles — monarchie, aristocratie, démocratie — mais exprime une nette préférence pour le gouvernement aristocratique, c’est-à-dire par un petit nombre de personnes, censé mieux garantir la liberté collective. Il affirme clairement que les bons rois sont une exception miraculeuse, critique à peine voilée de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix révèle l’influence des traditions politiques italiennes, en particulier florentines et vénitiennes, où les régimes aristocratiques avaient été pensés comme garants d’un équilibre durable. La proximité avec Machiavel est ici frappante : comme lui, Calvin privilégie les régimes mixtes ou collectifs à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré cette critique de la monarchie, Calvin maintient son refus de légitimer la résistance populaire. Dans le sous-paragraphe 22 intitulé ''Le respect des autorités'', il définit le premier devoir des sujets envers leurs supérieurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants et représentants de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La formulation est claire : les autorités politiques sont les représentants de Dieu. Dès lors, s’opposer à elles, c’est s’opposer indirectement à Dieu lui-même. Cette idée, reprise au chapitre XXIII, réaffirme la réticence profonde de Calvin à l’égard du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois nuancer : Calvin ne fait pas de l’autorité politique un droit divin absolu. Il ne confond pas pouvoir politique et pouvoir spirituel. Mais il considère que le pouvoir temporel reçoit une part de sa légitimité de Dieu, ce qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, de justifier la désobéissance ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui apparaît dans ce chapitre de l’''Institution'' est une tension constitutive de la pensée calvinienne. D’un côté, Calvin insiste sur la nécessité d’obéir aux autorités, qui sont instituées par Dieu et qui assurent la paix commune. De l’autre, il introduit une critique du pouvoir monarchique et une préférence pour un gouvernement collégial, laissant entrevoir les germes d’une pensée plus ouverte à la résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambivalence sera exploitée par ses successeurs. Tandis que Calvin reste mesuré, évitant toute justification explicite de la révolte, ses disciples — Théodore de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay — développeront, dans le contexte des guerres de Religion, une véritable doctrine du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Louis XIV, le « Roi-Soleil », affirme tenir son pouvoir directement de Dieu et fonde sa légitimité politique sur l’existence même de Dieu, il se place dans une logique radicalement différente de celle de Calvin. Dans la doctrine française du droit divin, qui s’affirme pleinement au XVIIᵉ siècle avec Bossuet comme grand théoricien, la volonté de Dieu justifie l’autorité absolue du roi en toutes circonstances. Le souverain est « oint de Dieu » et sa légitimité ne dépend d’aucune médiation humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Calvin, la démarche est autre. Pour lui, certes, ''omni potestas a Deo'' — tout pouvoir vient de Dieu. Mais l’homme politique n’est pas l’émanation directe de la volonté divine : il est d’abord choisi par les hommes, adoubé par le corps politique, et seulement ensuite reconnu comme exerçant une mission qui procède de Dieu. Autrement dit, Calvin ne nie pas l’origine divine du pouvoir, mais il refuse que l’autorité civile puisse se réclamer d’un droit divin inconditionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, là où les monarchies de droit divin utilisent Dieu pour justifier l’absolutisme, Calvin impose une limite : le gouvernant ne peut pas tout faire au nom de Dieu. L’instrumentalisation politique du principe ''omni potestas a Deo'' est précisément ce qu’il cherche à éviter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin insiste, dans l’''Institution'', sur le devoir d’obéissance :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage réaffirme la condamnation de toute révolte directe du peuple. Le particulier ne doit pas résister, car ce serait résister à Dieu lui-même. Mais Calvin introduit ici une nuance capitale : il interdit la résistance sans intermédiaire. Par là même, il reconnaît implicitement la possibilité d’une résistance encadrée, médiatisée par des magistrats légitimes. L’argument de la non-résistance se retourne donc en ouverture conditionnée vers une résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI, Calvin aborde explicitement la question des magistrats établis pour la défense du peuple :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour la défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois — comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés — je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici, Calvin se montre explicite : il admet que certains magistrats, investis de la mission de protéger le peuple, peuvent et doivent s’opposer aux abus du souverain. La référence aux éphores spartiates, aux tribuns de la plèbe romains, aux magistrats athéniens ou encore aux États généraux souligne qu’il s’agit d’une tradition politique bien établie : l’existence de contre-pouvoirs chargés de limiter la tyrannie des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argument est décisif : la résistance n’est pas autorisée pour le peuple directement, mais elle devient possible, et même nécessaire, par l’action d’institutions reconnues. Calvin encadre ainsi le droit de résistance en le confiant à des médiateurs institutionnels, ouvrant la voie à une théorie de la résistance contrôlée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXIII, Calvin précise les bornes de l’obéissance civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cet argument rejoint Luther, qui tolérait déjà la désobéissance en cas d’ordre contraire à la foi. Mais Calvin va plus loin : il ne se limite pas au blasphème ou au reniement de la foi, il envisage des cas où les autorités, par leur abus ou leur cruauté, trahissent la volonté de Dieu. Dans ces circonstances, l’obéissance n’est plus due.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin cherche donc à tenir une position d’équilibre. Il refuse la radicalité des anarchistes et des révolutionnaires qui veulent renverser tout pouvoir. Mais il critique également le dogme de non-résistance absolue de Luther, qu’il juge sans avenir et inadapté aux réalités du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa pensée se situe « à la gauche de Luther », en ce sens qu’il ouvre la porte à une résistance encadrée, mais il ne va pas jusqu’aux positions des monarchomaques, qui feront de la résistance un droit explicite et inconditionnel. Calvin dit « oui » à la résistance, mais seulement sous certaines conditions : par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et face à des rois qui trahissent la mission divine de protection du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un glissement progressif dans la théologie politique réformée : de la non-résistance luthérienne à la résistance conditionnelle calvinienne, puis à la résistance affirmée et théorisée des monarchomaques. Calvin représente l’étape intermédiaire : il ne fait pas de la résistance un droit, mais une possibilité encadrée, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la souveraineté et de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
Le terme ''monarchomaque'', littéralement « ceux qui combattent les monarques », apparaît dans le dernier tiers du XVIᵉ siècle pour désigner les auteurs protestants qui, à la différence de Luther et même de Calvin, vont systématiser une véritable théorie politique de la résistance. Si Luther avait condamné la révolte et si Calvin avait ouvert une brèche en autorisant la résistance par l’intermédiaire de magistrats, les monarchomaques franchissent un pas supplémentaire : ils transforment cette possibilité en principe politique explicite. Pour eux, résister à un roi tyrannique ou hérétique n’est pas seulement permis, c’est un devoir religieux et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces penseurs, parmi lesquels on compte Théodore de Bèze, François Hotman, Philippe Duplessis-Mornay ou l’auteur anonyme du célèbre ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), fournissent aux réformés français un arsenal théorique qui légitime leur combat armé contre la monarchie catholique.[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre l’émergence des thèses monarchomaques dans les années 1570, il faut replacer Calvin et ses successeurs dans le contexte politique et religieux de l’Europe du XVIᵉ siècle. Luther écrit ses premiers grands traités entre 1520 et 1523, Calvin publie la première édition de l’''Institution'' en 1536 : tous deux s’expriment encore dans un climat où la rupture avec Rome est récente et où les réformés espèrent parfois une réforme pacifique de l’Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1540, la situation se transforme profondément. Dans le Saint-Empire romain germanique, en France et en Angleterre, éclatent de véritables guerres de religion. La Réforme n’est plus seulement une question théologique : elle devient un enjeu de survie politique. Les protestants doivent défendre leur foi par les armes et justifier doctrinalement leur résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le Saint-Empire, les tensions confessionnelles débouchent sur une série de conflits sanglants entre princes catholiques et protestants. La solution provisoire vient avec la paix d’Augsbourg (1555), qui consacre le principe ''cuius regio, eius religio'' — « tel prince, telle religion ». Désormais, chaque prince peut imposer sa confession dans son territoire, et les sujets doivent s’y conformer ou émigrer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet accord met fin à vingt années de guerre religieuse, mais au prix d’une division confessionnelle profonde du Saint-Empire. Surtout, il laisse intacte la question de la légitimité du pouvoir : les princes protestants ont trouvé une reconnaissance, mais les sujets n’ont aucun droit de résistance individuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En Angleterre, la rupture avec Rome a lieu dès 1534 avec l’Acte de suprématie d’Henri VIII. Le pays connaît ensuite une alternance brutale entre répression catholique et répression protestante, jusqu’à l’avènement d’Élisabeth Iʳᵉ (1558). La reine parvient à établir un compromis religieux (l’''Elizabethan Settlement'') qui, à partir des années 1560, stabilise le royaume et protège les protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, vers 1560, l’Allemagne et l’Angleterre connaissent un relatif apaisement : un cadre juridique ou politique, aussi imparfait soit-il, permet aux protestants de survivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La situation est toute autre en France. À partir des années 1540, le royaume s’enfonce dans des guerres de Religion prolongées, opposant catholiques et huguenots. Les affrontements déchirent le pays pendant plus de trente ans, ponctués de massacres, de sièges et de traités sans lendemain.[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de rupture survient en 1572 avec le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans la nuit du 23 au 24 août, des milliers de protestants — dont de nombreux chefs de la noblesse huguenote — sont assassinés à Paris, sur ordre ou avec la complicité du roi Charles IX et de la cour catholique. Le choc est immense : pour les réformés, ce n’est plus seulement la persécution, mais l’extermination qui menace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce contexte de persécution extrême que s’élaborent les théories monarchomaques. La logique est simple : si l’État français, incarné par la monarchie catholique, cherche à anéantir le protestantisme, alors il devient nécessaire de résister non seulement au nom de la foi, mais aussi au nom d’un principe politique supérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance cesse d’être un simple refus religieux et devient un droit, voire un devoir politique. En liant la survie de la foi réformée à la défense de la liberté politique, les monarchomaques inaugurent une nouvelle étape dans la pensée de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques reprennent les ambiguïtés de Calvin pour les transformer en une doctrine explicite. Là où Calvin disait que les magistrats pouvaient, dans certaines circonstances, s’opposer à la tyrannie, les monarchomaques vont affirmer que la résistance est un droit fondamental du peuple, exercé par ses représentants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La différence est de taille : Calvin restait attaché à l’idée que le peuple ne pouvait pas agir directement, mais seulement par des intermédiaires. Les monarchomaques, eux, vont jusqu’à affirmer que si le souverain viole la loi de Dieu ou opprime son peuple, il trahit son mandat, perd sa légitimité et peut être renversé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans les années 1570, la pensée réformée franchit une étape décisive : la résistance cesse d’être tolérée à titre d’exception, elle devient un principe constitutif de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée monarchomaque prend véritablement forme dans les années qui suivent le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Trois ouvrages majeurs fixent les contours de cette doctrine de la résistance : ''Franco-Gallia'' de François Hotman (1573), ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' de Théodore de Bèze (1574) et les ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), attribuées sous le pseudonyme de Junius Brutus, que la tradition rattache à Hubert Languet. Ces trois textes constituent le socle doctrinal des monarchomaques et marquent un tournant dans l’histoire de la pensée politique européenne, en donnant une formulation explicite au droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première chose qu’il faut souligner est que les monarchomaques ne sont pas des « démocrates avant l’heure ». Leur combat n’est pas motivé par un projet de souveraineté populaire ni par la volonté d’instaurer une démocratie moderne. Leur objectif est beaucoup plus limité et circonstanciel : défendre le droit à l’existence de la foi réformée et protéger les communautés protestantes menacées d’extermination. Leur motivation première est spirituelle, non politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La radicalité de leur discours doit donc être comprise dans ce cadre. Face à une monarchie française qui refuse tout compromis et face à des persécutions sanglantes culminant avec la Saint-Barthélemy, les réformés n’ont d’autre choix que de justifier théologiquement et juridiquement leur survie. La résistance devient un devoir religieux, non une revendication politique universelle. Ce n’est pas un hasard si, une génération plus tard, avec l’Édit de Nantes (1598) qui accorde aux protestants des garanties substantielles, la veine monarchomaque s’essouffle rapidement. Leur combat n’a pas de visée abstraite : il est d’abord une question de survie confessionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques s’accordent sur une idée centrale : le pouvoir politique ne peut pas tout. Qu’il s’agisse d’un roi ou d’un collège de magistrats, le gouvernement est lié par un contrat avec ses sujets. Cette vision contractualiste du pouvoir rompt avec l’idée d’un prince absolu. Le souverain est tenu de respecter la justice, l’équité et la protection de ses sujets. Lorsqu’il viole ce contrat, il perd sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée du contrat n’est pas conçue dans un esprit démocratique individuel, mais dans une logique communautaire. Le pouvoir naît d’un pacte entre le corps politique — le ''peuple'' envisagé comme une communauté morale — et le gouvernant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le souverain rompt le contrat et se transforme en tyran, alors la résistance devient non seulement possible, mais légitime. Certains auteurs franchissent même un pas supplémentaire : Junius Brutus, dans les ''Vindiciae contra tyrannos'', défend la légitimité du tyrannicide. Tuer un roi qui persécute son peuple, qui renie la foi ou qui viole les fondements de la justice n’est plus considéré comme un crime, mais comme une obligation morale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette radicalité témoigne de la désespérance des réformés français dans les années 1570, mais elle illustre aussi une mutation fondamentale dans l’histoire politique : le roi n’est plus intouchable, son pouvoir n’est plus sacré en soi, il est conditionné par le respect d’un contrat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques puisent largement dans la tradition scolastique médiévale, héritée notamment de Thomas d’Aquin. Ils privilégient les arguments institutionnels et constitutionnels sur les qualités personnelles des princes. Ce qui compte n’est pas la vertu individuelle du gouvernant, mais la solidité d’un système politique qui garantit les droits des communautés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce glissement est fondamental : il ne s’agit plus de fonder la politique sur les vertus du prince, comme dans une tradition aristotélicienne, mais de penser la stabilité à travers des institutions capables de limiter et encadrer le pouvoir. Ce déplacement conceptuel annonce les débats modernes sur les constitutions, l’équilibre des pouvoirs et la protection des minorités. À partir du XVIIᵉ siècle, notamment après 1648 et la paix de Westphalie, de nombreux auteurs puiseront dans ce répertoire pour défendre les droits des minorités religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la conception monarchomaque du ''peuple'' reste profondément traditionnelle. Le peuple n’est pas entendu comme une collection d’individus autonomes dotés de droits subjectifs. Il est conçu comme un corps politique, une personne morale, une communauté organique qui délègue le pouvoir à ses représentants. Dans cette logique, la souveraineté populaire n’existe pas au sens moderne : le peuple est une entité collective, non une somme d’individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette distinction est essentielle pour éviter les anachronismes. Les monarchomaques ne sont pas les précurseurs directs de la démocratie moderne ; ils sont les penseurs d’un moment de crise, qui utilisent le vocabulaire du contrat et du peuple pour défendre une communauté confessionnelle menacée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman et la ''Franco-Gallia'' (1573) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
François Hotman (1524-1590), juriste humaniste et grand érudit du droit, occupe une place centrale parmi les penseurs monarchomaques. Protestant engagé, il s’exile de France après le déclenchement des guerres de religion et s’installe successivement en Suisse et en Allemagne, où il enseigne le droit. C’est dans ce contexte d’exil, marqué par la fracture confessionnelle et les violences culminant avec le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, qu’il publie à Genève en 1573 son ouvrage le plus célèbre, la ''Franco-Gallia''. Ce traité connut un retentissement considérable, car il proposait une lecture constitutionnelle de l’histoire de France, destinée à contester les prétentions absolutistes de la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hotman ne construit pas son raisonnement sur un simple réquisitoire religieux : il s’appuie sur une érudition historique et juridique pour démontrer que la monarchie française a toujours été limitée par des institutions représentatives. La stratégie rhétorique est claire : il ne s’agit pas d’inventer une légitimité nouvelle, mais de rappeler un passé constitutionnel que les rois de France auraient progressivement usurpé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Hotman porte sur la nature originelle du pouvoir royal en France. En relisant les chroniques de la monarchie franque et mérovingienne, il affirme que les rois de France étaient à l’origine élus par les grands du royaume. La royauté n’était donc pas une dignité héréditaire illimitée, mais un mandat conféré par les corps de l’État. La monarchie française doit, selon lui, être comprise comme une monarchie élective qui s’est dénaturée avec le temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant cette dimension élective, Hotman attaque directement l’idéologie de la continuité dynastique et prépare la voie à une redéfinition contractuelle du pouvoir. La monarchie française, loin d’être absolue, aurait été dès ses origines une monarchie conditionnée par le consentement des gouvernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument de la ''Franco-Gallia'' est que le pouvoir royal a toujours été limité par un Conseil public, que Hotman identifie aux États généraux. Ces assemblées, réunissant la noblesse, le clergé et le tiers état, représentaient la pluralité sociale et politique du royaume. Le roi, insiste Hotman, ne pouvait gouverner seul : il devait compter avec cette institution qui incarnait la voix du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant ce rôle central des États généraux, Hotman réactive la mémoire d’une institution tombée en désuétude au XVIᵉ siècle, mais qui redeviendra cruciale à la fin de l’Ancien Régime. Ce faisant, il oppose à l’image d’une monarchie absolue l’idée d’un équilibre ancien entre roi et assemblée, équilibre que les Valois et les Bourbon auraient ensuite trahi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est encore plus radical. En étudiant les ''lois fondamentales du royaume'' — l’équivalent d’une constitution coutumière —, Hotman en conclut que le véritable imperium, c’est-à-dire la souveraineté, n’a jamais appartenu au roi seul, mais au Conseil public. Le roi n’était qu’un dépositaire de ce pouvoir, une autorité déléguée, non souveraine en soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette thèse heurte de plein fouet la doctrine officielle du pouvoir royal qui, dès le règne de François Ier et plus encore sous Henri II et Charles IX, tendait à se rapprocher d’un absolutisme fondé sur le droit divin. En affirmant que le roi n’est pas souverain mais seulement délégataire du souverain collectif, Hotman ouvre une brèche théorique immense : la souveraineté ne réside pas dans une personne, mais dans une communauté représentée par ses institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, le quatrième argument met en lumière les limites concrètes du pouvoir royal. Hotman rappelle que le roi ne pouvait pas, selon la tradition française, décider seul des grandes affaires de l’État : la levée des impôts, les décisions de politique étrangère ou encore les réformes juridiques nécessitaient l’accord du Conseil public. En niant ces limites, les juristes royaux du XVIᵉ siècle — souvent formés à l’école de l’absolutisme romain — avaient trahi la tradition constitutionnelle française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En présentant ce tableau, Hotman ne se contente pas d’argumenter : il produit une véritable contre-histoire du royaume, destinée à ** délégitimer la prétention du roi à être source unique de la loi et du pouvoir**.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Franco-Gallia'' fit grand bruit. Elle constituait une attaque frontale contre la monarchie française en pleine guerre de religion et affaiblie par la crise de légitimité née des massacres. Hotman ne proposait pas une révolte anarchique, mais une redécouverte de la « vraie constitution » française : une monarchie limitée, élective, contrôlée par des corps représentatifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan doctrinal, Hotman est l’un des premiers à élaborer une véritable théorie de la suprématie des corps intermédiaires sur le pouvoir royal. L’idée selon laquelle la souveraineté n’appartient pas exclusivement au roi mais à une assemblée qui délègue une partie de ses compétences marque une étape décisive dans l’histoire du constitutionnalisme. On y trouve les prémisses de la notion de souveraineté populaire, même si Hotman n’entend nullement défendre la démocratie au sens moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui frappe dans son œuvre, c’est la manière dont il retourne les armes de l’érudition juridique et historique contre le pouvoir monarchique. Là où les juristes royaux construisent une doctrine centralisatrice à partir du droit romain, Hotman mobilise l’histoire nationale pour prouver que la monarchie française a été, et doit redevenir, limitée et encadrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze – ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' (1574) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
Disciple de Calvin et figure centrale de la seconde génération réformée, Théodore de Bèze publie en 1574, deux ans après le massacre de la Saint-Barthélemy, un texte majeur intitulé ''Du droit des magistrats sur leurs sujets''. Dans ce traité, il développe de manière systématique la question du droit de résistance, franchissant un pas décisif par rapport aux ambiguïtés de Luther et aux hésitations de Calvin. Le contexte de violence religieuse, marqué par les guerres de religion en France, explique la radicalité de l’ouvrage : alors que la survie du protestantisme paraît menacée, De Bèze fournit une justification théologique et politique à la résistance contre l’oppression monarchique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de sa réflexion demeure l’adage traditionnel « omni potestas a Deo », tout pouvoir vient de Dieu. Mais là où Luther en tirait l’impossibilité quasi absolue de résister, De Bèze en propose une lecture renversée : si tout pouvoir vient de Dieu, cela implique que l’autorité humaine n’est jamais souveraine par elle-même. Elle reste subordonnée à la loi divine et perd toute légitimité lorsqu’elle agit contre elle. Dans certains cas, il devient non seulement licite, mais nécessaire de désobéir à un pouvoir humain afin de rester fidèle à Dieu. Ce glissement théologique ouvre une brèche considérable : la désobéissance n’est plus anarchie, mais devoir moral lorsqu’il s’agit de préserver la foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des grandes nouveautés introduites par De Bèze réside dans sa distinction entre deux formes de tyrannie. Le tyran par usurpation, qui n’a pas accédé légitimement au pouvoir, peut être déposé, ce que reconnaissaient déjà certaines traditions médiévales. Mais il ajoute une catégorie nouvelle : le tyran légitime, c’est-à-dire un roi couronné de manière régulière, qui devient tyran par l’exercice abusif de son autorité. Dans ce cas également, il est permis de lui résister, voire de le déposer. Cette affirmation constitue une rupture avec la tradition luthérienne et même avec la prudence calvinienne, car elle remet en cause le caractère intangible de la monarchie héréditaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, De Bèze ne prône pas une insurrection populaire illimitée. Fidèle à une pensée de l’ordre, il encadre strictement la résistance. Celle-ci doit être conduite par des magistrats inférieurs, intermédiaires légitimes entre le peuple et le souverain. Ces magistrats ont le devoir de protéger le corps politique contre l’oppression et d’agir lorsque le roi trahit sa mission. C’est donc une résistance institutionnalisée, médiatisée, qui évite le spectre de l’anarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argumentation de De Bèze se nourrit de la tradition biblique, mais également de références classiques. Il écrit : « ''Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.'' » Tout pouvoir vient de Dieu, mais il est donné en vue du service des hommes. D’où cette formule décisive : « ''par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.'' » En affirmant que le pouvoir existe pour le peuple et non l’inverse, De Bèze renverse le rapport traditionnel de l’autorité et justifie la résistance face à un roi qui trahit sa mission.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette prise de position s’accompagne d’une critique implicite de Luther et de sa théologie de la patience. De Bèze écrit : « ''Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.'' » Derrière ces mots transparaît une attaque contre ceux qui, à l’image de Luther, prônent la soumission intégrale au pouvoir politique. De Bèze concède l’importance de la patience chrétienne et reconnaît que la prière demeure une vertu, mais il ajoute aussitôt : « ''je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.'' » La résistance est donc légitime en cas de tyrannie manifeste, même si elle doit rester encadrée et organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En systématisant cette doctrine, De Bèze confère au protestantisme français un cadre théorique pour justifier son opposition aux abus de la monarchie. Son traité illustre la transition entre la pensée réformée encore prudente et l’affirmation monarchomaque radicale. La souveraineté royale cesse d’être intangible : elle est conditionnée par le respect de la loi divine et par la fidélité aux engagements contractés envers le peuple. La résistance devient non pas un droit individuel, mais un devoir collectif assumé par des médiations politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet ouvrage, profondément marqué par le traumatisme de la Saint-Barthélemy, montre combien la violence religieuse a nourri une nouvelle conception du politique : l’autorité ne peut plus se réclamer indéfiniment de Dieu si elle agit contre ses commandements, et le peuple, par ses magistrats, possède le droit et parfois l’obligation de défendre sa foi et sa liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' (1574), Théodore de Bèze introduit un principe décisif qui distingue sa pensée de celle de Luther et de Calvin : le rôle central des magistrats inférieurs. Pour lui, le peuple ne peut pas directement se soulever contre le prince, mais il dispose d’un canal légitime de résistance à travers les officiers subalternes du royaume. Ces magistrats, parce qu’ils sont investis d’une charge publique et liés au royaume plutôt qu’à la seule personne du roi, deviennent les médiateurs de la contestation politique et les garants de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze écrit : « ''Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.'' » L’idée est claire : ces magistrats ne sont pas de simples agents du prince, mais des représentants de la Couronne et du royaume, donc détenteurs d’une autorité qui dépasse la volonté royale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin encore : il considère que ces magistrats détiennent une part parcellaire de la souveraineté. À ce titre, ils ne peuvent se contenter d’une obéissance passive. Ils sont responsables, devant Dieu et devant le peuple, de l’application des lois et du maintien de la justice. « ''ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?'' »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Par cette logique, les magistrats deviennent les véritables réceptacles de la résistance. Parce qu’ils sont dépositaires d’une parcelle de souveraineté, ils ont non seulement le droit, mais le devoir d’agir si le roi trahit ses engagements et viole les lois fondamentales. La conséquence est radicale : « ''je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.'' » Dans certaines circonstances, même l’usage des armes est justifié : la résistance cesse d’être une simple faculté, elle devient une obligation pour les magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec cette affirmation, le droit de résistance acquiert une assise institutionnelle. Il n’est plus seulement une exception théologique comme chez Luther ou une possibilité encadrée comme chez Calvin, mais une véritable responsabilité politique inscrite dans la structure du royaume. Les magistrats inférieurs ne sont plus de simples exécutants : ils incarnent une part de la souveraineté et doivent la défendre contre la dérive tyrannique, y compris par la force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine ouvre la voie à une radicalisation encore plus nette. Un auteur postérieur n’hésitera pas à affirmer que le droit de résistance est un « droit sacré », même si cela doit coûter la vie au tyran, tandis qu’un autre ira jusqu’à justifier le tyrannicide. Ce franchissement marque la transition entre la pensée de De Bèze et celle des derniers monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La progression est alors claire. Luther avait dit non à la résistance en politique. Calvin avait entrouvert la porte en reconnaissant quelques exceptions et en laissant entrevoir un recours possible aux magistrats. Théodore de Bèze franchit le pas en affirmant que la résistance est un devoir pour ces mêmes magistrats lorsqu’un roi légitime devient tyran. Enfin, en 1579, l’ouvrage anonyme attribué à Junius Brutus, ''Défense de la liberté contre les tyrans'', parachève cette évolution en proposant une véritable théorie de la résistance, qui ne se contente plus d’encadrer des cas exceptionnels mais fonde un droit politique général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68638</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-14T11:43:45Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* François Hotman - Franco-Gallia, 1573 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1536, à seulement vingt-sept ans, Jean Calvin publie à Bâle la première édition de son grand ouvrage systématique, ''Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, qui connaîtra de multiples révisions et augmentations (jusqu’à l’édition définitive de 1559), constitue le socle de toute la théologie calvinienne. Conçu d’abord comme un manuel de défense de la foi réformée, il se développe progressivement en une somme théologique et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX, Calvin s’interroge directement sur la question du gouvernement civil. À travers une réflexion qui prolonge Luther mais s’en distingue, il cherche à définir le rôle de l’autorité politique, son rapport avec l’ordre spirituel et les limites éventuelles de l’obéissance due aux gouvernants. La question est cruciale : en pleine époque de persécutions religieuses et de bouleversements confessionnels, il s’agit de savoir comment le chrétien doit se comporter face au pouvoir, et dans quelle mesure il peut — ou non — résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin commence par préciser la mission de l’autorité civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation éclaire immédiatement la position de Calvin. Le gouvernement civil n’a pas pour but de sauver les âmes — mission propre au gouvernement spirituel — mais d’organiser la société, d’assurer la justice et de maintenir la paix. Il existe donc une séparation claire entre les deux ordres, dans la lignée de Luther : le monde spirituel et le monde temporel obéissent à des logiques distinctes, bien qu’ils relèvent tous deux de la volonté divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin adhère au principe luthérien de la séparation des deux règnes (''omni potestas a Deo''), mais il se démarque sur un point essentiel : la définition de la juste obéissance. Là où Luther privilégiait une fidélité absolue, Calvin nuance et introduit une voie médiane.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il rejette fermement la tentation anarchiste. La référence aux « anarchistes violents » vise les courants radicaux issus de la Réforme — anabaptistes, paysans insurgés, sectes millénaristes — qui avaient interprété la théologie de Luther comme une justification à la révolte. En prônant l’abolition des hiérarchies, certains groupes avaient provoqué de véritables bouleversements sociaux, notamment lors de la guerre des Paysans en Allemagne (1524-1525). Calvin condamne ces dérives et affirme que l’ordre civil, même imparfait, est une institution divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais, de l’autre côté, Calvin met en garde contre une adulation excessive des princes et des rois :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Il s’agit d’une critique directe des cours princières et monarchiques qui sacralisent le pouvoir temporel. Alors que Luther, par sa méfiance vis-à-vis de la révolte, avait parfois laissé la voie ouverte à une lecture absolutiste, Calvin entend limiter cette dérive. L’autorité n’est pas absolue : elle reste soumise à Dieu et doit être exercée dans le cadre de la justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double rejet — des radicaux d’un côté, des flatteurs de l’autre — conduit Calvin à définir une position de juste milieu. Le gouvernement civil est nécessaire pour maintenir l’ordre social et réprimer les excès de la nature humaine, profondément marquée par le péché. Mais ce gouvernement ne peut être divinisé ni soustrait à toute critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin se place ainsi entre deux extrêmes : la dissolution anarchique de l’ordre et la sacralisation absolue du pouvoir. L’autorité civile est un instrument légitime de Dieu, mais elle reste limitée et ne doit pas être confondue avec l’ordre spirituel. En ce sens, il s’agit d’une pensée de l’ordre, mais d’un ordre tempéré, conditionné par le respect de la justice et de la morale chrétienne.[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX de l’''Institution de la religion chrétienne'', Calvin reprend à la fois l’héritage de Luther et celui de saint Augustin : le monde spirituel et le monde temporel sont distincts, mais ils doivent travailler en convergence. La cité terrestre, selon Augustin, est marquée par le péché, mais elle peut contribuer à préserver la paix civile et la justice, conditions nécessaires pour que la cité céleste puisse s’épanouir. Calvin prolonge ce raisonnement en définissant très précisément la mission de l’État :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation est capitale : elle fixe ce que Calvin considère comme les « buts de l’État ». Le gouvernement n’est pas simplement un pouvoir de contrainte : il a une mission positive, orientée vers le bien commun, la préservation de l’ordre, la protection de l’Église et la garantie d’une coexistence pacifique entre les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès le paragraphe III, Calvin insiste sur la nécessité absolue de conserver l’autorité politique, fût-elle imparfaite. Pour lui, l’existence du gouvernement est aussi essentielle à l’homme que la nourriture ou l’air qu’il respire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil et l'air ; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens, sur le maintien de bonnes relations entre tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici transparaît la méfiance profonde de Calvin à l’égard de toute forme de résistance : refuser l’autorité civile serait une régression vers la barbarie. L’ordre civil est donc un bien en soi, voulu par Dieu, indispensable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les sous-chapitres V à VIII, Calvin développe encore cette idée. Les gouvernements sont décrits comme les serviteurs de la justice civile, garants du vivre-ensemble, et la résistance individuelle y est présentée comme presque impossible à justifier. La défiance envers la désobéissance reste dominante, dans la lignée de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, à partir du chapitre VIII, Calvin nuance sa vision et s’autorise une réflexion sur les formes de gouvernement. Il ne se contente pas de justifier l’ordre établi : il critique les excès de la monarchie et valorise une forme aristocratique de gouvernement.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, la seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est d’une grande importance. Calvin reconnaît la légitimité des trois formes de gouvernement traditionnelles — monarchie, aristocratie, démocratie — mais exprime une nette préférence pour le gouvernement aristocratique, c’est-à-dire par un petit nombre de personnes, censé mieux garantir la liberté collective. Il affirme clairement que les bons rois sont une exception miraculeuse, critique à peine voilée de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix révèle l’influence des traditions politiques italiennes, en particulier florentines et vénitiennes, où les régimes aristocratiques avaient été pensés comme garants d’un équilibre durable. La proximité avec Machiavel est ici frappante : comme lui, Calvin privilégie les régimes mixtes ou collectifs à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré cette critique de la monarchie, Calvin maintient son refus de légitimer la résistance populaire. Dans le sous-paragraphe 22 intitulé ''Le respect des autorités'', il définit le premier devoir des sujets envers leurs supérieurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants et représentants de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La formulation est claire : les autorités politiques sont les représentants de Dieu. Dès lors, s’opposer à elles, c’est s’opposer indirectement à Dieu lui-même. Cette idée, reprise au chapitre XXIII, réaffirme la réticence profonde de Calvin à l’égard du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois nuancer : Calvin ne fait pas de l’autorité politique un droit divin absolu. Il ne confond pas pouvoir politique et pouvoir spirituel. Mais il considère que le pouvoir temporel reçoit une part de sa légitimité de Dieu, ce qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, de justifier la désobéissance ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui apparaît dans ce chapitre de l’''Institution'' est une tension constitutive de la pensée calvinienne. D’un côté, Calvin insiste sur la nécessité d’obéir aux autorités, qui sont instituées par Dieu et qui assurent la paix commune. De l’autre, il introduit une critique du pouvoir monarchique et une préférence pour un gouvernement collégial, laissant entrevoir les germes d’une pensée plus ouverte à la résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambivalence sera exploitée par ses successeurs. Tandis que Calvin reste mesuré, évitant toute justification explicite de la révolte, ses disciples — Théodore de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay — développeront, dans le contexte des guerres de Religion, une véritable doctrine du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Louis XIV, le « Roi-Soleil », affirme tenir son pouvoir directement de Dieu et fonde sa légitimité politique sur l’existence même de Dieu, il se place dans une logique radicalement différente de celle de Calvin. Dans la doctrine française du droit divin, qui s’affirme pleinement au XVIIᵉ siècle avec Bossuet comme grand théoricien, la volonté de Dieu justifie l’autorité absolue du roi en toutes circonstances. Le souverain est « oint de Dieu » et sa légitimité ne dépend d’aucune médiation humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Calvin, la démarche est autre. Pour lui, certes, ''omni potestas a Deo'' — tout pouvoir vient de Dieu. Mais l’homme politique n’est pas l’émanation directe de la volonté divine : il est d’abord choisi par les hommes, adoubé par le corps politique, et seulement ensuite reconnu comme exerçant une mission qui procède de Dieu. Autrement dit, Calvin ne nie pas l’origine divine du pouvoir, mais il refuse que l’autorité civile puisse se réclamer d’un droit divin inconditionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, là où les monarchies de droit divin utilisent Dieu pour justifier l’absolutisme, Calvin impose une limite : le gouvernant ne peut pas tout faire au nom de Dieu. L’instrumentalisation politique du principe ''omni potestas a Deo'' est précisément ce qu’il cherche à éviter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin insiste, dans l’''Institution'', sur le devoir d’obéissance :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage réaffirme la condamnation de toute révolte directe du peuple. Le particulier ne doit pas résister, car ce serait résister à Dieu lui-même. Mais Calvin introduit ici une nuance capitale : il interdit la résistance sans intermédiaire. Par là même, il reconnaît implicitement la possibilité d’une résistance encadrée, médiatisée par des magistrats légitimes. L’argument de la non-résistance se retourne donc en ouverture conditionnée vers une résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI, Calvin aborde explicitement la question des magistrats établis pour la défense du peuple :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour la défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois — comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés — je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici, Calvin se montre explicite : il admet que certains magistrats, investis de la mission de protéger le peuple, peuvent et doivent s’opposer aux abus du souverain. La référence aux éphores spartiates, aux tribuns de la plèbe romains, aux magistrats athéniens ou encore aux États généraux souligne qu’il s’agit d’une tradition politique bien établie : l’existence de contre-pouvoirs chargés de limiter la tyrannie des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argument est décisif : la résistance n’est pas autorisée pour le peuple directement, mais elle devient possible, et même nécessaire, par l’action d’institutions reconnues. Calvin encadre ainsi le droit de résistance en le confiant à des médiateurs institutionnels, ouvrant la voie à une théorie de la résistance contrôlée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXIII, Calvin précise les bornes de l’obéissance civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cet argument rejoint Luther, qui tolérait déjà la désobéissance en cas d’ordre contraire à la foi. Mais Calvin va plus loin : il ne se limite pas au blasphème ou au reniement de la foi, il envisage des cas où les autorités, par leur abus ou leur cruauté, trahissent la volonté de Dieu. Dans ces circonstances, l’obéissance n’est plus due.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin cherche donc à tenir une position d’équilibre. Il refuse la radicalité des anarchistes et des révolutionnaires qui veulent renverser tout pouvoir. Mais il critique également le dogme de non-résistance absolue de Luther, qu’il juge sans avenir et inadapté aux réalités du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa pensée se situe « à la gauche de Luther », en ce sens qu’il ouvre la porte à une résistance encadrée, mais il ne va pas jusqu’aux positions des monarchomaques, qui feront de la résistance un droit explicite et inconditionnel. Calvin dit « oui » à la résistance, mais seulement sous certaines conditions : par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et face à des rois qui trahissent la mission divine de protection du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un glissement progressif dans la théologie politique réformée : de la non-résistance luthérienne à la résistance conditionnelle calvinienne, puis à la résistance affirmée et théorisée des monarchomaques. Calvin représente l’étape intermédiaire : il ne fait pas de la résistance un droit, mais une possibilité encadrée, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la souveraineté et de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
Le terme ''monarchomaque'', littéralement « ceux qui combattent les monarques », apparaît dans le dernier tiers du XVIᵉ siècle pour désigner les auteurs protestants qui, à la différence de Luther et même de Calvin, vont systématiser une véritable théorie politique de la résistance. Si Luther avait condamné la révolte et si Calvin avait ouvert une brèche en autorisant la résistance par l’intermédiaire de magistrats, les monarchomaques franchissent un pas supplémentaire : ils transforment cette possibilité en principe politique explicite. Pour eux, résister à un roi tyrannique ou hérétique n’est pas seulement permis, c’est un devoir religieux et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces penseurs, parmi lesquels on compte Théodore de Bèze, François Hotman, Philippe Duplessis-Mornay ou l’auteur anonyme du célèbre ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), fournissent aux réformés français un arsenal théorique qui légitime leur combat armé contre la monarchie catholique.[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre l’émergence des thèses monarchomaques dans les années 1570, il faut replacer Calvin et ses successeurs dans le contexte politique et religieux de l’Europe du XVIᵉ siècle. Luther écrit ses premiers grands traités entre 1520 et 1523, Calvin publie la première édition de l’''Institution'' en 1536 : tous deux s’expriment encore dans un climat où la rupture avec Rome est récente et où les réformés espèrent parfois une réforme pacifique de l’Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1540, la situation se transforme profondément. Dans le Saint-Empire romain germanique, en France et en Angleterre, éclatent de véritables guerres de religion. La Réforme n’est plus seulement une question théologique : elle devient un enjeu de survie politique. Les protestants doivent défendre leur foi par les armes et justifier doctrinalement leur résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le Saint-Empire, les tensions confessionnelles débouchent sur une série de conflits sanglants entre princes catholiques et protestants. La solution provisoire vient avec la paix d’Augsbourg (1555), qui consacre le principe ''cuius regio, eius religio'' — « tel prince, telle religion ». Désormais, chaque prince peut imposer sa confession dans son territoire, et les sujets doivent s’y conformer ou émigrer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet accord met fin à vingt années de guerre religieuse, mais au prix d’une division confessionnelle profonde du Saint-Empire. Surtout, il laisse intacte la question de la légitimité du pouvoir : les princes protestants ont trouvé une reconnaissance, mais les sujets n’ont aucun droit de résistance individuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En Angleterre, la rupture avec Rome a lieu dès 1534 avec l’Acte de suprématie d’Henri VIII. Le pays connaît ensuite une alternance brutale entre répression catholique et répression protestante, jusqu’à l’avènement d’Élisabeth Iʳᵉ (1558). La reine parvient à établir un compromis religieux (l’''Elizabethan Settlement'') qui, à partir des années 1560, stabilise le royaume et protège les protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, vers 1560, l’Allemagne et l’Angleterre connaissent un relatif apaisement : un cadre juridique ou politique, aussi imparfait soit-il, permet aux protestants de survivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La situation est toute autre en France. À partir des années 1540, le royaume s’enfonce dans des guerres de Religion prolongées, opposant catholiques et huguenots. Les affrontements déchirent le pays pendant plus de trente ans, ponctués de massacres, de sièges et de traités sans lendemain.[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de rupture survient en 1572 avec le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans la nuit du 23 au 24 août, des milliers de protestants — dont de nombreux chefs de la noblesse huguenote — sont assassinés à Paris, sur ordre ou avec la complicité du roi Charles IX et de la cour catholique. Le choc est immense : pour les réformés, ce n’est plus seulement la persécution, mais l’extermination qui menace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce contexte de persécution extrême que s’élaborent les théories monarchomaques. La logique est simple : si l’État français, incarné par la monarchie catholique, cherche à anéantir le protestantisme, alors il devient nécessaire de résister non seulement au nom de la foi, mais aussi au nom d’un principe politique supérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance cesse d’être un simple refus religieux et devient un droit, voire un devoir politique. En liant la survie de la foi réformée à la défense de la liberté politique, les monarchomaques inaugurent une nouvelle étape dans la pensée de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques reprennent les ambiguïtés de Calvin pour les transformer en une doctrine explicite. Là où Calvin disait que les magistrats pouvaient, dans certaines circonstances, s’opposer à la tyrannie, les monarchomaques vont affirmer que la résistance est un droit fondamental du peuple, exercé par ses représentants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La différence est de taille : Calvin restait attaché à l’idée que le peuple ne pouvait pas agir directement, mais seulement par des intermédiaires. Les monarchomaques, eux, vont jusqu’à affirmer que si le souverain viole la loi de Dieu ou opprime son peuple, il trahit son mandat, perd sa légitimité et peut être renversé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans les années 1570, la pensée réformée franchit une étape décisive : la résistance cesse d’être tolérée à titre d’exception, elle devient un principe constitutif de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée monarchomaque prend véritablement forme dans les années qui suivent le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Trois ouvrages majeurs fixent les contours de cette doctrine de la résistance : ''Franco-Gallia'' de François Hotman (1573), ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' de Théodore de Bèze (1574) et les ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), attribuées sous le pseudonyme de Junius Brutus, que la tradition rattache à Hubert Languet. Ces trois textes constituent le socle doctrinal des monarchomaques et marquent un tournant dans l’histoire de la pensée politique européenne, en donnant une formulation explicite au droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première chose qu’il faut souligner est que les monarchomaques ne sont pas des « démocrates avant l’heure ». Leur combat n’est pas motivé par un projet de souveraineté populaire ni par la volonté d’instaurer une démocratie moderne. Leur objectif est beaucoup plus limité et circonstanciel : défendre le droit à l’existence de la foi réformée et protéger les communautés protestantes menacées d’extermination. Leur motivation première est spirituelle, non politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La radicalité de leur discours doit donc être comprise dans ce cadre. Face à une monarchie française qui refuse tout compromis et face à des persécutions sanglantes culminant avec la Saint-Barthélemy, les réformés n’ont d’autre choix que de justifier théologiquement et juridiquement leur survie. La résistance devient un devoir religieux, non une revendication politique universelle. Ce n’est pas un hasard si, une génération plus tard, avec l’Édit de Nantes (1598) qui accorde aux protestants des garanties substantielles, la veine monarchomaque s’essouffle rapidement. Leur combat n’a pas de visée abstraite : il est d’abord une question de survie confessionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques s’accordent sur une idée centrale : le pouvoir politique ne peut pas tout. Qu’il s’agisse d’un roi ou d’un collège de magistrats, le gouvernement est lié par un contrat avec ses sujets. Cette vision contractualiste du pouvoir rompt avec l’idée d’un prince absolu. Le souverain est tenu de respecter la justice, l’équité et la protection de ses sujets. Lorsqu’il viole ce contrat, il perd sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée du contrat n’est pas conçue dans un esprit démocratique individuel, mais dans une logique communautaire. Le pouvoir naît d’un pacte entre le corps politique — le ''peuple'' envisagé comme une communauté morale — et le gouvernant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le souverain rompt le contrat et se transforme en tyran, alors la résistance devient non seulement possible, mais légitime. Certains auteurs franchissent même un pas supplémentaire : Junius Brutus, dans les ''Vindiciae contra tyrannos'', défend la légitimité du tyrannicide. Tuer un roi qui persécute son peuple, qui renie la foi ou qui viole les fondements de la justice n’est plus considéré comme un crime, mais comme une obligation morale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette radicalité témoigne de la désespérance des réformés français dans les années 1570, mais elle illustre aussi une mutation fondamentale dans l’histoire politique : le roi n’est plus intouchable, son pouvoir n’est plus sacré en soi, il est conditionné par le respect d’un contrat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques puisent largement dans la tradition scolastique médiévale, héritée notamment de Thomas d’Aquin. Ils privilégient les arguments institutionnels et constitutionnels sur les qualités personnelles des princes. Ce qui compte n’est pas la vertu individuelle du gouvernant, mais la solidité d’un système politique qui garantit les droits des communautés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce glissement est fondamental : il ne s’agit plus de fonder la politique sur les vertus du prince, comme dans une tradition aristotélicienne, mais de penser la stabilité à travers des institutions capables de limiter et encadrer le pouvoir. Ce déplacement conceptuel annonce les débats modernes sur les constitutions, l’équilibre des pouvoirs et la protection des minorités. À partir du XVIIᵉ siècle, notamment après 1648 et la paix de Westphalie, de nombreux auteurs puiseront dans ce répertoire pour défendre les droits des minorités religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la conception monarchomaque du ''peuple'' reste profondément traditionnelle. Le peuple n’est pas entendu comme une collection d’individus autonomes dotés de droits subjectifs. Il est conçu comme un corps politique, une personne morale, une communauté organique qui délègue le pouvoir à ses représentants. Dans cette logique, la souveraineté populaire n’existe pas au sens moderne : le peuple est une entité collective, non une somme d’individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette distinction est essentielle pour éviter les anachronismes. Les monarchomaques ne sont pas les précurseurs directs de la démocratie moderne ; ils sont les penseurs d’un moment de crise, qui utilisent le vocabulaire du contrat et du peuple pour défendre une communauté confessionnelle menacée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman et la ''Franco-Gallia'' (1573) ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
François Hotman (1524-1590), juriste humaniste et grand érudit du droit, occupe une place centrale parmi les penseurs monarchomaques. Protestant engagé, il s’exile de France après le déclenchement des guerres de religion et s’installe successivement en Suisse et en Allemagne, où il enseigne le droit. C’est dans ce contexte d’exil, marqué par la fracture confessionnelle et les violences culminant avec le massacre de la Saint-Barthélemy en 1572, qu’il publie à Genève en 1573 son ouvrage le plus célèbre, la ''Franco-Gallia''. Ce traité connut un retentissement considérable, car il proposait une lecture constitutionnelle de l’histoire de France, destinée à contester les prétentions absolutistes de la monarchie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Hotman ne construit pas son raisonnement sur un simple réquisitoire religieux : il s’appuie sur une érudition historique et juridique pour démontrer que la monarchie française a toujours été limitée par des institutions représentatives. La stratégie rhétorique est claire : il ne s’agit pas d’inventer une légitimité nouvelle, mais de rappeler un passé constitutionnel que les rois de France auraient progressivement usurpé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=== Le principe électif de la monarchie ===&lt;br /&gt;
Le premier argument de Hotman porte sur la nature originelle du pouvoir royal en France. En relisant les chroniques de la monarchie franque et mérovingienne, il affirme que les rois de France étaient à l’origine '''élus''' par les grands du royaume. La royauté n’était donc pas une dignité héréditaire illimitée, mais un mandat conféré par les corps de l’État. La monarchie française doit, selon lui, être comprise comme une monarchie élective qui s’est dénaturée avec le temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant cette dimension élective, Hotman attaque directement l’idéologie de la continuité dynastique et prépare la voie à une redéfinition contractuelle du pouvoir. La monarchie française, loin d’être absolue, aurait été dès ses origines une monarchie conditionnée par le consentement des gouvernés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument de la ''Franco-Gallia'' est que le pouvoir royal a toujours été limité par un Conseil public, que Hotman identifie aux États généraux. Ces assemblées, réunissant la noblesse, le clergé et le tiers état, représentaient la pluralité sociale et politique du royaume. Le roi, insiste Hotman, ne pouvait gouverner seul : il devait compter avec cette institution qui incarnait la voix du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En rappelant ce rôle central des États généraux, Hotman réactive la mémoire d’une institution tombée en désuétude au XVIᵉ siècle, mais qui redeviendra cruciale à la fin de l’Ancien Régime. Ce faisant, il oppose à l’image d’une monarchie absolue l’idée d’un équilibre ancien entre roi et assemblée, équilibre que les Valois et les Bourbon auraient ensuite trahi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est encore plus radical. En étudiant les ''lois fondamentales du royaume'' — l’équivalent d’une constitution coutumière —, Hotman en conclut que le véritable imperium, c’est-à-dire la souveraineté, n’a jamais appartenu au roi seul, mais au Conseil public. Le roi n’était qu’un dépositaire de ce pouvoir, une autorité déléguée, non souveraine en soi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette thèse heurte de plein fouet la doctrine officielle du pouvoir royal qui, dès le règne de François Ier et plus encore sous Henri II et Charles IX, tendait à se rapprocher d’un absolutisme fondé sur le droit divin. En affirmant que le roi n’est pas souverain mais seulement délégataire du souverain collectif, Hotman ouvre une brèche théorique immense : la souveraineté ne réside pas dans une personne, mais dans une communauté représentée par ses institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, le quatrième argument met en lumière les limites concrètes du pouvoir royal. Hotman rappelle que le roi ne pouvait pas, selon la tradition française, décider seul des grandes affaires de l’État : la levée des impôts, les décisions de politique étrangère ou encore les réformes juridiques nécessitaient l’accord du Conseil public. En niant ces limites, les juristes royaux du XVIᵉ siècle — souvent formés à l’école de l’absolutisme romain — avaient trahi la tradition constitutionnelle française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En présentant ce tableau, Hotman ne se contente pas d’argumenter : il produit une véritable contre-histoire du royaume, destinée à ** délégitimer la prétention du roi à être source unique de la loi et du pouvoir**.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La ''Franco-Gallia'' fit grand bruit. Elle constituait une attaque frontale contre la monarchie française en pleine guerre de religion et affaiblie par la crise de légitimité née des massacres. Hotman ne proposait pas une révolte anarchique, mais une redécouverte de la « vraie constitution » française : une monarchie limitée, élective, contrôlée par des corps représentatifs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan doctrinal, Hotman est l’un des premiers à élaborer une véritable théorie de la suprématie des corps intermédiaires sur le pouvoir royal. L’idée selon laquelle la souveraineté n’appartient pas exclusivement au roi mais à une assemblée qui délègue une partie de ses compétences marque une étape décisive dans l’histoire du constitutionnalisme. On y trouve les prémisses de la notion de souveraineté populaire, même si Hotman n’entend nullement défendre la démocratie au sens moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui frappe dans son œuvre, c’est la manière dont il retourne les armes de l’érudition juridique et historique contre le pouvoir monarchique. Là où les juristes royaux construisent une doctrine centralisatrice à partir du droit romain, Hotman mobilise l’histoire nationale pour prouver que la monarchie française a été, et doit redevenir, limitée et encadrée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68637</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-14T11:42:32Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Les monarchomaques */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1536, à seulement vingt-sept ans, Jean Calvin publie à Bâle la première édition de son grand ouvrage systématique, ''Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, qui connaîtra de multiples révisions et augmentations (jusqu’à l’édition définitive de 1559), constitue le socle de toute la théologie calvinienne. Conçu d’abord comme un manuel de défense de la foi réformée, il se développe progressivement en une somme théologique et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX, Calvin s’interroge directement sur la question du gouvernement civil. À travers une réflexion qui prolonge Luther mais s’en distingue, il cherche à définir le rôle de l’autorité politique, son rapport avec l’ordre spirituel et les limites éventuelles de l’obéissance due aux gouvernants. La question est cruciale : en pleine époque de persécutions religieuses et de bouleversements confessionnels, il s’agit de savoir comment le chrétien doit se comporter face au pouvoir, et dans quelle mesure il peut — ou non — résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin commence par préciser la mission de l’autorité civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation éclaire immédiatement la position de Calvin. Le gouvernement civil n’a pas pour but de sauver les âmes — mission propre au gouvernement spirituel — mais d’organiser la société, d’assurer la justice et de maintenir la paix. Il existe donc une séparation claire entre les deux ordres, dans la lignée de Luther : le monde spirituel et le monde temporel obéissent à des logiques distinctes, bien qu’ils relèvent tous deux de la volonté divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin adhère au principe luthérien de la séparation des deux règnes (''omni potestas a Deo''), mais il se démarque sur un point essentiel : la définition de la juste obéissance. Là où Luther privilégiait une fidélité absolue, Calvin nuance et introduit une voie médiane.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il rejette fermement la tentation anarchiste. La référence aux « anarchistes violents » vise les courants radicaux issus de la Réforme — anabaptistes, paysans insurgés, sectes millénaristes — qui avaient interprété la théologie de Luther comme une justification à la révolte. En prônant l’abolition des hiérarchies, certains groupes avaient provoqué de véritables bouleversements sociaux, notamment lors de la guerre des Paysans en Allemagne (1524-1525). Calvin condamne ces dérives et affirme que l’ordre civil, même imparfait, est une institution divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais, de l’autre côté, Calvin met en garde contre une adulation excessive des princes et des rois :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Il s’agit d’une critique directe des cours princières et monarchiques qui sacralisent le pouvoir temporel. Alors que Luther, par sa méfiance vis-à-vis de la révolte, avait parfois laissé la voie ouverte à une lecture absolutiste, Calvin entend limiter cette dérive. L’autorité n’est pas absolue : elle reste soumise à Dieu et doit être exercée dans le cadre de la justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double rejet — des radicaux d’un côté, des flatteurs de l’autre — conduit Calvin à définir une position de juste milieu. Le gouvernement civil est nécessaire pour maintenir l’ordre social et réprimer les excès de la nature humaine, profondément marquée par le péché. Mais ce gouvernement ne peut être divinisé ni soustrait à toute critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin se place ainsi entre deux extrêmes : la dissolution anarchique de l’ordre et la sacralisation absolue du pouvoir. L’autorité civile est un instrument légitime de Dieu, mais elle reste limitée et ne doit pas être confondue avec l’ordre spirituel. En ce sens, il s’agit d’une pensée de l’ordre, mais d’un ordre tempéré, conditionné par le respect de la justice et de la morale chrétienne.[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX de l’''Institution de la religion chrétienne'', Calvin reprend à la fois l’héritage de Luther et celui de saint Augustin : le monde spirituel et le monde temporel sont distincts, mais ils doivent travailler en convergence. La cité terrestre, selon Augustin, est marquée par le péché, mais elle peut contribuer à préserver la paix civile et la justice, conditions nécessaires pour que la cité céleste puisse s’épanouir. Calvin prolonge ce raisonnement en définissant très précisément la mission de l’État :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation est capitale : elle fixe ce que Calvin considère comme les « buts de l’État ». Le gouvernement n’est pas simplement un pouvoir de contrainte : il a une mission positive, orientée vers le bien commun, la préservation de l’ordre, la protection de l’Église et la garantie d’une coexistence pacifique entre les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès le paragraphe III, Calvin insiste sur la nécessité absolue de conserver l’autorité politique, fût-elle imparfaite. Pour lui, l’existence du gouvernement est aussi essentielle à l’homme que la nourriture ou l’air qu’il respire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil et l'air ; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens, sur le maintien de bonnes relations entre tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici transparaît la méfiance profonde de Calvin à l’égard de toute forme de résistance : refuser l’autorité civile serait une régression vers la barbarie. L’ordre civil est donc un bien en soi, voulu par Dieu, indispensable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les sous-chapitres V à VIII, Calvin développe encore cette idée. Les gouvernements sont décrits comme les serviteurs de la justice civile, garants du vivre-ensemble, et la résistance individuelle y est présentée comme presque impossible à justifier. La défiance envers la désobéissance reste dominante, dans la lignée de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, à partir du chapitre VIII, Calvin nuance sa vision et s’autorise une réflexion sur les formes de gouvernement. Il ne se contente pas de justifier l’ordre établi : il critique les excès de la monarchie et valorise une forme aristocratique de gouvernement.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, la seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est d’une grande importance. Calvin reconnaît la légitimité des trois formes de gouvernement traditionnelles — monarchie, aristocratie, démocratie — mais exprime une nette préférence pour le gouvernement aristocratique, c’est-à-dire par un petit nombre de personnes, censé mieux garantir la liberté collective. Il affirme clairement que les bons rois sont une exception miraculeuse, critique à peine voilée de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix révèle l’influence des traditions politiques italiennes, en particulier florentines et vénitiennes, où les régimes aristocratiques avaient été pensés comme garants d’un équilibre durable. La proximité avec Machiavel est ici frappante : comme lui, Calvin privilégie les régimes mixtes ou collectifs à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré cette critique de la monarchie, Calvin maintient son refus de légitimer la résistance populaire. Dans le sous-paragraphe 22 intitulé ''Le respect des autorités'', il définit le premier devoir des sujets envers leurs supérieurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants et représentants de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La formulation est claire : les autorités politiques sont les représentants de Dieu. Dès lors, s’opposer à elles, c’est s’opposer indirectement à Dieu lui-même. Cette idée, reprise au chapitre XXIII, réaffirme la réticence profonde de Calvin à l’égard du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois nuancer : Calvin ne fait pas de l’autorité politique un droit divin absolu. Il ne confond pas pouvoir politique et pouvoir spirituel. Mais il considère que le pouvoir temporel reçoit une part de sa légitimité de Dieu, ce qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, de justifier la désobéissance ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui apparaît dans ce chapitre de l’''Institution'' est une tension constitutive de la pensée calvinienne. D’un côté, Calvin insiste sur la nécessité d’obéir aux autorités, qui sont instituées par Dieu et qui assurent la paix commune. De l’autre, il introduit une critique du pouvoir monarchique et une préférence pour un gouvernement collégial, laissant entrevoir les germes d’une pensée plus ouverte à la résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambivalence sera exploitée par ses successeurs. Tandis que Calvin reste mesuré, évitant toute justification explicite de la révolte, ses disciples — Théodore de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay — développeront, dans le contexte des guerres de Religion, une véritable doctrine du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Louis XIV, le « Roi-Soleil », affirme tenir son pouvoir directement de Dieu et fonde sa légitimité politique sur l’existence même de Dieu, il se place dans une logique radicalement différente de celle de Calvin. Dans la doctrine française du droit divin, qui s’affirme pleinement au XVIIᵉ siècle avec Bossuet comme grand théoricien, la volonté de Dieu justifie l’autorité absolue du roi en toutes circonstances. Le souverain est « oint de Dieu » et sa légitimité ne dépend d’aucune médiation humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Calvin, la démarche est autre. Pour lui, certes, ''omni potestas a Deo'' — tout pouvoir vient de Dieu. Mais l’homme politique n’est pas l’émanation directe de la volonté divine : il est d’abord choisi par les hommes, adoubé par le corps politique, et seulement ensuite reconnu comme exerçant une mission qui procède de Dieu. Autrement dit, Calvin ne nie pas l’origine divine du pouvoir, mais il refuse que l’autorité civile puisse se réclamer d’un droit divin inconditionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, là où les monarchies de droit divin utilisent Dieu pour justifier l’absolutisme, Calvin impose une limite : le gouvernant ne peut pas tout faire au nom de Dieu. L’instrumentalisation politique du principe ''omni potestas a Deo'' est précisément ce qu’il cherche à éviter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin insiste, dans l’''Institution'', sur le devoir d’obéissance :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage réaffirme la condamnation de toute révolte directe du peuple. Le particulier ne doit pas résister, car ce serait résister à Dieu lui-même. Mais Calvin introduit ici une nuance capitale : il interdit la résistance sans intermédiaire. Par là même, il reconnaît implicitement la possibilité d’une résistance encadrée, médiatisée par des magistrats légitimes. L’argument de la non-résistance se retourne donc en ouverture conditionnée vers une résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI, Calvin aborde explicitement la question des magistrats établis pour la défense du peuple :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour la défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois — comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés — je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici, Calvin se montre explicite : il admet que certains magistrats, investis de la mission de protéger le peuple, peuvent et doivent s’opposer aux abus du souverain. La référence aux éphores spartiates, aux tribuns de la plèbe romains, aux magistrats athéniens ou encore aux États généraux souligne qu’il s’agit d’une tradition politique bien établie : l’existence de contre-pouvoirs chargés de limiter la tyrannie des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argument est décisif : la résistance n’est pas autorisée pour le peuple directement, mais elle devient possible, et même nécessaire, par l’action d’institutions reconnues. Calvin encadre ainsi le droit de résistance en le confiant à des médiateurs institutionnels, ouvrant la voie à une théorie de la résistance contrôlée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXIII, Calvin précise les bornes de l’obéissance civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cet argument rejoint Luther, qui tolérait déjà la désobéissance en cas d’ordre contraire à la foi. Mais Calvin va plus loin : il ne se limite pas au blasphème ou au reniement de la foi, il envisage des cas où les autorités, par leur abus ou leur cruauté, trahissent la volonté de Dieu. Dans ces circonstances, l’obéissance n’est plus due.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin cherche donc à tenir une position d’équilibre. Il refuse la radicalité des anarchistes et des révolutionnaires qui veulent renverser tout pouvoir. Mais il critique également le dogme de non-résistance absolue de Luther, qu’il juge sans avenir et inadapté aux réalités du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa pensée se situe « à la gauche de Luther », en ce sens qu’il ouvre la porte à une résistance encadrée, mais il ne va pas jusqu’aux positions des monarchomaques, qui feront de la résistance un droit explicite et inconditionnel. Calvin dit « oui » à la résistance, mais seulement sous certaines conditions : par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et face à des rois qui trahissent la mission divine de protection du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un glissement progressif dans la théologie politique réformée : de la non-résistance luthérienne à la résistance conditionnelle calvinienne, puis à la résistance affirmée et théorisée des monarchomaques. Calvin représente l’étape intermédiaire : il ne fait pas de la résistance un droit, mais une possibilité encadrée, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la souveraineté et de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
Le terme ''monarchomaque'', littéralement « ceux qui combattent les monarques », apparaît dans le dernier tiers du XVIᵉ siècle pour désigner les auteurs protestants qui, à la différence de Luther et même de Calvin, vont systématiser une véritable théorie politique de la résistance. Si Luther avait condamné la révolte et si Calvin avait ouvert une brèche en autorisant la résistance par l’intermédiaire de magistrats, les monarchomaques franchissent un pas supplémentaire : ils transforment cette possibilité en principe politique explicite. Pour eux, résister à un roi tyrannique ou hérétique n’est pas seulement permis, c’est un devoir religieux et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces penseurs, parmi lesquels on compte Théodore de Bèze, François Hotman, Philippe Duplessis-Mornay ou l’auteur anonyme du célèbre ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), fournissent aux réformés français un arsenal théorique qui légitime leur combat armé contre la monarchie catholique.[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour comprendre l’émergence des thèses monarchomaques dans les années 1570, il faut replacer Calvin et ses successeurs dans le contexte politique et religieux de l’Europe du XVIᵉ siècle. Luther écrit ses premiers grands traités entre 1520 et 1523, Calvin publie la première édition de l’''Institution'' en 1536 : tous deux s’expriment encore dans un climat où la rupture avec Rome est récente et où les réformés espèrent parfois une réforme pacifique de l’Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1540, la situation se transforme profondément. Dans le Saint-Empire romain germanique, en France et en Angleterre, éclatent de véritables guerres de religion. La Réforme n’est plus seulement une question théologique : elle devient un enjeu de survie politique. Les protestants doivent défendre leur foi par les armes et justifier doctrinalement leur résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le Saint-Empire, les tensions confessionnelles débouchent sur une série de conflits sanglants entre princes catholiques et protestants. La solution provisoire vient avec la paix d’Augsbourg (1555), qui consacre le principe ''cuius regio, eius religio'' — « tel prince, telle religion ». Désormais, chaque prince peut imposer sa confession dans son territoire, et les sujets doivent s’y conformer ou émigrer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet accord met fin à vingt années de guerre religieuse, mais au prix d’une division confessionnelle profonde du Saint-Empire. Surtout, il laisse intacte la question de la légitimité du pouvoir : les princes protestants ont trouvé une reconnaissance, mais les sujets n’ont aucun droit de résistance individuelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En Angleterre, la rupture avec Rome a lieu dès 1534 avec l’Acte de suprématie d’Henri VIII. Le pays connaît ensuite une alternance brutale entre répression catholique et répression protestante, jusqu’à l’avènement d’Élisabeth Iʳᵉ (1558). La reine parvient à établir un compromis religieux (l’''Elizabethan Settlement'') qui, à partir des années 1560, stabilise le royaume et protège les protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, vers 1560, l’Allemagne et l’Angleterre connaissent un relatif apaisement : un cadre juridique ou politique, aussi imparfait soit-il, permet aux protestants de survivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La situation est toute autre en France. À partir des années 1540, le royaume s’enfonce dans des guerres de Religion prolongées, opposant catholiques et huguenots. Les affrontements déchirent le pays pendant plus de trente ans, ponctués de massacres, de sièges et de traités sans lendemain.[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de rupture survient en 1572 avec le massacre de la Saint-Barthélemy. Dans la nuit du 23 au 24 août, des milliers de protestants — dont de nombreux chefs de la noblesse huguenote — sont assassinés à Paris, sur ordre ou avec la complicité du roi Charles IX et de la cour catholique. Le choc est immense : pour les réformés, ce n’est plus seulement la persécution, mais l’extermination qui menace. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est dans ce contexte de persécution extrême que s’élaborent les théories monarchomaques. La logique est simple : si l’État français, incarné par la monarchie catholique, cherche à anéantir le protestantisme, alors il devient nécessaire de résister non seulement au nom de la foi, mais aussi au nom d’un principe politique supérieur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance cesse d’être un simple refus religieux et devient un droit, voire un devoir politique. En liant la survie de la foi réformée à la défense de la liberté politique, les monarchomaques inaugurent une nouvelle étape dans la pensée de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques reprennent les ambiguïtés de Calvin pour les transformer en une doctrine explicite. Là où Calvin disait que les magistrats pouvaient, dans certaines circonstances, s’opposer à la tyrannie, les monarchomaques vont affirmer que la résistance est un droit fondamental du peuple, exercé par ses représentants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La différence est de taille : Calvin restait attaché à l’idée que le peuple ne pouvait pas agir directement, mais seulement par des intermédiaires. Les monarchomaques, eux, vont jusqu’à affirmer que si le souverain viole la loi de Dieu ou opprime son peuple, il trahit son mandat, perd sa légitimité et peut être renversé.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, dans les années 1570, la pensée réformée franchit une étape décisive : la résistance cesse d’être tolérée à titre d’exception, elle devient un principe constitutif de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée monarchomaque prend véritablement forme dans les années qui suivent le massacre de la Saint-Barthélemy (1572). Trois ouvrages majeurs fixent les contours de cette doctrine de la résistance : ''Franco-Gallia'' de François Hotman (1573), ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'' de Théodore de Bèze (1574) et les ''Vindiciae contra tyrannos'' (1579), attribuées sous le pseudonyme de Junius Brutus, que la tradition rattache à Hubert Languet. Ces trois textes constituent le socle doctrinal des monarchomaques et marquent un tournant dans l’histoire de la pensée politique européenne, en donnant une formulation explicite au droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première chose qu’il faut souligner est que les monarchomaques ne sont pas des « démocrates avant l’heure ». Leur combat n’est pas motivé par un projet de souveraineté populaire ni par la volonté d’instaurer une démocratie moderne. Leur objectif est beaucoup plus limité et circonstanciel : défendre le droit à l’existence de la foi réformée et protéger les communautés protestantes menacées d’extermination. Leur motivation première est spirituelle, non politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La radicalité de leur discours doit donc être comprise dans ce cadre. Face à une monarchie française qui refuse tout compromis et face à des persécutions sanglantes culminant avec la Saint-Barthélemy, les réformés n’ont d’autre choix que de justifier théologiquement et juridiquement leur survie. La résistance devient un devoir religieux, non une revendication politique universelle. Ce n’est pas un hasard si, une génération plus tard, avec l’Édit de Nantes (1598) qui accorde aux protestants des garanties substantielles, la veine monarchomaque s’essouffle rapidement. Leur combat n’a pas de visée abstraite : il est d’abord une question de survie confessionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques s’accordent sur une idée centrale : le pouvoir politique ne peut pas tout. Qu’il s’agisse d’un roi ou d’un collège de magistrats, le gouvernement est lié par un contrat avec ses sujets. Cette vision contractualiste du pouvoir rompt avec l’idée d’un prince absolu. Le souverain est tenu de respecter la justice, l’équité et la protection de ses sujets. Lorsqu’il viole ce contrat, il perd sa légitimité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée du contrat n’est pas conçue dans un esprit démocratique individuel, mais dans une logique communautaire. Le pouvoir naît d’un pacte entre le corps politique — le ''peuple'' envisagé comme une communauté morale — et le gouvernant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si le souverain rompt le contrat et se transforme en tyran, alors la résistance devient non seulement possible, mais légitime. Certains auteurs franchissent même un pas supplémentaire : Junius Brutus, dans les ''Vindiciae contra tyrannos'', défend la légitimité du tyrannicide. Tuer un roi qui persécute son peuple, qui renie la foi ou qui viole les fondements de la justice n’est plus considéré comme un crime, mais comme une obligation morale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette radicalité témoigne de la désespérance des réformés français dans les années 1570, mais elle illustre aussi une mutation fondamentale dans l’histoire politique : le roi n’est plus intouchable, son pouvoir n’est plus sacré en soi, il est conditionné par le respect d’un contrat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques puisent largement dans la tradition scolastique médiévale, héritée notamment de Thomas d’Aquin. Ils privilégient les arguments institutionnels et constitutionnels sur les qualités personnelles des princes. Ce qui compte n’est pas la vertu individuelle du gouvernant, mais la solidité d’un système politique qui garantit les droits des communautés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce glissement est fondamental : il ne s’agit plus de fonder la politique sur les vertus du prince, comme dans une tradition aristotélicienne, mais de penser la stabilité à travers des institutions capables de limiter et encadrer le pouvoir. Ce déplacement conceptuel annonce les débats modernes sur les constitutions, l’équilibre des pouvoirs et la protection des minorités. À partir du XVIIᵉ siècle, notamment après 1648 et la paix de Westphalie, de nombreux auteurs puiseront dans ce répertoire pour défendre les droits des minorités religieuses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, la conception monarchomaque du ''peuple'' reste profondément traditionnelle. Le peuple n’est pas entendu comme une collection d’individus autonomes dotés de droits subjectifs. Il est conçu comme un corps politique, une personne morale, une communauté organique qui délègue le pouvoir à ses représentants. Dans cette logique, la souveraineté populaire n’existe pas au sens moderne : le peuple est une entité collective, non une somme d’individus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette distinction est essentielle pour éviter les anachronismes. Les monarchomaques ne sont pas les précurseurs directs de la démocratie moderne ; ils sont les penseurs d’un moment de crise, qui utilisent le vocabulaire du contrat et du peuple pour défendre une communauté confessionnelle menacée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68636</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-14T11:39:34Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Institution de la religion chrétienne */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
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 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1536, à seulement vingt-sept ans, Jean Calvin publie à Bâle la première édition de son grand ouvrage systématique, ''Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, qui connaîtra de multiples révisions et augmentations (jusqu’à l’édition définitive de 1559), constitue le socle de toute la théologie calvinienne. Conçu d’abord comme un manuel de défense de la foi réformée, il se développe progressivement en une somme théologique et politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX, Calvin s’interroge directement sur la question du gouvernement civil. À travers une réflexion qui prolonge Luther mais s’en distingue, il cherche à définir le rôle de l’autorité politique, son rapport avec l’ordre spirituel et les limites éventuelles de l’obéissance due aux gouvernants. La question est cruciale : en pleine époque de persécutions religieuses et de bouleversements confessionnels, il s’agit de savoir comment le chrétien doit se comporter face au pouvoir, et dans quelle mesure il peut — ou non — résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin commence par préciser la mission de l’autorité civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation éclaire immédiatement la position de Calvin. Le gouvernement civil n’a pas pour but de sauver les âmes — mission propre au gouvernement spirituel — mais d’organiser la société, d’assurer la justice et de maintenir la paix. Il existe donc une séparation claire entre les deux ordres, dans la lignée de Luther : le monde spirituel et le monde temporel obéissent à des logiques distinctes, bien qu’ils relèvent tous deux de la volonté divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin adhère au principe luthérien de la séparation des deux règnes (''omni potestas a Deo''), mais il se démarque sur un point essentiel : la définition de la juste obéissance. Là où Luther privilégiait une fidélité absolue, Calvin nuance et introduit une voie médiane.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il rejette fermement la tentation anarchiste. La référence aux « anarchistes violents » vise les courants radicaux issus de la Réforme — anabaptistes, paysans insurgés, sectes millénaristes — qui avaient interprété la théologie de Luther comme une justification à la révolte. En prônant l’abolition des hiérarchies, certains groupes avaient provoqué de véritables bouleversements sociaux, notamment lors de la guerre des Paysans en Allemagne (1524-1525). Calvin condamne ces dérives et affirme que l’ordre civil, même imparfait, est une institution divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais, de l’autre côté, Calvin met en garde contre une adulation excessive des princes et des rois :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Il s’agit d’une critique directe des cours princières et monarchiques qui sacralisent le pouvoir temporel. Alors que Luther, par sa méfiance vis-à-vis de la révolte, avait parfois laissé la voie ouverte à une lecture absolutiste, Calvin entend limiter cette dérive. L’autorité n’est pas absolue : elle reste soumise à Dieu et doit être exercée dans le cadre de la justice.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double rejet — des radicaux d’un côté, des flatteurs de l’autre — conduit Calvin à définir une position de juste milieu. Le gouvernement civil est nécessaire pour maintenir l’ordre social et réprimer les excès de la nature humaine, profondément marquée par le péché. Mais ce gouvernement ne peut être divinisé ni soustrait à toute critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin se place ainsi entre deux extrêmes : la dissolution anarchique de l’ordre et la sacralisation absolue du pouvoir. L’autorité civile est un instrument légitime de Dieu, mais elle reste limitée et ne doit pas être confondue avec l’ordre spirituel. En ce sens, il s’agit d’une pensée de l’ordre, mais d’un ordre tempéré, conditionné par le respect de la justice et de la morale chrétienne.[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre XX de l’''Institution de la religion chrétienne'', Calvin reprend à la fois l’héritage de Luther et celui de saint Augustin : le monde spirituel et le monde temporel sont distincts, mais ils doivent travailler en convergence. La cité terrestre, selon Augustin, est marquée par le péché, mais elle peut contribuer à préserver la paix civile et la justice, conditions nécessaires pour que la cité céleste puisse s’épanouir. Calvin prolonge ce raisonnement en définissant très précisément la mission de l’État :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette citation est capitale : elle fixe ce que Calvin considère comme les « buts de l’État ». Le gouvernement n’est pas simplement un pouvoir de contrainte : il a une mission positive, orientée vers le bien commun, la préservation de l’ordre, la protection de l’Église et la garantie d’une coexistence pacifique entre les hommes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès le paragraphe III, Calvin insiste sur la nécessité absolue de conserver l’autorité politique, fût-elle imparfaite. Pour lui, l’existence du gouvernement est aussi essentielle à l’homme que la nourriture ou l’air qu’il respire :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil et l'air ; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens, sur le maintien de bonnes relations entre tous. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici transparaît la méfiance profonde de Calvin à l’égard de toute forme de résistance : refuser l’autorité civile serait une régression vers la barbarie. L’ordre civil est donc un bien en soi, voulu par Dieu, indispensable au vivre-ensemble.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans les sous-chapitres V à VIII, Calvin développe encore cette idée. Les gouvernements sont décrits comme les serviteurs de la justice civile, garants du vivre-ensemble, et la résistance individuelle y est présentée comme presque impossible à justifier. La défiance envers la désobéissance reste dominante, dans la lignée de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cependant, à partir du chapitre VIII, Calvin nuance sa vision et s’autorise une réflexion sur les formes de gouvernement. Il ne se contente pas de justifier l’ordre établi : il critique les excès de la monarchie et valorise une forme aristocratique de gouvernement.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, la seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage est d’une grande importance. Calvin reconnaît la légitimité des trois formes de gouvernement traditionnelles — monarchie, aristocratie, démocratie — mais exprime une nette préférence pour le gouvernement aristocratique, c’est-à-dire par un petit nombre de personnes, censé mieux garantir la liberté collective. Il affirme clairement que les bons rois sont une exception miraculeuse, critique à peine voilée de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce choix révèle l’influence des traditions politiques italiennes, en particulier florentines et vénitiennes, où les régimes aristocratiques avaient été pensés comme garants d’un équilibre durable. La proximité avec Machiavel est ici frappante : comme lui, Calvin privilégie les régimes mixtes ou collectifs à la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré cette critique de la monarchie, Calvin maintient son refus de légitimer la résistance populaire. Dans le sous-paragraphe 22 intitulé ''Le respect des autorités'', il définit le premier devoir des sujets envers leurs supérieurs :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants et représentants de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La formulation est claire : les autorités politiques sont les représentants de Dieu. Dès lors, s’opposer à elles, c’est s’opposer indirectement à Dieu lui-même. Cette idée, reprise au chapitre XXIII, réaffirme la réticence profonde de Calvin à l’égard du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois nuancer : Calvin ne fait pas de l’autorité politique un droit divin absolu. Il ne confond pas pouvoir politique et pouvoir spirituel. Mais il considère que le pouvoir temporel reçoit une part de sa légitimité de Dieu, ce qui rend extrêmement difficile, sinon impossible, de justifier la désobéissance ouverte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui apparaît dans ce chapitre de l’''Institution'' est une tension constitutive de la pensée calvinienne. D’un côté, Calvin insiste sur la nécessité d’obéir aux autorités, qui sont instituées par Dieu et qui assurent la paix commune. De l’autre, il introduit une critique du pouvoir monarchique et une préférence pour un gouvernement collégial, laissant entrevoir les germes d’une pensée plus ouverte à la résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette ambivalence sera exploitée par ses successeurs. Tandis que Calvin reste mesuré, évitant toute justification explicite de la révolte, ses disciples — Théodore de Bèze, Hotman, Duplessis-Mornay — développeront, dans le contexte des guerres de Religion, une véritable doctrine du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Louis XIV, le « Roi-Soleil », affirme tenir son pouvoir directement de Dieu et fonde sa légitimité politique sur l’existence même de Dieu, il se place dans une logique radicalement différente de celle de Calvin. Dans la doctrine française du droit divin, qui s’affirme pleinement au XVIIᵉ siècle avec Bossuet comme grand théoricien, la volonté de Dieu justifie l’autorité absolue du roi en toutes circonstances. Le souverain est « oint de Dieu » et sa légitimité ne dépend d’aucune médiation humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Calvin, la démarche est autre. Pour lui, certes, ''omni potestas a Deo'' — tout pouvoir vient de Dieu. Mais l’homme politique n’est pas l’émanation directe de la volonté divine : il est d’abord choisi par les hommes, adoubé par le corps politique, et seulement ensuite reconnu comme exerçant une mission qui procède de Dieu. Autrement dit, Calvin ne nie pas l’origine divine du pouvoir, mais il refuse que l’autorité civile puisse se réclamer d’un droit divin inconditionnel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, là où les monarchies de droit divin utilisent Dieu pour justifier l’absolutisme, Calvin impose une limite : le gouvernant ne peut pas tout faire au nom de Dieu. L’instrumentalisation politique du principe ''omni potestas a Deo'' est précisément ce qu’il cherche à éviter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin insiste, dans l’''Institution'', sur le devoir d’obéissance :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ce passage réaffirme la condamnation de toute révolte directe du peuple. Le particulier ne doit pas résister, car ce serait résister à Dieu lui-même. Mais Calvin introduit ici une nuance capitale : il interdit la résistance sans intermédiaire. Par là même, il reconnaît implicitement la possibilité d’une résistance encadrée, médiatisée par des magistrats légitimes. L’argument de la non-résistance se retourne donc en ouverture conditionnée vers une résistance institutionnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI, Calvin aborde explicitement la question des magistrats établis pour la défense du peuple :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour la défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois — comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés — je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ici, Calvin se montre explicite : il admet que certains magistrats, investis de la mission de protéger le peuple, peuvent et doivent s’opposer aux abus du souverain. La référence aux éphores spartiates, aux tribuns de la plèbe romains, aux magistrats athéniens ou encore aux États généraux souligne qu’il s’agit d’une tradition politique bien établie : l’existence de contre-pouvoirs chargés de limiter la tyrannie des rois.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’argument est décisif : la résistance n’est pas autorisée pour le peuple directement, mais elle devient possible, et même nécessaire, par l’action d’institutions reconnues. Calvin encadre ainsi le droit de résistance en le confiant à des médiateurs institutionnels, ouvrant la voie à une théorie de la résistance contrôlée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXIII, Calvin précise les bornes de l’obéissance civile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cet argument rejoint Luther, qui tolérait déjà la désobéissance en cas d’ordre contraire à la foi. Mais Calvin va plus loin : il ne se limite pas au blasphème ou au reniement de la foi, il envisage des cas où les autorités, par leur abus ou leur cruauté, trahissent la volonté de Dieu. Dans ces circonstances, l’obéissance n’est plus due.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin cherche donc à tenir une position d’équilibre. Il refuse la radicalité des anarchistes et des révolutionnaires qui veulent renverser tout pouvoir. Mais il critique également le dogme de non-résistance absolue de Luther, qu’il juge sans avenir et inadapté aux réalités du temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa pensée se situe « à la gauche de Luther », en ce sens qu’il ouvre la porte à une résistance encadrée, mais il ne va pas jusqu’aux positions des monarchomaques, qui feront de la résistance un droit explicite et inconditionnel. Calvin dit « oui » à la résistance, mais seulement sous certaines conditions : par l’intermédiaire de magistrats légitimes, et face à des rois qui trahissent la mission divine de protection du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un glissement progressif dans la théologie politique réformée : de la non-résistance luthérienne à la résistance conditionnelle calvinienne, puis à la résistance affirmée et théorisée des monarchomaques. Calvin représente l’étape intermédiaire : il ne fait pas de la résistance un droit, mais une possibilité encadrée, ouvrant la voie à une nouvelle conception de la souveraineté et de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
ss&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68634</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68634"/>
		<updated>2025-09-06T12:55:23Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Théologie de Calvin */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Jean Calvin, notamment dans les premières éditions de l’''Institution de la religion chrétienne'' (1536, puis révisions successives), reprennent la ligne générale de Luther : l’autorité politique doit être respectée, car ''omnis potestas a Deo'', tout pouvoir vient de Dieu. Comme Luther, Calvin distingue l’ordre spirituel de l’ordre temporel et insiste sur la nécessité d’obéir aux lois civiles. Le chrétien ne doit pas se révolter contre le prince, même injuste, car il reste instrument de la Providence divine. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Toutefois, là où Luther s’était montré catégorique — la seule exception admise étant le cas où l’autorité politique ordonne de blasphémer ou de renier le Christ — Calvin se révèle plus nuancé, plus ambigu et surtout plus attentif aux implications institutionnelles. Sa réflexion, nourrie par son double héritage humaniste et juridique, l’amène progressivement à introduire une série d’exceptions qui ouvrent la voie à une véritable théorie de la résistance politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il refuse l’idée d’une résistance directe du peuple. Pour lui, le corps politique ne doit pas se soulever spontanément contre son prince. Mais il admet que ce corps peut mandater des magistrats légitimes pour intervenir. Les « magistrats inférieurs », chargés de protéger le peuple et de faire respecter la justice, ont non seulement le droit mais parfois le devoir de s’opposer au prince si celui-ci viole la loi de Dieu ou persécute la vraie foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a donc un élargissement des exceptions : si Luther n’admettait qu’un cas extrême, Calvin envisage toute une série de situations où la résistance est possible, pourvu qu’elle passe par des canaux institutionnels reconnus. Ce mécanisme de délégation — le peuple n’agit pas directement mais à travers ses magistrats — constitue une innovation fondamentale dans la pensée réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin s’inscrit dans un débat central du XVIᵉ siècle : qui détient l’''imperium'', c’est-à-dire la souveraineté, le pouvoir de faire et de défaire la loi, de commander et de punir ? Dans un contexte où la pensée politique redécouvre, grâce au droit romain et aux débats humanistes, la question de la souveraineté, Calvin apporte une réponse singulière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon lui, l’''imperium'' appartient en dernier ressort au corps politique. Celui-ci le délègue aux magistrats et au prince pour qu’ils exercent l’autorité. Mais qui dit délégation dit possibilité de rupture : si les conditions de l’exercice du pouvoir ne sont pas respectées, si les princes et magistrats violent le mandat qui leur a été confié, alors le corps politique peut retirer cette délégation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique contractuelle ouvre la voie à une justification du droit de résistance : l’autorité n’est légitime que dans la mesure où elle reste fidèle au mandat reçu. Si elle le trahit, le contrat est rompu, et la résistance devient non seulement possible mais dans certains cas obligatoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut toutefois souligner que Calvin ne formule jamais explicitement un catalogue de cas où la résistance est légitime. La prudence s’impose : la censure est forte, et toute justification trop directe de la révolte risquerait d’entraîner une condamnation. Calvin emploie donc souvent un langage métaphorique ou implicite. Il se présente comme hostile à la révolte populaire, mais il ménage des exceptions de plus en plus nombreuses, ouvrant un espace théorique qui sera exploité par ses disciples.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double langage explique pourquoi Calvin peut apparaître comme contradictoire. D’un côté, il insiste sur l’obéissance, se rangeant derrière l’adage ''omni potestas a Deo''. De l’autre, il esquisse une doctrine où le peuple, par l’intermédiaire de ses magistrats, peut résister à la tyrannie. L’ambiguïté n’est pas une faiblesse, mais une stratégie : elle permet à Calvin de maintenir la continuité avec Luther tout en adaptant sa théologie aux réalités politiques de son temps, marquées par les persécutions, les guerres de religion et l’exigence de protéger les fidèles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On perçoit nettement dans les écrits de Calvin une évolution. Dans ses premiers textes, il adopte une attitude de méfiance face à toute idée de résistance. Mais progressivement, il élargit le spectre des exceptions. La résistance directe du peuple reste exclue, mais la résistance encadrée par des magistrats légitimes devient envisageable. Et dans certains cas — notamment en situation de tyrannie manifeste ou de persécution religieuse — elle devient un devoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette évolution marque une rupture décisive avec Luther. Là où ce dernier n’autorisait que la passivité ou le martyre, Calvin ouvre la possibilité d’une résistance institutionnelle, organisée, déléguée. Cette distinction annonce les grands développements du protestantisme politique, depuis les monarchomaques français jusqu’aux théories contractualistes modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
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[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68633</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T12:54:03Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Biographie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jean Calvin, qualifié par Bossuet de « Second Patriarche de la Réforme protestante », naît le 10 juillet 1509 à Noyon en Picardie, dans une famille aisée et socialement intégrée. Son père, Gérard Cauvin, juriste issu d’une lignée d’artisans, exerce de nombreuses charges au service de l’évêque et du chapitre cathédral de Noyon. Cette proximité avec le clergé explique que le jeune Jean reçoive dès son enfance une solide formation religieuse, en même temps qu’une éducation classique. Destiné soit à une carrière ecclésiastique, soit à une carrière juridique, Calvin est inséré dès son plus jeune âge dans un univers où la culture religieuse et le droit se croisent étroitement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit des études à Paris dès 1523 : d’abord au Collège de la Marche, où il bénéficie de l’enseignement de Mathurin Cordier, pédagogue réputé, puis au Collège Montaigu, haut lieu de formation scolastique et humaniste. En 1528, il obtient son grade de maître ès arts. Il complète ensuite cette formation par des études juridiques à Orléans et à Bourges (1528-1530), où il suit les cours de Pierre de l’Estoile et d’André Alciat, figures majeures de l’humanisme juridique. À travers ces maîtres, il s’initie au renouveau méthodologique du droit et à la philologie humaniste. En parallèle, il fréquente le Collège de France, où il suit les cours de Guillaume Budé et de Pierre Danès, grands hellénistes. En 1532, il publie son premier ouvrage savant : un commentaire sur le ''De Clementia'' de Sénèque, qui témoigne de son érudition et de son inscription dans le courant humaniste européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1533, Calvin est impliqué dans les cercles évangéliques de Paris. Il collabore avec Nicolas Cop, recteur de l’Université de Paris, dont le discours de la Toussaint reprend des thèses favorables à Luther. Sa conversion à la nouvelle foi est désormais acquise. En mai 1534, les « Placards » — textes violents contre la messe affichés dans plusieurs villes françaises — provoquent une vague de répression. Calvin, comme de nombreux réformés, doit quitter la France. Commence alors une existence itinérante au service de sa foi, marquée par l’exil et la persécution.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il séjourne à Bâle, ville d’imprimerie et de refuge pour les réformés, où il publie en 1536 la première édition de ''L’Institution de la religion chrétienne''. Ce texte, réédité et augmenté tout au long de sa vie, constitue la somme de sa pensée théologique et politique. Peu après, il se rend à Genève, récemment passée à la Réforme, où Guillaume Farel le convainc de rester pour organiser la nouvelle Église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À Genève, Calvin rencontre d’abord une forte opposition. Ses réformes morales et disciplinaires, jugées trop rigoureuses, lui valent l’exil en 1538. Il se réfugie alors à Strasbourg, où il collabore avec Martin Bucer et découvre une autre forme d’organisation ecclésiale. En 1541, il est rappelé à Genève, où il va s’installer définitivement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin entreprend de réorganiser la cité sur de nouvelles bases. Par les ''Ordonnances ecclésiastiques'' (1541), il institue un système où l’Église réformée est structurée autour de quatre ministères (pasteurs, docteurs, anciens et diacres) et où les Consistoires exercent un contrôle moral strict sur la vie des fidèles. Les édits civils et politiques (1542-1543), les ordonnances somptuaires (1558, 1564) et l’Académie de Genève (1559) parachèvent ce dispositif, transformant Genève en « Rome protestante ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La discipline religieuse et morale imposée par Calvin suscite de nombreuses résistances : conflits avec Sébastien Castellion sur la tolérance, avec Jérôme Bolsec sur la prédestination, et surtout l’affaire Michel Servet, brûlé à Genève en 1553 pour hérésie. Mais à partir de 1555, Calvin triomphe définitivement : les Conseils genevois deviennent des instruments de sa réforme, et la cité se transforme en un centre majeur du protestantisme européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Contrairement à Luther, Calvin systématise une véritable pensée politique. S’il partage avec lui le pessimisme anthropologique et la conviction que tout pouvoir vient de Dieu, il s’en éloigne sur la question de la résistance. Là où Luther interdisait strictement toute opposition au prince, Calvin nuance la doctrine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour lui, le pouvoir du souverain n’est légitime que s’il respecte la Parole de Dieu. S’il persécute la vraie foi, il cesse d’être un prince chrétien. Dans ce cas, la résistance est possible, mais elle doit être exercée par des autorités constituées, les « magistrats inférieurs » : nobles, institutions municipales ou corps représentatifs. Ces derniers ont la responsabilité de protéger le peuple contre un prince tyrannique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, Calvin ouvre une brèche théorique : il maintient le principe d’obéissance, mais conditionne la légitimité politique à la fidélité religieuse. Cette distinction est décisive : elle prépare le terrain aux théories de la résistance qui fleuriront au cours des guerres de Religion, notamment en France.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin meurt à Genève le 27 mai 1564, après avoir désigné Théodore de Bèze comme son successeur à la tête de la Compagnie des pasteurs. Il laisse une œuvre immense — plus d’une cinquantaine de volumes — comprenant ses différentes éditions de l’''Institution'', ses nombreux commentaires bibliques et ses traités théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son influence dépasse largement la sphère genevoise : par ses correspondances et par l’action des réfugiés formés à l’Académie de Genève, il inspire les Églises réformées de France, des Pays-Bas, d’Angleterre et d’Écosse. Mais surtout, il marque durablement la pensée politique moderne. En articulant théologie et droit de résistance, Calvin devient une référence pour les monarchomaques et pour les courants contractualistes qui, au XVIIᵉ siècle, redéfiniront les conditions de la légitimité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En reprenant Luther mais en dépassant ses limites, Calvin propose une lecture radicale de la Réforme : il n’ouvre pas la voie à la révolution populaire, mais il légitime une résistance institutionnelle contre le tyran. De ce fait, il joue un rôle central dans la transition entre la Réforme religieuse et l’émergence d’une philosophie politique moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
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[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68632</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T12:51:57Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* L'expansion du luthéranisme */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les années 1520, le message de Luther trouve un écho considérable au sein du Saint-Empire romain germanique. La critique de l’autorité papale, la dénonciation des indulgences et l’affirmation de la justification par la foi seule séduisent aussi bien des milieux populaires que des élites intellectuelles. La traduction allemande de la Bible, entreprise à partir de 1521, permet une diffusion massive de ses idées, renforcée par l’imprimerie qui démultiplie les pamphlets et les sermons.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne reste pas confiné à l’Allemagne : il s’étend rapidement vers le nord de l’Europe. Les royaumes scandinaves adoptent la Réforme dès les années 1520-1530, faisant du luthéranisme la religion d’État au Danemark, en Suède et en Norvège. Dans les territoires de Bohême, en Hongrie et dans les pays baltes, il rencontre également un écho important. Au sein du Saint-Empire, de nombreux princes allemands, notamment en Saxe, en Hesse et dans les villes impériales, adoptent la nouvelle confession et l’imposent comme religion officielle de leurs territoires. Cette expansion transforme profondément la carte religieuse de l’Europe centrale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette diffusion du luthéranisme entraîne immédiatement des conséquences politiques majeures. La théologie luthérienne, qui pose le principe de l’obéissance au pouvoir séculier et rejette toute résistance armée, peut être interprétée de deux manières radicalement opposées.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première lecture, conservatrice et absolutiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De nombreux princes et rois qui se convertissent au luthéranisme s’appuient sur Luther pour légitimer leur autorité. Puisque tout pouvoir vient de Dieu et que résister au prince équivaut à résister à Dieu, ils trouvent dans ses écrits une justification théologique à leur pouvoir. La pensée luthérienne est alors utilisée comme un fondement du renforcement monarchique et de la centralisation politique. C’est une lecture qui tend à favoriser l’absolutisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde lecture, radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’autres, au contraire, mettent l’accent sur l’exigence morale du prince chrétien. Si le pouvoir vient de Dieu, il doit être exercé conformément à la Parole divine. Or, si un souverain s’écarte de la foi véritable, il perd sa légitimité. Selon cette interprétation, il devient non seulement possible mais nécessaire de s’opposer à lui, voire de le renverser. La théologie de Luther, malgré ses intentions conservatrices, pouvait donc être réinterprétée comme une arme contre les princes impies ou tyranniques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle de ces deux lectures l’emporta ? À l’échelle du XVIᵉ siècle, c’est la lecture radicale qui tend à dominer, en raison du contexte religieux et politique. Dans un Empire où l’Empereur Charles Quint demeure catholique, les princes protestants se sentent menacés. Les réformes imposées par Luther sont contestées et souvent réprimées. La Diète de Spire (1529) condamne explicitement les initiatives protestantes, provoquant la protestation officielle de plusieurs princes et villes — d’où le terme de « protestants ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir des années 1530, l’organisation politique des protestants s’affermit. La Confession d’Augsbourg (1530), rédigée par Mélanchthon, systématise les principes luthériens. En 1531, les princes luthériens créent la Ligue de Smalkalde, alliance politico-militaire destinée à protéger leurs États contre toute tentative impériale de restauration du catholicisme. La défense armée de la foi devient alors une réalité, en contradiction avec la doctrine initiale de non-résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les persécutions et les rapports de force politiques contribuent à transformer la Réforme en un mouvement radicalisé. La lecture conservatrice reste présente dans les cours princières qui consolident leur pouvoir grâce au luthéranisme, mais la dynamique militante et contestataire l’emporte dans le climat d’oppression et de lutte confessionnelle qui caractérise la première moitié du XVIᵉ siècle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme joue un rôle déterminant dans cette radicalisation : Jean Calvin (1509-1564). Si Luther avait théologiquement fermé la porte au droit de résistance, Calvin, installé à Genève, ouvre une réflexion plus politique sur le rapport entre foi et pouvoir. Pour lui, un prince ou un magistrat qui ne respecte pas la vraie religion perd son autorité. Les magistrats inférieurs ont alors le devoir de s’opposer au souverain tyrannique. Cette pensée prépare directement les théories monarchomaques, qui, en France notamment, légitimeront la résistance armée contre les rois jugés hérétiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’expansion du luthéranisme fournit donc le terrain initial d’une double dynamique : consolidation absolutiste des princes convertis, mais aussi radicalisation contestataire dans les contextes de persécution. C’est cette seconde voie qui, sous l’impulsion de Calvin et de ses successeurs, marquera durablement la pensée politique réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la veille de la guerre de Trente Ans, la carte religieuse de l’Europe centrale reflète ces tensions. Le Saint-Empire est profondément divisé entre États catholiques, luthériens et calvinistes. Les traités d’Augsbourg (1555) et leur principe ''cuius regio, eius religio'' (« tel prince, telle religion ») avaient reconnu légalement le luthéranisme, mais n’avaient pas prévu la reconnaissance du calvinisme, désormais très implanté. Cette lacune juridique, ajoutée aux rivalités dynastiques et territoriales, alimente un climat d’instabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme, en un siècle, est passé d’un mouvement théologique centré sur la foi et la justification à une force politique structurant des États et des alliances. Son expansion a ouvert deux voies antagonistes — absolutisme religieux et radicalisme contestataire — dont les tensions se cristalliseront dans le grand conflit confessionnel et politique qui éclate en 1618 : la guerre de Trente Ans.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
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[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68631</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T12:50:26Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Publié en 1523, ''De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance'' constitue l’un des écrits les plus importants de Luther sur la question du pouvoir. Alors que ses grands traités de 1520 ciblaient avant tout l’institution ecclésiastique et l’autorité papale, ce texte prend pour objet la place du prince et la relation que les chrétiens doivent entretenir avec lui. On y trouve les prémisses de sa doctrine des deux règnes et, surtout, une position ferme contre toute idée de droit de résistance, sauf exception très limitée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther commence par adresser une critique sévère aux princes de son temps, qu’il accuse d’avoir abusé de leur pouvoir et d’avoir failli à leur mission :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette attaque traduit la frustration de Luther face à la noblesse allemande, incapable de se comporter comme de véritables princes chrétiens. Le pouvoir, mal exercé, crée un malaise et alimente les tensions sociales. Ce texte apparaît donc comme une mise en garde : si les princes ne se ressaisissent pas, le risque de révoltes grandit. Avant même de condamner la Guerre des paysans en 1525, Luther cherche ici à rappeler aux gouvernants leurs responsabilités.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le cœur de l’argumentation repose sur une affirmation fondamentale : tout pouvoir vient de Dieu.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Contester le pouvoir revient donc à contester Dieu lui-même. C’est la pierre angulaire de la théologie politique luthérienne. Le glaive temporel n’est pas une institution humaine, mais un ordre voulu par le Créateur pour contenir le mal et garantir la paix civile.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther divise ainsi la réalité en deux sphères distinctes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. Le royaume de Dieu regroupe les véritables chrétiens, ceux qui vivent dans la foi et n’ont pas besoin de coercition extérieure. Le royaume du monde, en revanche, englobe la masse des hommes pécheurs, incapables de vivre selon l’Évangile et nécessitant des lois humaines pour être contenus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il constate :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « mauvaise nature » sont ici décisifs. Parce que l’homme est un pécheur invétéré, il faut un pouvoir temporel fort, incarné par le prince, pour contenir la violence des passions et maintenir l’ordre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette justification découle une conséquence majeure : le chrétien doit obéissance au pouvoir politique et n’a pas le droit de résister. Luther fonde ce principe sur l’enseignement du Christ :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais “Vous ne devez pas résister au mal”. C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le chrétien doit donc supporter l’injustice et s’abstenir de toute révolte. Luther réaffirme ici l’impossibilité de justifier une résistance politique, sauf dans un cas précis : si le prince exige de renier le Christ ou de blasphémer. La non-obéissance est alors tolérée, mais elle se traduit par le refus passif, voire par le martyre, et non par une insurrection active.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une autre question se pose : le chrétien peut-il lui-même manier le glaive et exercer une fonction politique ou militaire ? Luther y répond positivement :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le glaive est une institution divine, il n’est pas sacrilège pour un chrétien de l’assumer. Bien au contraire, refuser cette mission reviendrait à nier une institution voulue par Dieu :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, le prince chrétien est un serviteur de Dieu, investi d’une mission sacrée comparable au mariage ou au travail.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette doctrine découle l’idéal du prince chrétien :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des champs ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Et encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le prince n’est pas seulement un chef politique, mais un instrument de Dieu chargé de maintenir la justice et d’encadrer la société. En retour, les fidèles doivent lui obéir en toutes choses, sauf lorsqu’il s’attaque directement à la foi chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au terme de ce texte, la position de Luther apparaît clairement : tout pouvoir vient de Dieu, et la résistance au prince est interdite. Seule la désobéissance passive est possible en cas de commandement contraire à l’Évangile. Cette doctrine très conservatrice est une réponse directe aux dangers que Luther percevait dans une lecture révolutionnaire de ses propres écrits. Hostile aux théories de la résistance, il fixe un cadre rigide qui confère au pouvoir temporel une légitimité quasi absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce cadre, cependant, sera infléchi par ses successeurs. Là où Luther ferme la porte à la résistance, d’autres réformés, notamment calvinistes et monarchomaques, ouvriront la voie à des justifications plus élaborées du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
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		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68630</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T12:48:17Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* À la noblesse chrétienne de la nation allemande */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
Parmi les grands textes de 1520, ''À la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l’amendement de l’état chrétien'' occupe une place centrale. Contrairement à Machiavel, qui puise dans l’héritage antique et humaniste, Luther s’appuie exclusivement sur les Saintes Écritures comme source doctrinale. Son langage est profondément religieux, mais il use de cette rhétorique avec une précision stratégique : il invoque Dieu quand cela sert son propos et adopte un ton politique quand la situation l’exige. Il s’adresse directement aux princes et à la noblesse allemande, qu’il charge d’une mission de réforme, là où le clergé a failli. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, la critique institutionnelle de l’Église est explicite :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas où il plairait à Dieu de se servir de l’État laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église, selon Luther, a trahi sa vocation. Il revient donc à l’autorité séculière d’assumer la tâche de réforme, inaugurant un déplacement inédit du pouvoir de régulation de la chrétienté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce texte, Luther s’attaque implicitement à la tradition humaniste qui exalte l’autonomie de la volonté et la capacité rationnelle de l’homme. Pour lui, cette confiance est une illusion dangereuse :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] Dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La raison humaine, privée de l’assistance divine, est impuissante. Toute tentative de réforme ou de gouvernement fondée uniquement sur l’intelligence et la force humaines conduit à l’échec. Cette méfiance se retrouve dans un autre passage, où il met en garde contre la présomption des puissants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de Dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’action politique ne peut donc être dissociée de la dépendance à Dieu. C’est ce lien indissoluble entre foi et pouvoir qui fonde la critique luthérienne du système romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther structure sa critique autour de trois « murailles » qui, selon lui, protègent abusivement le pouvoir pontifical et empêchent toute réforme.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« […] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Première muraille : la supériorité du spirituel sur le temporel.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclarer que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Luther s’attaque ici à une prétention ancienne : depuis le couronnement de Charlemagne (800), l’Église s’était posée en source de légitimité pour le pouvoir séculier. Pour lui, il est urgent de rétablir l’équilibre, en affirmant que chaque pouvoir doit se limiter à son rôle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième muraille : le monopole d’interprétation des Écritures.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;C’est une attaque frontale contre le dogme de l’infaillibilité et la prétention ecclésiastique à contrôler l’accès à la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième muraille : le monopole de convocation des conciles.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette mainmise institutionnelle sur les assemblées de l’Église rend toute réforme interne impossible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther propose une redéfinition radicale du statut de l’évêque et du clergé, reposant sur le sacerdoce universel :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Dans cette logique, l’évêque n’est pas supérieur en essence, mais simplement délégué d’une communauté de fidèles égaux. Luther ajoute :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Car du fait que nous sommes tous également prêtres, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’Église idéale est une Église horizontale, fondée sur l’égalité des croyants, où l’élection peut désigner ceux qui assument une fonction. Comme il l’exprime encore :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette conception fonctionnaliste dissout la hiérarchie sacrée au profit d’une répartition des rôles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dénonce avec vigueur l’arrogance du clergé romain :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroire par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Le monopole de l’interprétation est dénoncé comme une imposture. Pour le briser, Luther entreprend la traduction de la Bible en allemand, rendant le texte accessible aux fidèles et rompant ainsi le pouvoir de l’élite cléricale. La traduction devient un acte politique majeur, lié à la diffusion des Écritures et à l’autonomie des communautés chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, Luther montre l’absurdité de l’argument selon lequel seul le pape pourrait convoquer un concile :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La Bible elle-même justifie la correction fraternelle du pape, et la communauté chrétienne a le devoir de rappeler ses pasteurs à l’ordre.&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur que dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Ainsi, Luther sape les fondements mêmes de l’autorité romaine : son pouvoir n’est pas enraciné dans la Parole de Dieu, mais dans des lois humaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
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		<author><name>Arthur</name></author>
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		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T09:31:17Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther ne construit pas une pensée politique au sens où l’ont fait Aristote, Machiavel ou Rousseau. Sa réflexion n’est pas une philosophie politique systématique, mais elle produit des conséquences politiques profondes. À travers sa théologie, il redéfinit les rapports entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel et contribue à faire émerger la figure du prince chrétien. Cette figure concentre l’autorité civile et assume la mission de protéger la foi, mais elle pose immédiatement une question centrale : jusqu’où le fidèle doit-il obéir à ce prince chrétien ? Existe-t-il une marge de résistance légitime face au pouvoir politique lorsqu’il s’affirme avec une telle force ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther répond par une position singulière, marquée par une grande ambivalence. Dans ses sermons et ses écrits, il affirme que l’obéissance au pouvoir politique est un devoir absolu, sauf dans un cas extrême : si le prince exige de ses sujets qu’ils blasphèment ou renient leur foi. Hors de cette exception, la désobéissance est pour lui un péché. En d’autres termes, la résistance politique est une erreur, car le pouvoir séculier, quel qu’il soit, dérive de Dieu.[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position ne peut être comprise que dans le contexte des bouleversements politiques et religieux du premier XVIe siècle. Lorsque Luther publie ses 95 thèses en 1517, il vise directement l’autorité pontificale et le système des indulgences, symbole à ses yeux de la corruption romaine. Son geste a des effets politiques immédiats : il sape la légitimité du pouvoir religieux romain et fragilise l’équilibre du Saint-Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Très vite, l’Église catholique comprend la portée de ce défi. Les premiers écrits anti-luthériens comparent son influence à celle de la peste noire, signe de la menace perçue. Convoqué par Charles Quint, Luther est mis en jugement, mais il échappe à la répression grâce à la protection de l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage. Ce soutien n’est pas seulement spirituel : les princes allemands y trouvent une opportunité politique pour s’affirmer face à l’Empereur et au pape. Luther, qui bénéficiait de leur protection, prend conscience de l’importance de ce jeu de pouvoir. Sa théologie n’est plus seulement une contestation religieuse, elle devient un instrument de réorganisation politique.[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ambiguïté de Luther éclate au grand jour lors de la Guerre des Paysans (1524-1525). Inspirés par certains de ses écrits, des groupes de paysans allemands revendiquent la fin des privilèges féodaux, s’appuient sur la lecture directe des Écritures et voient dans le message luthérien une légitimation de la révolte sociale. En Souabe notamment, des soulèvements massifs éclatent, accompagnés de violences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther prend alors peur de cette radicalisation. Il comprend que sa théologie, conçue comme une libération spirituelle, peut être instrumentalisée comme une idéologie révolutionnaire. Pour éviter l’anarchie et préserver l’ordre social, il choisit de condamner vigoureusement les insurgés. Dans son pamphlet ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' (1525), il appelle les princes à réprimer la révolte avec la plus grande sévérité. En bon pragmatique, il se range du côté de l’autorité politique. Le pouvoir séculier, même dur, reste selon lui institué par Dieu, et le désordre populaire menace l’ordre voulu par le Créateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au cœur de cette position se trouve la doctrine des deux règnes. Pour Luther, Dieu gouverne le monde de deux manières distinctes. Le règne spirituel, par l’Évangile, concerne la foi, le salut et la vie intérieure. Le règne temporel, par l’épée, concerne la justice, l’ordre et la paix civile. L’un ne doit pas interférer dans le domaine de l’autre : l’Église n’a pas à gouverner le monde politique, et l’État n’a pas à administrer la foi. Mais cette séparation n’est pas symétrique : dans la pratique, Luther reconnaît au pouvoir temporel une autorité prépondérante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ainsi, la mission du prince est double : maintenir l’ordre civil et protéger la prédication de l’Évangile. Il doit être fort, respecté et pieux, mais sa légitimité ne dépend pas d’un mandat ecclésiastique : elle provient directement de Dieu. Cette conception fait du prince chrétien un pilier politique incontournable. Elle consacre l’autonomie du pouvoir politique vis-à-vis de l’Église tout en renforçant son rôle de garant de l’unité religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question du droit de résistance divise profondément les réformés. Luther, de son côté, rejette presque totalement cette idée. Pour lui, même un prince injuste doit être obéi, car résister reviendrait à s’opposer à l’ordre voulu par Dieu. L’unique exception est celle de la foi : si l’autorité exige de renier le Christ, alors le chrétien doit désobéir. Mais cette désobéissance prend la forme du martyre, non de la révolte organisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position, très conservatrice sur le plan politique, est le fruit d’une prudence pragmatique. Luther a vu comment ses thèses pouvaient être utilisées comme ferment révolutionnaire, et il veut éviter que sa Réforme religieuse se transforme en révolution sociale. L’ordre politique, même imparfait, est préféré au chaos, car il est institué par Dieu pour contenir le mal et protéger les faibles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette intransigeance de Luther laisse néanmoins ouverte une question que ses successeurs exploreront. Les réformés ultérieurs, notamment Mélanchthon et surtout les penseurs calvinistes et monarchomaques, développeront des théories plus explicites du droit de résistance. Ils s’appuieront sur la théologie de Luther, mais en infléchissant son sens. Là où Luther voyait dans le pouvoir politique une autorité presque intouchable, d’autres verront la possibilité de justifier la résistance au tyran ou de défendre la communauté chrétienne contre un pouvoir oppresseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_noblesse_chr%C3%A9tienne_de_la_nation_allemande&lt;br /&gt;
Le discours est un discours éminemment religieux, on ne recourt pas comme Machiavel aux écrits humanistes, les sources doctrinales de Luther sont les saintes Écritures. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les exemples auxquels Luther recourt dans les deux textes sont des exemples bibliques, enfin le vocabulaire et les expressions sont certes religieux, mais méthodiquement choisis ; Luther sait très bien, invoque Dieu lorsqu’il faut l’invoquer et ne l’invoque pas quand il ne faut pas l’invoquer, il est politique quand il faut l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au début du texte, la critique institutionnelle de l’église est déjà très clairement là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas ou il plairait à dieu de se servir de l’état laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église ne remplit plus son rôle, Luther s’adresse à la noblesse allemande afin de jouer son rôle politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette première page, on voit une critique à peine voilée de la position autonomiste et humaniste qui prône l’autonomie de la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous ne pouvons sur la seule base de notre raison prendre des décisions importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu nous aide dans notre action.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière, a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclaré que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther veut rééquilibre les choses, il est vrai que la division entre pouvoir spirituel et temporel est très ancienne, mais avec le temps l’église avait prétendue que le pouvoir temporel ne pouvait exister que par lui, entre l’an 800 et l’an 1400 l’église affirmait son pouvoir sur le pouvoir politique, les deux pouvoirs selon Luther doivent être limités à leur rôle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On est dans une critique d’un dogme très important, c’est le dogme de l’infaillibilité, c’est l’idée que l’interprétation des saintes Écritures ne peut être faite que par l’église et ses serviteurs, Luther critique la prétention à l’exclusivité de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont une vision extrêmement étroite du pouvoir et c’est une erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Attaquons-nous d‘abord au premier mur, c’est l’idée que l’église doit avoir une influence sur le pouvoir temporel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que Luther veut dire est qu’une église authentique devrait idéalement reposer sur une égalité des fidèles au point que l’évêque pourrait choisir un tel ou un tel pour qu’il exerce le rôle de prêtre, pour Luther nous sommes tous des prêtres potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car du fait que nous sommes tous également prêtre, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il y a une idée très belle que l’église est une église qui doit quelque part procéder par élection. Ce qui se dessine est une vision horizontale de l’église ou les rapports sont beaucoup moins hiérarchisés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une vision fonctionnaliste des individus, on est prêtre parce que c’est une fonction ; cette idée est très importante et encore aujourd’hui. C’est une vision fonctionnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroitre par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que fait Luther est la prétention au monopole de l’interprétation revendiqué par l’église. L’enjeu à l’époque où le monde de l’édition est à peine apparu, l’enjeu est la connaissance du texte biblique, ce qui agace Luther est la prétention de l’église à interpréter la bible, il n’est pas d’accord avec cette méthode.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des premières choses que Luther va entreprendre est la traduction en langue vernaculaire de la bible qui était en araméen pour certaines parties, en grec ancien pour d’autres et en latin pour une troisième ; l’enjeu pour Luther n’est pas seulement de dire et de dénoncer l’interprétation imposée par l’église, mais de joindre la théorie à la pratique en proposant une traduction de la Bible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grands réformés et Luther ont en fait compris que derrière la traduction il y avait l’enjeu de la diffusion et l’enjeu de l’accès au texte, l’église ne peut plus affirmer certains préceptes, les individus auraient une compréhension différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce second mur est la critique du monopole de l’interprétation, Luther a été un très grand traducteur faisant de la traduction un enjeu politique majeur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La traduction de la Bible nous permettra une compréhension et un accès direct au texte qui permettra de contredire les interprétations de l’église et de critiquer le pape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est intéressant chez Luther est qu’il utilise les saintes Écritures pour assoir son appui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur quand dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’existe aucun texte qui conteste le pouvoir que le pape s’est arrogé, pour cela il traduit et diffuse, en lisant les gens peuvent prendre connaissance du texte sacré par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;youtube&amp;gt;PEC1C4p0k3E&amp;lt;/youtube&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68628</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68628"/>
		<updated>2025-09-06T07:13:59Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* La philosophie luthérienne : théologie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
Luther construit sa pensée théologique sur un double constat : la nature humaine est irrémédiablement corrompue par le péché originel, et l’homme est incapable, par ses propres forces, d’accéder au salut. Cette vision sombre, qui rompt avec l’optimisme rationaliste de la scolastique thomiste et avec l’humanisme renaissant, constitue le socle de son système. Chez Thomas d’Aquin, l’homme, doté de raison, pouvait accéder à la vérité par l’exercice de ses facultés intellectuelles, collaborer avec la grâce divine et ainsi s’orienter vers son salut. Chez les humanistes, l’accent était mis sur la dignité et l’autonomie de l’individu, maître de sa volonté et de son destin. Luther, au contraire, rejette ces deux affirmations : la raison est obscurcie, la volonté asservie, et l’homme ne peut rien par lui-même.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette anthropologie pessimiste découle une redéfinition radicale de la relation entre Dieu et l’homme. Luther insiste sur l’idée du ''Deus absconditus'' — le Dieu caché — dont les desseins échappent à toute compréhension humaine. L’homme, marqué par le péché, ne peut connaître ni prévoir le plan divin. Toute prétention à percer ce mystère est vaine et relève de l’orgueil. Cette conviction conduit Luther, dans un premier temps, à adhérer à la doctrine de la prédestination : Dieu a choisi, de toute éternité, qui sera sauvé et qui sera damné. L’homme n’a aucune prise sur ce choix, qui relève de la souveraineté divine absolue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais à partir de 1518-1520, Luther infléchit sa position. S’il maintient l’idée que l’homme ne peut obtenir le salut par ses œuvres, il affirme que la foi constitue la voie unique d’accès à la grâce divine. C’est la célèbre doctrine de la ''justification par la foi seule'' (''sola fide''). La foi n’est pas une œuvre méritoire, mais un acte de confiance en Dieu, suscité et soutenu par la grâce elle-même. L’homme reste pécheur (''simul peccator et justus''), mais sa foi attire le regard de Dieu, qui le déclare juste. Cette doctrine fonde une théologie nouvelle, marquée par deux autres principes indissociables : ''sola scriptura'' (l’Écriture seule comme autorité normative) et le sacerdoce universel des croyants (tout fidèle peut accéder directement à Dieu sans médiation sacerdotale).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réorientation bouleverse la conception de l’Église. Si la foi suffit pour établir la relation à Dieu, l’institution ecclésiale perd son rôle traditionnel d’intermédiaire indispensable. L’Église n’est plus la détentrice exclusive des moyens de salut, mais une communauté de croyants rassemblés autour de la Parole et des sacrements essentiels (baptême et eucharistie). Son rôle devient essentiellement organisationnel et pastoral : assurer l’enseignement de la Parole, l’administration des sacrements et la cohésion spirituelle de la communauté. La sacralité de la hiérarchie ecclésiastique s’en trouve radicalement relativisée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Là où cette théologie rejoint la philosophie politique, c’est dans ses implications pour l’ordre institutionnel et juridique. La séparation entre le domaine spirituel et le domaine temporel devient l’un des axes majeurs de la pensée luthérienne. Deux textes en particulier — le ''Traité de l’autorité temporelle'' (1523) et les écrits rédigés pendant la Guerre des Paysans (1524-1525) — permettent de dégager quatre conséquences politiques fondamentales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Première conséquence : rejet de toute prétention juridictionnelle de l’Église sur les affaires temporelles. Le pouvoir spirituel doit se limiter au domaine religieux — prêcher l’Évangile, administrer les sacrements — sans empiéter sur le gouvernement civil. L’Église n’a aucune autorité en matière politique ou judiciaire. C’est un renversement complet de la tradition médiévale, où la papauté prétendait à une supériorité sur le pouvoir séculier.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deuxième conséquence : rejet du droit canon. Pour Luther, le droit de l’Église, construit sur des siècles de jurisprudence romaine et d’arguments théologiques, ne possède aucune légitimité. Il repose sur des fondements humains et non divins. La seule norme véritable est la Parole de Dieu, contenue dans l’Écriture. Le droit civil doit être élaboré et appliqué par les autorités séculières, et non par une juridiction ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Troisième conséquence : affirmation de l’autonomie du pouvoir temporel. Si l’Église ne doit pas interférer dans les affaires civiles, réciproquement, le pouvoir séculier ne doit pas se mêler de la doctrine ou des affaires purement religieuses. Il existe donc deux ordres distincts, régis par des logiques différentes. L’autorité politique tient sa mission directement de Dieu pour maintenir l’ordre et la justice, sans dépendre d’une légitimation ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quatrième conséquence : reconnaissance de la prééminence du pouvoir temporel. Si les deux ordres sont distincts, il revient néanmoins au pouvoir séculier d’assumer la responsabilité suprême de la vie collective. L’ordre politique doit garantir la paix, protéger l’Évangile et soutenir l’Église dans son rôle organisationnel. Se dessine alors la figure du « prince chrétien », garant de l’ordre temporel mais aussi protecteur de la foi. Cette conception conjugue autonomie politique et défense des valeurs religieuses : le prince doit gouverner en respectant les commandements de Dieu, mais sans céder aux ambitions de domination de l’Église.[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]L’idée du prince chrétien constitue une innovation politique majeure. Elle se distingue radicalement de la conception machiavélienne du pouvoir. Chez Machiavel, le prince peut user de la ruse, de la force et de la manipulation pour maintenir l’État, sans être contraint par la morale religieuse. Chez Luther, au contraire, le prince doit être fort, mais sa force doit être mise au service de la défense des valeurs chrétiennes et de l’ordre divin. Le prince luthérien n’est pas un tyran pragmatique, mais un serviteur de Dieu investi d’une mission politique et spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception fait de Luther un antimachiavélien par excellence. Elle refuse le relativisme moral de la raison d’État pour lui substituer un cadre éthique inspiré de la foi chrétienne. Le prince doit gouverner de manière autonome par rapport à l’Église, mais toujours en conformité avec la Parole de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des controverses les plus célèbres de Luther illustre son pessimisme anthropologique et son refus de l’optimisme humaniste : le débat avec Érasme de Rotterdam sur la liberté de la volonté. Dans ''De libero arbitrio'' (1524), Érasme défend la dignité humaine et la capacité de l’homme à coopérer avec la grâce. Luther lui répond dans ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), où il affirme que la volonté humaine est totalement asservie au péché et que seul Dieu décide souverainement du salut.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce débat met en lumière deux visions inconciliables : l’humanisme chrétien d’Érasme, confiant dans les ressources morales de l’homme, et le pessimisme luthérien, qui nie toute autonomie de la volonté. La victoire de Luther dans les cercles réformés consacre le triomphe d’une théologie de la dépendance absolue à Dieu et confirme l’orientation antimachiavélienne et antihumaniste de sa philosophie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther n’a pas une pensée politique au sens ou Aristote, Machiavel et Rousseau en ont une, mais Luther est important parce qu’il développe une vision qui donne au pouvoir politique et au Prince chrétien un rôle de plus en plus important ; peut-on résister à ce prince chrétien ? Est-ce que le citoyen à une marge de main œuvre face à cette figure du prince chrétien qui émerge avec un pouvoir remarqué et important ? Quelle est la position de Luther du point de vue de l’opposition politique ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a séparé le pouvoir et renforcé le pouvoir politique et la question est de savoir si on doit obéir à ce pouvoir politique ? Y a-t-il des cas de figure où les chrétiens sont en droit de désobéir au prince chrétien ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a une réponse particulière de plus en plus ambigüe ; lorsqu’on lit ses sermons et écrits religieux, on voit que la réponse qui émerge est clairement non.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est au fond quasiment impossible pour Luther à l’exception que le prince ordonne de blasphémer ou de renier sa foi, à moins d’un cas extrême Luther n’est pas un adepte des théories de la résistance ; en d’autres termes résister au souverain relève de l’erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a une position ambigüe qui a évolué, on voit un Luther pragmatique. Il y a une raison à ce qu’on appelait aujourd’hui le durcissement politique de Luther, la raison est liée au contexte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther lance en 1517 ses Quatre-Vingt-Quinze-Thèses révolutionnaires qui visent très clairement à renverser le pouvoir politique en place à Rome. Ces thèses ont un effet important en Europe et en Allemagne notamment, Luther est convoqué par l’empereur Charles V et est soumis à la question, l’église intervient, Luther est passé en jugement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il quitte la Cour de l’empereur entre 1519 et 1520, il y a un complot pour l’assassiner voyant le danger qu’il pourrait représenter. Ce qui choque beaucoup Luther à l’époque est le principe de l’indulgence, l’église avait mis en place le système d’indulgence qui est la possibilité d’acheter son salut moyennant espèces permettant au fidèle de sentir bien et à l’église de renflouer ses caisses ; ce principe d’indulgence a heurté Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église a très bien vu en Luther le danger, les premiers écrits contre le luthéranisme les comparent à la peste noire, l’église a perçu la puissance de la parole de Luther, c’est pourquoi elle a tenté d’intervenir auprès de l’empereur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est sauvé parce qu’un prince électeur allemand le prend sous sa protection, il put vivre protégé pendant une dizaine d’années. L‘empereur du Saint Empire germanique est élu par sept grands électeurs, un des sept princes électeurs prend Luther sous sa protection. Luther et pris en charge par un prince puissant, Luther s’étaient fait protégé par un grand nombre de princes allemands qui s’étaient convertis aussi pour des raisons politiques parce que cela créait un contre-pouvoir, d’où un reversement de la théorie. Luther a très vite vu l’intérêt politique qu’il pouvait tirer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Entre 1524 et 1525 en Allemagne il y a en Souabe la révolte des paysans de Souabe qui ont trouvé dans le luthéranisme un certain nombre d’arguments pour se révolter, l’église ne doit plus avoir d’influence dans certains cas, on peut résister au prince. Il y a des révoltes paysannes très importantes et Luther a pris peur, il s’est rendu compte de la lecture radicale qu’on pouvait faire de ses écrits théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de ce moment, il a commencé à formuler l’idée qu’il est erroné de s’opposer au pouvoir politique sauf dans de rares exceptions parce que le pouvoir vient de dieu et les politiques instaurées tiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther se rend compte que sa théologie est révolutionnaire, mais qu’une lecture radicale de sa théologie peut mener à des interprétations et des révoltes très puissantes. L’état des choses est la volonté de Dieu et on ne touche pas à la volonté de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther écrit en 1525 un ouvrage intitulé ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ ; en bon pragmatique, Luther a choisi son camp. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther nous laisse avec une théologie révolutionnaire et une vision du politique extrêmement figée qui n’autorise pas et ne laisse pas de place à la résistance de l’individu face au pouvoir politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les successeurs de Luther, les réformés vont reprendre la théologie luthérienne, mais vont eux défendre le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_noblesse_chr%C3%A9tienne_de_la_nation_allemande&lt;br /&gt;
Le discours est un discours éminemment religieux, on ne recourt pas comme Machiavel aux écrits humanistes, les sources doctrinales de Luther sont les saintes Écritures. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les exemples auxquels Luther recourt dans les deux textes sont des exemples bibliques, enfin le vocabulaire et les expressions sont certes religieux, mais méthodiquement choisis ; Luther sait très bien, invoque Dieu lorsqu’il faut l’invoquer et ne l’invoque pas quand il ne faut pas l’invoquer, il est politique quand il faut l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au début du texte, la critique institutionnelle de l’église est déjà très clairement là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas ou il plairait à dieu de se servir de l’état laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église ne remplit plus son rôle, Luther s’adresse à la noblesse allemande afin de jouer son rôle politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette première page, on voit une critique à peine voilée de la position autonomiste et humaniste qui prône l’autonomie de la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous ne pouvons sur la seule base de notre raison prendre des décisions importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu nous aide dans notre action.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière, a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclaré que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther veut rééquilibre les choses, il est vrai que la division entre pouvoir spirituel et temporel est très ancienne, mais avec le temps l’église avait prétendue que le pouvoir temporel ne pouvait exister que par lui, entre l’an 800 et l’an 1400 l’église affirmait son pouvoir sur le pouvoir politique, les deux pouvoirs selon Luther doivent être limités à leur rôle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On est dans une critique d’un dogme très important, c’est le dogme de l’infaillibilité, c’est l’idée que l’interprétation des saintes Écritures ne peut être faite que par l’église et ses serviteurs, Luther critique la prétention à l’exclusivité de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont une vision extrêmement étroite du pouvoir et c’est une erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Attaquons-nous d‘abord au premier mur, c’est l’idée que l’église doit avoir une influence sur le pouvoir temporel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que Luther veut dire est qu’une église authentique devrait idéalement reposer sur une égalité des fidèles au point que l’évêque pourrait choisir un tel ou un tel pour qu’il exerce le rôle de prêtre, pour Luther nous sommes tous des prêtres potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car du fait que nous sommes tous également prêtre, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il y a une idée très belle que l’église est une église qui doit quelque part procéder par élection. Ce qui se dessine est une vision horizontale de l’église ou les rapports sont beaucoup moins hiérarchisés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une vision fonctionnaliste des individus, on est prêtre parce que c’est une fonction ; cette idée est très importante et encore aujourd’hui. C’est une vision fonctionnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroitre par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que fait Luther est la prétention au monopole de l’interprétation revendiqué par l’église. L’enjeu à l’époque où le monde de l’édition est à peine apparu, l’enjeu est la connaissance du texte biblique, ce qui agace Luther est la prétention de l’église à interpréter la bible, il n’est pas d’accord avec cette méthode.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des premières choses que Luther va entreprendre est la traduction en langue vernaculaire de la bible qui était en araméen pour certaines parties, en grec ancien pour d’autres et en latin pour une troisième ; l’enjeu pour Luther n’est pas seulement de dire et de dénoncer l’interprétation imposée par l’église, mais de joindre la théorie à la pratique en proposant une traduction de la Bible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grands réformés et Luther ont en fait compris que derrière la traduction il y avait l’enjeu de la diffusion et l’enjeu de l’accès au texte, l’église ne peut plus affirmer certains préceptes, les individus auraient une compréhension différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce second mur est la critique du monopole de l’interprétation, Luther a été un très grand traducteur faisant de la traduction un enjeu politique majeur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La traduction de la Bible nous permettra une compréhension et un accès direct au texte qui permettra de contredire les interprétations de l’église et de critiquer le pape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est intéressant chez Luther est qu’il utilise les saintes Écritures pour assoir son appui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur quand dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’existe aucun texte qui conteste le pouvoir que le pape s’est arrogé, pour cela il traduit et diffuse, en lisant les gens peuvent prendre connaissance du texte sacré par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;youtube&amp;gt;PEC1C4p0k3E&amp;lt;/youtube&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68627</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T07:12:05Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Biographie */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
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 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Martin Luther naît le 10 novembre 1483 à Eisleben, en Thuringe, dans une famille d’origine modeste mais en ascension sociale. Son père, Hans Luther, ancien paysan devenu mineur, connaît une certaine prospérité grâce à l’exploitation minière et souhaite pour son fils un avenir dans le droit. Cette volonté familiale illustre l’ambition d’une bourgeoisie montante dans une Allemagne encore marquée par la structure féodale mais en pleine mutation économique et sociale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther reçoit une première éducation dans les écoles latines de Mansfeld et d’Eisenach, où il apprend la discipline humaniste et se familiarise avec le latin. En 1501, il entre à l’Université d’Erfurt, considérée comme l’une des plus prestigieuses d’Allemagne, où il suit un cursus en arts libéraux et obtient en 1505 le grade de maître ès arts. Destiné à une carrière juridique, il commence des études de droit, mais une crise existentielle, liée à la peur de la mort et du salut, le conduit à abandonner cette voie. En juillet 1505, après avoir survécu à un orage violent, il entre au couvent des ermites augustins d’Erfurt, choisissant la vie monastique contre l’avis de son père.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre en 1507, il poursuit des études théologiques et intègre rapidement l’Université de Wittenberg, fondée par Frédéric de Saxe, où il obtient en 1512 le titre de docteur en théologie. Nommé professeur d’Écriture sainte, il se consacre à l’enseignement biblique et à l’exégèse, forgeant peu à peu les bases de sa réflexion théologique.[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un voyage à Rome en 1510, effectué dans le cadre des affaires de son ordre, constitue une expérience décisive. Confronté au faste, à la corruption et aux intrigues de la Curie romaine, Luther est profondément troublé. Cette expérience alimente son désenchantement vis-à-vis de l’institution ecclésiastique et renforce son aspiration à une réforme spirituelle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est en commentant l’Épître aux Romains, à partir de 1515, qu’il parvient à ce qu’il appellera plus tard sa « révélation » : l’homme ne peut être justifié devant Dieu que par la foi et non par ses œuvres. Cette doctrine, connue sous le nom de ''justification par la foi seule'' (''sola fide''), devient le pivot de sa pensée. Elle marque une rupture radicale avec la théologie scolastique dominante, qui insistait sur la coopération entre la grâce divine et les mérites humains.[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’événement fondateur de la Réforme a lieu le 31 octobre 1517, lorsque Luther rend publiques ses 95 thèses contre la pratique des indulgences, affichées, selon la tradition, sur les portes de l’église du château de Wittenberg. Ces thèses dénoncent le commerce des indulgences lancé par le pape Léon X pour financer la construction de la basilique Saint-Pierre. Luther y conteste l’idée que l’autorité pontificale puisse accorder le salut en échange de contributions financières, affirmant que seul Dieu détient ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Refusant de se rétracter malgré les injonctions, Luther entre rapidement en conflit ouvert avec Rome. Excommunié en 1520 par la bulle ''Exsurge Domine'', il brûle publiquement le document, affirmant son rejet de l’autorité papale. Dans la même année, il publie trois traités majeurs : ''L’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande'', ''La Captivité babylonienne de l’Église'' et ''De la liberté du chrétien''. Ces écrits jettent les bases du luthéranisme : critique du cléricalisme, primauté de l’Écriture (''sola scriptura''), sacerdoce universel des croyants, et redéfinition de la liberté chrétienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1521, Luther est convoqué par l’empereur Charles Quint devant la Diète de Worms. Sommé de renier ses écrits, il refuse et affirme sa fidélité à la conscience éclairée par la parole divine. Mis au ban de l’Empire, il est néanmoins protégé par l’électeur Frédéric de Saxe, qui organise son enlèvement simulé et son refuge au château de la Wartburg. C’est là qu’il entame la traduction de la Bible en allemand, achevant le Nouveau Testament en 1522. Cette traduction marque une étape décisive pour la diffusion du protestantisme, rendant les Écritures accessibles à un large public et favorisant l’unification linguistique allemande.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le succès des idées de Luther entraîne des interprétations divergentes. Les paysans allemands, en particulier, voient dans sa critique de l’autorité ecclésiastique une légitimation de leur lutte sociale. Face aux révoltes de 1524-1525, Luther adopte une position conservatrice et répressive. Dans ses pamphlets ''Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans'' et ''Admonestation à la paix'', il condamne les soulèvements et affirme la primauté du pouvoir séculier pour maintenir l’ordre. Ce choix souligne sa méfiance envers tout désordre social et son attachement à une hiérarchie politique stable.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parallèlement, il se heurte à d’autres courants réformateurs : les anabaptistes, favorables au baptême des adultes et à une réforme radicale de la société, et les humanistes comme Érasme. Ce dernier prône le libre arbitre (''De libero arbitrio'', 1524), auquel Luther répond par ''De servo arbitrio'' (Du serf-arbitre, 1525), affirmant que l’homme est incapable de coopérer à son salut sans la grâce divine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La pensée de Luther repose sur une vision sombre de la nature humaine. L’homme est irrémédiablement marqué par le péché originel et ne peut, par sa raison ou sa volonté, atteindre le salut. Cette anthropologie pessimiste l’éloigne à la fois de la scolastique thomiste, qui affirmait la capacité de la raison humaine à connaître le monde, et de l’humanisme renaissant, qui valorisait l’autonomie et la dignité de l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa théologie connaît une évolution : d’abord proche d’une doctrine de la prédestination, il s’oriente progressivement vers la justification par la foi. Selon lui, Dieu accorde sa grâce librement, et c’est par la foi que l’homme peut en recevoir les fruits. La foi est à la fois un acte humain et un don divin. L’homme reste pécheur, mais la confiance en Dieu lui permet d’obtenir le salut. Cette doctrine bouleverse l’ecclésiologie : si le salut vient de la foi, les médiations institutionnelles de l’Église deviennent inutiles. Il n’existe plus de hiérarchie sacramentelle indispensable entre Dieu et les fidèles, mais une relation directe et personnelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux conséquences majeures découlent de cette vision. La première est l’émergence d’une conception horizontale de l’Église : le sacerdoce universel abolit la distinction radicale entre clercs et laïcs. La seconde est la réorganisation du pouvoir religieux. Puisque l’Église n’est plus garante du salut, l’organisation extérieure de la vie religieuse revient aux autorités séculières. Les princes deviennent ainsi les protecteurs et organisateurs de l’Église dans leurs territoires, inaugurant un modèle où religion et pouvoir politique se renforcent mutuellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette position prépare une redéfinition du rôle de l’État. Dans sa doctrine des deux règnes, Luther distingue le gouvernement spirituel, régi par l’Évangile, et le gouvernement temporel, régi par la loi et l’autorité politique. Le pouvoir séculier reçoit de Dieu la mission de maintenir l’ordre, la justice et la paix. Ce schéma justifie l’obéissance des sujets aux autorités, même injustes, et confère aux souverains un rôle central dans l’organisation religieuse et sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1525, Luther abandonne définitivement la vie monastique, épouse Katharina von Bora, ancienne religieuse cistercienne, et fonde un foyer qui devient un modèle de la famille pastorale protestante. Il poursuit son œuvre théologique, enseigne à Wittenberg et multiplie les publications, dont ''Des conciles et de l’Église'' (1539) et son ''Commentaire sur la Genèse''. Les dernières années de sa vie sont assombries par des polémiques virulentes, notamment contre les juifs et contre certains réformateurs rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther meurt en 1546 à Eisleben. Son héritage est immense : outre une œuvre théologique et polémique qui couvre près de cent volumes, il inaugure une nouvelle manière de penser le rapport entre foi, société et pouvoir. Sa traduction de la Bible en allemand contribue à la formation d’une langue commune, tandis que son insistance sur la foi personnelle ouvre la voie à une spiritualité plus individualisée. Mais son rôle dépasse le cadre religieux : en plaçant les princes au centre de l’organisation ecclésiale, il contribue à la consolidation des États territoriaux et à la transformation durable de l’ordre politique européen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
La question est de savoir ce qu’ont apporté les réformés à la pensée et à la philosophie politique ; il y a une réflexion sur le droit de résistance. Comment de la théologie de Luther est-on arrivé à une réflexion sur le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie luthérienne repose sur les principes de la justification de la doctrine par la foi, la vision pessimiste du monde et des hommes, cette vision qui repose sur la volonté de l’autonomie individuelle omni potestas a deo, cette affirmation de Luther lui permet d’avoir une vision pessimiste presque déprimante de la nature humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie luthérienne à cette vision assez pessimiste de la nature humaine qui amène Luther à proposer également une nouvelle vision de l’église ; dans l’ordre théologique, pour Luther, puisque par la prière et la foi nous pouvons attirer l’attention de dieu et sa grâce alors nous n’avons plus besoin d’intermédiaire, une telle affirmation implique une redéfinition de la structure de l’église qui servait jusqu’en 1517 d’intermédiaire entre les hommes et dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église qui émerge peu à peu a donc une utilité différente, mais également une structure différente, Luther est parfaitement conscient que les fidèles ont besoin d’une institution pour se retrouver, mais si elle ne joue plus le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes elles jouent un rôle beaucoup plus organisationnel, elle existe et doit exister pour assurer le baptême, le mariage ainsi que les services mortuaires, mais la dimension sacrée de l’église avec Luther est fortement atténuée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois grandes propositions théologiques, ces postures théologiques ont des implications politiques. Quelles sont les implications politiques de la théologie luthérienne ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit ces implications dans deux textes dont on peut dégager quatre conséquences politiques de la théologie luthérienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première implication est un rejet massif et marqué d’un rôle quelconque juridictionnel, d’un pouvoir quelconque de l’église dans les affaires temporaires, en d’autres termes le monde de l’église doit se contenter d’organiser et de s’occuper du monde spirituel, mais ne doit en aucune manière avoir la prétention de se mêler du pouvoir des activés du pouvoir temporaire. C’est une stricte séparation des deux pouvoirs spirituels et temporels, mais surtout l’affirmation de l’impossibilité pour le pouvoir spirituel d’empiéter sur le pouvoir temporel. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence est le refus de la critique de l’ordre juridique de l’église, ce qu’on appelle le droit canon qui est le droit de l’église qui régit les rapports au sein même de l’église, dans certaines facultés de droit il y a encore des chaires de droit canon. La conséquence politique est le rejet de ce droit canon, le droit des Romains doit être écarté parce qu’il est faux et il ne repose sur aucun fondement juridique et religieux cohérent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième conséquence politique de cette nouvelle vision du monde est la contrepartie de la première conséquence, si les deux pouvoirs sont séparés, si le pouvoir spirituel ne doit pas empiéter sur le pouvoir temporel, le pouvoir temporel ne doit pas tenter d’influencer les affaires de l’église ; l’autorité politique et indépendante et doit le rester de l’autorité religieuse. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième conséquence découle un peu de la première et troisième conséquence est l’affirmation du pouvoir temporel comme devant jouer un rôle politique supérieur prééminent au pouvoir spirituel ; quelque part, il sépare les deux pouvoirs allant jusqu’au bout de sa logique : si les deux pouvoirs sont différents, le pouvoir politique doit toutefois dominer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dessine la figure du prince chrétien, c’est cette notion qui met ensemble une idée politique et une idée religieuse, le Prince chrétien doit, sans empiéter sur l’ordre spirituel, absolument appuyer la foi et l’évangile et suivre les commandements de dieu, être lui-même extrêmement pieu et respectueux de la religion chrétienne. Cette idée du principe chrétien est assez nouvelle, elle met ensemble l’idée que l’autorité politique doit exercer son pouvoir politique sans interférences avec le pouvoir religieux, mais en même temps doit défendre un certain nombre de valeurs ; l’idée d’un homme politique machiavélique dont la morale est très souple et très étrangère à Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le prince chrétien doit être un homme fort, mais doit défendre en même temps un certain nombre de valeurs, ce ne sont pas les valeurs humanistes, mais les valeurs chrétiennes. Fort logiquement et d’une certaine manière, c’est l’antimachiavel, oui au principe qui défend des valeurs, mais pas de valeurs humanistes, mais des valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de confusion, Luther a une conception tout à fait séparée du pouvoir religieux et du pouvoir politique, l’idée du prince chrétien ne revient pas à la mettre ensemble ; il est en faveur de l’autonomie politique, mais il défend l’idée que le pouvoir politique doit faire la promotion de valeurs chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il n’y a pas dans l’idée du prince chrétien l’idée de mélanger le pouvoir politique et religieux, mais il y a la volonté d’un pouvoir politique qui défend les valeurs religieuses pour peut-être soutenir une certaine cohérence au sein de la société. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, le prince est avant tout prince, mais Chrétien dans le sens ou il doit défendre les valeurs chrétiennes. En 1525, il rédige un ouvrage qui critique Érasme en dénonçant les idéaux humanistes d’Érasme, mais également le libre arbitre qui pour lui est une aberration puisque nous sommes prédéterminés par la volonté de Dieu, c’est le ''Traité Du serf-arbitre''.&amp;lt;ref&amp;gt;Rougemont (de), Denis. “Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre).” Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre)&amp;amp;;(Avril 1937);Foi Et Vie; [https://www.unige.ch/rougemont/ Rougemont 2.0], Foi Et Vie (1928-1977), 1937, https://www.unige.ch/rougemont/articles/fv/193704.&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther n’a pas une pensée politique au sens ou Aristote, Machiavel et Rousseau en ont une, mais Luther est important parce qu’il développe une vision qui donne au pouvoir politique et au Prince chrétien un rôle de plus en plus important ; peut-on résister à ce prince chrétien ? Est-ce que le citoyen à une marge de main œuvre face à cette figure du prince chrétien qui émerge avec un pouvoir remarqué et important ? Quelle est la position de Luther du point de vue de l’opposition politique ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a séparé le pouvoir et renforcé le pouvoir politique et la question est de savoir si on doit obéir à ce pouvoir politique ? Y a-t-il des cas de figure où les chrétiens sont en droit de désobéir au prince chrétien ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a une réponse particulière de plus en plus ambigüe ; lorsqu’on lit ses sermons et écrits religieux, on voit que la réponse qui émerge est clairement non.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est au fond quasiment impossible pour Luther à l’exception que le prince ordonne de blasphémer ou de renier sa foi, à moins d’un cas extrême Luther n’est pas un adepte des théories de la résistance ; en d’autres termes résister au souverain relève de l’erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a une position ambigüe qui a évolué, on voit un Luther pragmatique. Il y a une raison à ce qu’on appelait aujourd’hui le durcissement politique de Luther, la raison est liée au contexte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther lance en 1517 ses Quatre-Vingt-Quinze-Thèses révolutionnaires qui visent très clairement à renverser le pouvoir politique en place à Rome. Ces thèses ont un effet important en Europe et en Allemagne notamment, Luther est convoqué par l’empereur Charles V et est soumis à la question, l’église intervient, Luther est passé en jugement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il quitte la Cour de l’empereur entre 1519 et 1520, il y a un complot pour l’assassiner voyant le danger qu’il pourrait représenter. Ce qui choque beaucoup Luther à l’époque est le principe de l’indulgence, l’église avait mis en place le système d’indulgence qui est la possibilité d’acheter son salut moyennant espèces permettant au fidèle de sentir bien et à l’église de renflouer ses caisses ; ce principe d’indulgence a heurté Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église a très bien vu en Luther le danger, les premiers écrits contre le luthéranisme les comparent à la peste noire, l’église a perçu la puissance de la parole de Luther, c’est pourquoi elle a tenté d’intervenir auprès de l’empereur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est sauvé parce qu’un prince électeur allemand le prend sous sa protection, il put vivre protégé pendant une dizaine d’années. L‘empereur du Saint Empire germanique est élu par sept grands électeurs, un des sept princes électeurs prend Luther sous sa protection. Luther et pris en charge par un prince puissant, Luther s’étaient fait protégé par un grand nombre de princes allemands qui s’étaient convertis aussi pour des raisons politiques parce que cela créait un contre-pouvoir, d’où un reversement de la théorie. Luther a très vite vu l’intérêt politique qu’il pouvait tirer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Entre 1524 et 1525 en Allemagne il y a en Souabe la révolte des paysans de Souabe qui ont trouvé dans le luthéranisme un certain nombre d’arguments pour se révolter, l’église ne doit plus avoir d’influence dans certains cas, on peut résister au prince. Il y a des révoltes paysannes très importantes et Luther a pris peur, il s’est rendu compte de la lecture radicale qu’on pouvait faire de ses écrits théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de ce moment, il a commencé à formuler l’idée qu’il est erroné de s’opposer au pouvoir politique sauf dans de rares exceptions parce que le pouvoir vient de dieu et les politiques instaurées tiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther se rend compte que sa théologie est révolutionnaire, mais qu’une lecture radicale de sa théologie peut mener à des interprétations et des révoltes très puissantes. L’état des choses est la volonté de Dieu et on ne touche pas à la volonté de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther écrit en 1525 un ouvrage intitulé ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ ; en bon pragmatique, Luther a choisi son camp. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther nous laisse avec une théologie révolutionnaire et une vision du politique extrêmement figée qui n’autorise pas et ne laisse pas de place à la résistance de l’individu face au pouvoir politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les successeurs de Luther, les réformés vont reprendre la théologie luthérienne, mais vont eux défendre le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_noblesse_chr%C3%A9tienne_de_la_nation_allemande&lt;br /&gt;
Le discours est un discours éminemment religieux, on ne recourt pas comme Machiavel aux écrits humanistes, les sources doctrinales de Luther sont les saintes Écritures. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les exemples auxquels Luther recourt dans les deux textes sont des exemples bibliques, enfin le vocabulaire et les expressions sont certes religieux, mais méthodiquement choisis ; Luther sait très bien, invoque Dieu lorsqu’il faut l’invoquer et ne l’invoque pas quand il ne faut pas l’invoquer, il est politique quand il faut l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au début du texte, la critique institutionnelle de l’église est déjà très clairement là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas ou il plairait à dieu de se servir de l’état laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église ne remplit plus son rôle, Luther s’adresse à la noblesse allemande afin de jouer son rôle politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette première page, on voit une critique à peine voilée de la position autonomiste et humaniste qui prône l’autonomie de la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous ne pouvons sur la seule base de notre raison prendre des décisions importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu nous aide dans notre action.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière, a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclaré que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther veut rééquilibre les choses, il est vrai que la division entre pouvoir spirituel et temporel est très ancienne, mais avec le temps l’église avait prétendue que le pouvoir temporel ne pouvait exister que par lui, entre l’an 800 et l’an 1400 l’église affirmait son pouvoir sur le pouvoir politique, les deux pouvoirs selon Luther doivent être limités à leur rôle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On est dans une critique d’un dogme très important, c’est le dogme de l’infaillibilité, c’est l’idée que l’interprétation des saintes Écritures ne peut être faite que par l’église et ses serviteurs, Luther critique la prétention à l’exclusivité de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont une vision extrêmement étroite du pouvoir et c’est une erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Attaquons-nous d‘abord au premier mur, c’est l’idée que l’église doit avoir une influence sur le pouvoir temporel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que Luther veut dire est qu’une église authentique devrait idéalement reposer sur une égalité des fidèles au point que l’évêque pourrait choisir un tel ou un tel pour qu’il exerce le rôle de prêtre, pour Luther nous sommes tous des prêtres potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car du fait que nous sommes tous également prêtre, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il y a une idée très belle que l’église est une église qui doit quelque part procéder par élection. Ce qui se dessine est une vision horizontale de l’église ou les rapports sont beaucoup moins hiérarchisés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une vision fonctionnaliste des individus, on est prêtre parce que c’est une fonction ; cette idée est très importante et encore aujourd’hui. C’est une vision fonctionnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroitre par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que fait Luther est la prétention au monopole de l’interprétation revendiqué par l’église. L’enjeu à l’époque où le monde de l’édition est à peine apparu, l’enjeu est la connaissance du texte biblique, ce qui agace Luther est la prétention de l’église à interpréter la bible, il n’est pas d’accord avec cette méthode.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des premières choses que Luther va entreprendre est la traduction en langue vernaculaire de la bible qui était en araméen pour certaines parties, en grec ancien pour d’autres et en latin pour une troisième ; l’enjeu pour Luther n’est pas seulement de dire et de dénoncer l’interprétation imposée par l’église, mais de joindre la théorie à la pratique en proposant une traduction de la Bible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grands réformés et Luther ont en fait compris que derrière la traduction il y avait l’enjeu de la diffusion et l’enjeu de l’accès au texte, l’église ne peut plus affirmer certains préceptes, les individus auraient une compréhension différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce second mur est la critique du monopole de l’interprétation, Luther a été un très grand traducteur faisant de la traduction un enjeu politique majeur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La traduction de la Bible nous permettra une compréhension et un accès direct au texte qui permettra de contredire les interprétations de l’église et de critiquer le pape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est intéressant chez Luther est qu’il utilise les saintes Écritures pour assoir son appui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur quand dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’existe aucun texte qui conteste le pouvoir que le pape s’est arrogé, pour cela il traduit et diffuse, en lisant les gens peuvent prendre connaissance du texte sacré par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;youtube&amp;gt;PEC1C4p0k3E&amp;lt;/youtube&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68626</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T07:09:40Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut saisir pleinement la naissance de l’État moderne si l’on se limite à l’apport de la pensée de Machiavel. La Réforme protestante, et en particulier la pensée de Martin Luther, a joué un rôle déterminant dans la reconfiguration des rapports entre religion, pouvoir et société au XVIe siècle. L’émergence du luthéranisme en Allemagne, à partir des années 1520, illustre la manière dont une rupture doctrinale a eu des conséquences politiques profondes. Luther incarne ainsi la deuxième étape de ce vaste mouvement intellectuel et spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né en 1483 à Eisleben, Luther reçoit une formation universitaire marquée par le droit, la philosophie scolastique et la théologie augustinienne. Son expérience personnelle, notamment son angoisse face au salut et sa découverte du rôle central de la foi, le conduit à formuler une doctrine radicale : le salut ne dépend pas des œuvres ni de l’intercession de l’Église, mais de la seule grâce divine, reçue par la foi. Cette conviction, traduite par la formule de la ''sola fide'' (la foi seule), constitue le cœur du luthéranisme. À cela s’ajoutent d’autres principes fondamentaux : la ''sola scriptura'' (l’autorité unique de l’Écriture), la négation de la médiation sacerdotale et l’affirmation du « sacerdoce universel » des croyants. Ces thèses, rendues publiques en 1517 avec les quatre-vingt-quinze propositions de Wittenberg, s’opposent directement à la pratique des indulgences et, plus largement, à l’autorité du pape et de la hiérarchie ecclésiastique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sur le plan politique, la pensée de Luther a des implications considérables. D’une part, en délégitimant la centralité de Rome, elle offre aux princes allemands une justification pour s’émanciper de l’autorité pontificale et réorganiser la vie religieuse dans leurs territoires. D’autre part, la doctrine des deux règnes — le spirituel et le temporel — établit une distinction nouvelle entre la sphère religieuse et la sphère politique. Selon Luther, Dieu gouverne le monde par deux moyens : l’Évangile, qui concerne le salut des âmes, et l’épée, confiée aux autorités séculières, qui maintient l’ordre et la justice. Ce principe consacre l’autonomie du pouvoir politique en matière de gouvernement civil, tout en maintenant la nécessité d’une obéissance aux autorités établies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le luthéranisme ne se limite donc pas à une réforme de la foi : il prépare une réorganisation des structures sociales et politiques. Les princes deviennent responsables de l’Église dans leurs territoires (''ecclesia sub imperio''), inaugurant un modèle où la souveraineté religieuse et politique se confondent partiellement. Cette évolution ouvre la voie à une nouvelle conception de l’État, à la fois protecteur de l’ordre social et garant de la confession religieuse. Loin d’être un simple théologien, Luther contribue à l’émergence d’un cadre politique inédit, où le pouvoir séculier s’affirme comme pilier de l’unité territoriale et de la régulation collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Figure emblématique de la Réforme protestante, Martin Luther nait à Eisleben en Thuringe le 10 novembre 1483 d'une famille d'origine paysanne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fils d'un mineur parvenu à une certaine aisance matérielle, il fréquente très tôt l'école latine municipale, puis l'école cathédrale de Mansfeld, où il reçoit une éducation humaniste (1491-1497). Poursuivant ses études à Eisenach, où il apprend à maitriser le latin et l'allemand, il entre à 17 ans à l'Université d'Erfurt, où il reçoit une formation ès arts (humanités), qui lui vaudra en 1505 le titre de maitre ès arts. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alors que son père le destine à des études de droit, qu'il entreprend dès mai 1505, il décide à la suite d'une grave crise personnelle d'entrer à mi-juillet 1505 au couvent des Augustins d'Erfurt. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre, il commence des études de théologie à l’été 1507 à Erfurt; il les poursuit à l'Université de Wittenberg, où il est promu docteur en théologie en octobre 1512 et se voit attribuer une chaire d'Écritures Saintes; c'est à ce titre qu'il enseignera et commentera pendant des années les différentes parties de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont il donnera à partir de 1521 la première traduction en allemand. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après un voyage, pour les affaires de son ordre, à Rome en 1510, où le spectacle de la Cour pontificale de la Renaissance ne manque pas de l'édifier, il est touché de plein fouet par la campagne en faveur des indulgences que lance le Pape Léon X en 1515, alors qu'il commence son cours sur l'Épître aux Romains, se familiarise avec certains courants mystiques et prend conscience de ce qui sera sa révélation fondamentale : la justification par la foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son évolution intérieure le conduit alors à prendre publiquement position contre les indulgences par l'affichage aux portes de l'église du château et de l'Université de Wittenberg de 95 thèses sur la vertu des indulgences le 31 octobre 1517. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Invité à se rétracter, il refuse, participe à quelques disputes publiques en 1518-1519 et finit par entre condamné par le Pape par la Bulle Expurge Domine du 15 juin 1520, qu'il brulera publiquement à Wittenberg en décembre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est la même année qu'il publie ses grands écrits réformateurs exposant sa conception de la foi et de l'Église: l’’’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l'amendement de l'état chrétien’’, le ‘’Prélude à la captivité babylonienne de l'Église’’ et le ‘’De la liberté du chrétien’’. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cité à comparaitre devant la Diète impériale par l'Empereur Charles-Quint, il se rend à Worms à mi-avril 1521, où il rend témoignage de sa foi; bientôt mis au ban de l'Empire, il ne doit la vie sauve qu'à l'Électeur de Saxe, qui le fait enlever et cacher au château de la Wartburg (1521-1522). S'il entame alors sa traduction allemande la Bible, ses thèses ne tardent pas à susciter des interprétations radicales, aussi bien chez les anabaptistes que chez les paysans qui en attendent des réformes sociales. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Revenu à la vie publique, Luther, qui quitte en 1524 l'habit monastique et se marie en 1525 avec une ancienne cistercienne Katarina Von Bora, est contraint de préciser ses thèses dans un sens autoritaire à l'égard des uns et des autres, soulignant la nécessité du pouvoir temporel et le devoir de soumission à son égard : ‘’Sincère Admonestation à tous les chrétiens de se garder de toute émeute et de toute révolte’’ (1522); ‘’Traité de l'Autorité temporelle’’ (1523); ‘’Exhortation à la paix en réponse aux Douze Articles des paysans de Souabe’’ (1525); ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ (1525), ‘’Missive sur le dur opuscule contre les paysans’’ (1525) et ‘’Si les Gens de Guerre peuvent être aussi en état de béatitude’’ (1526). Toujours plus conservateur sur le plan politique et social, Luther entre par ailleurs en conflit sur la question du libre arbitre avec Erasme (‘’Du libre arbitre’’ (1524)), auquel il répond par son traité ‘’Du serf-arbitre’’ (1525) ; il ne s'en oriente pas moins vers une réforme relativement plus modérée sur le plan religieux, s'en remettant aux Princes temporels pour l'organisation extérieure de l'Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Poursuivant son activité de traducteur de la Bible en allemand comme de professeur à la Faculté de théologie de Wittenberg et publiant encore son traité ‘’Des Conciles et de l'Église’’ et son Commentaire sur la Genèse, Luther voit cependant les dernières années de sa vie assombries par des polémiques toujours plus virulentes avec ses adversaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il meurt le 18 février 1546 dans sa ville natale, laissant une œuvre immense de théologien, d'exégète, de liturgiste et de polémiste, mais aussi de juriste et de politique, qui comprend près de cent volumes in-octavo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En publiant quelques années après le prince ses Les Quatre-Vingt-Quinze-Thèses en 1517 Luther va défier l’ordre catholique médiéval et lancer une attaque radicale contre l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attaque radicale aura dans l’ordre politique des conséquences immenses. On ne peut comprendre la vision politique de Luther sans comprendre ses prémisses théologiques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut attirer l’attention sur deux points ; la théologie luthérienne au fond repose sur une vision très noire, désespérante et pessimiste de la nature humaine. Cette vision désespérante se traduit par deux ruptures dans la théologie de l’époque, c’est-à-dire dans l’ordre du savoir religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première rupture est celle de Saint Thomas d’Aquin qui est considérée comme l’un de père de l’Église catholique qui a surtout affirmé et réaffirmé que l’homme est capable d’appréhender le monde par sa raison. Quelque part, l’homme est doué naturellement de raison et peut comprendre le monde dans lequel il vit au contraire de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième rupture est qu’il va très clairement rompre tout comme Machiavel quelques années avant lui avec l’idéal humaniste de l’autonomie de la volonté ; les humanistes avaient affirmé que les individus étaient autonomes dans leur volonté de diriger notre vie, nous sommes maitres de notre destin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther jusqu’en 1517 – 1518, si l’homme est libre dans les affaires courantes, il est en revanche totalement incapable d’assurer son salut et de choisir son destin d’une quelconque manière. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther affirme qu’il est prétentieux de vouloir connaitre les dessins de dieu, « deus absconditus », il y a un dieu mystérieux qui quelque part sait et que nous ne savons pas ; le deuxième adage sur lequel Luther repose sa théologie est si l’homme ne peut rien faire, si l’homme ne peut connaitre son destin, n’est pas autonome dans la gestion et la maitrise de son destin c’est parce que dieu à un dessein impénétrable, mais surtout il peut tout, « omni potestas a deo », tout pouvoir vient de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, tout pouvoir provient de dieu, nous sommes dans l’incapacité absolue de maitriser notre destin et notre salut. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est vrai que Luther est obligé de défendre une idée qui va l’obséder, si on ne peut contrôler son destin parce que les desseins de dieu sont impénétrables, si tout pouvoir vient de dieu et qu’on ne peut en aucune manière décider de son sort et de sont futur alors comment l’homme peut être sauvé, comment expliquer que certains hommes sont sauvés alors que d’autres ne le sont pas ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther, jusqu’en 1517 – 1518, va faire reposer sa théorie sur le dogme de prédestination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, l’homme, pour Luther, est prédestiné, dieu a décidé qui peut avoir sa grâce et qui ne peut l’avoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est assez manichéenne et désespérante, donc la conclusion logique d’une telle vision des rapports entre lui et les hommes amène Luther à adopter la doctrine de la prédestination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther, face à cette vision assez déprimante du monde, s’est rendu compte qu’il allait un peu contre le mur avec cette vision prédéterminée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1517 – 1518, il a évolué, l’homme pragmatique a évolué, voulant critiquer l’Église catholique, reformer la religion en fondant sa propre doctrine sur la prédestination n’est pas très encourageant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De vouloir convaincre qu’on défend une nouvelle approche du religieux tout en prônant le dogme de la prédestination n’est pas convaincant. Le pragmatisme de Luther reprend l’homme lui faisant prendre compte de sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1520, il propose une doctrine tout à fait nouvelle qui est la doctrine de la justification par la foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine de la justification par la foi qui émerge dans les écrits de Luther à partir de 1518 peut se résumer d’une certaine manière en deux points.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au fond, si l’homme ne peut recevoir son salut par ses propres actions, si dieu décide de tout parce qu’omni potestas a deo, si l’homme ne peut recevoir son salut par ses propres actions, en revanche il peut recevoir la grâce de dieu c’est-à-dire sa foi en dieu quelque part sauve l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, le fait d’exprimer sa foi, de prier et de croire va attirer l’attention de dieu sur nous et d’une certaine manière va attirer la grâce de dieu et nous libérer de nos péchés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La foi est un choix humain, mais aussi un don de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque pour expliquer ce qu’il entend par la justification par la foi est que l’homme est toujours un pécheur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme reste profondément pêcheur pour Luther, la seule chance qu’il a pour être sauvé est de croire et d’exprimer sa foi haut et fort afin d’attirer l’attention de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine très importante dans l’ordre théologique et va s’accompagner et aura deux conséquences essentielles. &lt;br /&gt;
*c’est une nouvelle vision de l’église qui émerge, si l’homme doit attire le regard de dieu, si la foi de l’homme doit lui assurer le regard de dieu il n’a plus besoin d’un intermédiaire pour parler à dieu et agir entre lui et dieu, il s’adresse directement à dieu, la première conséquence théologique et un peu politique est qu’il y a dieu et les fidèles et non plus d’intermédiaires, c’est une attaque frontale de la tradition de l‘église en vigueur à l’époque.&lt;br /&gt;
*c’est une vision non plus verticale de l’église avec dieu, le prêtre et l’homme et, mais une version horizontale qui se dessine ou il y a des hommes et des serviteurs de dieu a égalité&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux conséquences sont importantes, car elles permettent de comprendre la théorie politique qui va peu à peu émerger chez Luther à partir de 1518 – 1519. Si l’église n’a plus de raisons d’être alors les rapports de pouvoir vont changer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
La question est de savoir ce qu’ont apporté les réformés à la pensée et à la philosophie politique ; il y a une réflexion sur le droit de résistance. Comment de la théologie de Luther est-on arrivé à une réflexion sur le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie luthérienne repose sur les principes de la justification de la doctrine par la foi, la vision pessimiste du monde et des hommes, cette vision qui repose sur la volonté de l’autonomie individuelle omni potestas a deo, cette affirmation de Luther lui permet d’avoir une vision pessimiste presque déprimante de la nature humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie luthérienne à cette vision assez pessimiste de la nature humaine qui amène Luther à proposer également une nouvelle vision de l’église ; dans l’ordre théologique, pour Luther, puisque par la prière et la foi nous pouvons attirer l’attention de dieu et sa grâce alors nous n’avons plus besoin d’intermédiaire, une telle affirmation implique une redéfinition de la structure de l’église qui servait jusqu’en 1517 d’intermédiaire entre les hommes et dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église qui émerge peu à peu a donc une utilité différente, mais également une structure différente, Luther est parfaitement conscient que les fidèles ont besoin d’une institution pour se retrouver, mais si elle ne joue plus le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes elles jouent un rôle beaucoup plus organisationnel, elle existe et doit exister pour assurer le baptême, le mariage ainsi que les services mortuaires, mais la dimension sacrée de l’église avec Luther est fortement atténuée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois grandes propositions théologiques, ces postures théologiques ont des implications politiques. Quelles sont les implications politiques de la théologie luthérienne ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit ces implications dans deux textes dont on peut dégager quatre conséquences politiques de la théologie luthérienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première implication est un rejet massif et marqué d’un rôle quelconque juridictionnel, d’un pouvoir quelconque de l’église dans les affaires temporaires, en d’autres termes le monde de l’église doit se contenter d’organiser et de s’occuper du monde spirituel, mais ne doit en aucune manière avoir la prétention de se mêler du pouvoir des activés du pouvoir temporaire. C’est une stricte séparation des deux pouvoirs spirituels et temporels, mais surtout l’affirmation de l’impossibilité pour le pouvoir spirituel d’empiéter sur le pouvoir temporel. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence est le refus de la critique de l’ordre juridique de l’église, ce qu’on appelle le droit canon qui est le droit de l’église qui régit les rapports au sein même de l’église, dans certaines facultés de droit il y a encore des chaires de droit canon. La conséquence politique est le rejet de ce droit canon, le droit des Romains doit être écarté parce qu’il est faux et il ne repose sur aucun fondement juridique et religieux cohérent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième conséquence politique de cette nouvelle vision du monde est la contrepartie de la première conséquence, si les deux pouvoirs sont séparés, si le pouvoir spirituel ne doit pas empiéter sur le pouvoir temporel, le pouvoir temporel ne doit pas tenter d’influencer les affaires de l’église ; l’autorité politique et indépendante et doit le rester de l’autorité religieuse. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième conséquence découle un peu de la première et troisième conséquence est l’affirmation du pouvoir temporel comme devant jouer un rôle politique supérieur prééminent au pouvoir spirituel ; quelque part, il sépare les deux pouvoirs allant jusqu’au bout de sa logique : si les deux pouvoirs sont différents, le pouvoir politique doit toutefois dominer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dessine la figure du prince chrétien, c’est cette notion qui met ensemble une idée politique et une idée religieuse, le Prince chrétien doit, sans empiéter sur l’ordre spirituel, absolument appuyer la foi et l’évangile et suivre les commandements de dieu, être lui-même extrêmement pieu et respectueux de la religion chrétienne. Cette idée du principe chrétien est assez nouvelle, elle met ensemble l’idée que l’autorité politique doit exercer son pouvoir politique sans interférences avec le pouvoir religieux, mais en même temps doit défendre un certain nombre de valeurs ; l’idée d’un homme politique machiavélique dont la morale est très souple et très étrangère à Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le prince chrétien doit être un homme fort, mais doit défendre en même temps un certain nombre de valeurs, ce ne sont pas les valeurs humanistes, mais les valeurs chrétiennes. Fort logiquement et d’une certaine manière, c’est l’antimachiavel, oui au principe qui défend des valeurs, mais pas de valeurs humanistes, mais des valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de confusion, Luther a une conception tout à fait séparée du pouvoir religieux et du pouvoir politique, l’idée du prince chrétien ne revient pas à la mettre ensemble ; il est en faveur de l’autonomie politique, mais il défend l’idée que le pouvoir politique doit faire la promotion de valeurs chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il n’y a pas dans l’idée du prince chrétien l’idée de mélanger le pouvoir politique et religieux, mais il y a la volonté d’un pouvoir politique qui défend les valeurs religieuses pour peut-être soutenir une certaine cohérence au sein de la société. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, le prince est avant tout prince, mais Chrétien dans le sens ou il doit défendre les valeurs chrétiennes. En 1525, il rédige un ouvrage qui critique Érasme en dénonçant les idéaux humanistes d’Érasme, mais également le libre arbitre qui pour lui est une aberration puisque nous sommes prédéterminés par la volonté de Dieu, c’est le ''Traité Du serf-arbitre''.&amp;lt;ref&amp;gt;Rougemont (de), Denis. “Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre).” Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre)&amp;amp;;(Avril 1937);Foi Et Vie; [https://www.unige.ch/rougemont/ Rougemont 2.0], Foi Et Vie (1928-1977), 1937, https://www.unige.ch/rougemont/articles/fv/193704.&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther n’a pas une pensée politique au sens ou Aristote, Machiavel et Rousseau en ont une, mais Luther est important parce qu’il développe une vision qui donne au pouvoir politique et au Prince chrétien un rôle de plus en plus important ; peut-on résister à ce prince chrétien ? Est-ce que le citoyen à une marge de main œuvre face à cette figure du prince chrétien qui émerge avec un pouvoir remarqué et important ? Quelle est la position de Luther du point de vue de l’opposition politique ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a séparé le pouvoir et renforcé le pouvoir politique et la question est de savoir si on doit obéir à ce pouvoir politique ? Y a-t-il des cas de figure où les chrétiens sont en droit de désobéir au prince chrétien ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a une réponse particulière de plus en plus ambigüe ; lorsqu’on lit ses sermons et écrits religieux, on voit que la réponse qui émerge est clairement non.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est au fond quasiment impossible pour Luther à l’exception que le prince ordonne de blasphémer ou de renier sa foi, à moins d’un cas extrême Luther n’est pas un adepte des théories de la résistance ; en d’autres termes résister au souverain relève de l’erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a une position ambigüe qui a évolué, on voit un Luther pragmatique. Il y a une raison à ce qu’on appelait aujourd’hui le durcissement politique de Luther, la raison est liée au contexte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther lance en 1517 ses Quatre-Vingt-Quinze-Thèses révolutionnaires qui visent très clairement à renverser le pouvoir politique en place à Rome. Ces thèses ont un effet important en Europe et en Allemagne notamment, Luther est convoqué par l’empereur Charles V et est soumis à la question, l’église intervient, Luther est passé en jugement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il quitte la Cour de l’empereur entre 1519 et 1520, il y a un complot pour l’assassiner voyant le danger qu’il pourrait représenter. Ce qui choque beaucoup Luther à l’époque est le principe de l’indulgence, l’église avait mis en place le système d’indulgence qui est la possibilité d’acheter son salut moyennant espèces permettant au fidèle de sentir bien et à l’église de renflouer ses caisses ; ce principe d’indulgence a heurté Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église a très bien vu en Luther le danger, les premiers écrits contre le luthéranisme les comparent à la peste noire, l’église a perçu la puissance de la parole de Luther, c’est pourquoi elle a tenté d’intervenir auprès de l’empereur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est sauvé parce qu’un prince électeur allemand le prend sous sa protection, il put vivre protégé pendant une dizaine d’années. L‘empereur du Saint Empire germanique est élu par sept grands électeurs, un des sept princes électeurs prend Luther sous sa protection. Luther et pris en charge par un prince puissant, Luther s’étaient fait protégé par un grand nombre de princes allemands qui s’étaient convertis aussi pour des raisons politiques parce que cela créait un contre-pouvoir, d’où un reversement de la théorie. Luther a très vite vu l’intérêt politique qu’il pouvait tirer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Entre 1524 et 1525 en Allemagne il y a en Souabe la révolte des paysans de Souabe qui ont trouvé dans le luthéranisme un certain nombre d’arguments pour se révolter, l’église ne doit plus avoir d’influence dans certains cas, on peut résister au prince. Il y a des révoltes paysannes très importantes et Luther a pris peur, il s’est rendu compte de la lecture radicale qu’on pouvait faire de ses écrits théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de ce moment, il a commencé à formuler l’idée qu’il est erroné de s’opposer au pouvoir politique sauf dans de rares exceptions parce que le pouvoir vient de dieu et les politiques instaurées tiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther se rend compte que sa théologie est révolutionnaire, mais qu’une lecture radicale de sa théologie peut mener à des interprétations et des révoltes très puissantes. L’état des choses est la volonté de Dieu et on ne touche pas à la volonté de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther écrit en 1525 un ouvrage intitulé ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ ; en bon pragmatique, Luther a choisi son camp. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther nous laisse avec une théologie révolutionnaire et une vision du politique extrêmement figée qui n’autorise pas et ne laisse pas de place à la résistance de l’individu face au pouvoir politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les successeurs de Luther, les réformés vont reprendre la théologie luthérienne, mais vont eux défendre le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_noblesse_chr%C3%A9tienne_de_la_nation_allemande&lt;br /&gt;
Le discours est un discours éminemment religieux, on ne recourt pas comme Machiavel aux écrits humanistes, les sources doctrinales de Luther sont les saintes Écritures. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les exemples auxquels Luther recourt dans les deux textes sont des exemples bibliques, enfin le vocabulaire et les expressions sont certes religieux, mais méthodiquement choisis ; Luther sait très bien, invoque Dieu lorsqu’il faut l’invoquer et ne l’invoque pas quand il ne faut pas l’invoquer, il est politique quand il faut l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au début du texte, la critique institutionnelle de l’église est déjà très clairement là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas ou il plairait à dieu de se servir de l’état laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église ne remplit plus son rôle, Luther s’adresse à la noblesse allemande afin de jouer son rôle politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette première page, on voit une critique à peine voilée de la position autonomiste et humaniste qui prône l’autonomie de la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous ne pouvons sur la seule base de notre raison prendre des décisions importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu nous aide dans notre action.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière, a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclaré que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther veut rééquilibre les choses, il est vrai que la division entre pouvoir spirituel et temporel est très ancienne, mais avec le temps l’église avait prétendue que le pouvoir temporel ne pouvait exister que par lui, entre l’an 800 et l’an 1400 l’église affirmait son pouvoir sur le pouvoir politique, les deux pouvoirs selon Luther doivent être limités à leur rôle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On est dans une critique d’un dogme très important, c’est le dogme de l’infaillibilité, c’est l’idée que l’interprétation des saintes Écritures ne peut être faite que par l’église et ses serviteurs, Luther critique la prétention à l’exclusivité de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont une vision extrêmement étroite du pouvoir et c’est une erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Attaquons-nous d‘abord au premier mur, c’est l’idée que l’église doit avoir une influence sur le pouvoir temporel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que Luther veut dire est qu’une église authentique devrait idéalement reposer sur une égalité des fidèles au point que l’évêque pourrait choisir un tel ou un tel pour qu’il exerce le rôle de prêtre, pour Luther nous sommes tous des prêtres potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car du fait que nous sommes tous également prêtre, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il y a une idée très belle que l’église est une église qui doit quelque part procéder par élection. Ce qui se dessine est une vision horizontale de l’église ou les rapports sont beaucoup moins hiérarchisés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une vision fonctionnaliste des individus, on est prêtre parce que c’est une fonction ; cette idée est très importante et encore aujourd’hui. C’est une vision fonctionnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroitre par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que fait Luther est la prétention au monopole de l’interprétation revendiqué par l’église. L’enjeu à l’époque où le monde de l’édition est à peine apparu, l’enjeu est la connaissance du texte biblique, ce qui agace Luther est la prétention de l’église à interpréter la bible, il n’est pas d’accord avec cette méthode.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des premières choses que Luther va entreprendre est la traduction en langue vernaculaire de la bible qui était en araméen pour certaines parties, en grec ancien pour d’autres et en latin pour une troisième ; l’enjeu pour Luther n’est pas seulement de dire et de dénoncer l’interprétation imposée par l’église, mais de joindre la théorie à la pratique en proposant une traduction de la Bible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grands réformés et Luther ont en fait compris que derrière la traduction il y avait l’enjeu de la diffusion et l’enjeu de l’accès au texte, l’église ne peut plus affirmer certains préceptes, les individus auraient une compréhension différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce second mur est la critique du monopole de l’interprétation, Luther a été un très grand traducteur faisant de la traduction un enjeu politique majeur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La traduction de la Bible nous permettra une compréhension et un accès direct au texte qui permettra de contredire les interprétations de l’église et de critiquer le pape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est intéressant chez Luther est qu’il utilise les saintes Écritures pour assoir son appui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur quand dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’existe aucun texte qui conteste le pouvoir que le pape s’est arrogé, pour cela il traduit et diffuse, en lisant les gens peuvent prendre connaissance du texte sacré par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;youtube&amp;gt;PEC1C4p0k3E&amp;lt;/youtube&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=L%E2%80%99%C3%A8re_de_la_R%C3%A9forme&amp;diff=68625</id>
		<title>L’ère de la Réforme</title>
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		<updated>2025-09-06T07:08:18Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : &lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= brule Eck Martin Luther.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de droit canon et la bulle condamnant ses propositions (''Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation, 1874'').&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
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 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{Translations&lt;br /&gt;
| en = The era of the Reformation&lt;br /&gt;
| es = La Edad de la Reforma&lt;br /&gt;
}}L’ère de la Réforme s’ouvre dans l’Europe du XVIe siècle, au croisement de bouleversements religieux, politiques, culturels et sociaux qui annoncent l’entrée dans la modernité. L’unité spirituelle héritée du Moyen Âge, cimentée par l’autorité de l’Église catholique romaine, est alors fragilisée par une série de crises profondes. Depuis le XIVe siècle, les scandales liés aux abus de la hiérarchie ecclésiastique, la multiplication des indulgences et l’accumulation de richesses par le clergé nourrissent une critique croissante de l’institution. À cette remise en cause morale s’ajoute une contestation intellectuelle et spirituelle portée par l’humanisme chrétien, qui encourage un retour aux textes fondateurs et valorise l’accès direct des fidèles à l’Écriture. Dans ce contexte, la diffusion de l’imprimerie constitue un facteur décisif, car elle permet à de nouvelles idées religieuses de se répandre avec une rapidité inédite.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’année 1517, marquée par la publication des quatre-vingt-quinze thèses de Martin Luther à Wittenberg, est généralement retenue comme le point de départ symbolique de la Réforme protestante. Toutefois, cette rupture ne peut être comprise comme un événement isolé : elle s’inscrit dans une longue tradition de mouvements réformateurs qui, de Jan Hus à Savonarole, avaient déjà cherché à corriger les dérives de l’Église. La nouveauté tient à l’ampleur prise par la contestation et à sa résonance politique. Les souverains et princes d’Europe, désireux d’affirmer leur autonomie face au pouvoir pontifical, trouvent dans la Réforme un instrument de légitimation et de consolidation de leur autorité. De l’Empire germanique aux royaumes scandinaves, en passant par les cités helvétiques et la France, le message réformateur se diversifie en une pluralité de courants, du luthéranisme au calvinisme en passant par le zwinglianisme et l’anabaptisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les conséquences de ces transformations dépassent largement le seul domaine religieux. La fracture confessionnelle contribue à remodeler la carte politique de l’Europe, en cristallisant de nouveaux rapports de force entre États et en donnant naissance à des guerres de religion qui marqueront durablement le continent. Elle s’accompagne d’une redéfinition des pratiques sociales et culturelles : nouvelles formes de piété, valorisation de l’éducation biblique, rôle accru de la prédication et de la lecture. Elle stimule également le développement de structures étatiques modernes, puisque le contrôle de la religion devient un instrument central de gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’étude de l’ère de la Réforme permet donc de comprendre un moment charnière où la rupture théologique se double d’une recomposition politique et culturelle de grande ampleur. Elle éclaire la manière dont l’Europe, en abandonnant l’idéal d’une chrétienté unifiée, a vu s’imposer une pluralité confessionnelle durable et a ouvert la voie à de nouvelles formes d’organisation du pouvoir, de la culture et de la vie spirituelle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Luther (1483 - 1546) et les principes du luthéranisme =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut comprendre le concept d’État si on se contente de l’apport de Machiavel, il faut aussi s’intéresser à l’apport de la Réforme. Cette pensée émerge en Allemagne dans les années 1520 et un homme va jouer un rôle crucial qui est Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther est la deuxième « pièce » de l’exposé. Nous aborderons d’abord sa théorie et ensuite les implications politiques de sa théorie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach d.Ä. - Martin Luther, 1528 (Veste Coburg).jpg|200px|thumb|Martin Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Figure emblématique de la Réforme protestante, Martin Luther nait à Eisleben en Thuringe le 10 novembre 1483 d'une famille d'origine paysanne. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fils d'un mineur parvenu à une certaine aisance matérielle, il fréquente très tôt l'école latine municipale, puis l'école cathédrale de Mansfeld, où il reçoit une éducation humaniste (1491-1497). Poursuivant ses études à Eisenach, où il apprend à maitriser le latin et l'allemand, il entre à 17 ans à l'Université d'Erfurt, où il reçoit une formation ès arts (humanités), qui lui vaudra en 1505 le titre de maitre ès arts. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Alors que son père le destine à des études de droit, qu'il entreprend dès mai 1505, il décide à la suite d'une grave crise personnelle d'entrer à mi-juillet 1505 au couvent des Augustins d'Erfurt. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ordonné prêtre, il commence des études de théologie à l’été 1507 à Erfurt; il les poursuit à l'Université de Wittenberg, où il est promu docteur en théologie en octobre 1512 et se voit attribuer une chaire d'Écritures Saintes; c'est à ce titre qu'il enseignera et commentera pendant des années les différentes parties de l'Ancien et du Nouveau Testament, dont il donnera à partir de 1521 la première traduction en allemand. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lucas Cranach - Antichrist.png|thumb|left|150px|Le Pape signant et vendant des indulgences vu comme l'Antéchrist par Lucas Cranach l'Ancien d'après le ''Passional Christi und Antichristi'' de Martin Luther (1521).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Après un voyage, pour les affaires de son ordre, à Rome en 1510, où le spectacle de la Cour pontificale de la Renaissance ne manque pas de l'édifier, il est touché de plein fouet par la campagne en faveur des indulgences que lance le Pape Léon X en 1515, alors qu'il commence son cours sur l'Épître aux Romains, se familiarise avec certains courants mystiques et prend conscience de ce qui sera sa révélation fondamentale : la justification par la foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son évolution intérieure le conduit alors à prendre publiquement position contre les indulgences par l'affichage aux portes de l'église du château et de l'Université de Wittenberg de 95 thèses sur la vertu des indulgences le 31 octobre 1517. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Invité à se rétracter, il refuse, participe à quelques disputes publiques en 1518-1519 et finit par entre condamné par le Pape par la Bulle Expurge Domine du 15 juin 1520, qu'il brulera publiquement à Wittenberg en décembre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est la même année qu'il publie ses grands écrits réformateurs exposant sa conception de la foi et de l'Église: l’’’Appel à la noblesse chrétienne de la nation allemande sur l'amendement de l'état chrétien’’, le ‘’Prélude à la captivité babylonienne de l'Église’’ et le ‘’De la liberté du chrétien’’. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Lutherbibel.jpg|thumb|Bible en allemand de Luther.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cité à comparaitre devant la Diète impériale par l'Empereur Charles-Quint, il se rend à Worms à mi-avril 1521, où il rend témoignage de sa foi; bientôt mis au ban de l'Empire, il ne doit la vie sauve qu'à l'Électeur de Saxe, qui le fait enlever et cacher au château de la Wartburg (1521-1522). S'il entame alors sa traduction allemande la Bible, ses thèses ne tardent pas à susciter des interprétations radicales, aussi bien chez les anabaptistes que chez les paysans qui en attendent des réformes sociales. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Revenu à la vie publique, Luther, qui quitte en 1524 l'habit monastique et se marie en 1525 avec une ancienne cistercienne Katarina Von Bora, est contraint de préciser ses thèses dans un sens autoritaire à l'égard des uns et des autres, soulignant la nécessité du pouvoir temporel et le devoir de soumission à son égard : ‘’Sincère Admonestation à tous les chrétiens de se garder de toute émeute et de toute révolte’’ (1522); ‘’Traité de l'Autorité temporelle’’ (1523); ‘’Exhortation à la paix en réponse aux Douze Articles des paysans de Souabe’’ (1525); ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ (1525), ‘’Missive sur le dur opuscule contre les paysans’’ (1525) et ‘’Si les Gens de Guerre peuvent être aussi en état de béatitude’’ (1526). Toujours plus conservateur sur le plan politique et social, Luther entre par ailleurs en conflit sur la question du libre arbitre avec Erasme (‘’Du libre arbitre’’ (1524)), auquel il répond par son traité ‘’Du serf-arbitre’’ (1525) ; il ne s'en oriente pas moins vers une réforme relativement plus modérée sur le plan religieux, s'en remettant aux Princes temporels pour l'organisation extérieure de l'Église. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Poursuivant son activité de traducteur de la Bible en allemand comme de professeur à la Faculté de théologie de Wittenberg et publiant encore son traité ‘’Des Conciles et de l'Église’’ et son Commentaire sur la Genèse, Luther voit cependant les dernières années de sa vie assombries par des polémiques toujours plus virulentes avec ses adversaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il meurt le 18 février 1546 dans sa ville natale, laissant une œuvre immense de théologien, d'exégète, de liturgiste et de polémiste, mais aussi de juriste et de politique, qui comprend près de cent volumes in-octavo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En publiant quelques années après le prince ses Les Quatre-Vingt-Quinze-Thèses en 1517 Luther va défier l’ordre catholique médiéval et lancer une attaque radicale contre l’église.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attaque radicale aura dans l’ordre politique des conséquences immenses. On ne peut comprendre la vision politique de Luther sans comprendre ses prémisses théologiques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut attirer l’attention sur deux points ; la théologie luthérienne au fond repose sur une vision très noire, désespérante et pessimiste de la nature humaine. Cette vision désespérante se traduit par deux ruptures dans la théologie de l’époque, c’est-à-dire dans l’ordre du savoir religieux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première rupture est celle de Saint Thomas d’Aquin qui est considérée comme l’un de père de l’Église catholique qui a surtout affirmé et réaffirmé que l’homme est capable d’appréhender le monde par sa raison. Quelque part, l’homme est doué naturellement de raison et peut comprendre le monde dans lequel il vit au contraire de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième rupture est qu’il va très clairement rompre tout comme Machiavel quelques années avant lui avec l’idéal humaniste de l’autonomie de la volonté ; les humanistes avaient affirmé que les individus étaient autonomes dans leur volonté de diriger notre vie, nous sommes maitres de notre destin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther jusqu’en 1517 – 1518, si l’homme est libre dans les affaires courantes, il est en revanche totalement incapable d’assurer son salut et de choisir son destin d’une quelconque manière. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther affirme qu’il est prétentieux de vouloir connaitre les dessins de dieu, « deus absconditus », il y a un dieu mystérieux qui quelque part sait et que nous ne savons pas ; le deuxième adage sur lequel Luther repose sa théologie est si l’homme ne peut rien faire, si l’homme ne peut connaitre son destin, n’est pas autonome dans la gestion et la maitrise de son destin c’est parce que dieu à un dessein impénétrable, mais surtout il peut tout, « omni potestas a deo », tout pouvoir vient de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, tout pouvoir provient de dieu, nous sommes dans l’incapacité absolue de maitriser notre destin et notre salut. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est vrai que Luther est obligé de défendre une idée qui va l’obséder, si on ne peut contrôler son destin parce que les desseins de dieu sont impénétrables, si tout pouvoir vient de dieu et qu’on ne peut en aucune manière décider de son sort et de sont futur alors comment l’homme peut être sauvé, comment expliquer que certains hommes sont sauvés alors que d’autres ne le sont pas ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther, jusqu’en 1517 – 1518, va faire reposer sa théorie sur le dogme de prédestination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, l’homme, pour Luther, est prédestiné, dieu a décidé qui peut avoir sa grâce et qui ne peut l’avoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est assez manichéenne et désespérante, donc la conclusion logique d’une telle vision des rapports entre lui et les hommes amène Luther à adopter la doctrine de la prédestination.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther, face à cette vision assez déprimante du monde, s’est rendu compte qu’il allait un peu contre le mur avec cette vision prédéterminée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1517 – 1518, il a évolué, l’homme pragmatique a évolué, voulant critiquer l’Église catholique, reformer la religion en fondant sa propre doctrine sur la prédestination n’est pas très encourageant. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De vouloir convaincre qu’on défend une nouvelle approche du religieux tout en prônant le dogme de la prédestination n’est pas convaincant. Le pragmatisme de Luther reprend l’homme lui faisant prendre compte de sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1520, il propose une doctrine tout à fait nouvelle qui est la doctrine de la justification par la foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine de la justification par la foi qui émerge dans les écrits de Luther à partir de 1518 peut se résumer d’une certaine manière en deux points.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au fond, si l’homme ne peut recevoir son salut par ses propres actions, si dieu décide de tout parce qu’omni potestas a deo, si l’homme ne peut recevoir son salut par ses propres actions, en revanche il peut recevoir la grâce de dieu c’est-à-dire sa foi en dieu quelque part sauve l’homme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, le fait d’exprimer sa foi, de prier et de croire va attirer l’attention de dieu sur nous et d’une certaine manière va attirer la grâce de dieu et nous libérer de nos péchés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La foi est un choix humain, mais aussi un don de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque pour expliquer ce qu’il entend par la justification par la foi est que l’homme est toujours un pécheur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’homme reste profondément pêcheur pour Luther, la seule chance qu’il a pour être sauvé est de croire et d’exprimer sa foi haut et fort afin d’attirer l’attention de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette doctrine très importante dans l’ordre théologique et va s’accompagner et aura deux conséquences essentielles. &lt;br /&gt;
*c’est une nouvelle vision de l’église qui émerge, si l’homme doit attire le regard de dieu, si la foi de l’homme doit lui assurer le regard de dieu il n’a plus besoin d’un intermédiaire pour parler à dieu et agir entre lui et dieu, il s’adresse directement à dieu, la première conséquence théologique et un peu politique est qu’il y a dieu et les fidèles et non plus d’intermédiaires, c’est une attaque frontale de la tradition de l‘église en vigueur à l’époque.&lt;br /&gt;
*c’est une vision non plus verticale de l’église avec dieu, le prêtre et l’homme et, mais une version horizontale qui se dessine ou il y a des hommes et des serviteurs de dieu a égalité&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces deux conséquences sont importantes, car elles permettent de comprendre la théorie politique qui va peu à peu émerger chez Luther à partir de 1518 – 1519. Si l’église n’a plus de raisons d’être alors les rapports de pouvoir vont changer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== La philosophie luthérienne : théologie ==&lt;br /&gt;
La question est de savoir ce qu’ont apporté les réformés à la pensée et à la philosophie politique ; il y a une réflexion sur le droit de résistance. Comment de la théologie de Luther est-on arrivé à une réflexion sur le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La philosophie luthérienne repose sur les principes de la justification de la doctrine par la foi, la vision pessimiste du monde et des hommes, cette vision qui repose sur la volonté de l’autonomie individuelle omni potestas a deo, cette affirmation de Luther lui permet d’avoir une vision pessimiste presque déprimante de la nature humaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie luthérienne à cette vision assez pessimiste de la nature humaine qui amène Luther à proposer également une nouvelle vision de l’église ; dans l’ordre théologique, pour Luther, puisque par la prière et la foi nous pouvons attirer l’attention de dieu et sa grâce alors nous n’avons plus besoin d’intermédiaire, une telle affirmation implique une redéfinition de la structure de l’église qui servait jusqu’en 1517 d’intermédiaire entre les hommes et dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église qui émerge peu à peu a donc une utilité différente, mais également une structure différente, Luther est parfaitement conscient que les fidèles ont besoin d’une institution pour se retrouver, mais si elle ne joue plus le rôle d’intermédiaire entre Dieu et les hommes elles jouent un rôle beaucoup plus organisationnel, elle existe et doit exister pour assurer le baptême, le mariage ainsi que les services mortuaires, mais la dimension sacrée de l’église avec Luther est fortement atténuée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces trois grandes propositions théologiques, ces postures théologiques ont des implications politiques. Quelles sont les implications politiques de la théologie luthérienne ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit ces implications dans deux textes dont on peut dégager quatre conséquences politiques de la théologie luthérienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première implication est un rejet massif et marqué d’un rôle quelconque juridictionnel, d’un pouvoir quelconque de l’église dans les affaires temporaires, en d’autres termes le monde de l’église doit se contenter d’organiser et de s’occuper du monde spirituel, mais ne doit en aucune manière avoir la prétention de se mêler du pouvoir des activés du pouvoir temporaire. C’est une stricte séparation des deux pouvoirs spirituels et temporels, mais surtout l’affirmation de l’impossibilité pour le pouvoir spirituel d’empiéter sur le pouvoir temporel. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence est le refus de la critique de l’ordre juridique de l’église, ce qu’on appelle le droit canon qui est le droit de l’église qui régit les rapports au sein même de l’église, dans certaines facultés de droit il y a encore des chaires de droit canon. La conséquence politique est le rejet de ce droit canon, le droit des Romains doit être écarté parce qu’il est faux et il ne repose sur aucun fondement juridique et religieux cohérent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième conséquence politique de cette nouvelle vision du monde est la contrepartie de la première conséquence, si les deux pouvoirs sont séparés, si le pouvoir spirituel ne doit pas empiéter sur le pouvoir temporel, le pouvoir temporel ne doit pas tenter d’influencer les affaires de l’église ; l’autorité politique et indépendante et doit le rester de l’autorité religieuse. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième conséquence découle un peu de la première et troisième conséquence est l’affirmation du pouvoir temporel comme devant jouer un rôle politique supérieur prééminent au pouvoir spirituel ; quelque part, il sépare les deux pouvoirs allant jusqu’au bout de sa logique : si les deux pouvoirs sont différents, le pouvoir politique doit toutefois dominer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Se dessine la figure du prince chrétien, c’est cette notion qui met ensemble une idée politique et une idée religieuse, le Prince chrétien doit, sans empiéter sur l’ordre spirituel, absolument appuyer la foi et l’évangile et suivre les commandements de dieu, être lui-même extrêmement pieu et respectueux de la religion chrétienne. Cette idée du principe chrétien est assez nouvelle, elle met ensemble l’idée que l’autorité politique doit exercer son pouvoir politique sans interférences avec le pouvoir religieux, mais en même temps doit défendre un certain nombre de valeurs ; l’idée d’un homme politique machiavélique dont la morale est très souple et très étrangère à Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le prince chrétien doit être un homme fort, mais doit défendre en même temps un certain nombre de valeurs, ce ne sont pas les valeurs humanistes, mais les valeurs chrétiennes. Fort logiquement et d’une certaine manière, c’est l’antimachiavel, oui au principe qui défend des valeurs, mais pas de valeurs humanistes, mais des valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:De servo arbitrio.jpg|thumb|200px|Du serf-arbitre.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de confusion, Luther a une conception tout à fait séparée du pouvoir religieux et du pouvoir politique, l’idée du prince chrétien ne revient pas à la mettre ensemble ; il est en faveur de l’autonomie politique, mais il défend l’idée que le pouvoir politique doit faire la promotion de valeurs chrétiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, il n’y a pas dans l’idée du prince chrétien l’idée de mélanger le pouvoir politique et religieux, mais il y a la volonté d’un pouvoir politique qui défend les valeurs religieuses pour peut-être soutenir une certaine cohérence au sein de la société. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, le prince est avant tout prince, mais Chrétien dans le sens ou il doit défendre les valeurs chrétiennes. En 1525, il rédige un ouvrage qui critique Érasme en dénonçant les idéaux humanistes d’Érasme, mais également le libre arbitre qui pour lui est une aberration puisque nous sommes prédéterminés par la volonté de Dieu, c’est le ''Traité Du serf-arbitre''.&amp;lt;ref&amp;gt;Rougemont (de), Denis. “Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre).” Luther Et La Liberté (À Propos Du Traité Du Serf Arbitre)&amp;amp;;(Avril 1937);Foi Et Vie; [https://www.unige.ch/rougemont/ Rougemont 2.0], Foi Et Vie (1928-1977), 1937, https://www.unige.ch/rougemont/articles/fv/193704.&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Pouvoir spirituel et Pouvoir temporel ==&lt;br /&gt;
Luther n’a pas une pensée politique au sens ou Aristote, Machiavel et Rousseau en ont une, mais Luther est important parce qu’il développe une vision qui donne au pouvoir politique et au Prince chrétien un rôle de plus en plus important ; peut-on résister à ce prince chrétien ? Est-ce que le citoyen à une marge de main œuvre face à cette figure du prince chrétien qui émerge avec un pouvoir remarqué et important ? Quelle est la position de Luther du point de vue de l’opposition politique ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a séparé le pouvoir et renforcé le pouvoir politique et la question est de savoir si on doit obéir à ce pouvoir politique ? Y a-t-il des cas de figure où les chrétiens sont en droit de désobéir au prince chrétien ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther a une réponse particulière de plus en plus ambigüe ; lorsqu’on lit ses sermons et écrits religieux, on voit que la réponse qui émerge est clairement non.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est au fond quasiment impossible pour Luther à l’exception que le prince ordonne de blasphémer ou de renier sa foi, à moins d’un cas extrême Luther n’est pas un adepte des théories de la résistance ; en d’autres termes résister au souverain relève de l’erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a une position ambigüe qui a évolué, on voit un Luther pragmatique. Il y a une raison à ce qu’on appelait aujourd’hui le durcissement politique de Luther, la raison est liée au contexte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:95Thesen facsimile colour.png|thumb|300px|Fac-similé des 95 thèses]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther lance en 1517 ses Quatre-Vingt-Quinze-Thèses révolutionnaires qui visent très clairement à renverser le pouvoir politique en place à Rome. Ces thèses ont un effet important en Europe et en Allemagne notamment, Luther est convoqué par l’empereur Charles V et est soumis à la question, l’église intervient, Luther est passé en jugement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il quitte la Cour de l’empereur entre 1519 et 1520, il y a un complot pour l’assassiner voyant le danger qu’il pourrait représenter. Ce qui choque beaucoup Luther à l’époque est le principe de l’indulgence, l’église avait mis en place le système d’indulgence qui est la possibilité d’acheter son salut moyennant espèces permettant au fidèle de sentir bien et à l’église de renflouer ses caisses ; ce principe d’indulgence a heurté Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église a très bien vu en Luther le danger, les premiers écrits contre le luthéranisme les comparent à la peste noire, l’église a perçu la puissance de la parole de Luther, c’est pourquoi elle a tenté d’intervenir auprès de l’empereur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il est sauvé parce qu’un prince électeur allemand le prend sous sa protection, il put vivre protégé pendant une dizaine d’années. L‘empereur du Saint Empire germanique est élu par sept grands électeurs, un des sept princes électeurs prend Luther sous sa protection. Luther et pris en charge par un prince puissant, Luther s’étaient fait protégé par un grand nombre de princes allemands qui s’étaient convertis aussi pour des raisons politiques parce que cela créait un contre-pouvoir, d’où un reversement de la théorie. Luther a très vite vu l’intérêt politique qu’il pouvait tirer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Bundschuhfahne Holzschnitt 1539 Petrarcas Trostspiegel.jpg|thumb|left|Rebellious peasants surrounding a knight.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Entre 1524 et 1525 en Allemagne il y a en Souabe la révolte des paysans de Souabe qui ont trouvé dans le luthéranisme un certain nombre d’arguments pour se révolter, l’église ne doit plus avoir d’influence dans certains cas, on peut résister au prince. Il y a des révoltes paysannes très importantes et Luther a pris peur, il s’est rendu compte de la lecture radicale qu’on pouvait faire de ses écrits théologiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de ce moment, il a commencé à formuler l’idée qu’il est erroné de s’opposer au pouvoir politique sauf dans de rares exceptions parce que le pouvoir vient de dieu et les politiques instaurées tiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther se rend compte que sa théologie est révolutionnaire, mais qu’une lecture radicale de sa théologie peut mener à des interprétations et des révoltes très puissantes. L’état des choses est la volonté de Dieu et on ne touche pas à la volonté de Dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther écrit en 1525 un ouvrage intitulé ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’ ; en bon pragmatique, Luther a choisi son camp. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther nous laisse avec une théologie révolutionnaire et une vision du politique extrêmement figée qui n’autorise pas et ne laisse pas de place à la résistance de l’individu face au pouvoir politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les successeurs de Luther, les réformés vont reprendre la théologie luthérienne, mais vont eux défendre le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== À la noblesse chrétienne de la nation allemande ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Christlicher-Adel-de.jpg|vignette|200px|À la noblesse chrétienne de la nation allemande.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_noblesse_chr%C3%A9tienne_de_la_nation_allemande&lt;br /&gt;
Le discours est un discours éminemment religieux, on ne recourt pas comme Machiavel aux écrits humanistes, les sources doctrinales de Luther sont les saintes Écritures. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les exemples auxquels Luther recourt dans les deux textes sont des exemples bibliques, enfin le vocabulaire et les expressions sont certes religieux, mais méthodiquement choisis ; Luther sait très bien, invoque Dieu lorsqu’il faut l’invoquer et ne l’invoque pas quand il ne faut pas l’invoquer, il est politique quand il faut l’être.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au début du texte, la critique institutionnelle de l’église est déjà très clairement là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|J’ai rassemblé quelques articles qui touchent l’amendement de l’État chrétien, afin de les soumettre à la Noblesse chrétienne de la Nation allemande, au cas ou il plairait à dieu de se servir de l’état laïc pour porter secours à son Église, puisque l’état ecclésiastique, à qui cette tâche devrait plutôt incomber, s’est montré tout à fait négligent de ses devoirs.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’église ne remplit plus son rôle, Luther s’adresse à la noblesse allemande afin de jouer son rôle politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette première page, on voit une critique à peine voilée de la position autonomiste et humaniste qui prône l’autonomie de la volonté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] dieu ne peut ni ne veut supporter qu’on entreprenne une bonne œuvre, en se fiant à sa seule raison et puissance.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous ne pouvons sur la seule base de notre raison prendre des décisions importantes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Plus grande est la puissance, plus grandes et la détresse si on n’agit pas humblement et dans la crainte de dieu. Si les Papes et les Romains ont réussi jusqu’à présent avec l’aide du diable à semer la discorde parmi les rois, ils sont capables de le faire maintenant encore, si nous agissons sans l’aide de Dieu, avec notre puissance et notre habilité propres.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dieu nous aide dans notre action.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] les Romanistes se sont entourés de trois murailles grâce à quoi ils sont jusqu’ici protégés et ils ont empêché que quiconque puisse les réformer, si bien que la Chrétienté tout entière, a, de ce fait, atteint un état d’effroyable décadence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, quand on leur a fait craindre le pouvoir temporel, ils ont posé pour principe de déclaré que le pouvoir temporel n’avait pas de droits sur eux, mais que par contre le pouvoir spirituel était supérieur au pouvoir temporel.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther veut rééquilibre les choses, il est vrai que la division entre pouvoir spirituel et temporel est très ancienne, mais avec le temps l’église avait prétendue que le pouvoir temporel ne pouvait exister que par lui, entre l’an 800 et l’an 1400 l’église affirmait son pouvoir sur le pouvoir politique, les deux pouvoirs selon Luther doivent être limités à leur rôle. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Deuxièmement, quand on leur fait des remontrances avec la Sainte Écriture, ils établissent au contraire que nul n’a le droit d’interpréter la Sainte Écriture, si ce n’est le pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On est dans une critique d’un dogme très important, c’est le dogme de l’infaillibilité, c’est l’idée que l’interprétation des saintes Écritures ne peut être faite que par l’église et ses serviteurs, Luther critique la prétention à l’exclusivité de la vérité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Troisièmement, qu’on les menace d’un Concile et ils inventent que nul ne peut convoquer un Concile si ce n’est le Pape.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ils ont une vision extrêmement étroite du pouvoir et c’est une erreur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Attaquons-nous d‘abord au premier mur, c’est l’idée que l’église doit avoir une influence sur le pouvoir temporel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Aussi en consacrant, l’Évêque ne fait-il rien d’autre que si, aux lieu et place de toute l’assemblée, il choisissait quelqu’un dans la foule de ceux qui possèdent tous un égal pouvoir et lui ordonnait d’exercer ce même pouvoir à la place des autres, tout comme si dix frères, enfants royaux, également héritiers, choisissaient l’un d’entre eux pour régner à leur place sur l’héritage, ils seraient toujours rois et égaux en pouvoir, alors que la charge de gouverner serait confiée à un seul.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce que Luther veut dire est qu’une église authentique devrait idéalement reposer sur une égalité des fidèles au point que l’évêque pourrait choisir un tel ou un tel pour qu’il exerce le rôle de prêtre, pour Luther nous sommes tous des prêtres potentiels.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car du fait que nous sommes tous également prêtre, nul ne doit se mettre lui-même en évidence ni entreprendre, sans avoir été autorisé ni choisi par nous, de faire ce dont tous nous possédons également le pouvoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il y a une idée très belle que l’église est une église qui doit quelque part procéder par élection. Ce qui se dessine est une vision horizontale de l’église ou les rapports sont beaucoup moins hiérarchisés. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|De ceci, il résulte qu’entre laïcs, prêtres, Princes, Évêques et, comme ils disent, entre le clergé et le siècle, il n’existe au fond vraiment aucune autre différence si ce n’est celle qui provient de la fonction ou de la tâche et non pas de l’état.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une vision fonctionnaliste des individus, on est prêtre parce que c’est une fonction ; cette idée est très importante et encore aujourd’hui. C’est une vision fonctionnelle du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le second mur est encore moins solide et il tient encore moins : à savoir qu’ils prétendent être seuls maîtres de l’Écriture, encore que, leur vie durant, ils ne l’étudient jamais, ils s’arrogent l’autorité exclusive et nous font accroitre par des paroles impudentes que le Pape ne peut se tromper dans le domaine de la foi, qu’il soit méchant ou bon, mais ils ne peuvent pas apporter à ceci le moindre commencement de preuve.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La critique que fait Luther est la prétention au monopole de l’interprétation revendiqué par l’église. L’enjeu à l’époque où le monde de l’édition est à peine apparu, l’enjeu est la connaissance du texte biblique, ce qui agace Luther est la prétention de l’église à interpréter la bible, il n’est pas d’accord avec cette méthode.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’une des premières choses que Luther va entreprendre est la traduction en langue vernaculaire de la bible qui était en araméen pour certaines parties, en grec ancien pour d’autres et en latin pour une troisième ; l’enjeu pour Luther n’est pas seulement de dire et de dénoncer l’interprétation imposée par l’église, mais de joindre la théorie à la pratique en proposant une traduction de la Bible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les grands réformés et Luther ont en fait compris que derrière la traduction il y avait l’enjeu de la diffusion et l’enjeu de l’accès au texte, l’église ne peut plus affirmer certains préceptes, les individus auraient une compréhension différente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce second mur est la critique du monopole de l’interprétation, Luther a été un très grand traducteur faisant de la traduction un enjeu politique majeur. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le troisième mur tombe de lui-même, si les deux premiers tombent, car, si le Pape agit contre l’Écriture, nous avons le devoir de porter assistance à l’Écriture de le réprimander et de l’obliger à obéir, selon la parole du Christ.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La traduction de la Bible nous permettra une compréhension et un accès direct au texte qui permettra de contredire les interprétations de l’église et de critiquer le pape.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qui est intéressant chez Luther est qu’il utilise les saintes Écritures pour assoir son appui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ils n’ont aucun argument tiré de l’Écriture pour prouver qu’il appartient seulement au Pape de convoquer ou de confirmer un Concile, si ce n’est leurs propres lois qui n’ont de valeur quand dans la mesure où elles ne portent pas tort aux lois de Dieu, et de la Chrétienté.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il n’existe aucun texte qui conteste le pouvoir que le pape s’est arrogé, pour cela il traduit et diffuse, en lisant les gens peuvent prendre connaissance du texte sacré par eux-mêmes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== De l’autorité temporelle et dans quelle mesure on lui doit obéissance ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther réaffirme la séparation entre l’autorité temporelle et l’autorité spirituelle, mais c’est surtout dans ce texte important qu’il prend position contre le droit de résistance sauf exception. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] c’est pourquoi il me faut tourner mes efforts dans une autre direction et dire maintenant ce qu’ils ne doivent pas faire. J’espère qu’ils s’y conformeront aussi peu qu’ils ont suivi l’écrit susnommé, afin de rester des princes et de ne pas devenir des chrétiens ! Car Dieu Tout-Puissant a rendu fous nos princes, au point qu’ils s’imaginent pouvoir faire et commander ce qu’ils veulent à leurs sujets (et les sujets aussi se trompent s’ils croient qu’ils ont le devoir d’obéir à tout sans réserve), à tel point qu’ils se sont mus à commander aux gens de remettre les livres, et de croire et pratiquer selon leurs directives.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther ici attaque la noblesse allemande parce qu’elle n’a pas usé de son pouvoir ou en a mal usé, les princes allemands n’ont pas su être des princes chrétiens, c’est un pouvoir mal mis en place qui crée un malaise entre la population et les princes allemands.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une autre manière de corriger la lecture radicale de ses écrits, avant d’écrire son ouvrage ‘’Contre les bandes pillardes et meurtrières des paysans’’, il va s’adresser à la noblesse ; il met en garde la noblesse et les incite à se ressaisir afin d’anticiper les révolutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le premier ouvrage politique où il avertit des princes chrétiens de se comporter dignement et d’être politiquement responsable. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En premier lieu, nous devons donner un fondement solide à la loi et au glaive temporels, afin que personne ne doute que c’est par la volonté et l’ordonnance de Dieu qu’ils existent dans le monde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, de contester le pouvoir implique contester Dieu, c’est une justification théologique au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il continue en affirmant que Dieu nous est relevé par la doctrine du christ. Il y a au fond au début de ce texte un dessin des fondements théologiques de la politique de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la justification théologique de la vision politique de Luther, cette justification théologique repose sur la division du monde et de l’ordre social en deux mondes : le royaume de Dieu et le royaume du monde. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le royaume de Dieu regroupe les chrétiens, mais Luther est conscient que le monde n’est pas composé que de chrétiens, les non-chrétiens appartiennent à un autre monde qui n’est pas condamnable, mais c’est une réalité sociale qui est le royaume du monde ; le royaume de Dieu et le royaume du monde cohabitent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question se pose pour Luther, le raisonnement consiste à dire qu’il divise les hommes en deux mondes, celles et ceux qui appartiennent au royaume de Dieu et celles et ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, un bon chrétien n’aurait pas besoin de règles pour l’encadrer, très prosaïquement Luther dit que si on vivait tous sous le royaume de Dieu, nous n’aurions pas besoin d’un cadre légal pour limiter nos actions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est, constate Luther, que nous ne sommes pas parfaits, il y a des bons-chrétiens, des mauvais chrétiens et que pour ceux qui appartiennent au royaume du monde, il faut de lois humaines : le prince est là afin d’être le « chef du royaume du monde », il est là pour véritablement diriger, appliquer la loi, la changer le cas échéant parce que le monde n’est pas idéal.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le fait est que nous appartenons tous au royaume du monde puisque l’homme est pécheur, la définition de ceux qui appartiennent au royaume du monde.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car, étant donné que fort peu croient et que seule la minorité se comporte de manière chrétienne, en ne résistant pas au mal, voire en ne faisant pas eux-mêmes le mal, Dieu a créé pour les autres, à côté de l’état chrétien et du royaume de Dieu, un autre règne, et il les a soumis au glaive, afin que, quelque désir qu’ils en aient, ils ne puissent agir selon leur mauvaise nature, et afin que, s’ils le faisaient, ils ne puissent le faire sans crainte, ni en toute quiétude et avec succès.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux mots importants sont « la mauvaise nature», nous sommes d’invétérés pécheurs et donc le royaume de Dieu est un royaume idéal dirigé par un Prince chrétien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Face à ce royaume du monde a-t-on le droit à certaines conditions de résister ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Luther, tout pouvoir vient de dieu, s’opposer au pouvoir est s’opposer à dieu donc on ne s’oppose pas au pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le Christ ne dit pas : Vous ne devez pas servir le pouvoir ni lui être soumis, mais « Vous ne devez pas résister au mal ». C’est comme s’il disait : Comportez-vous de telle manière que vous supportiez tout ; car vous ne devez pas avoir besoin du pouvoir de façon qu’il vous aide et serve, qu’il vous soit utile ou nécessaire ; mais à l’inverse, c’est vous qui devez l’aider et le servir, lui être utile et nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;youtube&amp;gt;PEC1C4p0k3E&amp;lt;/youtube&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien se mettre en place le principe de non-résistance. Kennedy prononça « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, on le voit très clairement, le principe de non-résistance en s’appuyant sur la parole du Christ émerge.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] vous demandez si, dans ces conditions, le chrétien peut, lui aussi, manier le glaive temporel et châtier les méchants, étant donné que les paroles du Christ […] le glaive ne peut exister parmi les chrétiens : c’est pourquoi vous ne pouvez le manier contre et parmi les chrétiens, puisqu’ils n’en ont pas besoin.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pose la question de savoir si le chrétien peut porter le glaive, résister au pouvoir ; le chrétien est là pour servir dieu, servant dieu il ne peut pas et ne doit pas résister au pouvoir politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ne soyez pas, je vous prie, assez sacrilège pour prétendre qu’un chrétien ne peut exercer ce qui est l’œuvre même de Dieu, son institution et sa création. Sinon, il vous faudrait dire aussi qu’un chrétien ne peut manger ni boire ni se marier, choses qui sont aussi des œuvres et des institutions de Dieu. Mais si cela est l’œuvre de la création de Dieu, cela est bon, et bon de telle sorte que chacun peut en faire usage de manière chrétienne et qui plaise à Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique que les princes doivent être de bons chrétiens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Et de même il serait bon et nécessaire que tous les princes fussent de bons et vrais chrétiens. Car le glaive et le pouvoir, en tant que service particulier de Dieu, incombent aux chrétiens plus qu’à tous les autres hommes sur terre. C’est pourquoi vous devez tenir le glaive et le pouvoir en aussi haute estime que l’état de mariage ou le travail des chams ou l’artisanat, qui ont, eux aussi, été institués par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Car ceux qui exercent le pouvoir sont les serviteurs et les ouvriers de Dieu, qui châtient le mal et protègent le bien. Cependant, il faut laisser à chacun la liberté de s’en abstenir quand cela n’est pas indispensable, de même que l’on est libre de se marier ou non, de travailler la terre ou non, quand ce n’est pas nécessaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le principe qui est que ceux qui exercent le pouvoir sont des serviteurs et des ouvriers de dieu a deux conséquences, c’est la réaffirmation de l’idée de Prince Chrétien, le titulaire du pouvoir politique doit défendre les valeurs chrétiennes. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Premièrement, les princes doivent servir les préceptes religieux, mais les fidèles doivent obéissance au prince parce qu’ils ne sont que les serviteurs de dieu et ont été mis en place par dieu, ensuite Luther réaffirme l’impossibilité de résister au prince ; la seule chose qu’il tolère est la non-obéissance, dans un seul cas si le prince ordonne de blasphémer ou de renier la religion chrétienne, c’est le seul cas ou la non-obéissance est tolérée pour Luther. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, il faut retenir que Luther est très hostile à la lecture radicale de ses idées et aux théories prônant la résistance politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Que devient la théorie de la résistance ? Qu’est-ce que le luthéranisme devient ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ennemies de Luther vont comparer la Réforme à la peste noire parce que le luthéranisme s’est étendu de manière importante dans toute l’Europe.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== L'expansion du luthéranisme ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Central Europe religions 1618.jpg|thumb|right|300px|Situation religieuse de l'Europe centrale en 1618, à la veille de la guerre de Trente Ans.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther va donner lieu à un certain nombre de disciples, le luthéranisme va se propager dans toute l’Europe ; cette expansion à deux conséquences importantes dans l’ordre politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première conséquence importante et inversée de la seconde est que les princes, les rois et les monarchies d’Europe vont faire une lecture conservatrice de la théorie luthérienne, en d’autres termes beaucoup de princes et de rois convertis au luthéranisme et au protestantisme vont justifier leur pouvoir par les écrits de Luther. C’est une lecture monarchique et absolutiste de Luther, c’est une justification théologique dans la doctrine de la résistance de Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième conséquence politique de l’expansion du luthéranisme est l’inverse, on peut également faire une lecture radicale du luthéranisme, la lecture radicale n’était pas de défendre la théorie du droit de résistance, mais dit qu’il est du devoir des rois et des princes d’être de bons chrétiens, mais s’ils ne sont pas de bons chrétiens donc il faut les renverses.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La théologie de Luther peut donner lieu à deux lectures différentes une lecture absolutiste et une lecture radicale. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laquelle a gagné ? Quelle lecture l’a emportée sur l’autre ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est essentiellement la lecture radicale qui va l’emporter parce que le contexte de l’Europe va évoluer de telle manière que les protestants vont se sentir en perte de pouvoir, vont se sentir persécutés parfois et vont proposer à partir de 1530 jusqu’au 1560 une lecture radicale de la réforme et du luthéranisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un homme va jouer un rôle important dans la promotion de cette lecture radicale permettant de défendre la foi reformée est Jean Calvin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
=Calvin (1509-1564) et les théories de la résistance=&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va suivre Luther jusqu’à un certain point, mais va s’en distancer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Biographie ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_Calvin&lt;br /&gt;
[[Fichier:Jean Calvin.png|thumb|Portrait de Jean Calvin (date inconnue).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Second Patriarche de la Réforme protestante » selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques-B%C3%A9nigne_Bossuet Bossuet], Jean Calvin naît à Noyon en Picardie (France) le 10 juillet 1509 au sein d'une famille aisée. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son père, juriste issu d'une famille d'artisans, est un notable qui exerce, à côté de la charge de greffier communal, nombre de fonctions au service de l'évêque et du chapitre cathédral. Aussi, Jean Calvin reçoit-il une solide instruction ainsi qu’une éducation religieuse complète, son père le destinant soit à une carrière juridique, soit à une carrière ecclésiastique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans cette perspective, après avoir reçu des rudiments de grammaire et de rhétorique dans sa ville natale, il est envoyé en 1523 à Paris, d'abord au Collège de la Marche (1523-1524), où il suit les leçons de Mathurin Cordier (1479-1564), puis au Collège Montaigu (1524-1528), obtenant bientôt le grade de maitre ès arts, parallèlement à un nouveau bénéfice ecclésiastique à Noyon. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne tarde pas à compléter sa prime formation philologique par une solide formation juridique aux Universités d'Orléans (1528-1529) et de Bourges (1529-1530) auprès des maîtres de l'humanisme juridique que sont Pierre de l'Estoile (1480-1537) et André Alciat (1492-1550), obtenant sa licence, puis son doctorat en droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
S'il entre alors en contact avec l'humaniste allemand Melchior Wolmar (1497-1561), qui cherche à le gagner au luthéranisme, il n'en poursuit pas moins sa formation philologique à Paris où il suit les cours au Collège de France des hellénistes Guillaume Budé (1467-1540) et Pierre Danès (1497-1579); et il publie lui-même un savant commentaire du ''De Clementia'' de [https://fr.wikipedia.org/wiki/S%C3%A9n%C3%A8que Sénèque] en 1532. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est l'année suivante que se situe son ralliement aux milieux évangéliques humanistes et réformistes parisiens, qui prendra forme dans sa collaboration au Sermon de la Toussaint du Recteur de l'Université Nicolas Cop, favorable aux thèses luthériennes (1533), puis surtout dans sa conversion à la nouvelle foi. En mai 1534, il entame une nouvelle existence itinérante au service de sa foi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette existence l'amènera, après de nombreuses pérégrinations liées aux premières persécutions en France, à Bâle, où il publiera en 1536 la première édition de son ''Institution de la Religion chrétienne'', puis à Genève où le retient [https://fr.wikipedia.org/wiki/Guillaume_Farel Guillaume Farel] (1489-1565) (juillet 1536). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est dans cette ville, ralliée depuis peu (mai 1536) à la nouvelle foi, qu'il réalisera désormais son œuvre réformatrice. S'il se heurtera en un premier temps à une forte opposition, qui lui vaudra l'exil avec Farel (avril 1538) et le conduira à Strasbourg, où il se liera avec Martin Bucer (1491-1551), il ne tardera pas à être rappelé par les autorités genevoises (automne 1540), regagnant définitivement en septembre 1541 la Cité à laquelle il associera son nom. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est depuis lors qu'il réorganisera définitivement son Église (Ordonnances ecclésiastiques (1541)) et reformera son ordre juridique (Édit du Lieutenant (1542) et Édit civils (1568)) et politique (Édits politiques (1543)) comme son ordre moral (Ordonnances somptuaires (1558, 1564)), et son organisation scolaire (Ordre du Collège et de l'Académie (1559)). &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Calvin aura sans doute encore à combattre les adversaires de ses reformes à Genève même, dans l'ordre moral comme dans l'ordre doctrinal (Affaires Sébastien Castellion (1543), Jérôme Bolsec (1551) et [https://fr.wikipedia.org/wiki/Michel_Servet Michel Servet] (1553)), son triomphe sera total à partir de 1555, tournant à partir duquel les Conseils lui seront entièrement acquis et les magistrats, dévoues aux ministres (pasteurs), œuvreront à transformer Genève, de paillarde Cité des foires, en République fondamentaliste régie par la seule Parole de Dieu, et en véritable &amp;quot;Rome protestante&amp;quot;. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C'est aussi que Calvin, en relation épistolaire avec ses coreligionnaires de toute l'Europe, n'en poursuivra pas moins son œuvre de pasteur et de docteur, travaillant aux rééditions successives de son Institution chrétienne comme à ses Commentaires de l'Ancien et du Nouveau Testament; ce faisant il ne tardera pas à faire de Genève le &amp;quot;Séminaire des Églises réformées de France&amp;quot; et la métropole du protestantisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Laissant une œuvre considérable de plus d'une cinquantaine de volumes, Calvin meurt le 27 mai 1564, non sans avoir pourvu à sa succession à la tête de la Vénérable Compagnie des Pasteurs, en la personne du Recteur de l'Académie, le Bourguignon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze Théodore de Bèze] (1519-1605).&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va reprendre la théorie de Luther et plus précisément la question de savoir de quelle manière nous offre-t-il cette lecture radicale et comment défend-il le droit de résistance ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théologie de Calvin ==&lt;br /&gt;
[[File:Jean Calvin 1562.jpg|thumb|right|Jean Calvin à l'âge de 53 ans. Gravure de René Boyvin.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les premiers écrits de Calvin soulignent la nécessité d’obéir à l’autorité politique. Il soutient une claire séparation entre l’État et l’église, mais surtout il souligne la nécessité potestas a deo soit de respecter le pouvoir voulu par dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une lecture attentive de Calvin montre qu’il devient de plus en plus ambigu : si sur le fond il rejoint Luther dans sa méfiance face à la résistance en politique, il introduit dans son ouvrage toute une série d’exceptions. Pour Luther, la seule exception est si le prince oblige à blasphémer ou renier sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin élargit ces exceptions vidant de sa substance le prince de non-résistance et en en faisant un principe de résistance. Il va peu à peu présenter des cas ou des magistrats peuvent eux agir, intervenir au nom du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est hostile à une intervention directe du corps politique ; toutefois, bien que le corps politique ne puisse pas au fond diriger par lui-même, il peut mandater des magistrats qui peuvent intervenir auprès du pouvoir politique, il y a très clairement une vision et un élargissement des exceptions, le peuple ne peut résister, mais mandater des gens pour le faire ou élargir le spectre des possibilités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est le début très clair d’une justification de la résistance politique si cette résistance est faite par des magistrats légitimes et légitimités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin va véritablement soutenir une thèse qui à des conséquences dans la résistance : la question qui occupe les philosophes du politique est la question suivante : Calvin a lu ses classiques de la philosophie politique et les ouvrages qui réfléchissent à la question cruciale de savoir qui détient l’imperium ? On traduit communément l’imperium par le terme de souveraineté. Qui détient la souveraineté ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Calvin, ce débat sur le détenteur de l’imperium, sur la capacité à détenir le pouvoir à faire et défaire la loi, à exécuter la loi, qui détient ce pouvoir souverain ? Calvin s’y intéresse et est âprement débattu ; la réponse va quelque part l’obliger d’une certaine manière à tailler en brèche ou en tout cas à ouvrir encore plus la brèche du droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À la question de qui détient l’imperium, Calvin va répondre que c’est le corps politique qui détient l’imperium et il le délègue à des magistrats, à un prince. Qui dit délégation, dit également rupture de cette délégation, en d’autres termes on peut décider de ne plus déléguer ce pouvoir ; si nous déléguons le pouvoir à certaines conditions et qu’elles ne sont pas respectées, on peut reprendre le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin au nom d’un imperium détenu par un corps politique délégué va non seulement défendre un droit de résistance et dans certains cas une obligation de résistance notamment lorsque le prince et les magistrats trahissent et violent injustement les conditions contractuelles qui leur ont été données. En affirmant que le corps politique et les magistrats détiennent l’imperium va très clairement nourrir la possibilité de résister au prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention parce que lorsqu’on lit attentivement Calvin, on ne voit jamais chez Calvin une affirmation très claire des cas dans lesquels il faut résister, c’est une époque ou la censure existe, une certaine terminologie doit être utilisée. Calvin dans un langage souvent métaphorique défend dans certains cas le droit de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin donne au pouvoir politique, au corps politique et aux magistrats un pouvoir non négligeable ; il n’est pas un thuriféraire, il ne défend pas le droit de résistance dans tous les cas, mais dans des cas beaucoup plus nombreux que défendus par Luther.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous avions vu que Jean Calvin avait repris d’une certaine manière la réticence de Luther sur le droit de résistance et qu’il avait peu à peu modifié son point de vue et ouvert des brèches, des exceptions qui permettaient et justifiaient une forme de résistance par l’intermédiaire des magistrats. Si dans le discours de Calvin omni potestas a deo et la résistance doit être condamné, en fait il ouvre la possibilité à la résistance qui ne doit pas être fait directement par le corps politique, mais par l’intermédiaire de magistrats supérieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a chez Calvin l’idée que dans l’idéal la résistance et la désobéissance ne sont pas une chose utile et un processus poursuivi, tout de même, on voit très bien une évolution dans son discours, il ouvre cette possibilité. Calvin s’affirme comme, a priori, opposé au droit de résistance au début de ses écrits et très vite il va ouvrir la possibilité à la résistance suggérant une série d’exceptions rendant la résistance et la désobéissance civile possible notamment dans le cas de la tyrannie. On voit très bien ce glissement et cette tension qui est aussi une contradiction, il ne souhaite pas ouvrir dans la lignée de Luther la porte à la révolte, mais d’autre part Calvin est conscient qu’on ne peut tout subir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Institution de la religion chrétienne ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Institution_de_la_religion_chr%C3%A9tienne&lt;br /&gt;
[[File:CalvinInstitutio.jpg|thumb|left|200px|Couverture de la dernière édition de l'''Institution de la religion chrétienne'' qui résume sa théologie.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il s’en explique dans un texte de 1536 qui s’intitule ''Institution de la religion chrétienne'' ; il s’interroge au chapitre XX sur ce qu’est le gouvernement civil. Qu’entend-il par un gouvernement civil ? Quelle est l’étendue des compétences du gouvernement ? Peut-on lui résister et désobéir ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu. D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre les différences entre le gouvernement civil et le gouvernement spirituel montrent que Calvin est dans la lignée de Luther où il divise le monde entre le monde civil et le monde spirituel.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une adhésion à la philosophie de Luther, mais bien qu’il soit le descendant de Luther, il prend ses distances sur un point précis.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il convient maintenant de nous préoccuper du second à qui il revient d’établir seulement une justice civile et réformer la moralité sociale. Si ce sujet semble éloigné de la théologie et de la foi que je traite, la suite des développements montrera, pourtant, que c'est à juste titre que je l'aborde ensemble avec cette doctrine. Surtout, parce qu'aujourd'hui, il y a des anarchistes violents qui voudraient renverser l'ordre dans la cité, bien qu'il soit établi par Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique vis-à-vis des radicaux protestants qui ont fait une lecture radicale des thèses de Luther en utilisant la théologie politique de Luther afin de renverser les souverains d’Europe. Calvin est une pensée de l’ordre dans le bon sens du terme, omni potestas a deo.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|D'autre part, ceux qui flattent les gouvernants, en faisant une apologie démesurée du pouvoir, les font quasiment jouer à être des dieux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
D’un côté, il dénonce les anarchistes violents et de l’autre tous ceux qui flattent les princes et les rois, Luther avait une certaine tolérance vis-à-vis de pouvoir politique ; Calvin tente de trouver une voie médiane entre celui qui détient le pouvoir et ceux qui veulent tout renverser. Il y a une voie du juste milieu qui est possible. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:Vergós Group Saint Augustine Disputing with the Heretics Google Art Project.jpg|thumb|upright|right|Augustin en controverse avec des hérétiques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il reprend les arguments de Luther et de [https://fr.wikipedia.org/wiki/Saint_Augustin Saint Augustin], les deux mondes doivent travailler en convergence.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le règne spirituel nous procure, déjà sur la terre, un avant-goût du bonheur ineffable et éternel. Le but du régime temporel du gouvernement est, tant que nous vivons dans la société des humains, de veiller sur la série extérieure de Dieu et de subvenir à ses besoins, de veiller sur la pure doctrine et la religion, de protéger le bien-être de l’Église, de nous aider à observer l’équité nécessaire, de promouvoir une justice civile dans le domaine des mœurs, en vue de la paix commune et de maintenir la loi et l’ordre pour le bien de tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a une définition des « buts de l’État », mais il y a une définition de Calvin et des reformés sur les buts de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du paragraphe trois, la responsabilité du gouvernement civil on a le sentiment que Calvin n’est pas du tout favorable à une quelconque forme de résistance, il ne faut pas modifier l’ordre établi, omni potestas a deo. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Pour le moment, nous voulons seulement indiquer que vouloir le rejeter, c'est faire preuve d'une barbarie inhumaine, puisqu’il est aussi nécessaire à l’être humain que le pain, l'eau, le soleil cl l'air; et sa fonction est encore bien plus grande (…) En résumé, il veille sur l'exercice public de la religion parmi les chrétiens le sur le maintien de bonnes relations entre tous.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre III est une définition de l’existence même du gouvernement et d’une réticence marquée pour toute forme de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le sous chapitre V, VI les gouvernements sont le serviteur de la justice civile, VII et VIII affirme l’importance du gouvernement pour le vivre ensemble, mais la quasi-impossibilité pour les individus de résister en tout cas de manière exagérée au gouvernement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ouvre une parenthèse à partir du Chapitre VIII où il peint une vision qui n’est pas monarchique du pouvoir : Calvin va presque comme Machiavel privilégier la forme aristocratique - selon Platon l’aristocrate est l’aristocratie du savoir -, Calvin emploie le terme de gouvernement aristocratique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne croit pas au système monarchique en tant que tel, mais croit au gouvernement de plusieurs qui pour le bien de tous dirigeraient la cité. On voit très bien qu’il y a des relents de mécanismes qui appellent Machiavel et la vision florentine, voire vénitienne, de l’exécutif.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si l’on compare ces trois catégories de gouvernement que j’ai présentées, lea seconde, à savoir le gouvernement par un petit nombre de personnes qui assure la liberté du peuple, me semble préférable, non pas en elle-même, mais parce qu’il n’arrive pas souvent – cela tient même du miracle – que les rois se conduisent si bien que leur volonté ne s’écarte jamais de l’équité et de la droiture.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique claire et ferme envers la monarchie, le régime des rois n’est pas un régime où cela relève du miracle permettant à la droiture et la justice de régner, il vise le pouvoir du roi de France ; il se réfugie à Genève en faisant le bastion du protestantisme de langue française. Machiavel n’aurait pas dit autre chose avec l’idée de gouvernement d’un petit nombre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En fait, le meilleur gouvernement est celui où règne une liberté bien tempérée et destinée à durer longtemps (…) ce sera de leur part une pensée non seulement folle et inutile, mais mauvaise et infructueuse.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La résistance est une pensée folle et infructueuse par contre le gouvernement de quelques-uns est une bonne chose.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-paragraphe 22, ‘’Le respect des autorités’’, il y a la question du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Le premier devoir des sujets vis-à-vis de leurs supérieurs est d'avoir en grande estime leurs fonctions, les reconnaissant comme données par Dieu, et pour cette raison, manifestant. aux autorités l'honneur et le respect que l’on doit à ceux qui sont lieutenants er représentant de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’autorité politique représente dieu, il y est donc extrêmement difficile de résister, cette réticence à la résistance est continuée d’être affirmée au chapitre XXIII.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas faire de Calvin un penseur du droit divin, il sépare le pouvoir politique du pouvoir de dieu, toutefois le pouvoir politique détient une partie de son pouvoir du pouvoir de dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quand le [https://fr.wikipedia.org/wiki/Louis_XIV Roi Soleil (Louis XIV)] dira qu’il détient son pouvoir de dieu et qu’il fonde politiquement son pouvoir dans l’existence même de dieu, c’est une démarche différente. Calvin ne dit pas que l’élite qui est chargée de gouverner détient son pouvoir politique de dieu. Le roi de France justifie son pouvoir plique par un pseudo pouvoir de droit divin or pour Calvin le gouvernant ne tient pas à son pouvoir par un droit divin, mais par les hommes qui lui ont confié, il est d’une certaine manière adoubé et imprégné de l’esprit de dieu qui a voulu qu’il soit à la tête de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Calvin tout pouvoir vient de dieu, par là même tout pouvoir politique tient quelque par une partie de sa légitimité de la volonté divine. Les rois de France qui eux diront plus tard qu’ils détiennent leur autorité de droit divin est une démarche un peu différente, toute leur légitimité selon eux et dans n’importe quelle circonstance reposant sur la volonté de Dieu. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ne veut pas qu’un homme politique puisse faire tout et n’importe quoi au nom de Dieu. Les monarchies de droit divin au début XVIIème siècle et XVIIIème siècle justifient leur autorité politique au nom du droit divin au nom de l’idée qu’ils détiennent le pouvoir de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est conscient des dangers du précepte omni potestas a deo. Pour Calvin, tout pouvoir vient de dieu, mais tout homme politique ne peut tout faire au nom de Dieu, il ne peut justifier son action politique ou n’importe quelle action politique au nom de Dieu. Pour les monarchies de droit divin, tout pouvoir vient de dieu et ils peuvent tout faire parce que tout pouvoir vient de dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la grande différence avec Calvin qui ne justifie pas toute action au nom de Dieu, le curseur n’est pas au même endroit, c’est l’utilisation de ce principe qui est différent, l’instrumentalisation de ce principe diffère par Calvin et ceux qui se revendiquent de droit divin&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, Calvin fait de dieu le fondement théologique du pouvoir politique alors que le roi de France fait du fondement politique le pouvoir théologique ; Calvin ne veut pas que le pouvoir et l’autorité politique justifie son pouvoir par l’existence de Dieu alors que les monarchies françaises justifiaient leur action politique par le fait qu’elles détiennent leur pouvoir par dieu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque chose de la volonté de Dieu dans toute autorité politique, mais cela ne justifie pas qu’elle puisse tout faire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il s’ensuit autre chose : honorant et respectant ainsi les autorités, nous devons leur obéir en observant leurs ordonnances, soit en payant les impôts, soit en prenant en charge une tâche qui relève de la défense commune, soit en obéissant à tout autre ordre (…) Que personne ne se trompe à ce sujet. Puisqu’on ne peut pas résister aux gouvernants sans résister à Dieu, s'il semble possible de résister à un gouvernement faible et dépourvu d’autorité, prenons garde parce que Dieu est fort et assez armé pour punir le mépris que l’on a de ses ordonnances. De plus, dans cette obéissance, j'inclus la mesure que doivent avoir, dans les affaires publiques, les citoyens privés (…) Je veux dire que les particuliers n’ont pas à se mettre en action sans intermédiaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nous devons obéissance à l’autorité politique et aux gouvernants, nous ne devons pas lui résister sans intermédiaire. Quelque part, il montre que de la non-résistance est passée à la non-résistance sans recourir à un intermédiaire ce qui retourne le problème. Cela va lui permettre de clairement reconnaître la possibilité de résister, il retourne l’argument de la non-résistance, mais pas à n’importe quelle condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin affirme que tout pouvoir vient de dieu, c’est une folie de résister aux autorités politiques, il ajoute que c’est une folie de résister sans intermédiaires : il ouvre la porte à la possibilité de résister, mais pas à n’importe quelles conditions. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le sous-chapitre XXXI – titre ; Calvin est confronté à la question de savoir s’il n’y a pas de situations dans lesquelles on doit résister, il ne peut conclure qu’on ne peut jamais résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme c’est une pensée de l’ordre il veut encadrer la résistance, il est hostile à la résistance, mais on s’aperçoit qu’il n’y est pas hostile mais il veut encadrer la résistance en recourant à des intermédiaires. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|En effet, s'il existait, il notre époque des magistrats établis pour let défense du peuple afin de réfréner la trop grande ambition ou la liberté des rois - comme il en existait autrefois chez les Spartes, avec les éphores, chez les Romains avec leurs défenseurs populaires et chez les Athéniens avec leurs démarques et, comme aujourd’hui dans chaque royaume lorsque les trois états sont assemblés - je ne leur défendrais pas du tout de s'opposer et de résister à l’intempérance ou à la cruauté des rois dans l'exercice de leur fonction. J’estime même que, s’ils voyaient combien les rois maltraitaient abusivement le pauvre peuple et faisaient comme si cela n'était pas, cette attitude devrait être accusée de parjure et de trahison vis-à-vis de la liberté du peuple, alors qu'ils devaient se reconnaître en avoir été ordonnés les protecteurs par la volonté de Dieu.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin ouvre la porte à certaines conditions de manière encadrée notamment à la résistance au roi et particulièrement à certains rois qui abusent de leur pouvoir et de leur autorité. La résistance est possible, mais à certaines conditions, les rois qui n’ont pas été institués par Dieu, mais dont une partie du pouvoir repose sur des fondements théologiques ont trahi la volonté de Dieu en se comportant de manière abusive ; à ce titre l’adage omni potestas a deo ne joue plus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au sous-chapitre XXXIII Les limites de notre obéissance aux hommes il faut retenir : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|S’ils viennent à nous commander des choses contre le Seigneur, nous ne devons pas le supporter. Il ne faut, en ce domaine, n’avoir aucun égard à la dignité des supérieurs, que l’on respecte, lorsqu’elle est soumise à la puissance de Dieu, qui est la seule véritable au-dessus de toutes les autres.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet argument est une réponse de l’argument de Luther, c’est la résistance en cas de blasphème ou en cas de décision politique qui nous invite à renoncer et à renier notre foi. Dans ce texte Calvin essaie de tenir une position médiane entre la nécessité d’obéissance à l’autorité politique et l’impossibilité d’obéir en toutes circonstances, il essaie de se situer « à la gauche de Luther ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il pense que le dogme de non-résistance prôné par Luther est sans avenir et erroné pais il ne veut pas allé jusqu’où vont les anarchistes radicaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Oui » au principe de la résistance dans la mesure où elle est cadrée passant par des intermédiaires qui sont des magistrats, « non » à la révolte à tout prix et à la résistance en toutes circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Calvin est entre Luther et le dernier groupe de protestants qui diront « oui » à la résistance en toute circonstance, ce sont les monarchomaques. Depuis Luther, il y a un glissement vers le droit de résistance qui n’est pas encore affirmé comme un droit, mais chez Calvin comme une possibilité, la résistance politique deviendra un droit avec la troisième vague de reformés qui feront de la résistance un vrai droit, ce sont les monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Les monarchomaques =&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Monarchomaque&lt;br /&gt;
Si on traduit le terme monarchomaque cela est littéralement « qui est contre les magistrats ». Les monarchomaques vont jouer un rôle important dans la définition du droit de résistance tant important dans le concept d’État. Si Luther et Calvin ont été plus « tièdes », si Calvin a ouvert la possibilité à la résistance et à la désobéissance civile, il appartient aux monarchomaques d’apposer une véritable théorie politique de la résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourquoi ? Comment se fait-il que dans les années 1570 les théories de la résistance émergent ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a des raisons liées au contexte : Luther écrit en 1520 – 1523, Calvin entre 1520 – 1536, il se passe un certain nombre d’évènements dans le contexte qui explique le virage et la radicalisation des protestants ; c’est le contexte des guerres de religion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1540 en Europe, dans le Saint Empire Romain Germanique, en France et un peu en Angleterre, il y a des authentiques guerres de religions entre catholiques et protestants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[File:Peace-of-augsburg 1555.jpg|thumb|left|200px|Representatives of the German estates at the Augsburg conference discuss the possibilities of a religious peace.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les reformés doivent défendre leur foi donc ils se radicalisent politiquement ; les guerres de religion en Allemagne sont très importantes et closes en 1555 presque 20 ans après la publication de l’ouvrage de Calvin, le Saint Empire romain germanique qui vit ces guerres de religion de façon importante voit la paix arriver à Augsbourg qui scelle le destin du Saint Empire Romain Germanique entre État protestant et État catholique selon [https://fr.wikipedia.org/wiki/Cujus_regio,_ejus_religio le principe « Cujus regio, ejus religio »] qui veut dire « à chaque règne sa religion », cela revenait à dénoncer le principe suivant : on adopte la religion du prince de l’État dans lequel on vit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une division confessionnelle à la [https://fr.wikipedia.org/wiki/Paix_d%27Augsbourg paix d’Augsbourg de 1555]. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’Angleterre connaît aussi comme le Saint Empire Romain Germanique des affrontements à partir de 1535 entre protestants, anglicans et catholiques ; les choses s’apaisent à partir de 1547 et surtout à partir de l’avènement d’Élisabeth I d’Angleterre qui à partir des années 1560 apaise et protège les protestants et leur donne des droits.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1555 et 1560, l’Allemagne et l’Angleterre sont plus ou moins apaisées en ce qui concerne les guerres de religions ; un arrangement a été trouvé afin de vivre ensemble et vivre sa foi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le pays qui n’a pas conclu d’accord est la France qui entre en guerre de religion à partir de 1540, les guerres de religions font rage en France pendant 30 – 40 ans, des régions passent sous la domination politique des protestants, d’autres qui restent fidèles au catholicisme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Francois Dubois 001.jpg|thumb|200px|Le massacre de la Saint-Barthélemy joua un rôle essentiel dans l'émergence des thèses monarchomaques.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut retenir la date de 1572 qui est la date du massacre de la Saint Barthélémy où des dignitaires protestants sont assassinés par des dignitaires catholiques, ce massacre va véritablement affoler le monde protestant, ce n’est pas pour rien que les ouvrages monarchomaque nous allons voir furent publier. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut résister à la monarchie française qui ne veut pas laisser de droits aux protestants, il faut résister, à partir d’une résistance religieuse les monarchomaques vont proposer une résistance politique. Les monarchomaques en France à partir de 1560 après le massacre de la Saint Barthélémy - les reformés français - vont se réveiller et lutter pour leur survie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques qui sont théoriciens du droit de résistante sont François Hotman qui publie en 1573 une année après la Saint Barthélémy ''Franco-Gallia'', Theodore de Bèze qui publie en 1574 ''Du droit des magistrats sur leurs sujets'', en 1579 on suppose qu’il est un texte signé Junius Brutus est Hubert Languet qui publie un pamphlet qui s’intitule ''Défense de la liberté contre les tyrans.'' Que ce soit la ''Franco-Gallia, Du droit des magistrats sur leurs sujets'' et ''Défense de la liberté contre les tyrans,'' ont marqué la pensée des monarchomaques et fait avancer la théorie du droit de résistance''.''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les monarchomaques sont des protestants reformés radicaux qui veulent défendre le droit. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première remarque est que ces traités n’ont pas de finalité démocratique, il ne faut pas faire des monarchomaques les premiers démocrates des temps modernes, il ne s’agit pas de défendre la souveraineté du peuple, il s’agit avant tout de défendre le droit à l’existence de la foi reformée et du protestantisme, c’est une question de survie religieuse, ils n‘ont pas d’ambitions politiques autres que défendre la religion réformée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un conflit spirituel qui motive les monarchomaques, pas un conflit politique ; leurs intentions ne sont pas a priori politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au moment où ils obtiennent gain de cause avec l’Édit de Nantes de 1598, leurs revendications s’estompent parce qu’ils ont eu des garanties religieuses importantes ; leur motivation est essentiellement religieuse et non pas politique ce qui ne veut pas dire qu’on va instrumentaliser leur théorie en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième remarque est qu’on trouve chez les monarchomaques un certain nombre d’idées : &lt;br /&gt;
*ils sont tous partisans de l’idée que le gouvernement qu’il soit roi ou plusieurs personnes ne peut tout faire, le gouvernement a passé un contrat avec les gouvernés ; pour les monarchomaques ils ont une vision du pouvoir politique contractualise, le prince ne peut pas tout faire religieusement et politiquement, il est tenu par un contrat qu’il a passé avec ses gouvernés.&lt;br /&gt;
*un souverain, prince, roi indigne qui ne respecte pas les termes du contrat c’est-à-dire le respect, la justice et l’équité, peut être déposé soit renversé ; cette idée est la résistance possible, certains iront même comme Junius Brutus jusqu’à défendre l’idée qu’on peut tuer un roi qui ne respecte pas un certain nombre de règles fondamentales et qui devient un tyran, ils sont partisans de tyrannicide.&lt;br /&gt;
*Fondamentalement, ils appuient leurs arguments sur la tradition scholastique. On trouve beaucoup d’arguments scholastique, c’est-à-dire qui mettent en avant l’importance des institutions et des constitutions de l’équilibre des pouvoirs beaucoup plus que sur les vertus et les qualités des gouvernants. Les monarchomaques ne sont pas tant intéressés de savoir qu’un gouvernement a des peurs ou n’en a pas, mais ils sont intéressés à créer un système qui garantisse des droits. Beaucoup de leurs arguments vont être pris à partir de 1648 pour toute la problématique du droit des minorités, on va y puiser des arguments qui visent à garantir des droits constitutionnels aux minorités. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième remarque est qu’au fond ils ont une vision du mot « peuple » très traditionnelle. En d’autres termes, le peuple, pour un monarchomaque, est pris dans son ensemble en tant que corps politique, comme une personne morale. C’est une sorte de communauté. En aucun cas lorsqu’un monarchomaque parle de peuple, il pense individu autonome qui se pensent comme peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== François Hotman - Franco-Gallia, 1573 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:François Hotman.jpg|thumb|François Hotman.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Hotman&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On trouve quatre arguments qui sont révélateurs de la position constitutionnelle des monarchomaques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsque Hotman publie ''Franco-Gallia'', ouvrage qui eut un fort succès, il se replonge dans l’histoire de France pour aller contre l’idée que le roi détient tous les pouvoirs, lorsqu’on lit la constitution française on se rend compte que la monarchie franque était élective, élue par des corps de l’État, la dimension de l’élection s’est perdue avec le temps ; la monarchie française doit être fondée sur le principe électif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le deuxième argument est que le pouvoir royal a toujours été en France limité par un Conseil Public qui représente les différents éléments de la population du royaume, ce sont les États généraux. Hotman dit que le roi prétend avoir tous les pouvoirs, mais d’abord la constitution ne l’indique pas et autrefois des institutions limitaient le pouvoir du roi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le troisième argument est lorsqu’on lit attentivement la constitution française, qui était à l’époque les lois fondamentales du royaume, on se rend compte que le Conseil Public détenait l’imperium, le vrai pouvoir souverain, la souveraineté n’était en fait pas détenue par le roi seul : le pouvoir du roi était limité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le quatrième argument est qu’au fond, le roi ne pouvait pas prendre de décisions importantes concernant les impôts, la politique étrangère, etc. sans l’accord de ce Conseil Public ; le tableau que nous dépeint Hotman est un tableau qui provoque à l’époque beaucoup de critiques des partisans du droit et d’un pouvoir centralisé et monarchique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il propose une lecture radicalement différente des lois que les juristes royaux faisaient. Son ouvrage ferra beaucoup de bruit, il va contester l’autorité du roi. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Hotman va développer une théorie de la suprématie du corps intermédiaire qui est d’une certaine manière l’ancêtre de la théorie de la souveraineté populaire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire que le roi n’a pas la souveraineté seule, mais qu’elle est au sein d’un conseil, d’une « assemblée » qui délègue certaines de ses compétences au roi et une idée nouvelle et novatrice, surtout c’est une idée radicale qui va à l’encontre de l’idéologie dominante de la monarchie française.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le roi n’a pas tous les pouvoirs et le roi ne peut pas tout faire parce que la monarchie au départ était une monarchie limitée dans son pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Théodore de Bèze - Du droit des magistrats sur leurs sujets, 1574 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Bèze, Théodore de (1519-1605) - 1596 - inc Boissard, J.J Bibliotheca chalcographica -1652-69.gif|thumb|Portrait de Théodore de Bèze en 1596.]]&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_B%C3%A8ze &lt;br /&gt;
Ce texte est un développement de l’ébauche que Calvin avait fait sur le droit de résistance; il publie en 1574 du droit des magistrats qui est le premier traité qui définit les conditions d’exercice du droit de résistance. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son ouvrage est un authentique traité de résistance, Théodore de Bèze est marqué par Hotman.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le point de départ de Théodore de Bèze est tout d’abord l’affirmation qu’on doit obéir à dieu et que tout pouvoir vient de dieu, il retourne cet adage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de Dieu, cela signifie qu’il existe des circonstances où l’homme doit désobéir à la loi humaine au nom même de sa fidélité à dieu ; si tout pouvoir vient de dieu, il y a des cas ou des situations où l’homme doit désobéir non point à la loi divine, mais à la loi humaine. C’est parce que dieu détient le pouvoir qu’on peut désobéir à un pouvoir humain, simplement on ne peut pas lui désobéir et lui résister de n’importe quelle manière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son traité de résistance est extrêmement marqué, il défend deux idées reprenant notamment la théorie du contrat : il y a tout d’abord une première idée que le tyran par usurpation doit être déposé, il distingue deux formes de tyrannies, il peut être déposé et il faut résister au tyran légitime c’est-à-dire celui qui a légitimement hérité du trône, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En France, le fils du roi succède au roi, le tyran légitime c’est un tyran qui est légitime en ce sens qu’il a le droit de régner, mais devient un tyran dans l’exercice même du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Jusqu’à lui un tyran par usurpation pouvait être déposé, en revanche ce qui est nouveau avec De Bèze est qu’un roi légitimement couronné peut également être déposé et on peut lui résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième idée est qu’on ne peut lui résister de n’importe quelle manière, chez Théodore de Bèze les intermédiaires sont les magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze est favorable à la résistance politique par l’intermédiaire des magistrats inférieurs. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Telle est donc l’origine des républiques et Potentats rapportée pour bonne raison à Dieu aucteur de tout bien. Ce qu’Homere mesmes a bien congeu et voulu delcarer, appelant les Rois nourrissons de Jupiter et pasteurs des peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce point de vue De Bèze est tout à fait classique, tout pouvoir vient de dieu. Il a tout de même commencé son chapitre par une phrase importante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|par conséquent que les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne faut pas inverser les rôles, les rois sont là pour servir le corps politique et non l’inverse, les magistrats ont des devoirs vis-à-vis du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Chacun doncq confesse, quand il est question de parler du devoir des magistrats, qu’il es loisible de les admonnester, voire mesmes en un besoin les reprendre franchement quand ils se fourvoient de leur office. Mais s’ils es question de reprimer ou mesmes chastier selon leurs demerites les tyrans tous manifestes, alors il y en a qui recommandent tellement la patience et les prieres à Dieu, qu’ils appellent seditieux, et condamnent comme faux chrestiens, tous ceux qui presentent leur col.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une critique de Luther à peine voilée, il critique tous ceux veulent résister ou se plaindre, certains recommandent la patiente et la prière au point que de dire que ceux qui veulent résister se trompent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Ce passage st fort glissant, et pourtant je prie derechef les lecteurs se souvenir de ce que j’ai dit un peu auparavant, à la fin de ne tirer mauvaise consequence de ce que j’ai à dire sur ce point. Je louë doncques la patience chrestienne comme tres recommaendable entre toutes autres vertus, et recognoi qu’il y faut songneusement encourager les hommes, comme estant celle qui emporte le pris de la félicité eternelle. Je deteste les seditions et toute confusion, comme monstres horribles (…) je nie que pour tout cela il ne soit licite aux peuples oppressez d’une tyrannie toute manifeste d’user de justes remedes conjoints avec la repentance et les pieres ; et voici les raisons sur lesquelles je me fonde.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela n’est pas vrai qu’on ne peut résister, il y a des cas où l’on peut résister et où l’on doit résister. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En revanche, le cas et le roi qui est devenu un tyran dans l’exercice même de son pouvoir, il y a clairement des cas où il faut et c’est un devoir de résister ; on ne peut tout simplement descendre dans la rue, De Bèze est une pensée de l’ordre c’est pourquoi il faut recourir aux magistrats intermédiaires qui sont la courroie de transmission entre le pouvoir politique et le corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quel est le devoir des subjets envers le souverain legitime estant devenu tyran manifeste, il faut recourir aux magistrats subalternes et inférieurs. Ce sont les magistrats qui sont véritablement le réceptacle de la résistance des populations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je vien maintenant aux Magistrats inférieurs et qui sont comme en degré subalterne, entre le souverain de la maison d’un Roi, et plustot affectez à un Roi qu’à un Roiaume, mais ceux-là qui ont les charges publiques et de l’Estat, soit touchant l’administration de Justice, soit du fait de la guerre, appelez pour ceste cause en une monarchie Officiers de la couronne, et plustot du ROiaume que du Roi, estant cces deux choses bien differentes.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le magistrat inférieur est l’officier de la Couronne, c’est le magistrat qui représente le roi, c’est le représentant du roi, ce n’est pas le prince ni la haute noblesse, mais c’est une petite noblesse et surtout des gens qui occupent une fonction politique importante et représentant de la couronne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De Bèze va plus loin, il affirme une idée essentielle : si les magistrats inférieurs sont le canal par lequel le corps politique peut se plaindre et résister aux décisions du roi, ils le sont parce qu’ils sont dépositaires d’une partie de la souveraineté, ils sont détenteur d’une partie de la souveraineté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|ils demeurent en leurs estats tels qu’ils estoient, comme aussi la souveraineté demeure en son entier (…) Mais d’une costé, puis que ces officiers inférieurs du roiaume on receu, de par la souveraineté, l’observation et maintenance des loix entre ceux qui leur sont commus, à quoi-mesmes ils sont astreints par sement (duquel ne les peut absoudre la coulpe de celui, qui de Roi est devenu Tyran, et transgresse manifestement les conditions sous lesquelles il avoit esté receu Roi et lesquelles il avoit jurees) n’est-il pas raisonnable, par tout droit divin et humain, que quelque chose soit permise à tels inférieurs Magistrats pour le devoir de leur serment et conversation des loix, plus qu’à ceux qui sont du tout personnes privees et sans charge ?}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Comme ils ont une parcelle de souveraineté n’ont-ils pas un rôle à jouer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|je di donc que, s’ils sont reduits à telle necessité, ils sont tenus (mesmes par armes si fait se peut) de pourvoir contre une Tyrannie toute manifeste, à la salvation de ceux qu’ils ont en charge.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans certaines circonstances mêmes par l’utilisation des armes, les magistrats inférieurs ou subalternes ont le devoir, de résister même par les armes de résister voir de déposer le tyran légitime, certes au départ, mais qui à peu à peu dérive et dont le pouvoir et peu à peu devenu arbitraire et abusif. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le droit de résistance est reconnu et devient même un devoir de résistance pour ces magistrats inférieurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un auteur ira jusqu’à dire que le droit de résistance est un droit sacré même si cela coûte la vie au tyran, un autre dira qu’on peut tuer le tyran qui se prévaut des règles par l’arbitraire, c’est le dernier des monarchomaques. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Théodore de Bèze avait basculé et ouvert la voie au droit de résistance en en faisant un devoir où les individus passent par des magistrats inférieurs pour résister.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Luther dit clairement non à la résistance en politique, pour Calvin dans certains cas seulement en ouvrant la porte à une série d’exceptions, de Bèze dit qu’il faut résister à des conditions de mise en œuvre précise. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage Défense de la liberté contre les tyrans de Junius Brutus de 1579 permet de comprendre la rupture radicale du droit de résistance ; cet ouvrage est très important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Junius Brutus - Défense de la liberté contre les tyrans, Vindiciae contra tyrannos, 1579 ==&lt;br /&gt;
* Article wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Vindiciae_contra_tyrannos &lt;br /&gt;
Cet ouvrage est l’ouvrage le plus populaire, celui qui a eu un écho aussi si ce n’est pas plus grand que l’ouvrage de 1574 de théorie de de Bèze intitulé ‘’Du droit des magistrats sur leurs sujets’’. Cet ouvrage est édité et réédité 23 fois, traduit dans sept langues, mais surtout il sera réédité dans des langues vernaculaires comme l’anglais sept fois, le français six fois, et l’allemand trois fois. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
&amp;lt;gallery mode=&amp;quot;packed&amp;quot; widths=&amp;quot;200px&amp;quot; heights=&amp;quot;200px&amp;quot;&amp;gt;&lt;br /&gt;
Fichier:Hubert_Languet.jpg|Hubert Languet.&lt;br /&gt;
Fichier:Philippe_Duplessis-Mornay_(1549-1623).jpg|Philippe Duplessis-Mornay (1549-1623).&lt;br /&gt;
&amp;lt;/gallery&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un pamphlet anonyme intitulé ''Vindiciae contra tyrannos'' signé Junius Brutus qui est dans sa forme un ouvrage classique qualifié de scholastique, il pose des questions et donne des réponses très méthodiques ; le monarchomaque qui en est l’auteur soit Hubert Languet soit Du Plessis-Mornay, le protestant à l’origine de cet ouvrage adopte une formule très scholastique dans la construction même de son pamphlet.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces questions sont au nombre de quatre : &lt;br /&gt;
*les sujets doivent-il obéir a un prince qui ordonne quelque chose qui va à l’encontre des lois de dieu ? Luther s’était déjà posé la question en tranchant par la négative, mais c’est une question que les monarchomaques se posent également, tous les partisans de la réforme vont se poser cette question.&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui s’écarte de la loi de dieu ?&lt;br /&gt;
*est-il légitime de résister à un prince qui opprime le corps politique soit qui fait montre d’autorité et d’autoritarisme ?&lt;br /&gt;
*les monarques voisins peuvent-ils venir à la rescousse de sujets et d’individus tyrannisés dans leur propre pays ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les réponses sont : « non », « oui », « oui », « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Non » à la première question, Junius Brutus est dans la tradition luthérienne et calviniste, « oui » il est légitime de résister à un principe qui s’écarte de la loi de Dieu, « oui » pour Junius Brutus très clairement, et pour la dernière question la réponse est « oui ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La partie la plus intéressante de ces questions est les deux dernières plus précisément ; de poser la question et de dire qu’il est légitime de résister à un prince qui opprime l’État et sans mentionner un prince qui viole les lois de Dieu, montre que la théorie de la résistance et le principe de résistance en politique est une vision séculière.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est la première fois dans l’histoire de la philosophie et notamment de la philosophie politique qu’une théorie séculière ne justifie pas la résistance du point de vue de la violation des lois divines, mais dit que si on ne me respect pas en tant qu’être il et possible de résister au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour affirmer cette vision séculière, il faut souligner le mot consentement ; le monarchomaque qui écrit ce texte défend une vision séculière de la résistance et une vision de l’autorité politique qui repose sur le consentement du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Autrement dit, il est très clairement affirmé qu’un monarque est au service du corps politique dont il détient le pouvoir, d’une certaine manière le corps politique, le monarque n’est que le représentant du corps politique qui lui a délégué le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette vision est importante parce que pour la première fois dans l’histoire de la pensée jusque il y a véritablement des théoriciens de la politique et du droit qui affirme que l’autorité politique suprême ne détient pas son pouvoir d’une quelconque hérédité, mais détient avant tout son pouvoir du consentement du corps politique qui lui a délégué ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’imperium soit la souveraineté n’est pas détenu par la monarchie, mais par le corps politique qui véritablement délègue l’exercice de cette souveraineté au monarque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fort logiquement, la conclusion est sans appel, si on délègue le pouvoir est qu’on abuse de la délégation de ce pouvoir, alors celui qui en a hérité peut être tué ; ce texte fait l’apologie du tyrannicide de l’autorité politique devenue tyran qui peut être éliminé en vertu du principe fondateur du consentement. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Junius Brutus passe d’un droit de résistance à un devoir de résistance, c’est un ouvrage novateur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième question ouvre la porte à l’internationalisation du conflit entre protestants et catholiques, d’internationaliser le combat des calvinistes qui doivent faire appel à des monarques protestants qui pourraient les aider.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les deux grandes puissances en 1579 en Europe sont l’Angleterre et les Provinces unies libérées du joug espagnol devenues indépendantes ; l’argument vise très clairement à dire que si les protestants français sont sujets à de l’arbitraire, il est de leur devoir de faire appel à un prince protestant afin de leur venir en aide. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Nous auons montré ci deant, que c’est Dieu qui inflitue les Rois, qui les eflit, qui leur donne les Royaumes. Maintenant nous difons, que c’eft le peuple qui eftablit les Rois, qui leur met les fceptres és mains, &amp;amp; qui par fes fuffrages aprouve leur election.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si tout pouvoir vient de dieu, les rois ne tiennent leur pouvoir que du corps politique et par le consentement du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Alors du confentement de tout le pleuple, Saul, dit l’hiftoire, fut nommé Roy.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Saint Paul doit sa nomination au consentement du corps politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|en fomme, puis qu’il n’y eut iamais homme, qui nafquift avec la couronne fur la tefte, &amp;amp; le fsceptre en la main, que nul ne peut eftre Roy de par foy ni regner fans peuple : &amp;amp; qu’au contraire le peuple puiffe eftre peuple fans Roy, &amp;amp; ait efté long temps auant qu’auoir des Rois, c’eft chofe trefaffeure, que tout Rois ont efté premierement eftablis par le peueple.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un discours « pseudo-révolutionnaire », c’est chose assurée que tout roi a été établi par le peuple. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Or ,ce que nous difons de tout le peuple vniuerfellement, doit eftre auffi entendu, comme dit a efté en la feconde Queftion, de ceux qui en tout royaume ou ville reprefentent legitimement le corps du peuple, &amp;amp; qui ordinairement font appelez les Officiers du roaume (…) les Officiers du royaume, reçoyuét leur autorité du peuple, en l’enffemblee generale des Eftats.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
II y a l’idée de la représentation en politique qui est affirmée ici ; les représentants légitimes du corps du peuple sont les officiers du peuple.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’ébauche de l’idée de représentation politique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Si le prince pourfuit , &amp;amp; ne fe foucie point des diuerfes remonftrances qu’on luy aura faites, ains vife feulemét à ce but de pouvoir comettre impunément tout le mal qui luy plaira : alors il eft coupable de tyranie, &amp;amp; peut-on pratiquer cotre luy tout ce que le droit &amp;amp; une iufte violéce permettent cotre un tyran.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a l’affirmation du droit et du devoir de résistance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Davantage, nous auons prouvé que que tous Rois reçoiuent leur dignité Royale de la main du peuple : que tout peuple confideré en un corps eft par deffus &amp;amp; plus grand que le Roy : qu’iceluy Roy eft tant feulement premier fouuerain fouuerneur &amp;amp; feruiteur du Royaume, qui n’a pour maiftre &amp;amp; vray Seigneur que le peuple.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le souverain est le peuple et parce qu’il est souverain il peut déposer et tuer le roi usurpateur ; toute cette vision est explicitée aux pages 210, 211 et 212 où Junius Brutus va justifier la nécessité de tuer le roi tyran. La souveraineté du peuple est déléguée dans la personne du monarque qui détient son pouvoir que par le consentement et que Rousseau appelle la volonté populaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce dernier pamphlet monarchomaque eut un retentissement colossal, avec lui s’achève la vaste réflexion depuis Luther sur les conditions de résistance en politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Avec Junius Brutus s’achève la vision la plus radicale du droit de résistance qui est devenue un devoir de résistance. Les monarchomaques ouvrent la voie à un déplacement de l’idée même de souveraineté ; pour Junius Brutus de dire que les rois détiennent le pouvoir de la volonté du peuple est un renversement capital et fondamental du pouvoir politique. C’est une vision plus radicale et ascendante du pouvoir qui se dessine et qui avec les monarchomaque et plus précisément Theodore de Bèze et Junius Brutus s’imposent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces ouvrages vont marquer les esprits provoquant une secousse dans l’ordre conceptuel ; il appartiendra à un homme de reprendre la main et de clarifier cette notion de souveraineté qui avait complètement quitté le pouvoir royal afin de se retrouver dans le corps politique, c’est Jean Bodin.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
*Teisseyre Charles. Le prince chrétien aux XVe et XVIe siècle, à travers les représentations de Charlemagne et de Saint Louis. In: Actes des congrès de la Société des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public. 8e congrès, Tours, 1977. L'historiographie en Occident du Ve au XVe siècle. pp. 409-414.&lt;br /&gt;
*Vindiciae contra tyrannos. (2016, mars 3). Wikipédia, l'encyclopédie libre. Page consultée le 09:11, avril 4, 2016 à partir de http://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Vindiciae_contra_tyrannos&amp;amp;oldid=123930726.&lt;br /&gt;
*Paul-Alexis Mellet. Les Traités Monarchomaques. Confusion des temps, résistance armée et monarchie parfaite (vers 1560-vers 1600).. Genève, Droz, pp.568, 2007, Travaux d'Humanisme et Renaissance, 434, 978-2-600-01139-6.&lt;br /&gt;
*Belmessous, S. (2014). THE PARADOX OF AN EMPIRE BY TREATY. Empire by Treaty: Negotiating European Expansion, 1600-1900, 1.&lt;br /&gt;
*Murray, A. H. (1956). Franco-Gallia of Francois Hotoman, The. Butterworths S. Afr. L. Rev., 100.&lt;br /&gt;
*Johnston, R. P. (2005). Jean Jacques Burlamaqui and the theory of social contract. Historia Constitucional, (6), 331-374.&lt;br /&gt;
*“How Do People Rebel? Mechanisms of Insurgent Alliance Formation.” The Graduate Institute of International and Development Studies, http://www.graduateinstitute.ch/home/research/research-news.html/_/news/research/2018/how-do-people-rebel-mechanisms-o&lt;br /&gt;
*BBC. (2018). ''The Thirty Years War, Germany, The Invention of... - BBC Radio 4''. [online] Available at: https://www.bbc.co.uk/programmes/b015c342 [Accessed 7 Aug. 2018].&lt;br /&gt;
*Université de Genève. “Calvin - Histoire Et Réception D'une Réforme.” Coursera, https://www.coursera.org/learn/calvin#about&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references /&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
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[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68624</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
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		<updated>2025-09-05T15:01:03Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
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 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
Dans les ''Discours'', Machiavel énonce une série de conditions qui déterminent l’existence, la stabilité et la prospérité d’une république. Ces conditions ne sont pas abstraites : elles s’ancrent dans l’observation historique de Rome, mais aussi dans la comparaison avec Florence et Venise. Elles traduisent une conviction fondamentale : les républiques ne meurent pas par fatalité mais par corruption, et leur survie dépend de vertus, d’institutions, de pratiques collectives et de leur capacité à se défendre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition tient à la responsabilité des gouvernants. Machiavel, qui dans ''Le Prince'' avait insisté sur la nécessité pour l’homme d’État d’apprendre à « ne pas être toujours bon », réintroduit ici, dans le cadre républicain, une exigence de vertus classiques : sagesse, modération, équité, grandeur d’âme. Loin de contredire son réalisme, ce rappel signifie que la république ne peut pas être gouvernée durablement par la seule ruse et la seule force. Dans un régime fondé sur la liberté et la participation des citoyens, l’exemple moral des dirigeants reste essentiel. Machiavel ne répète pas naïvement l’humanisme civique ; il reconnaît que la survie du régime dépend de la qualité éthique de ses élites. Là où un prince peut se maintenir par la peur et par la ruse, un gouvernement républicain ne dure que si ses gouvernants inspirent confiance, modération et respect. Cette exigence ne garantit pas la survie de la république, mais elle en constitue la première condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition réside dans la solidité constitutionnelle. Une république ne saurait exister sans une organisation politique claire, durable et équilibrée. Pour Machiavel, le modèle indépassable est celui de Rome, qu’il appelle « constitution mixte ». À l’époque, cette notion circulait déjà parmi les théoriciens humanistes et les juristes, mais Machiavel lui donne une dimension pratique : seule une république qui combine les trois principes fondamentaux — monarchique, aristocratique et populaire — peut durer. À Rome, les consuls incarnaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les comices le principe démocratique. Ce système ne supprimait pas les conflits, mais il les canalisait dans des institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée de constitution mixte, reprise par Polybe dans l’Antiquité, influencera des siècles plus tard Montesquieu, puis les constituants américains de 1787. La Constitution des États-Unis, avec son président, son Sénat et sa Chambre des représentants, est l’héritière directe de cette pensée. Machiavel se situe donc dans une tradition longue, mais il l’actualise en insistant sur la nécessité de donner à la république des institutions capables d’équilibrer les forces sociales. Ce n’est pas l’unité parfaite qui fonde la stabilité, mais l’équilibre des pouvoirs et la conflictualité régulée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément sur ce point que Machiavel introduit une innovation majeure : l’éloge du conflit. Contrairement aux humanistes qui prônaient l’unité, il affirme que la liberté naît de la confrontation des factions. La désunion, tant qu’elle reste encadrée, est une garantie contre la corruption. Les rivalités entre grands et petits, entre aristocrates et peuple, loin de détruire la république, la dynamisent et l’empêchent de se fossiliser. Dans les ''Discours'', on lit cette formule frappante : « la liberté sort des conflits ». Machiavel refuse l’idéal illusoire d’une cité sans divisions ; il préfère une république où les tensions produisent des lois, des institutions et une vigilance constante contre l’oppression. Ce plaidoyer pour la contestation politique, qui anticipe la pensée moderne du pluralisme, tranche avec les appels humanistes à l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition est le rôle de la religion. Machiavel n’y voit pas une vérité métaphysique, mais une fonction politique et sociale. Ce qui l’impressionne à Rome, c’est l’usage civique du religieux. Le culte des dieux nourrissait un sentiment d’appartenance, créait une discipline collective et fondait l’amour de la patrie. Il ne s’agit donc pas de croire pour le salut, mais de pratiquer pour renforcer la république. Machiavel reprend cette idée et la reformule comme une théorie de la « religion civile », que Rousseau développera plus tard dans ''Du contrat social''. Loin de séparer le religieux du politique, Machiavel le réintègre comme ciment de la citoyenneté. Aujourd’hui encore, l’idée d’une « religion civile » se retrouve dans des rituels républicains, des serments, des cérémonies commémoratives ou l’enseignement civique : autant de pratiques qui rappellent que la citoyenneté est une croyance partagée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition est le règne de la loi. Machiavel insiste sur le fait qu’une république libre est d’abord une république fondée sur les lois. La loi ne limite pas la liberté, elle la rend possible. Contre une tradition qui opposait lois et liberté — tradition que reprendront certains libéraux modernes —, Machiavel affirme que « l’on est libre grâce aux lois ». La loi circonscrit les passions, empêche l’arbitraire, garantit une égalité politique fondamentale : celle de tous devant la règle commune. Loin de voir la loi comme une servitude, Machiavel la pense comme la condition même de l’autonomie civique. Sans lois stables, les citoyens sont livrés à la peur et à l’arbitraire ; avec elles, ils peuvent jouir d’une liberté partagée, même si elle restreint certaines libertés individuelles. C’est ici que l’on voit combien Machiavel, tout en rompant avec les humanistes, prépare l’idée moderne de l’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition concerne la politique extérieure. Machiavel, en observant Rome, conclut qu’une république doit défendre son existence par tous les moyens, y compris par la guerre préventive. Le maintien de la république est la valeur suprême : tout doit être sacrifié à sa survie. Il justifie ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui des ''preemptive wars'', guerres déclenchées non pour répondre à une attaque mais pour prévenir un danger. Cette idée choque par son réalisme brutal, mais elle s’explique par sa conviction que la corruption et la conquête étrangère sont les menaces permanentes des républiques. À cela s’ajoute une autre idée capitale : une république ne peut se défendre qu’avec une armée de citoyens. Machiavel dénonce violemment les mercenaires, dont il avait observé les excès en Italie, notamment les Suisses. Une république ne doit pas confier sa défense à des soldats payés, mais à des citoyens-soldats animés par l’amour de la patrie. L’« Art de la guerre » développera cette thèse, qui deviendra un pilier de l’idéologie républicaine européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, une sixième condition, plus subtile mais non moins importante, est la profondeur historique. Machiavel insiste sur le fait qu’un bon gouvernement doit avoir conscience du passé, s’inscrire dans une continuité, apprendre des expériences antérieures. L’histoire est une école de prudence et de clairvoyance. Une république se corrompt lorsqu’elle oublie ses fondements, lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui a garanti sa grandeur. C’est pourquoi Machiavel, en se plongeant dans Tite-Live, ne fait pas un travail antiquaire mais un effort de mémoire politique : seule l’attention à l’histoire permet aux républiques de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces six conditions — responsabilité des gouvernants, constitution mixte, conflit encadré, religion civile, primauté de la loi, armée citoyenne et mémoire historique — constituent la charpente de la pensée républicaine de Machiavel. Elles montrent qu’il n’est pas seulement le théoricien du pouvoir du prince, mais aussi celui de la liberté des peuples. Loin de s’opposer, ''Le Prince'' et les ''Discours'' forment les deux versants d’une même œuvre : d’un côté la lucidité sur les nécessités du pouvoir individuel, de l’autre la recherche des conditions structurelles de la liberté collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
Les ''Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio'' (''Discours sur la première décade de Tite-Live''), rédigés par Machiavel entre 1513 et 1519 et publiés en 1531, constituent, avec ''Le Prince'', l’autre pilier de sa pensée politique. Alors que ''Le Prince'' porte sur la conquête et la conservation du pouvoir par un individu, les ''Discours'' s’intéressent à la vie collective, aux institutions et aux conditions de la liberté républicaine. Les deux ouvrages ne s’opposent pas mais se complètent : l’un révèle la logique du pouvoir personnel, l’autre expose les mécanismes qui permettent à une république de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte d’écriture explique l’orientation du livre. Après le retour des Médicis en 1512 et l’abolition de la République de Florence, Machiavel, exclu du pouvoir, s’interroge sur les causes de cet échec. L’explication par les alliances internationales et la supériorité militaire des puissances étrangères lui paraît insuffisante. Ce qui l’intéresse, ce sont les conditions internes qui rendent une république vulnérable à la corruption et à la chute. C’est pourquoi il se tourne vers l’histoire de Rome, telle que Tite-Live l’avait racontée, et utilise la première décade comme une vaste mine d’exemples politiques. Rome devient le miroir où Machiavel lit à la fois la grandeur et la fragilité des régimes libres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage s’organise autour d’une question centrale : pourquoi certaines républiques survivent-elles et prospèrent-elles, tandis que d’autres s’effondrent rapidement ? Machiavel ne se contente pas de répertorier des anecdotes, il élabore une méthode d’analyse politique fondée sur l’histoire. L’étude de Rome, de Florence et de Venise lui permet de dégager des conditions générales de survie : équilibre institutionnel, vertus civiques, rôle des lois, force militaire propre, fonction sociale de la religion et mémoire historique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion sur le conflit est l’une des thèses les plus originales des ''Discours''. Contrairement aux humanistes florentins, qui voyaient dans l’unité et l’harmonie la garantie de la stabilité, Machiavel affirme que « la liberté sort des conflits ». Les luttes entre plébéiens et patriciens à Rome n’ont pas détruit la république ; elles ont permis l’adoption de lois protectrices et la création de magistratures nouvelles. Une république sans désaccord est une république en danger, car l’unanimité cache souvent la domination d’un groupe ou la paralysie politique. En canalisant la discorde dans des institutions, Rome a su transformer le conflit en moteur de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fonction de la religion occupe également une place majeure. Machiavel ne s’intéresse pas aux dogmes mais au rôle sociologique du religieux. À Rome, les rites et les croyances ont consolidé l’unité civique et discipliné les citoyens. La religion, conçue comme ciment de la république, nourrit l’attachement à la patrie. Cette idée de « religion civile », reprise plus tard par Rousseau, illustre la manière dont Machiavel sépare la foi spirituelle de son utilité politique. Il ne s’agit pas de croire pour sauver son âme, mais de pratiquer pour maintenir la cohésion collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La primauté des lois est une autre condition de la liberté. Machiavel insiste sur le fait qu’une république n’est libre que si elle est fondée sur un ordre juridique solide. La loi n’est pas une contrainte qui limite la liberté, mais le cadre qui la rend possible. Elle empêche l’arbitraire, fixe des règles communes et garantit l’égalité politique. Contre ceux qui pensent que la multiplication des lois réduit la liberté, Machiavel affirme qu’au contraire, « l’on est libre grâce aux lois ». Cette conviction, nourrie par l’exemple romain, anticipe la notion moderne d’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’armée citoyenne constitue une autre exigence. Machiavel, dans les ''Discours'' comme dans ''L’Art de la guerre'', dénonce la dépendance des républiques italiennes aux mercenaires. Il admire le modèle romain du citoyen-soldat : un homme qui défend la cité parce qu’il en fait partie, et non parce qu’il est payé. Le mercenaire est instable, prêt à changer de camp pour plus d’argent, alors que le citoyen-soldat incarne la fusion entre liberté politique et devoir militaire. Cette idée, issue de l’observation de la Rome antique, prend chez Machiavel la forme d’une règle universelle : une république ne peut exister sans une armée qui lui est propre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mémoire historique complète cet édifice. Machiavel insiste sur l’importance pour les républiques de se souvenir de leurs origines et de leurs lois fondatrices. L’histoire sert d’école de prudence et de clairvoyance. Une cité qui oublie son passé se condamne à répéter ses erreurs et à tomber dans la corruption. C’est pourquoi l’étude de Rome n’est pas pour Machiavel un exercice antiquaire, mais une ressource stratégique : connaître l’histoire permet d’agir dans le présent et de préparer l’avenir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' offrent ainsi une théorie générale de la liberté républicaine. Ils ne se limitent pas à l’exemple romain, mais utilisent Rome comme modèle pour penser les conditions de survie de toutes les républiques : vertus des gouvernants, équilibre des institutions, rôle des conflits, religion civile, primauté des lois, armée citoyenne et mémoire historique. Cet ensemble de thèses a marqué durablement la modernité politique, influençant à la fois les théoriciens de la raison d’État et les penseurs républicains des Lumières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
Dès l’Avant-Propos du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel annonce la portée singulière de son entreprise et la difficulté de sa démarche. Il affirme :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes inaugurales sont capitales. Elles traduisent la conscience aiguë de Machiavel d’entrer dans un champ nouveau : écrire non pas une chronique, ni un commentaire historique, mais une réflexion politique fondée sur l’histoire romaine. En se présentant comme pionnier d’une « route qui n’a pas encore été frayée », il revendique une démarche originale qui s’éloigne des spéculations théologiques et des traités humanistes traditionnels pour se tourner vers l’observation concrète des institutions et des régimes. On perçoit aussi une tonalité tragique : Machiavel sait que la République de Florence a disparu, il écrit en exilé, et pourtant il choisit de défendre encore le régime républicain, comme s’il fallait penser sa survie en théorie alors même que la réalité l’a anéantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit en introduisant une comparaison frappante avec la médecine :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle illustre l’argument central de Machiavel : de même que la médecine s’est constituée comme savoir expérimental en s’appuyant sur l’expérience accumulée des anciens, la politique devrait se nourrir des exemples historiques pour guider l’action présente. Pourtant, observe-t-il, les gouvernants modernes se contentent d’improviser, sans chercher à imiter ou à apprendre de l’histoire romaine ou grecque. La critique est double : elle vise d’une part la paresse des contemporains, d’autre part leur incapacité à comprendre le véritable esprit de l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel identifie lui-même la cause de cette carence :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est d’une lucidité remarquable. Ce que Machiavel reproche à ses contemporains, ce n’est pas seulement d’être paresseux ou corrompus, mais de lire l’histoire sans en extraire les leçons politiques. L’« ignorance du véritable esprit de l’histoire » empêche de voir en elle une source d’enseignements pratiques. Les hommes se contentent d’un plaisir esthétique ou érudit devant la succession des événements, mais ils refusent de penser l’imitation, c’est-à-dire la possibilité d’agir en s’inspirant des Anciens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il conclut en soulignant ce paradoxe :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’histoire, pour Machiavel, n’est pas un récit mort, mais un réservoir de modèles. Refuser l’imitation, c’est se condamner à répéter les erreurs du passé sans les comprendre. L’accusation est forte : les hommes croient que l’exemple des Anciens est hors d’atteinte, alors qu’il constitue au contraire un guide pour toute république soucieuse de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet Avant-Propos contient déjà trois thèmes fondamentaux qui irrigueront toute l’œuvre. Premièrement, la conviction que l’histoire est un laboratoire politique, où l’on peut observer les lois générales de la naissance, de la grandeur et de la corruption des républiques. Deuxièmement, la critique de l’oubli historique : un peuple qui se détourne des leçons du passé se voue à la décadence. Troisièmement, l’idée que la véritable innovation politique ne consiste pas à imaginer des utopies, mais à redécouvrir et à adapter des exemples éprouvés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel revendique ainsi un réalisme paradoxal : loin de chercher une république idéale, il veut dégager des règles d’expérience tirées de Rome et valables pour toutes les cités. En se plaçant dans le sillage de Tite-Live mais en le lisant avec un regard neuf, il inaugure une méthode qui fera école : l’usage comparatif et exemplaire de l’histoire pour fonder une science politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
Dans le deuxième chapitre du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel expose une thèse qui sera l’une des plus durables de sa pensée et qui influencera profondément la philosophie politique moderne : l’idée de la constitution mixte. Il commence par rappeler la tripartition classique des régimes, héritée de la philosophie antique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage s’inscrit directement dans la continuité de Platon, d’Aristote et de Polybe, qui avaient déjà identifié trois formes fondamentales de gouvernement. Machiavel reprend cette typologie, mais il l’applique aux réalités de son temps. Lorsqu’il parle de monarchie, il pense à la France, monarchie héréditaire centralisée. Lorsqu’il évoque l’aristocratie, il a en tête Venise, dirigée par un petit cercle de familles nobles, structurée autour du Doge et des conseils. Enfin, lorsqu’il emploie le terme de démocratie, il songe à Athènes, bien qu’il sache que cette démocratie n’était pas universelle, puisqu’excluant femmes, esclaves et métèques. Machiavel conçoit donc une matrice hybride : une constitution idéale serait un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce mélange qu’il appelle la « constitution mixte », et qu’il attribue à Rome. Mais il ajoute aussitôt une critique décisive de chacune des formes simples :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule est capitale : aucune forme de gouvernement pure n’est viable à long terme. La monarchie dégénère en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, la démocratie en anarchie. C’est le cycle des constitutions que Polybe avait déjà décrit, où chaque régime porte en lui son principe de corruption. La seule solution consiste à combiner les trois, de manière à ce que chaque pouvoir contrôle l’autre. Le prince limite l’aristocratie, l’aristocratie limite le peuple, et le peuple limite le prince. C’est l’équilibre des forces qui fonde la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique d’équilibre anticipera ce que Montesquieu formulera au XVIIIe siècle par sa maxime : « le pouvoir doit arrêter le pouvoir ». On y retrouve déjà l’idée de balance des pouvoirs, qui deviendra un principe cardinal des constitutions modernes. Rome, avec ses consuls (élément monarchique), son Sénat (élément aristocratique) et ses comices (élément populaire et militaire), est pour Machiavel l’exemple achevé d’une constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un point mérite ici d’être précisé : quand Machiavel parle de démocratie, il ne faut pas l’entendre au sens contemporain. Dans l’Athènes classique, la démocratie reposait sur le tirage au sort des magistrats, et non sur l’élection. Pour Aristote comme pour Platon, l’élection est en réalité un principe aristocratique, puisqu’elle favorise les plus riches, les plus éloquents ou les mieux dotés socialement. La démocratie véritable se définissait donc par le tirage au sort, qui mettait tous les citoyens (au sens restreint du terme) sur un pied d’égalité. Machiavel, en reprenant cette typologie, rappelle une distinction essentielle souvent oubliée aujourd’hui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette précision a nourri de nombreux débats dans l’histoire de la pensée politique. Au XVIIe siècle déjà, certains auteurs réfléchissaient à la possibilité de réintroduire le tirage au sort dans les régimes modernes, en le voyant comme un correctif à l’élitisme de l’élection. Rousseau, au XVIIIe siècle, insistera sur cette différence et ira jusqu’à écrire que « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place » : elle suppose un tirage au sort et une égalité radicale qui sont irréalisables dans les sociétés modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Machiavel, en reprenant cette typologie et en affirmant que seule la combinaison des trois éléments permet la stabilité, donne un fondement théorique à l’idée moderne d’équilibre institutionnel. Son originalité ne réside pas seulement dans la reprise de Polybe, mais dans l’application pratique qu’il en fait à la république romaine et à son époque. Là où ses contemporains humanistes cherchaient l’unité et l’harmonie, il souligne que la stabilité vient de la tension entre des forces contraires. C’est ce qui explique la longévité de Rome, et ce qui manque aux républiques italiennes contemporaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre II des ''Discours'' est donc bien plus qu’un rappel de la tradition antique : il constitue une réinterprétation qui ancre dans l’histoire romaine un principe qui deviendra constitutif de la modernité politique, celui de la constitution mixte et de la balance des pouvoirs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, Machiavel s’arrête sur un point qui distingue radicalement sa pensée de celle des humanistes de son temps : le rôle positif des dissensions dans une république. L’exemple romain, une fois encore, lui sert de matrice. Il affirme d’abord : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La remarque est révélatrice : Machiavel ne réduit pas la grandeur de Rome à la chance ou au hasard, ni même uniquement à sa discipline militaire. Pour lui, l’élément déterminant se trouve dans les lois et dans les institutions. Une bonne discipline ne naît pas spontanément, elle est le fruit d’un cadre juridique solide. L’ordre politique, une fois établi par de bonnes lois, produit la discipline ; et cette discipline, à son tour, attire la faveur de la fortune. Déjà se dessine l’idée que les institutions et la législation priment sur les contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit avec une thèse qui va à rebours des lieux communs de son époque :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est décisive. Là où les humanistes voyaient dans les conflits politiques un danger pour l’unité et la stabilité, Machiavel y voit la condition de la liberté. Les luttes incessantes entre le Sénat, représentant les grands, et la plèbe, représentant le peuple, ne furent pas un accident malheureux, mais la source même de la force romaine. Les dissensions ont produit des institutions équilibrées, comme la création des tribuns de la plèbe, qui ont garanti la participation du peuple et limité les abus de l’aristocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reproche à ses contemporains de s’arrêter au bruit — « les cris et les rumeurs » — et de condamner les troubles au nom de la paix civile, sans voir que ces troubles avaient des « effets salutaires ». Les conflits ne sont pas synonymes de désordre destructeur, mais d’énergie civique et de régulation. En canalisant la confrontation entre classes sociales, Rome a trouvé la clé de sa liberté et de sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le plaidoyer est novateur. Il rompt avec la tradition classique qui exaltait l’unité harmonieuse du corps politique. Pour les humanistes florentins, la stabilité passait par la concorde ; Machiavel affirme au contraire que la liberté passe par la discorde. « La liberté sort des conflits » est la formule qui condense sa pensée : l’absence de dissension est le signe d’une république déjà corrompue, où un groupe domine sans opposition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas pour autant de prôner le chaos. Machiavel ne célèbre pas la violence brute des factions, mais la manière dont les institutions romaines ont su encadrer et organiser le conflit. C’est en donnant une voix au peuple, en instituant des tribuns, en acceptant le jeu de l’opposition que Rome a su tirer des bénéfices de la discorde. Dissension ne signifie donc pas désintégration, mais vitalité civique. Elle exige une éducation politique des citoyens, une capacité à transformer les querelles en délibérations productives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre est d’une importance considérable dans l’histoire de la pensée politique. Machiavel y introduit une conception du pluralisme avant l’heure : la république n’est pas l’unanimité, mais l’équilibre dynamique de forces contraires. Ce que ses contemporains blâmaient comme « désordre », il le réinterprète comme moteur de la liberté. L’idée traversera les siècles, jusqu’à Madison et les ''Federalist Papers'', où la multiplicité des factions est vue comme une garantie contre la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel donne donc dans ce passage une leçon toujours actuelle : une république vivante n’est pas une cité silencieuse et docile, mais une cité animée par des voix divergentes, parfois bruyantes, qui s’affrontent et se surveillent mutuellement. L’unité absolue est un leurre, la discorde canalisée est la condition de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVI des ''Discours'' pose une question cruciale : qu’advient-il d’un peuple qui, habitué de longue date à l’autorité d’un prince, se retrouve soudainement libre ? Machiavel formule son diagnostic avec une brutalité lucide : un tel peuple conserve difficilement sa liberté. La raison ne tient pas seulement aux institutions, mais à l’état moral et civique des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Machiavel, le mot de « corruption » revient constamment. Il ne désigne pas seulement la vénalité ou l’immoralité des gouvernants, mais une dégradation plus profonde : la perte des vertus civiques qui constituent l’âme d’une république. Lorsqu’un peuple a été soumis longtemps à la domination d’un prince, il perd l’habitude de se gouverner lui-même, il n’a plus le réflexe de défendre la liberté, ni le courage de s’opposer à l’oppression. Même si on lui rend une constitution libre, il n’en a plus l’usage. La liberté devient alors un fardeau qu’il ne sait pas porter, et il tend spontanément à la perdre de nouveau.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce diagnostic illustre une thèse constante de Machiavel : les institutions ne suffisent pas si elles ne sont pas soutenues par des mœurs civiques. « Ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller à ce qu’elle soit appliquée. » La constitution peut proclamer la liberté, mais elle est lettre morte si les citoyens sont corrompus, c’est-à-dire s’ils préfèrent la sécurité à la responsabilité, les faveurs d’un prince aux devoirs d’un citoyen. La corruption est donc la véritable maladie politique, plus pernicieuse que les invasions extérieures ou les complots internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le raisonnement de Machiavel repose sur l’exemple de Rome et sur celui de Florence. Rome avait su former ses citoyens à la liberté par une éducation sévère, une discipline militaire et des lois qui obligeaient chacun à participer à la vie civique. Florence, en revanche, avait sombré parce que ses élites et son peuple avaient perdu l’esprit républicain, trop dépendants des protections offertes par les puissants. La leçon est claire : la liberté ne se maintient que si elle est pratiquée quotidiennement, si elle est cultivée comme une vertu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel rejoint ici la grande tradition républicaine antique, mais en la reformulant avec un accent particulier : la liberté est fragile non pas seulement à cause des ennemis extérieurs, mais à cause de l’affaiblissement intérieur des citoyens. La république vit tant que les citoyens croient en elle, se sacrifient pour elle et refusent la servitude. Elle meurt lorsque les hommes s’habituent à obéir et cessent de vouloir gouverner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre a une portée qui dépasse largement l’époque de Machiavel. Il annonce une idée que reprendront plus tard Harrington, Montesquieu ou Rousseau : une constitution n’est rien sans les mœurs qui la soutiennent. Montesquieu écrira que « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », et Rousseau soulignera qu’un peuple libre ne peut rester libre que s’il est éduqué à la liberté. Machiavel en donne ici une version plus sombre : un peuple corrompu ne peut presque jamais retrouver la liberté ; il préférera l’ombre d’un maître à l’effort d’être citoyen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’analyse est pessimiste mais réaliste. Elle reflète aussi l’expérience directe de Machiavel, qui avait vu Florence passer de la république à la domination des Médicis. Il comprenait que la perte n’était pas seulement institutionnelle mais aussi morale : les Florentins n’avaient plus la force intérieure de défendre leur liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVI montre donc combien, pour Machiavel, la politique n’est pas seulement affaire de lois ou de constitutions, mais d’éducation civique et de maintien constant des vertus publiques. La corruption de la citoyenneté est la véritable cause de la chute des républiques. La liberté est toujours menacée de disparaître si les citoyens ne veillent pas à la préserver dans leurs pratiques quotidiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVII des ''Discours'' prolonge directement l’analyse du chapitre précédent et formule un constat encore plus tranchant : lorsqu’un peuple corrompu accède à la liberté, il lui est presque impossible de la conserver. Machiavel reprend ici son concept central de « corruption », qu’il élargit à l’ensemble du corps social. La corruption n’est pas une simple question de morale privée ; elle est une maladie politique qui touche les ressorts mêmes de la vie civique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, un peuple se corrompt lorsqu’il privilégie systématiquement l’intérêt particulier sur l’intérêt général. L’amour de la patrie, la défense du bien commun, la participation aux affaires publiques s’effacent devant la recherche du profit, la protection des privilèges ou la dépendance à des protecteurs. Dans une telle situation, les institutions républicaines ne suffisent plus : elles deviennent des coquilles vides, incapables de contenir les ambitions et les rivalités privées. La liberté proclamée par les lois n’existe plus dans les faits, car les citoyens n’ont plus l’esprit qui permet de la défendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Machiavel affirme que, « devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ». La liberté n’est pas seulement un état juridique, c’est une pratique collective, une vertu qui s’entretient. Si les citoyens n’ont plus l’habitude d’agir pour la cité, s’ils ont perdu la discipline civique, ils retomberont rapidement sous la domination d’un prince ou d’une oligarchie. La liberté, sans vertu, se transforme en licence, c’est-à-dire en désordre où chacun poursuit ses intérêts au détriment du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démonstration est nourrie par l’exemple romain. Rome, au début de son histoire républicaine, sut encadrer les conflits par des institutions et former ses citoyens à la vertu civique. Mais plus tard, à mesure que la richesse afflua et que les ambitions individuelles grandirent, la corruption s’installa. La fin de la République romaine illustre ce processus : les institutions étaient encore en place, mais elles étaient détournées par des factions et par des hommes cherchant le pouvoir personnel, comme Sylla, César ou Octave. La république, vidée de son esprit, bascula dans l’Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel transpose cette leçon à son époque. Florence, devenue république après la chute des Médicis en 1494, n’avait pas su entretenir une culture civique assez forte pour résister aux divisions internes et aux pressions extérieures. Le régime s’était affaibli de l’intérieur avant d’être balayé par l’alliance du pape et des Espagnols en 1512. La corruption n’était pas seulement institutionnelle mais aussi sociale : les Florentins, trop attachés à leurs intérêts particuliers, n’avaient pas su défendre la république avec l’énergie nécessaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion traduit un pessimisme républicain typique de Machiavel. L’histoire des cités montre que la corruption est presque inévitable avec le temps : richesse, inégalités, ambitions privées minent peu à peu l’esprit civique. Or, une fois corrompu, un peuple ne peut presque jamais retrouver sa liberté par lui-même. Il faudrait, écrit Machiavel ailleurs, une intervention extérieure violente, une refondation radicale par un législateur ou un conquérant capable de réimposer des lois sévères et de restaurer la vertu. C’est une idée qu’on retrouve aussi bien dans son admiration pour les fondateurs de Rome que dans son constat amer sur la Florence de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon du chapitre XVII est claire : la liberté est indissociable de la vertu civique. Les institutions seules ne suffisent pas à la maintenir ; elles doivent être vivifiées par un peuple qui place l’intérêt général au-dessus de ses intérêts particuliers. Dès que cette hiérarchie s’inverse, la république glisse vers la corruption, et la liberté n’est plus qu’une illusion passagère avant le retour de la servitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
Au seuil du Livre II des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel insiste de nouveau sur la finalité de son entreprise et sur la nécessité de tirer des leçons de l’histoire. Le ton adopté est plus grave encore que dans le premier Avant-Propos : il assume désormais la posture du moraliste politique, à la fois admiratif de l’Antiquité et profondément critique de son époque. Il écrit :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage condense plusieurs thèmes essentiels de la pensée de Machiavel. Tout d’abord, la conviction que l’histoire est un réservoir de leçons. Louer les Romains, ce n’est pas un exercice de rhétorique antiquaire : c’est chercher dans leur vertu les exemples susceptibles de nourrir les républiques modernes. À l’inverse, critiquer son époque n’est pas une posture gratuite : c’est souligner combien la corruption contemporaine menace toute possibilité de liberté. L’opposition entre la « vertu » des Anciens et le « vice » de ses contemporains est formulée avec une clarté brutale, « plus manifeste que la clarté du soleil ». Il n’y a pas ici d’idéalisation naïve de Rome, mais un contraste assumé pour éveiller les consciences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On retrouve dans ce passage les trois mots clés qui structurent tout Machiavel : vertu, vice et fortune. La vertu n’est pas seulement une qualité morale, mais une énergie politique, une capacité d’action et d’adaptation. Le vice est la corruption du corps social, l’oubli du bien commun, la poursuite des intérêts particuliers. Quant à la fortune, elle représente la part d’imprévu, de hasard et de destin qui conditionne toute action humaine. Machiavel exhorte les jeunes lecteurs à « fuir l’exemple des uns et imiter les autres » : c’est-à-dire à fuir le vice contemporain et à imiter la vertu antique, chaque fois que la fortune leur offrira l’occasion d’agir. L’histoire est ainsi un guide pratique, un arsenal de modèles que le citoyen et l’homme d’État doivent mobiliser.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais derrière cet appel à l’imitation, on perçoit un pessimisme profond. Machiavel se décrit comme un « honnête homme » réduit par la fortune et par la « rigueur du temps » à écrire ce qu’il ne peut accomplir lui-même. La fortune l’a privé du pouvoir, mais il lui reste l’écriture comme ultime ressource pour transmettre des leçons. Ce geste traduit à la fois un désespoir personnel — celui d’un homme exilé, écarté de Florence — et une lucidité politique : les chances de retrouver une véritable république vertueuse sont minces, car la nature humaine est par essence corrompue.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le passage introduit ainsi une tension constitutive de toute l’œuvre de Machiavel. D’un côté, il propose des remèdes : constitutions mixtes, éducation civique, vertu des citoyens, discipline militaire. De l’autre, il exprime un scepticisme sur leur efficacité durable : les vices de la nature humaine, l’appétit des particuliers, l’usure du temps finissent toujours par emporter les républiques. C’est le constat tragique qu’il partage, deux siècles avant Montesquieu, qui écrira : « Tout gouvernement est périssable, Rome a bien péri. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière phrase de l’Avant-Propos élargit encore la perspective :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le Livre I portait sur les institutions internes, les conditions de stabilité et de liberté. Le Livre II portera sur l’expansion, la conquête, la manière dont une république libre se projette à l’extérieur et construit un empire. Ce déplacement n’est pas anodin. Il souligne que la liberté interne ne suffit pas à elle seule : elle doit être protégée et renforcée par une politique extérieure vigoureuse. Machiavel anticipe ici ce que les modernes appelleront la dialectique entre la liberté intérieure et la puissance extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit donc que l’Avant-Propos du Livre II articule deux messages : un appel à l’imitation des Anciens et une lucidité pessimiste sur la corruption des Modernes. Il s’agit de proposer un modèle de république, mais avec la conscience aiguë que la nature humaine et les vices de l’époque condamnent ce modèle à n’être qu’un horizon fragile. C’est cette tension entre espoir républicain et fatalité de la corruption qui confère aux ''Discours'' leur puissance dramatique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68623</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
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		<updated>2025-09-05T14:59:39Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
Dans les ''Discours'', Machiavel énonce une série de conditions qui déterminent l’existence, la stabilité et la prospérité d’une république. Ces conditions ne sont pas abstraites : elles s’ancrent dans l’observation historique de Rome, mais aussi dans la comparaison avec Florence et Venise. Elles traduisent une conviction fondamentale : les républiques ne meurent pas par fatalité mais par corruption, et leur survie dépend de vertus, d’institutions, de pratiques collectives et de leur capacité à se défendre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition tient à la responsabilité des gouvernants. Machiavel, qui dans ''Le Prince'' avait insisté sur la nécessité pour l’homme d’État d’apprendre à « ne pas être toujours bon », réintroduit ici, dans le cadre républicain, une exigence de vertus classiques : sagesse, modération, équité, grandeur d’âme. Loin de contredire son réalisme, ce rappel signifie que la république ne peut pas être gouvernée durablement par la seule ruse et la seule force. Dans un régime fondé sur la liberté et la participation des citoyens, l’exemple moral des dirigeants reste essentiel. Machiavel ne répète pas naïvement l’humanisme civique ; il reconnaît que la survie du régime dépend de la qualité éthique de ses élites. Là où un prince peut se maintenir par la peur et par la ruse, un gouvernement républicain ne dure que si ses gouvernants inspirent confiance, modération et respect. Cette exigence ne garantit pas la survie de la république, mais elle en constitue la première condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition réside dans la solidité constitutionnelle. Une république ne saurait exister sans une organisation politique claire, durable et équilibrée. Pour Machiavel, le modèle indépassable est celui de Rome, qu’il appelle « constitution mixte ». À l’époque, cette notion circulait déjà parmi les théoriciens humanistes et les juristes, mais Machiavel lui donne une dimension pratique : seule une république qui combine les trois principes fondamentaux — monarchique, aristocratique et populaire — peut durer. À Rome, les consuls incarnaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les comices le principe démocratique. Ce système ne supprimait pas les conflits, mais il les canalisait dans des institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée de constitution mixte, reprise par Polybe dans l’Antiquité, influencera des siècles plus tard Montesquieu, puis les constituants américains de 1787. La Constitution des États-Unis, avec son président, son Sénat et sa Chambre des représentants, est l’héritière directe de cette pensée. Machiavel se situe donc dans une tradition longue, mais il l’actualise en insistant sur la nécessité de donner à la république des institutions capables d’équilibrer les forces sociales. Ce n’est pas l’unité parfaite qui fonde la stabilité, mais l’équilibre des pouvoirs et la conflictualité régulée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément sur ce point que Machiavel introduit une innovation majeure : l’éloge du conflit. Contrairement aux humanistes qui prônaient l’unité, il affirme que la liberté naît de la confrontation des factions. La désunion, tant qu’elle reste encadrée, est une garantie contre la corruption. Les rivalités entre grands et petits, entre aristocrates et peuple, loin de détruire la république, la dynamisent et l’empêchent de se fossiliser. Dans les ''Discours'', on lit cette formule frappante : « la liberté sort des conflits ». Machiavel refuse l’idéal illusoire d’une cité sans divisions ; il préfère une république où les tensions produisent des lois, des institutions et une vigilance constante contre l’oppression. Ce plaidoyer pour la contestation politique, qui anticipe la pensée moderne du pluralisme, tranche avec les appels humanistes à l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition est le rôle de la religion. Machiavel n’y voit pas une vérité métaphysique, mais une fonction politique et sociale. Ce qui l’impressionne à Rome, c’est l’usage civique du religieux. Le culte des dieux nourrissait un sentiment d’appartenance, créait une discipline collective et fondait l’amour de la patrie. Il ne s’agit donc pas de croire pour le salut, mais de pratiquer pour renforcer la république. Machiavel reprend cette idée et la reformule comme une théorie de la « religion civile », que Rousseau développera plus tard dans ''Du contrat social''. Loin de séparer le religieux du politique, Machiavel le réintègre comme ciment de la citoyenneté. Aujourd’hui encore, l’idée d’une « religion civile » se retrouve dans des rituels républicains, des serments, des cérémonies commémoratives ou l’enseignement civique : autant de pratiques qui rappellent que la citoyenneté est une croyance partagée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition est le règne de la loi. Machiavel insiste sur le fait qu’une république libre est d’abord une république fondée sur les lois. La loi ne limite pas la liberté, elle la rend possible. Contre une tradition qui opposait lois et liberté — tradition que reprendront certains libéraux modernes —, Machiavel affirme que « l’on est libre grâce aux lois ». La loi circonscrit les passions, empêche l’arbitraire, garantit une égalité politique fondamentale : celle de tous devant la règle commune. Loin de voir la loi comme une servitude, Machiavel la pense comme la condition même de l’autonomie civique. Sans lois stables, les citoyens sont livrés à la peur et à l’arbitraire ; avec elles, ils peuvent jouir d’une liberté partagée, même si elle restreint certaines libertés individuelles. C’est ici que l’on voit combien Machiavel, tout en rompant avec les humanistes, prépare l’idée moderne de l’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition concerne la politique extérieure. Machiavel, en observant Rome, conclut qu’une république doit défendre son existence par tous les moyens, y compris par la guerre préventive. Le maintien de la république est la valeur suprême : tout doit être sacrifié à sa survie. Il justifie ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui des ''preemptive wars'', guerres déclenchées non pour répondre à une attaque mais pour prévenir un danger. Cette idée choque par son réalisme brutal, mais elle s’explique par sa conviction que la corruption et la conquête étrangère sont les menaces permanentes des républiques. À cela s’ajoute une autre idée capitale : une république ne peut se défendre qu’avec une armée de citoyens. Machiavel dénonce violemment les mercenaires, dont il avait observé les excès en Italie, notamment les Suisses. Une république ne doit pas confier sa défense à des soldats payés, mais à des citoyens-soldats animés par l’amour de la patrie. L’« Art de la guerre » développera cette thèse, qui deviendra un pilier de l’idéologie républicaine européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, une sixième condition, plus subtile mais non moins importante, est la profondeur historique. Machiavel insiste sur le fait qu’un bon gouvernement doit avoir conscience du passé, s’inscrire dans une continuité, apprendre des expériences antérieures. L’histoire est une école de prudence et de clairvoyance. Une république se corrompt lorsqu’elle oublie ses fondements, lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui a garanti sa grandeur. C’est pourquoi Machiavel, en se plongeant dans Tite-Live, ne fait pas un travail antiquaire mais un effort de mémoire politique : seule l’attention à l’histoire permet aux républiques de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces six conditions — responsabilité des gouvernants, constitution mixte, conflit encadré, religion civile, primauté de la loi, armée citoyenne et mémoire historique — constituent la charpente de la pensée républicaine de Machiavel. Elles montrent qu’il n’est pas seulement le théoricien du pouvoir du prince, mais aussi celui de la liberté des peuples. Loin de s’opposer, ''Le Prince'' et les ''Discours'' forment les deux versants d’une même œuvre : d’un côté la lucidité sur les nécessités du pouvoir individuel, de l’autre la recherche des conditions structurelles de la liberté collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
Les ''Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio'' (''Discours sur la première décade de Tite-Live''), rédigés par Machiavel entre 1513 et 1519 et publiés en 1531, constituent, avec ''Le Prince'', l’autre pilier de sa pensée politique. Alors que ''Le Prince'' porte sur la conquête et la conservation du pouvoir par un individu, les ''Discours'' s’intéressent à la vie collective, aux institutions et aux conditions de la liberté républicaine. Les deux ouvrages ne s’opposent pas mais se complètent : l’un révèle la logique du pouvoir personnel, l’autre expose les mécanismes qui permettent à une république de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte d’écriture explique l’orientation du livre. Après le retour des Médicis en 1512 et l’abolition de la République de Florence, Machiavel, exclu du pouvoir, s’interroge sur les causes de cet échec. L’explication par les alliances internationales et la supériorité militaire des puissances étrangères lui paraît insuffisante. Ce qui l’intéresse, ce sont les conditions internes qui rendent une république vulnérable à la corruption et à la chute. C’est pourquoi il se tourne vers l’histoire de Rome, telle que Tite-Live l’avait racontée, et utilise la première décade comme une vaste mine d’exemples politiques. Rome devient le miroir où Machiavel lit à la fois la grandeur et la fragilité des régimes libres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage s’organise autour d’une question centrale : pourquoi certaines républiques survivent-elles et prospèrent-elles, tandis que d’autres s’effondrent rapidement ? Machiavel ne se contente pas de répertorier des anecdotes, il élabore une méthode d’analyse politique fondée sur l’histoire. L’étude de Rome, de Florence et de Venise lui permet de dégager des conditions générales de survie : équilibre institutionnel, vertus civiques, rôle des lois, force militaire propre, fonction sociale de la religion et mémoire historique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion sur le conflit est l’une des thèses les plus originales des ''Discours''. Contrairement aux humanistes florentins, qui voyaient dans l’unité et l’harmonie la garantie de la stabilité, Machiavel affirme que « la liberté sort des conflits ». Les luttes entre plébéiens et patriciens à Rome n’ont pas détruit la république ; elles ont permis l’adoption de lois protectrices et la création de magistratures nouvelles. Une république sans désaccord est une république en danger, car l’unanimité cache souvent la domination d’un groupe ou la paralysie politique. En canalisant la discorde dans des institutions, Rome a su transformer le conflit en moteur de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fonction de la religion occupe également une place majeure. Machiavel ne s’intéresse pas aux dogmes mais au rôle sociologique du religieux. À Rome, les rites et les croyances ont consolidé l’unité civique et discipliné les citoyens. La religion, conçue comme ciment de la république, nourrit l’attachement à la patrie. Cette idée de « religion civile », reprise plus tard par Rousseau, illustre la manière dont Machiavel sépare la foi spirituelle de son utilité politique. Il ne s’agit pas de croire pour sauver son âme, mais de pratiquer pour maintenir la cohésion collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La primauté des lois est une autre condition de la liberté. Machiavel insiste sur le fait qu’une république n’est libre que si elle est fondée sur un ordre juridique solide. La loi n’est pas une contrainte qui limite la liberté, mais le cadre qui la rend possible. Elle empêche l’arbitraire, fixe des règles communes et garantit l’égalité politique. Contre ceux qui pensent que la multiplication des lois réduit la liberté, Machiavel affirme qu’au contraire, « l’on est libre grâce aux lois ». Cette conviction, nourrie par l’exemple romain, anticipe la notion moderne d’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’armée citoyenne constitue une autre exigence. Machiavel, dans les ''Discours'' comme dans ''L’Art de la guerre'', dénonce la dépendance des républiques italiennes aux mercenaires. Il admire le modèle romain du citoyen-soldat : un homme qui défend la cité parce qu’il en fait partie, et non parce qu’il est payé. Le mercenaire est instable, prêt à changer de camp pour plus d’argent, alors que le citoyen-soldat incarne la fusion entre liberté politique et devoir militaire. Cette idée, issue de l’observation de la Rome antique, prend chez Machiavel la forme d’une règle universelle : une république ne peut exister sans une armée qui lui est propre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mémoire historique complète cet édifice. Machiavel insiste sur l’importance pour les républiques de se souvenir de leurs origines et de leurs lois fondatrices. L’histoire sert d’école de prudence et de clairvoyance. Une cité qui oublie son passé se condamne à répéter ses erreurs et à tomber dans la corruption. C’est pourquoi l’étude de Rome n’est pas pour Machiavel un exercice antiquaire, mais une ressource stratégique : connaître l’histoire permet d’agir dans le présent et de préparer l’avenir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' offrent ainsi une théorie générale de la liberté républicaine. Ils ne se limitent pas à l’exemple romain, mais utilisent Rome comme modèle pour penser les conditions de survie de toutes les républiques : vertus des gouvernants, équilibre des institutions, rôle des conflits, religion civile, primauté des lois, armée citoyenne et mémoire historique. Cet ensemble de thèses a marqué durablement la modernité politique, influençant à la fois les théoriciens de la raison d’État et les penseurs républicains des Lumières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
Dès l’Avant-Propos du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel annonce la portée singulière de son entreprise et la difficulté de sa démarche. Il affirme :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes inaugurales sont capitales. Elles traduisent la conscience aiguë de Machiavel d’entrer dans un champ nouveau : écrire non pas une chronique, ni un commentaire historique, mais une réflexion politique fondée sur l’histoire romaine. En se présentant comme pionnier d’une « route qui n’a pas encore été frayée », il revendique une démarche originale qui s’éloigne des spéculations théologiques et des traités humanistes traditionnels pour se tourner vers l’observation concrète des institutions et des régimes. On perçoit aussi une tonalité tragique : Machiavel sait que la République de Florence a disparu, il écrit en exilé, et pourtant il choisit de défendre encore le régime républicain, comme s’il fallait penser sa survie en théorie alors même que la réalité l’a anéantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit en introduisant une comparaison frappante avec la médecine :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle illustre l’argument central de Machiavel : de même que la médecine s’est constituée comme savoir expérimental en s’appuyant sur l’expérience accumulée des anciens, la politique devrait se nourrir des exemples historiques pour guider l’action présente. Pourtant, observe-t-il, les gouvernants modernes se contentent d’improviser, sans chercher à imiter ou à apprendre de l’histoire romaine ou grecque. La critique est double : elle vise d’une part la paresse des contemporains, d’autre part leur incapacité à comprendre le véritable esprit de l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel identifie lui-même la cause de cette carence :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est d’une lucidité remarquable. Ce que Machiavel reproche à ses contemporains, ce n’est pas seulement d’être paresseux ou corrompus, mais de lire l’histoire sans en extraire les leçons politiques. L’« ignorance du véritable esprit de l’histoire » empêche de voir en elle une source d’enseignements pratiques. Les hommes se contentent d’un plaisir esthétique ou érudit devant la succession des événements, mais ils refusent de penser l’imitation, c’est-à-dire la possibilité d’agir en s’inspirant des Anciens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il conclut en soulignant ce paradoxe :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’histoire, pour Machiavel, n’est pas un récit mort, mais un réservoir de modèles. Refuser l’imitation, c’est se condamner à répéter les erreurs du passé sans les comprendre. L’accusation est forte : les hommes croient que l’exemple des Anciens est hors d’atteinte, alors qu’il constitue au contraire un guide pour toute république soucieuse de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet Avant-Propos contient déjà trois thèmes fondamentaux qui irrigueront toute l’œuvre. Premièrement, la conviction que l’histoire est un laboratoire politique, où l’on peut observer les lois générales de la naissance, de la grandeur et de la corruption des républiques. Deuxièmement, la critique de l’oubli historique : un peuple qui se détourne des leçons du passé se voue à la décadence. Troisièmement, l’idée que la véritable innovation politique ne consiste pas à imaginer des utopies, mais à redécouvrir et à adapter des exemples éprouvés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel revendique ainsi un réalisme paradoxal : loin de chercher une république idéale, il veut dégager des règles d’expérience tirées de Rome et valables pour toutes les cités. En se plaçant dans le sillage de Tite-Live mais en le lisant avec un regard neuf, il inaugure une méthode qui fera école : l’usage comparatif et exemplaire de l’histoire pour fonder une science politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
Dans le deuxième chapitre du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel expose une thèse qui sera l’une des plus durables de sa pensée et qui influencera profondément la philosophie politique moderne : l’idée de la constitution mixte. Il commence par rappeler la tripartition classique des régimes, héritée de la philosophie antique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage s’inscrit directement dans la continuité de Platon, d’Aristote et de Polybe, qui avaient déjà identifié trois formes fondamentales de gouvernement. Machiavel reprend cette typologie, mais il l’applique aux réalités de son temps. Lorsqu’il parle de monarchie, il pense à la France, monarchie héréditaire centralisée. Lorsqu’il évoque l’aristocratie, il a en tête Venise, dirigée par un petit cercle de familles nobles, structurée autour du Doge et des conseils. Enfin, lorsqu’il emploie le terme de démocratie, il songe à Athènes, bien qu’il sache que cette démocratie n’était pas universelle, puisqu’excluant femmes, esclaves et métèques. Machiavel conçoit donc une matrice hybride : une constitution idéale serait un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce mélange qu’il appelle la « constitution mixte », et qu’il attribue à Rome. Mais il ajoute aussitôt une critique décisive de chacune des formes simples :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule est capitale : aucune forme de gouvernement pure n’est viable à long terme. La monarchie dégénère en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, la démocratie en anarchie. C’est le cycle des constitutions que Polybe avait déjà décrit, où chaque régime porte en lui son principe de corruption. La seule solution consiste à combiner les trois, de manière à ce que chaque pouvoir contrôle l’autre. Le prince limite l’aristocratie, l’aristocratie limite le peuple, et le peuple limite le prince. C’est l’équilibre des forces qui fonde la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique d’équilibre anticipera ce que Montesquieu formulera au XVIIIe siècle par sa maxime : « le pouvoir doit arrêter le pouvoir ». On y retrouve déjà l’idée de balance des pouvoirs, qui deviendra un principe cardinal des constitutions modernes. Rome, avec ses consuls (élément monarchique), son Sénat (élément aristocratique) et ses comices (élément populaire et militaire), est pour Machiavel l’exemple achevé d’une constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un point mérite ici d’être précisé : quand Machiavel parle de démocratie, il ne faut pas l’entendre au sens contemporain. Dans l’Athènes classique, la démocratie reposait sur le tirage au sort des magistrats, et non sur l’élection. Pour Aristote comme pour Platon, l’élection est en réalité un principe aristocratique, puisqu’elle favorise les plus riches, les plus éloquents ou les mieux dotés socialement. La démocratie véritable se définissait donc par le tirage au sort, qui mettait tous les citoyens (au sens restreint du terme) sur un pied d’égalité. Machiavel, en reprenant cette typologie, rappelle une distinction essentielle souvent oubliée aujourd’hui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette précision a nourri de nombreux débats dans l’histoire de la pensée politique. Au XVIIe siècle déjà, certains auteurs réfléchissaient à la possibilité de réintroduire le tirage au sort dans les régimes modernes, en le voyant comme un correctif à l’élitisme de l’élection. Rousseau, au XVIIIe siècle, insistera sur cette différence et ira jusqu’à écrire que « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place » : elle suppose un tirage au sort et une égalité radicale qui sont irréalisables dans les sociétés modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Machiavel, en reprenant cette typologie et en affirmant que seule la combinaison des trois éléments permet la stabilité, donne un fondement théorique à l’idée moderne d’équilibre institutionnel. Son originalité ne réside pas seulement dans la reprise de Polybe, mais dans l’application pratique qu’il en fait à la république romaine et à son époque. Là où ses contemporains humanistes cherchaient l’unité et l’harmonie, il souligne que la stabilité vient de la tension entre des forces contraires. C’est ce qui explique la longévité de Rome, et ce qui manque aux républiques italiennes contemporaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre II des ''Discours'' est donc bien plus qu’un rappel de la tradition antique : il constitue une réinterprétation qui ancre dans l’histoire romaine un principe qui deviendra constitutif de la modernité politique, celui de la constitution mixte et de la balance des pouvoirs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans le chapitre IV, Machiavel s’arrête sur un point qui distingue radicalement sa pensée de celle des humanistes de son temps : le rôle positif des dissensions dans une république. L’exemple romain, une fois encore, lui sert de matrice. Il affirme d’abord : &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La remarque est révélatrice : Machiavel ne réduit pas la grandeur de Rome à la chance ou au hasard, ni même uniquement à sa discipline militaire. Pour lui, l’élément déterminant se trouve dans les lois et dans les institutions. Une bonne discipline ne naît pas spontanément, elle est le fruit d’un cadre juridique solide. L’ordre politique, une fois établi par de bonnes lois, produit la discipline ; et cette discipline, à son tour, attire la faveur de la fortune. Déjà se dessine l’idée que les institutions et la législation priment sur les contingences.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit avec une thèse qui va à rebours des lieux communs de son époque :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette phrase est décisive. Là où les humanistes voyaient dans les conflits politiques un danger pour l’unité et la stabilité, Machiavel y voit la condition de la liberté. Les luttes incessantes entre le Sénat, représentant les grands, et la plèbe, représentant le peuple, ne furent pas un accident malheureux, mais la source même de la force romaine. Les dissensions ont produit des institutions équilibrées, comme la création des tribuns de la plèbe, qui ont garanti la participation du peuple et limité les abus de l’aristocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reproche à ses contemporains de s’arrêter au bruit — « les cris et les rumeurs » — et de condamner les troubles au nom de la paix civile, sans voir que ces troubles avaient des « effets salutaires ». Les conflits ne sont pas synonymes de désordre destructeur, mais d’énergie civique et de régulation. En canalisant la confrontation entre classes sociales, Rome a trouvé la clé de sa liberté et de sa puissance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le plaidoyer est novateur. Il rompt avec la tradition classique qui exaltait l’unité harmonieuse du corps politique. Pour les humanistes florentins, la stabilité passait par la concorde ; Machiavel affirme au contraire que la liberté passe par la discorde. « La liberté sort des conflits » est la formule qui condense sa pensée : l’absence de dissension est le signe d’une république déjà corrompue, où un groupe domine sans opposition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il ne s’agit pas pour autant de prôner le chaos. Machiavel ne célèbre pas la violence brute des factions, mais la manière dont les institutions romaines ont su encadrer et organiser le conflit. C’est en donnant une voix au peuple, en instituant des tribuns, en acceptant le jeu de l’opposition que Rome a su tirer des bénéfices de la discorde. Dissension ne signifie donc pas désintégration, mais vitalité civique. Elle exige une éducation politique des citoyens, une capacité à transformer les querelles en délibérations productives.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre est d’une importance considérable dans l’histoire de la pensée politique. Machiavel y introduit une conception du pluralisme avant l’heure : la république n’est pas l’unanimité, mais l’équilibre dynamique de forces contraires. Ce que ses contemporains blâmaient comme « désordre », il le réinterprète comme moteur de la liberté. L’idée traversera les siècles, jusqu’à Madison et les ''Federalist Papers'', où la multiplicité des factions est vue comme une garantie contre la tyrannie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel donne donc dans ce passage une leçon toujours actuelle : une république vivante n’est pas une cité silencieuse et docile, mais une cité animée par des voix divergentes, parfois bruyantes, qui s’affrontent et se surveillent mutuellement. L’unité absolue est un leurre, la discorde canalisée est la condition de la liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVI des ''Discours'' pose une question cruciale : qu’advient-il d’un peuple qui, habitué de longue date à l’autorité d’un prince, se retrouve soudainement libre ? Machiavel formule son diagnostic avec une brutalité lucide : un tel peuple conserve difficilement sa liberté. La raison ne tient pas seulement aux institutions, mais à l’état moral et civique des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Chez Machiavel, le mot de « corruption » revient constamment. Il ne désigne pas seulement la vénalité ou l’immoralité des gouvernants, mais une dégradation plus profonde : la perte des vertus civiques qui constituent l’âme d’une république. Lorsqu’un peuple a été soumis longtemps à la domination d’un prince, il perd l’habitude de se gouverner lui-même, il n’a plus le réflexe de défendre la liberté, ni le courage de s’opposer à l’oppression. Même si on lui rend une constitution libre, il n’en a plus l’usage. La liberté devient alors un fardeau qu’il ne sait pas porter, et il tend spontanément à la perdre de nouveau.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce diagnostic illustre une thèse constante de Machiavel : les institutions ne suffisent pas si elles ne sont pas soutenues par des mœurs civiques. « Ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller à ce qu’elle soit appliquée. » La constitution peut proclamer la liberté, mais elle est lettre morte si les citoyens sont corrompus, c’est-à-dire s’ils préfèrent la sécurité à la responsabilité, les faveurs d’un prince aux devoirs d’un citoyen. La corruption est donc la véritable maladie politique, plus pernicieuse que les invasions extérieures ou les complots internes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le raisonnement de Machiavel repose sur l’exemple de Rome et sur celui de Florence. Rome avait su former ses citoyens à la liberté par une éducation sévère, une discipline militaire et des lois qui obligeaient chacun à participer à la vie civique. Florence, en revanche, avait sombré parce que ses élites et son peuple avaient perdu l’esprit républicain, trop dépendants des protections offertes par les puissants. La leçon est claire : la liberté ne se maintient que si elle est pratiquée quotidiennement, si elle est cultivée comme une vertu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel rejoint ici la grande tradition républicaine antique, mais en la reformulant avec un accent particulier : la liberté est fragile non pas seulement à cause des ennemis extérieurs, mais à cause de l’affaiblissement intérieur des citoyens. La république vit tant que les citoyens croient en elle, se sacrifient pour elle et refusent la servitude. Elle meurt lorsque les hommes s’habituent à obéir et cessent de vouloir gouverner.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre a une portée qui dépasse largement l’époque de Machiavel. Il annonce une idée que reprendront plus tard Harrington, Montesquieu ou Rousseau : une constitution n’est rien sans les mœurs qui la soutiennent. Montesquieu écrira que « les lois inutiles affaiblissent les lois nécessaires », et Rousseau soulignera qu’un peuple libre ne peut rester libre que s’il est éduqué à la liberté. Machiavel en donne ici une version plus sombre : un peuple corrompu ne peut presque jamais retrouver la liberté ; il préférera l’ombre d’un maître à l’effort d’être citoyen.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’analyse est pessimiste mais réaliste. Elle reflète aussi l’expérience directe de Machiavel, qui avait vu Florence passer de la république à la domination des Médicis. Il comprenait que la perte n’était pas seulement institutionnelle mais aussi morale : les Florentins n’avaient plus la force intérieure de défendre leur liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVI montre donc combien, pour Machiavel, la politique n’est pas seulement affaire de lois ou de constitutions, mais d’éducation civique et de maintien constant des vertus publiques. La corruption de la citoyenneté est la véritable cause de la chute des républiques. La liberté est toujours menacée de disparaître si les citoyens ne veillent pas à la préserver dans leurs pratiques quotidiennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XVII des ''Discours'' prolonge directement l’analyse du chapitre précédent et formule un constat encore plus tranchant : lorsqu’un peuple corrompu accède à la liberté, il lui est presque impossible de la conserver. Machiavel reprend ici son concept central de « corruption », qu’il élargit à l’ensemble du corps social. La corruption n’est pas une simple question de morale privée ; elle est une maladie politique qui touche les ressorts mêmes de la vie civique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, un peuple se corrompt lorsqu’il privilégie systématiquement l’intérêt particulier sur l’intérêt général. L’amour de la patrie, la défense du bien commun, la participation aux affaires publiques s’effacent devant la recherche du profit, la protection des privilèges ou la dépendance à des protecteurs. Dans une telle situation, les institutions républicaines ne suffisent plus : elles deviennent des coquilles vides, incapables de contenir les ambitions et les rivalités privées. La liberté proclamée par les lois n’existe plus dans les faits, car les citoyens n’ont plus l’esprit qui permet de la défendre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est pourquoi Machiavel affirme que, « devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ». La liberté n’est pas seulement un état juridique, c’est une pratique collective, une vertu qui s’entretient. Si les citoyens n’ont plus l’habitude d’agir pour la cité, s’ils ont perdu la discipline civique, ils retomberont rapidement sous la domination d’un prince ou d’une oligarchie. La liberté, sans vertu, se transforme en licence, c’est-à-dire en désordre où chacun poursuit ses intérêts au détriment du corps politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La démonstration est nourrie par l’exemple romain. Rome, au début de son histoire républicaine, sut encadrer les conflits par des institutions et former ses citoyens à la vertu civique. Mais plus tard, à mesure que la richesse afflua et que les ambitions individuelles grandirent, la corruption s’installa. La fin de la République romaine illustre ce processus : les institutions étaient encore en place, mais elles étaient détournées par des factions et par des hommes cherchant le pouvoir personnel, comme Sylla, César ou Octave. La république, vidée de son esprit, bascula dans l’Empire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel transpose cette leçon à son époque. Florence, devenue république après la chute des Médicis en 1494, n’avait pas su entretenir une culture civique assez forte pour résister aux divisions internes et aux pressions extérieures. Le régime s’était affaibli de l’intérieur avant d’être balayé par l’alliance du pape et des Espagnols en 1512. La corruption n’était pas seulement institutionnelle mais aussi sociale : les Florentins, trop attachés à leurs intérêts particuliers, n’avaient pas su défendre la république avec l’énergie nécessaire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion traduit un pessimisme républicain typique de Machiavel. L’histoire des cités montre que la corruption est presque inévitable avec le temps : richesse, inégalités, ambitions privées minent peu à peu l’esprit civique. Or, une fois corrompu, un peuple ne peut presque jamais retrouver sa liberté par lui-même. Il faudrait, écrit Machiavel ailleurs, une intervention extérieure violente, une refondation radicale par un législateur ou un conquérant capable de réimposer des lois sévères et de restaurer la vertu. C’est une idée qu’on retrouve aussi bien dans son admiration pour les fondateurs de Rome que dans son constat amer sur la Florence de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon du chapitre XVII est claire : la liberté est indissociable de la vertu civique. Les institutions seules ne suffisent pas à la maintenir ; elles doivent être vivifiées par un peuple qui place l’intérêt général au-dessus de ses intérêts particuliers. Dès que cette hiérarchie s’inverse, la république glisse vers la corruption, et la liberté n’est plus qu’une illusion passagère avant le retour de la servitude.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68622</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68622"/>
		<updated>2025-09-05T14:56:58Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
Dans les ''Discours'', Machiavel énonce une série de conditions qui déterminent l’existence, la stabilité et la prospérité d’une république. Ces conditions ne sont pas abstraites : elles s’ancrent dans l’observation historique de Rome, mais aussi dans la comparaison avec Florence et Venise. Elles traduisent une conviction fondamentale : les républiques ne meurent pas par fatalité mais par corruption, et leur survie dépend de vertus, d’institutions, de pratiques collectives et de leur capacité à se défendre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition tient à la responsabilité des gouvernants. Machiavel, qui dans ''Le Prince'' avait insisté sur la nécessité pour l’homme d’État d’apprendre à « ne pas être toujours bon », réintroduit ici, dans le cadre républicain, une exigence de vertus classiques : sagesse, modération, équité, grandeur d’âme. Loin de contredire son réalisme, ce rappel signifie que la république ne peut pas être gouvernée durablement par la seule ruse et la seule force. Dans un régime fondé sur la liberté et la participation des citoyens, l’exemple moral des dirigeants reste essentiel. Machiavel ne répète pas naïvement l’humanisme civique ; il reconnaît que la survie du régime dépend de la qualité éthique de ses élites. Là où un prince peut se maintenir par la peur et par la ruse, un gouvernement républicain ne dure que si ses gouvernants inspirent confiance, modération et respect. Cette exigence ne garantit pas la survie de la république, mais elle en constitue la première condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition réside dans la solidité constitutionnelle. Une république ne saurait exister sans une organisation politique claire, durable et équilibrée. Pour Machiavel, le modèle indépassable est celui de Rome, qu’il appelle « constitution mixte ». À l’époque, cette notion circulait déjà parmi les théoriciens humanistes et les juristes, mais Machiavel lui donne une dimension pratique : seule une république qui combine les trois principes fondamentaux — monarchique, aristocratique et populaire — peut durer. À Rome, les consuls incarnaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les comices le principe démocratique. Ce système ne supprimait pas les conflits, mais il les canalisait dans des institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée de constitution mixte, reprise par Polybe dans l’Antiquité, influencera des siècles plus tard Montesquieu, puis les constituants américains de 1787. La Constitution des États-Unis, avec son président, son Sénat et sa Chambre des représentants, est l’héritière directe de cette pensée. Machiavel se situe donc dans une tradition longue, mais il l’actualise en insistant sur la nécessité de donner à la république des institutions capables d’équilibrer les forces sociales. Ce n’est pas l’unité parfaite qui fonde la stabilité, mais l’équilibre des pouvoirs et la conflictualité régulée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément sur ce point que Machiavel introduit une innovation majeure : l’éloge du conflit. Contrairement aux humanistes qui prônaient l’unité, il affirme que la liberté naît de la confrontation des factions. La désunion, tant qu’elle reste encadrée, est une garantie contre la corruption. Les rivalités entre grands et petits, entre aristocrates et peuple, loin de détruire la république, la dynamisent et l’empêchent de se fossiliser. Dans les ''Discours'', on lit cette formule frappante : « la liberté sort des conflits ». Machiavel refuse l’idéal illusoire d’une cité sans divisions ; il préfère une république où les tensions produisent des lois, des institutions et une vigilance constante contre l’oppression. Ce plaidoyer pour la contestation politique, qui anticipe la pensée moderne du pluralisme, tranche avec les appels humanistes à l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition est le rôle de la religion. Machiavel n’y voit pas une vérité métaphysique, mais une fonction politique et sociale. Ce qui l’impressionne à Rome, c’est l’usage civique du religieux. Le culte des dieux nourrissait un sentiment d’appartenance, créait une discipline collective et fondait l’amour de la patrie. Il ne s’agit donc pas de croire pour le salut, mais de pratiquer pour renforcer la république. Machiavel reprend cette idée et la reformule comme une théorie de la « religion civile », que Rousseau développera plus tard dans ''Du contrat social''. Loin de séparer le religieux du politique, Machiavel le réintègre comme ciment de la citoyenneté. Aujourd’hui encore, l’idée d’une « religion civile » se retrouve dans des rituels républicains, des serments, des cérémonies commémoratives ou l’enseignement civique : autant de pratiques qui rappellent que la citoyenneté est une croyance partagée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition est le règne de la loi. Machiavel insiste sur le fait qu’une république libre est d’abord une république fondée sur les lois. La loi ne limite pas la liberté, elle la rend possible. Contre une tradition qui opposait lois et liberté — tradition que reprendront certains libéraux modernes —, Machiavel affirme que « l’on est libre grâce aux lois ». La loi circonscrit les passions, empêche l’arbitraire, garantit une égalité politique fondamentale : celle de tous devant la règle commune. Loin de voir la loi comme une servitude, Machiavel la pense comme la condition même de l’autonomie civique. Sans lois stables, les citoyens sont livrés à la peur et à l’arbitraire ; avec elles, ils peuvent jouir d’une liberté partagée, même si elle restreint certaines libertés individuelles. C’est ici que l’on voit combien Machiavel, tout en rompant avec les humanistes, prépare l’idée moderne de l’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition concerne la politique extérieure. Machiavel, en observant Rome, conclut qu’une république doit défendre son existence par tous les moyens, y compris par la guerre préventive. Le maintien de la république est la valeur suprême : tout doit être sacrifié à sa survie. Il justifie ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui des ''preemptive wars'', guerres déclenchées non pour répondre à une attaque mais pour prévenir un danger. Cette idée choque par son réalisme brutal, mais elle s’explique par sa conviction que la corruption et la conquête étrangère sont les menaces permanentes des républiques. À cela s’ajoute une autre idée capitale : une république ne peut se défendre qu’avec une armée de citoyens. Machiavel dénonce violemment les mercenaires, dont il avait observé les excès en Italie, notamment les Suisses. Une république ne doit pas confier sa défense à des soldats payés, mais à des citoyens-soldats animés par l’amour de la patrie. L’« Art de la guerre » développera cette thèse, qui deviendra un pilier de l’idéologie républicaine européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, une sixième condition, plus subtile mais non moins importante, est la profondeur historique. Machiavel insiste sur le fait qu’un bon gouvernement doit avoir conscience du passé, s’inscrire dans une continuité, apprendre des expériences antérieures. L’histoire est une école de prudence et de clairvoyance. Une république se corrompt lorsqu’elle oublie ses fondements, lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui a garanti sa grandeur. C’est pourquoi Machiavel, en se plongeant dans Tite-Live, ne fait pas un travail antiquaire mais un effort de mémoire politique : seule l’attention à l’histoire permet aux républiques de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces six conditions — responsabilité des gouvernants, constitution mixte, conflit encadré, religion civile, primauté de la loi, armée citoyenne et mémoire historique — constituent la charpente de la pensée républicaine de Machiavel. Elles montrent qu’il n’est pas seulement le théoricien du pouvoir du prince, mais aussi celui de la liberté des peuples. Loin de s’opposer, ''Le Prince'' et les ''Discours'' forment les deux versants d’une même œuvre : d’un côté la lucidité sur les nécessités du pouvoir individuel, de l’autre la recherche des conditions structurelles de la liberté collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
Les ''Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio'' (''Discours sur la première décade de Tite-Live''), rédigés par Machiavel entre 1513 et 1519 et publiés en 1531, constituent, avec ''Le Prince'', l’autre pilier de sa pensée politique. Alors que ''Le Prince'' porte sur la conquête et la conservation du pouvoir par un individu, les ''Discours'' s’intéressent à la vie collective, aux institutions et aux conditions de la liberté républicaine. Les deux ouvrages ne s’opposent pas mais se complètent : l’un révèle la logique du pouvoir personnel, l’autre expose les mécanismes qui permettent à une république de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte d’écriture explique l’orientation du livre. Après le retour des Médicis en 1512 et l’abolition de la République de Florence, Machiavel, exclu du pouvoir, s’interroge sur les causes de cet échec. L’explication par les alliances internationales et la supériorité militaire des puissances étrangères lui paraît insuffisante. Ce qui l’intéresse, ce sont les conditions internes qui rendent une république vulnérable à la corruption et à la chute. C’est pourquoi il se tourne vers l’histoire de Rome, telle que Tite-Live l’avait racontée, et utilise la première décade comme une vaste mine d’exemples politiques. Rome devient le miroir où Machiavel lit à la fois la grandeur et la fragilité des régimes libres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage s’organise autour d’une question centrale : pourquoi certaines républiques survivent-elles et prospèrent-elles, tandis que d’autres s’effondrent rapidement ? Machiavel ne se contente pas de répertorier des anecdotes, il élabore une méthode d’analyse politique fondée sur l’histoire. L’étude de Rome, de Florence et de Venise lui permet de dégager des conditions générales de survie : équilibre institutionnel, vertus civiques, rôle des lois, force militaire propre, fonction sociale de la religion et mémoire historique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion sur le conflit est l’une des thèses les plus originales des ''Discours''. Contrairement aux humanistes florentins, qui voyaient dans l’unité et l’harmonie la garantie de la stabilité, Machiavel affirme que « la liberté sort des conflits ». Les luttes entre plébéiens et patriciens à Rome n’ont pas détruit la république ; elles ont permis l’adoption de lois protectrices et la création de magistratures nouvelles. Une république sans désaccord est une république en danger, car l’unanimité cache souvent la domination d’un groupe ou la paralysie politique. En canalisant la discorde dans des institutions, Rome a su transformer le conflit en moteur de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fonction de la religion occupe également une place majeure. Machiavel ne s’intéresse pas aux dogmes mais au rôle sociologique du religieux. À Rome, les rites et les croyances ont consolidé l’unité civique et discipliné les citoyens. La religion, conçue comme ciment de la république, nourrit l’attachement à la patrie. Cette idée de « religion civile », reprise plus tard par Rousseau, illustre la manière dont Machiavel sépare la foi spirituelle de son utilité politique. Il ne s’agit pas de croire pour sauver son âme, mais de pratiquer pour maintenir la cohésion collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La primauté des lois est une autre condition de la liberté. Machiavel insiste sur le fait qu’une république n’est libre que si elle est fondée sur un ordre juridique solide. La loi n’est pas une contrainte qui limite la liberté, mais le cadre qui la rend possible. Elle empêche l’arbitraire, fixe des règles communes et garantit l’égalité politique. Contre ceux qui pensent que la multiplication des lois réduit la liberté, Machiavel affirme qu’au contraire, « l’on est libre grâce aux lois ». Cette conviction, nourrie par l’exemple romain, anticipe la notion moderne d’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’armée citoyenne constitue une autre exigence. Machiavel, dans les ''Discours'' comme dans ''L’Art de la guerre'', dénonce la dépendance des républiques italiennes aux mercenaires. Il admire le modèle romain du citoyen-soldat : un homme qui défend la cité parce qu’il en fait partie, et non parce qu’il est payé. Le mercenaire est instable, prêt à changer de camp pour plus d’argent, alors que le citoyen-soldat incarne la fusion entre liberté politique et devoir militaire. Cette idée, issue de l’observation de la Rome antique, prend chez Machiavel la forme d’une règle universelle : une république ne peut exister sans une armée qui lui est propre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mémoire historique complète cet édifice. Machiavel insiste sur l’importance pour les républiques de se souvenir de leurs origines et de leurs lois fondatrices. L’histoire sert d’école de prudence et de clairvoyance. Une cité qui oublie son passé se condamne à répéter ses erreurs et à tomber dans la corruption. C’est pourquoi l’étude de Rome n’est pas pour Machiavel un exercice antiquaire, mais une ressource stratégique : connaître l’histoire permet d’agir dans le présent et de préparer l’avenir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' offrent ainsi une théorie générale de la liberté républicaine. Ils ne se limitent pas à l’exemple romain, mais utilisent Rome comme modèle pour penser les conditions de survie de toutes les républiques : vertus des gouvernants, équilibre des institutions, rôle des conflits, religion civile, primauté des lois, armée citoyenne et mémoire historique. Cet ensemble de thèses a marqué durablement la modernité politique, influençant à la fois les théoriciens de la raison d’État et les penseurs républicains des Lumières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
Dès l’Avant-Propos du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel annonce la portée singulière de son entreprise et la difficulté de sa démarche. Il affirme :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes inaugurales sont capitales. Elles traduisent la conscience aiguë de Machiavel d’entrer dans un champ nouveau : écrire non pas une chronique, ni un commentaire historique, mais une réflexion politique fondée sur l’histoire romaine. En se présentant comme pionnier d’une « route qui n’a pas encore été frayée », il revendique une démarche originale qui s’éloigne des spéculations théologiques et des traités humanistes traditionnels pour se tourner vers l’observation concrète des institutions et des régimes. On perçoit aussi une tonalité tragique : Machiavel sait que la République de Florence a disparu, il écrit en exilé, et pourtant il choisit de défendre encore le régime républicain, comme s’il fallait penser sa survie en théorie alors même que la réalité l’a anéantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit en introduisant une comparaison frappante avec la médecine :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle illustre l’argument central de Machiavel : de même que la médecine s’est constituée comme savoir expérimental en s’appuyant sur l’expérience accumulée des anciens, la politique devrait se nourrir des exemples historiques pour guider l’action présente. Pourtant, observe-t-il, les gouvernants modernes se contentent d’improviser, sans chercher à imiter ou à apprendre de l’histoire romaine ou grecque. La critique est double : elle vise d’une part la paresse des contemporains, d’autre part leur incapacité à comprendre le véritable esprit de l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel identifie lui-même la cause de cette carence :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est d’une lucidité remarquable. Ce que Machiavel reproche à ses contemporains, ce n’est pas seulement d’être paresseux ou corrompus, mais de lire l’histoire sans en extraire les leçons politiques. L’« ignorance du véritable esprit de l’histoire » empêche de voir en elle une source d’enseignements pratiques. Les hommes se contentent d’un plaisir esthétique ou érudit devant la succession des événements, mais ils refusent de penser l’imitation, c’est-à-dire la possibilité d’agir en s’inspirant des Anciens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il conclut en soulignant ce paradoxe :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’histoire, pour Machiavel, n’est pas un récit mort, mais un réservoir de modèles. Refuser l’imitation, c’est se condamner à répéter les erreurs du passé sans les comprendre. L’accusation est forte : les hommes croient que l’exemple des Anciens est hors d’atteinte, alors qu’il constitue au contraire un guide pour toute république soucieuse de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet Avant-Propos contient déjà trois thèmes fondamentaux qui irrigueront toute l’œuvre. Premièrement, la conviction que l’histoire est un laboratoire politique, où l’on peut observer les lois générales de la naissance, de la grandeur et de la corruption des républiques. Deuxièmement, la critique de l’oubli historique : un peuple qui se détourne des leçons du passé se voue à la décadence. Troisièmement, l’idée que la véritable innovation politique ne consiste pas à imaginer des utopies, mais à redécouvrir et à adapter des exemples éprouvés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel revendique ainsi un réalisme paradoxal : loin de chercher une république idéale, il veut dégager des règles d’expérience tirées de Rome et valables pour toutes les cités. En se plaçant dans le sillage de Tite-Live mais en le lisant avec un regard neuf, il inaugure une méthode qui fera école : l’usage comparatif et exemplaire de l’histoire pour fonder une science politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
Dans le deuxième chapitre du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel expose une thèse qui sera l’une des plus durables de sa pensée et qui influencera profondément la philosophie politique moderne : l’idée de la constitution mixte. Il commence par rappeler la tripartition classique des régimes, héritée de la philosophie antique :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage s’inscrit directement dans la continuité de Platon, d’Aristote et de Polybe, qui avaient déjà identifié trois formes fondamentales de gouvernement. Machiavel reprend cette typologie, mais il l’applique aux réalités de son temps. Lorsqu’il parle de monarchie, il pense à la France, monarchie héréditaire centralisée. Lorsqu’il évoque l’aristocratie, il a en tête Venise, dirigée par un petit cercle de familles nobles, structurée autour du Doge et des conseils. Enfin, lorsqu’il emploie le terme de démocratie, il songe à Athènes, bien qu’il sache que cette démocratie n’était pas universelle, puisqu’excluant femmes, esclaves et métèques. Machiavel conçoit donc une matrice hybride : une constitution idéale serait un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce mélange qu’il appelle la « constitution mixte », et qu’il attribue à Rome. Mais il ajoute aussitôt une critique décisive de chacune des formes simples :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La formule est capitale : aucune forme de gouvernement pure n’est viable à long terme. La monarchie dégénère en tyrannie, l’aristocratie en oligarchie, la démocratie en anarchie. C’est le cycle des constitutions que Polybe avait déjà décrit, où chaque régime porte en lui son principe de corruption. La seule solution consiste à combiner les trois, de manière à ce que chaque pouvoir contrôle l’autre. Le prince limite l’aristocratie, l’aristocratie limite le peuple, et le peuple limite le prince. C’est l’équilibre des forces qui fonde la stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette logique d’équilibre anticipera ce que Montesquieu formulera au XVIIIe siècle par sa maxime : « le pouvoir doit arrêter le pouvoir ». On y retrouve déjà l’idée de balance des pouvoirs, qui deviendra un principe cardinal des constitutions modernes. Rome, avec ses consuls (élément monarchique), son Sénat (élément aristocratique) et ses comices (élément populaire et militaire), est pour Machiavel l’exemple achevé d’une constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un point mérite ici d’être précisé : quand Machiavel parle de démocratie, il ne faut pas l’entendre au sens contemporain. Dans l’Athènes classique, la démocratie reposait sur le tirage au sort des magistrats, et non sur l’élection. Pour Aristote comme pour Platon, l’élection est en réalité un principe aristocratique, puisqu’elle favorise les plus riches, les plus éloquents ou les mieux dotés socialement. La démocratie véritable se définissait donc par le tirage au sort, qui mettait tous les citoyens (au sens restreint du terme) sur un pied d’égalité. Machiavel, en reprenant cette typologie, rappelle une distinction essentielle souvent oubliée aujourd’hui.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette précision a nourri de nombreux débats dans l’histoire de la pensée politique. Au XVIIe siècle déjà, certains auteurs réfléchissaient à la possibilité de réintroduire le tirage au sort dans les régimes modernes, en le voyant comme un correctif à l’élitisme de l’élection. Rousseau, au XVIIIe siècle, insistera sur cette différence et ira jusqu’à écrire que « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place » : elle suppose un tirage au sort et une égalité radicale qui sont irréalisables dans les sociétés modernes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion de Machiavel, en reprenant cette typologie et en affirmant que seule la combinaison des trois éléments permet la stabilité, donne un fondement théorique à l’idée moderne d’équilibre institutionnel. Son originalité ne réside pas seulement dans la reprise de Polybe, mais dans l’application pratique qu’il en fait à la république romaine et à son époque. Là où ses contemporains humanistes cherchaient l’unité et l’harmonie, il souligne que la stabilité vient de la tension entre des forces contraires. C’est ce qui explique la longévité de Rome, et ce qui manque aux républiques italiennes contemporaines.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre II des ''Discours'' est donc bien plus qu’un rappel de la tradition antique : il constitue une réinterprétation qui ancre dans l’histoire romaine un principe qui deviendra constitutif de la modernité politique, celui de la constitution mixte et de la balance des pouvoirs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68621</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68621"/>
		<updated>2025-09-05T14:54:52Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Discours sur la première décade de Tite-Live */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
Dans les ''Discours'', Machiavel énonce une série de conditions qui déterminent l’existence, la stabilité et la prospérité d’une république. Ces conditions ne sont pas abstraites : elles s’ancrent dans l’observation historique de Rome, mais aussi dans la comparaison avec Florence et Venise. Elles traduisent une conviction fondamentale : les républiques ne meurent pas par fatalité mais par corruption, et leur survie dépend de vertus, d’institutions, de pratiques collectives et de leur capacité à se défendre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition tient à la responsabilité des gouvernants. Machiavel, qui dans ''Le Prince'' avait insisté sur la nécessité pour l’homme d’État d’apprendre à « ne pas être toujours bon », réintroduit ici, dans le cadre républicain, une exigence de vertus classiques : sagesse, modération, équité, grandeur d’âme. Loin de contredire son réalisme, ce rappel signifie que la république ne peut pas être gouvernée durablement par la seule ruse et la seule force. Dans un régime fondé sur la liberté et la participation des citoyens, l’exemple moral des dirigeants reste essentiel. Machiavel ne répète pas naïvement l’humanisme civique ; il reconnaît que la survie du régime dépend de la qualité éthique de ses élites. Là où un prince peut se maintenir par la peur et par la ruse, un gouvernement républicain ne dure que si ses gouvernants inspirent confiance, modération et respect. Cette exigence ne garantit pas la survie de la république, mais elle en constitue la première condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition réside dans la solidité constitutionnelle. Une république ne saurait exister sans une organisation politique claire, durable et équilibrée. Pour Machiavel, le modèle indépassable est celui de Rome, qu’il appelle « constitution mixte ». À l’époque, cette notion circulait déjà parmi les théoriciens humanistes et les juristes, mais Machiavel lui donne une dimension pratique : seule une république qui combine les trois principes fondamentaux — monarchique, aristocratique et populaire — peut durer. À Rome, les consuls incarnaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les comices le principe démocratique. Ce système ne supprimait pas les conflits, mais il les canalisait dans des institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée de constitution mixte, reprise par Polybe dans l’Antiquité, influencera des siècles plus tard Montesquieu, puis les constituants américains de 1787. La Constitution des États-Unis, avec son président, son Sénat et sa Chambre des représentants, est l’héritière directe de cette pensée. Machiavel se situe donc dans une tradition longue, mais il l’actualise en insistant sur la nécessité de donner à la république des institutions capables d’équilibrer les forces sociales. Ce n’est pas l’unité parfaite qui fonde la stabilité, mais l’équilibre des pouvoirs et la conflictualité régulée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément sur ce point que Machiavel introduit une innovation majeure : l’éloge du conflit. Contrairement aux humanistes qui prônaient l’unité, il affirme que la liberté naît de la confrontation des factions. La désunion, tant qu’elle reste encadrée, est une garantie contre la corruption. Les rivalités entre grands et petits, entre aristocrates et peuple, loin de détruire la république, la dynamisent et l’empêchent de se fossiliser. Dans les ''Discours'', on lit cette formule frappante : « la liberté sort des conflits ». Machiavel refuse l’idéal illusoire d’une cité sans divisions ; il préfère une république où les tensions produisent des lois, des institutions et une vigilance constante contre l’oppression. Ce plaidoyer pour la contestation politique, qui anticipe la pensée moderne du pluralisme, tranche avec les appels humanistes à l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition est le rôle de la religion. Machiavel n’y voit pas une vérité métaphysique, mais une fonction politique et sociale. Ce qui l’impressionne à Rome, c’est l’usage civique du religieux. Le culte des dieux nourrissait un sentiment d’appartenance, créait une discipline collective et fondait l’amour de la patrie. Il ne s’agit donc pas de croire pour le salut, mais de pratiquer pour renforcer la république. Machiavel reprend cette idée et la reformule comme une théorie de la « religion civile », que Rousseau développera plus tard dans ''Du contrat social''. Loin de séparer le religieux du politique, Machiavel le réintègre comme ciment de la citoyenneté. Aujourd’hui encore, l’idée d’une « religion civile » se retrouve dans des rituels républicains, des serments, des cérémonies commémoratives ou l’enseignement civique : autant de pratiques qui rappellent que la citoyenneté est une croyance partagée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition est le règne de la loi. Machiavel insiste sur le fait qu’une république libre est d’abord une république fondée sur les lois. La loi ne limite pas la liberté, elle la rend possible. Contre une tradition qui opposait lois et liberté — tradition que reprendront certains libéraux modernes —, Machiavel affirme que « l’on est libre grâce aux lois ». La loi circonscrit les passions, empêche l’arbitraire, garantit une égalité politique fondamentale : celle de tous devant la règle commune. Loin de voir la loi comme une servitude, Machiavel la pense comme la condition même de l’autonomie civique. Sans lois stables, les citoyens sont livrés à la peur et à l’arbitraire ; avec elles, ils peuvent jouir d’une liberté partagée, même si elle restreint certaines libertés individuelles. C’est ici que l’on voit combien Machiavel, tout en rompant avec les humanistes, prépare l’idée moderne de l’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition concerne la politique extérieure. Machiavel, en observant Rome, conclut qu’une république doit défendre son existence par tous les moyens, y compris par la guerre préventive. Le maintien de la république est la valeur suprême : tout doit être sacrifié à sa survie. Il justifie ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui des ''preemptive wars'', guerres déclenchées non pour répondre à une attaque mais pour prévenir un danger. Cette idée choque par son réalisme brutal, mais elle s’explique par sa conviction que la corruption et la conquête étrangère sont les menaces permanentes des républiques. À cela s’ajoute une autre idée capitale : une république ne peut se défendre qu’avec une armée de citoyens. Machiavel dénonce violemment les mercenaires, dont il avait observé les excès en Italie, notamment les Suisses. Une république ne doit pas confier sa défense à des soldats payés, mais à des citoyens-soldats animés par l’amour de la patrie. L’« Art de la guerre » développera cette thèse, qui deviendra un pilier de l’idéologie républicaine européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, une sixième condition, plus subtile mais non moins importante, est la profondeur historique. Machiavel insiste sur le fait qu’un bon gouvernement doit avoir conscience du passé, s’inscrire dans une continuité, apprendre des expériences antérieures. L’histoire est une école de prudence et de clairvoyance. Une république se corrompt lorsqu’elle oublie ses fondements, lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui a garanti sa grandeur. C’est pourquoi Machiavel, en se plongeant dans Tite-Live, ne fait pas un travail antiquaire mais un effort de mémoire politique : seule l’attention à l’histoire permet aux républiques de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces six conditions — responsabilité des gouvernants, constitution mixte, conflit encadré, religion civile, primauté de la loi, armée citoyenne et mémoire historique — constituent la charpente de la pensée républicaine de Machiavel. Elles montrent qu’il n’est pas seulement le théoricien du pouvoir du prince, mais aussi celui de la liberté des peuples. Loin de s’opposer, ''Le Prince'' et les ''Discours'' forment les deux versants d’une même œuvre : d’un côté la lucidité sur les nécessités du pouvoir individuel, de l’autre la recherche des conditions structurelles de la liberté collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
Les ''Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio'' (''Discours sur la première décade de Tite-Live''), rédigés par Machiavel entre 1513 et 1519 et publiés en 1531, constituent, avec ''Le Prince'', l’autre pilier de sa pensée politique. Alors que ''Le Prince'' porte sur la conquête et la conservation du pouvoir par un individu, les ''Discours'' s’intéressent à la vie collective, aux institutions et aux conditions de la liberté républicaine. Les deux ouvrages ne s’opposent pas mais se complètent : l’un révèle la logique du pouvoir personnel, l’autre expose les mécanismes qui permettent à une république de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte d’écriture explique l’orientation du livre. Après le retour des Médicis en 1512 et l’abolition de la République de Florence, Machiavel, exclu du pouvoir, s’interroge sur les causes de cet échec. L’explication par les alliances internationales et la supériorité militaire des puissances étrangères lui paraît insuffisante. Ce qui l’intéresse, ce sont les conditions internes qui rendent une république vulnérable à la corruption et à la chute. C’est pourquoi il se tourne vers l’histoire de Rome, telle que Tite-Live l’avait racontée, et utilise la première décade comme une vaste mine d’exemples politiques. Rome devient le miroir où Machiavel lit à la fois la grandeur et la fragilité des régimes libres.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage s’organise autour d’une question centrale : pourquoi certaines républiques survivent-elles et prospèrent-elles, tandis que d’autres s’effondrent rapidement ? Machiavel ne se contente pas de répertorier des anecdotes, il élabore une méthode d’analyse politique fondée sur l’histoire. L’étude de Rome, de Florence et de Venise lui permet de dégager des conditions générales de survie : équilibre institutionnel, vertus civiques, rôle des lois, force militaire propre, fonction sociale de la religion et mémoire historique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion sur le conflit est l’une des thèses les plus originales des ''Discours''. Contrairement aux humanistes florentins, qui voyaient dans l’unité et l’harmonie la garantie de la stabilité, Machiavel affirme que « la liberté sort des conflits ». Les luttes entre plébéiens et patriciens à Rome n’ont pas détruit la république ; elles ont permis l’adoption de lois protectrices et la création de magistratures nouvelles. Une république sans désaccord est une république en danger, car l’unanimité cache souvent la domination d’un groupe ou la paralysie politique. En canalisant la discorde dans des institutions, Rome a su transformer le conflit en moteur de liberté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fonction de la religion occupe également une place majeure. Machiavel ne s’intéresse pas aux dogmes mais au rôle sociologique du religieux. À Rome, les rites et les croyances ont consolidé l’unité civique et discipliné les citoyens. La religion, conçue comme ciment de la république, nourrit l’attachement à la patrie. Cette idée de « religion civile », reprise plus tard par Rousseau, illustre la manière dont Machiavel sépare la foi spirituelle de son utilité politique. Il ne s’agit pas de croire pour sauver son âme, mais de pratiquer pour maintenir la cohésion collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La primauté des lois est une autre condition de la liberté. Machiavel insiste sur le fait qu’une république n’est libre que si elle est fondée sur un ordre juridique solide. La loi n’est pas une contrainte qui limite la liberté, mais le cadre qui la rend possible. Elle empêche l’arbitraire, fixe des règles communes et garantit l’égalité politique. Contre ceux qui pensent que la multiplication des lois réduit la liberté, Machiavel affirme qu’au contraire, « l’on est libre grâce aux lois ». Cette conviction, nourrie par l’exemple romain, anticipe la notion moderne d’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’armée citoyenne constitue une autre exigence. Machiavel, dans les ''Discours'' comme dans ''L’Art de la guerre'', dénonce la dépendance des républiques italiennes aux mercenaires. Il admire le modèle romain du citoyen-soldat : un homme qui défend la cité parce qu’il en fait partie, et non parce qu’il est payé. Le mercenaire est instable, prêt à changer de camp pour plus d’argent, alors que le citoyen-soldat incarne la fusion entre liberté politique et devoir militaire. Cette idée, issue de l’observation de la Rome antique, prend chez Machiavel la forme d’une règle universelle : une république ne peut exister sans une armée qui lui est propre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mémoire historique complète cet édifice. Machiavel insiste sur l’importance pour les républiques de se souvenir de leurs origines et de leurs lois fondatrices. L’histoire sert d’école de prudence et de clairvoyance. Une cité qui oublie son passé se condamne à répéter ses erreurs et à tomber dans la corruption. C’est pourquoi l’étude de Rome n’est pas pour Machiavel un exercice antiquaire, mais une ressource stratégique : connaître l’histoire permet d’agir dans le présent et de préparer l’avenir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' offrent ainsi une théorie générale de la liberté républicaine. Ils ne se limitent pas à l’exemple romain, mais utilisent Rome comme modèle pour penser les conditions de survie de toutes les républiques : vertus des gouvernants, équilibre des institutions, rôle des conflits, religion civile, primauté des lois, armée citoyenne et mémoire historique. Cet ensemble de thèses a marqué durablement la modernité politique, influençant à la fois les théoriciens de la raison d’État et les penseurs républicains des Lumières.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
Dès l’Avant-Propos du Livre I des ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', Machiavel annonce la portée singulière de son entreprise et la difficulté de sa démarche. Il affirme :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes inaugurales sont capitales. Elles traduisent la conscience aiguë de Machiavel d’entrer dans un champ nouveau : écrire non pas une chronique, ni un commentaire historique, mais une réflexion politique fondée sur l’histoire romaine. En se présentant comme pionnier d’une « route qui n’a pas encore été frayée », il revendique une démarche originale qui s’éloigne des spéculations théologiques et des traités humanistes traditionnels pour se tourner vers l’observation concrète des institutions et des régimes. On perçoit aussi une tonalité tragique : Machiavel sait que la République de Florence a disparu, il écrit en exilé, et pourtant il choisit de défendre encore le régime républicain, comme s’il fallait penser sa survie en théorie alors même que la réalité l’a anéantie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit en introduisant une comparaison frappante avec la médecine :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le parallèle illustre l’argument central de Machiavel : de même que la médecine s’est constituée comme savoir expérimental en s’appuyant sur l’expérience accumulée des anciens, la politique devrait se nourrir des exemples historiques pour guider l’action présente. Pourtant, observe-t-il, les gouvernants modernes se contentent d’improviser, sans chercher à imiter ou à apprendre de l’histoire romaine ou grecque. La critique est double : elle vise d’une part la paresse des contemporains, d’autre part leur incapacité à comprendre le véritable esprit de l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel identifie lui-même la cause de cette carence :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est d’une lucidité remarquable. Ce que Machiavel reproche à ses contemporains, ce n’est pas seulement d’être paresseux ou corrompus, mais de lire l’histoire sans en extraire les leçons politiques. L’« ignorance du véritable esprit de l’histoire » empêche de voir en elle une source d’enseignements pratiques. Les hommes se contentent d’un plaisir esthétique ou érudit devant la succession des événements, mais ils refusent de penser l’imitation, c’est-à-dire la possibilité d’agir en s’inspirant des Anciens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il conclut en soulignant ce paradoxe :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’histoire, pour Machiavel, n’est pas un récit mort, mais un réservoir de modèles. Refuser l’imitation, c’est se condamner à répéter les erreurs du passé sans les comprendre. L’accusation est forte : les hommes croient que l’exemple des Anciens est hors d’atteinte, alors qu’il constitue au contraire un guide pour toute république soucieuse de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cet Avant-Propos contient déjà trois thèmes fondamentaux qui irrigueront toute l’œuvre. Premièrement, la conviction que l’histoire est un laboratoire politique, où l’on peut observer les lois générales de la naissance, de la grandeur et de la corruption des républiques. Deuxièmement, la critique de l’oubli historique : un peuple qui se détourne des leçons du passé se voue à la décadence. Troisièmement, l’idée que la véritable innovation politique ne consiste pas à imaginer des utopies, mais à redécouvrir et à adapter des exemples éprouvés.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel revendique ainsi un réalisme paradoxal : loin de chercher une république idéale, il veut dégager des règles d’expérience tirées de Rome et valables pour toutes les cités. En se plaçant dans le sillage de Tite-Live mais en le lisant avec un regard neuf, il inaugure une méthode qui fera école : l’usage comparatif et exemplaire de l’histoire pour fonder une science politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce paragraphe correspond à la constitution mixte, au fond ce qu’il appelle l’État ou la République romaine c’est la constitution de République romaine qu’on qualifie de constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel dit que les grands philosophes, les grands théoriciens du politique ont enseigné qu’il existe trois manières de catégoriser les régimes politiques : catégorie de la monarchie, catégorie de l’aristocratie, catégorie de la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il parle de la monarchie, à quel régime pense-t-il ? Lorsqu’il parle de monarchie, et à ce moment de l‘histoire existent beaucoup de monarchies, il pense à la France, lorsqu’il parle d’aristocratie, il pense à Venise gouvernée par les douze doges vénitiens soit un petit noyau de familles aristocratiques, lorsqu’il emploie le terme démocratie, il pense à Athènes. Quelque part, Machiavel dit que l’idéal politique, la constitution idéale est un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mélange hybride est la fameuse constitution mixte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ici l’idée essentielle que le XVIIIème siècle théorisera, l’idée que tout pouvoir corrompt est que « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » comme le dit Montesquieu. C’est l’émergence du principe de la séparation des pouvoirs et plus précisément la balance des pouvoirs. &lt;br /&gt;
À Athènes, le fait que les non-citoyens de peuvent pas voter ferait que ce serait une aristocratie et non une démocratie ; la première confusion est qu’il ne faut pas regarder Athènes avec nos yeux contemporains, Athènes est une démocratie dans le sens ou jusqu’à l’avènement du suffrage universel on définit ce qu’est une démocratie - pour Planton et Aristote - non pas par le principe de l’élection, l’élection est l’élément qui caractérise l’aristocratie, mais sur le tirage au sort qui est la caractéristique première de la démocratie, les athéniens tiraient au sort ceux qui allaient gouverner la cité pour un certain temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’histoire de la philosophie politique, le tirage au sort est la caractéristique de la démocratie et des régimes démocratiques ce qui pourrait nous faire penser que nous ne vivons pas dans une démocratie, car c’est le principe de l’élection qui supplante le tirage au sort. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIème, un débat eut lieu quant à savoir s’il fallait utiliser le tirage au sort, certains pensaient que l’intelligence et les capacités devaient arriver au pouvoir. Il faut savoir que le principe de l’élection est un principe éminemment attaché au régime aristocratique, la démocratie est fondée sur le tirage au sort, de pures démocraties au sens athénien du terme il n’en existe plus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Rousseau « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place », il pensait cela qu’étant fondé sur un tirage au sort cela est donc difficile à mettre en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68620</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
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		<updated>2025-09-05T14:51:10Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le gouvernement selon Machiavel */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
Dans les ''Discours'', Machiavel énonce une série de conditions qui déterminent l’existence, la stabilité et la prospérité d’une république. Ces conditions ne sont pas abstraites : elles s’ancrent dans l’observation historique de Rome, mais aussi dans la comparaison avec Florence et Venise. Elles traduisent une conviction fondamentale : les républiques ne meurent pas par fatalité mais par corruption, et leur survie dépend de vertus, d’institutions, de pratiques collectives et de leur capacité à se défendre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition tient à la responsabilité des gouvernants. Machiavel, qui dans ''Le Prince'' avait insisté sur la nécessité pour l’homme d’État d’apprendre à « ne pas être toujours bon », réintroduit ici, dans le cadre républicain, une exigence de vertus classiques : sagesse, modération, équité, grandeur d’âme. Loin de contredire son réalisme, ce rappel signifie que la république ne peut pas être gouvernée durablement par la seule ruse et la seule force. Dans un régime fondé sur la liberté et la participation des citoyens, l’exemple moral des dirigeants reste essentiel. Machiavel ne répète pas naïvement l’humanisme civique ; il reconnaît que la survie du régime dépend de la qualité éthique de ses élites. Là où un prince peut se maintenir par la peur et par la ruse, un gouvernement républicain ne dure que si ses gouvernants inspirent confiance, modération et respect. Cette exigence ne garantit pas la survie de la république, mais elle en constitue la première condition.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition réside dans la solidité constitutionnelle. Une république ne saurait exister sans une organisation politique claire, durable et équilibrée. Pour Machiavel, le modèle indépassable est celui de Rome, qu’il appelle « constitution mixte ». À l’époque, cette notion circulait déjà parmi les théoriciens humanistes et les juristes, mais Machiavel lui donne une dimension pratique : seule une république qui combine les trois principes fondamentaux — monarchique, aristocratique et populaire — peut durer. À Rome, les consuls incarnaient l’élément monarchique, le Sénat l’élément aristocratique et les comices le principe démocratique. Ce système ne supprimait pas les conflits, mais il les canalisait dans des institutions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette idée de constitution mixte, reprise par Polybe dans l’Antiquité, influencera des siècles plus tard Montesquieu, puis les constituants américains de 1787. La Constitution des États-Unis, avec son président, son Sénat et sa Chambre des représentants, est l’héritière directe de cette pensée. Machiavel se situe donc dans une tradition longue, mais il l’actualise en insistant sur la nécessité de donner à la république des institutions capables d’équilibrer les forces sociales. Ce n’est pas l’unité parfaite qui fonde la stabilité, mais l’équilibre des pouvoirs et la conflictualité régulée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est précisément sur ce point que Machiavel introduit une innovation majeure : l’éloge du conflit. Contrairement aux humanistes qui prônaient l’unité, il affirme que la liberté naît de la confrontation des factions. La désunion, tant qu’elle reste encadrée, est une garantie contre la corruption. Les rivalités entre grands et petits, entre aristocrates et peuple, loin de détruire la république, la dynamisent et l’empêchent de se fossiliser. Dans les ''Discours'', on lit cette formule frappante : « la liberté sort des conflits ». Machiavel refuse l’idéal illusoire d’une cité sans divisions ; il préfère une république où les tensions produisent des lois, des institutions et une vigilance constante contre l’oppression. Ce plaidoyer pour la contestation politique, qui anticipe la pensée moderne du pluralisme, tranche avec les appels humanistes à l’harmonie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition est le rôle de la religion. Machiavel n’y voit pas une vérité métaphysique, mais une fonction politique et sociale. Ce qui l’impressionne à Rome, c’est l’usage civique du religieux. Le culte des dieux nourrissait un sentiment d’appartenance, créait une discipline collective et fondait l’amour de la patrie. Il ne s’agit donc pas de croire pour le salut, mais de pratiquer pour renforcer la république. Machiavel reprend cette idée et la reformule comme une théorie de la « religion civile », que Rousseau développera plus tard dans ''Du contrat social''. Loin de séparer le religieux du politique, Machiavel le réintègre comme ciment de la citoyenneté. Aujourd’hui encore, l’idée d’une « religion civile » se retrouve dans des rituels républicains, des serments, des cérémonies commémoratives ou l’enseignement civique : autant de pratiques qui rappellent que la citoyenneté est une croyance partagée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition est le règne de la loi. Machiavel insiste sur le fait qu’une république libre est d’abord une république fondée sur les lois. La loi ne limite pas la liberté, elle la rend possible. Contre une tradition qui opposait lois et liberté — tradition que reprendront certains libéraux modernes —, Machiavel affirme que « l’on est libre grâce aux lois ». La loi circonscrit les passions, empêche l’arbitraire, garantit une égalité politique fondamentale : celle de tous devant la règle commune. Loin de voir la loi comme une servitude, Machiavel la pense comme la condition même de l’autonomie civique. Sans lois stables, les citoyens sont livrés à la peur et à l’arbitraire ; avec elles, ils peuvent jouir d’une liberté partagée, même si elle restreint certaines libertés individuelles. C’est ici que l’on voit combien Machiavel, tout en rompant avec les humanistes, prépare l’idée moderne de l’État de droit.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition concerne la politique extérieure. Machiavel, en observant Rome, conclut qu’une république doit défendre son existence par tous les moyens, y compris par la guerre préventive. Le maintien de la république est la valeur suprême : tout doit être sacrifié à sa survie. Il justifie ainsi ce que l’on appelle aujourd’hui des ''preemptive wars'', guerres déclenchées non pour répondre à une attaque mais pour prévenir un danger. Cette idée choque par son réalisme brutal, mais elle s’explique par sa conviction que la corruption et la conquête étrangère sont les menaces permanentes des républiques. À cela s’ajoute une autre idée capitale : une république ne peut se défendre qu’avec une armée de citoyens. Machiavel dénonce violemment les mercenaires, dont il avait observé les excès en Italie, notamment les Suisses. Une république ne doit pas confier sa défense à des soldats payés, mais à des citoyens-soldats animés par l’amour de la patrie. L’« Art de la guerre » développera cette thèse, qui deviendra un pilier de l’idéologie républicaine européenne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, une sixième condition, plus subtile mais non moins importante, est la profondeur historique. Machiavel insiste sur le fait qu’un bon gouvernement doit avoir conscience du passé, s’inscrire dans une continuité, apprendre des expériences antérieures. L’histoire est une école de prudence et de clairvoyance. Une république se corrompt lorsqu’elle oublie ses fondements, lorsqu’elle perd la mémoire de ce qui a garanti sa grandeur. C’est pourquoi Machiavel, en se plongeant dans Tite-Live, ne fait pas un travail antiquaire mais un effort de mémoire politique : seule l’attention à l’histoire permet aux républiques de durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces six conditions — responsabilité des gouvernants, constitution mixte, conflit encadré, religion civile, primauté de la loi, armée citoyenne et mémoire historique — constituent la charpente de la pensée républicaine de Machiavel. Elles montrent qu’il n’est pas seulement le théoricien du pouvoir du prince, mais aussi celui de la liberté des peuples. Loin de s’opposer, ''Le Prince'' et les ''Discours'' forment les deux versants d’une même œuvre : d’un côté la lucidité sur les nécessités du pouvoir individuel, de l’autre la recherche des conditions structurelles de la liberté collective.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, il y a un sentiment de fatalité chez Machiavel, il est conscient qu’il va défendre la République alors que la république de Florence est morte, toutes les théories de la république ne sont pas prises en considération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Machiavel est que l’histoire nous donne des leçons, l’histoire est un guide qu’il faut suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce paragraphe correspond à la constitution mixte, au fond ce qu’il appelle l’État ou la République romaine c’est la constitution de République romaine qu’on qualifie de constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel dit que les grands philosophes, les grands théoriciens du politique ont enseigné qu’il existe trois manières de catégoriser les régimes politiques : catégorie de la monarchie, catégorie de l’aristocratie, catégorie de la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il parle de la monarchie, à quel régime pense-t-il ? Lorsqu’il parle de monarchie, et à ce moment de l‘histoire existent beaucoup de monarchies, il pense à la France, lorsqu’il parle d’aristocratie, il pense à Venise gouvernée par les douze doges vénitiens soit un petit noyau de familles aristocratiques, lorsqu’il emploie le terme démocratie, il pense à Athènes. Quelque part, Machiavel dit que l’idéal politique, la constitution idéale est un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mélange hybride est la fameuse constitution mixte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ici l’idée essentielle que le XVIIIème siècle théorisera, l’idée que tout pouvoir corrompt est que « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » comme le dit Montesquieu. C’est l’émergence du principe de la séparation des pouvoirs et plus précisément la balance des pouvoirs. &lt;br /&gt;
À Athènes, le fait que les non-citoyens de peuvent pas voter ferait que ce serait une aristocratie et non une démocratie ; la première confusion est qu’il ne faut pas regarder Athènes avec nos yeux contemporains, Athènes est une démocratie dans le sens ou jusqu’à l’avènement du suffrage universel on définit ce qu’est une démocratie - pour Planton et Aristote - non pas par le principe de l’élection, l’élection est l’élément qui caractérise l’aristocratie, mais sur le tirage au sort qui est la caractéristique première de la démocratie, les athéniens tiraient au sort ceux qui allaient gouverner la cité pour un certain temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’histoire de la philosophie politique, le tirage au sort est la caractéristique de la démocratie et des régimes démocratiques ce qui pourrait nous faire penser que nous ne vivons pas dans une démocratie, car c’est le principe de l’élection qui supplante le tirage au sort. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIème, un débat eut lieu quant à savoir s’il fallait utiliser le tirage au sort, certains pensaient que l’intelligence et les capacités devaient arriver au pouvoir. Il faut savoir que le principe de l’élection est un principe éminemment attaché au régime aristocratique, la démocratie est fondée sur le tirage au sort, de pures démocraties au sens athénien du terme il n’en existe plus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Rousseau « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place », il pensait cela qu’étant fondé sur un tirage au sort cela est donc difficile à mettre en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68619</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68619"/>
		<updated>2025-09-05T14:44:26Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
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 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
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 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XV du ''Prince'', intitulé « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », marque une rupture fondatrice dans l’histoire de la pensée politique. C’est dans ces pages que Machiavel, après avoir exposé les différentes formes de principautés et les conditions de leur conquête, aborde directement la question des qualités nécessaires au maintien du pouvoir. Il s’agit moins d’un traité de morale que d’une réflexion sur l’efficacité politique, où l’utilité prend le pas sur la conformité à des normes idéales.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel introduit son propos en se démarquant ouvertement de ses prédécesseurs et contemporains :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations ? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […] »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette déclaration de méthode est fondamentale. Alors que la tradition humaniste s’attachait à décrire ce que devraient être les gouvernants – en reprenant les vertus cardinales de l’Antiquité (justice, tempérance, prudence, courage) ou les vertus chrétiennes (charité, humilité, piété) –, Machiavel revendique un regard neuf : observer non pas « la manière dont on devrait vivre », mais « la manière dont on vit ». Le décalage entre l’idéal et la réalité est tel qu’étudier le premier conduit, dit-il, non à la conservation de l’État, mais à sa ruine. C’est une véritable révolution épistémologique : la politique devient un champ autonome, avec ses propres règles, distinctes de la morale privée ou de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette démarche conduit Machiavel à une affirmation qui a scandalisé ses contemporains et qui reste l’une des plus célèbres de son œuvre :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« (…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’idée qu’un prince doit « apprendre à ne pas être bon » est un renversement radical de la tradition politique. Là où les philosophes antiques et chrétiens posaient que la vertu morale constituait la base de l’art de gouverner, Machiavel affirme que la survie de l’État exige parfois des comportements contraires à la morale. Le prince doit être capable d’user du mal « selon la nécessité », c’est-à-dire lorsque les circonstances l’imposent. La ''necessità'' devient un principe cardinal de la pensée machiavélienne : l’exigence de conserver l’État justifie des actions qui seraient condamnables dans un autre registre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nuance néanmoins ce propos en introduisant une typologie des vices et vertus qui renverse les hiérarchies établies :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut ; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette inversion du rapport entre vertu et vice constitue une des clés du machiavélisme. Ce qui est considéré comme vertu dans le domaine moral peut être funeste en politique : la générosité excessive peut ruiner les finances de l’État, la clémence absolue peut encourager la rébellion. À l’inverse, ce qui apparaît comme vice peut se révéler une ressource politique : la cruauté, si elle est bien utilisée, peut rétablir l’ordre ; l’avarice peut garantir la stabilité fiscale. Ce relativisme ne signifie pas que Machiavel nie la valeur morale des actes, mais qu’il transfère l’évaluation dans un autre registre : celui de l’efficacité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Derrière ce renversement, se dessine une distinction fondamentale entre le pouvoir réel et la perception du pouvoir. Le prince doit parfois sembler vertueux sans l’être, et inversement, il peut se livrer à des actions condamnées pour préserver l’État. Cette dissociation entre être et paraître fonde une conception « binaire » du pouvoir : d’un côté sa réalité matérielle, de l’autre son image. Machiavel anticipe ici une conception moderne de la politique comme espace de représentation, où l’opinion et la perception jouent un rôle aussi important que les décisions réelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres qui suivent déclinent cette logique en détail. Au chapitre XVI (« De la libéralité et de la parcimonie »), Machiavel explique qu’il vaut mieux être économe que généreux, car la générosité mène à l’imposition fiscale et à la haine des sujets. Au chapitre XVII (« De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire »), il pose la célèbre formule : il est plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on ne peut être les deux. Au chapitre XVIII (« Comment les princes doivent tenir leurs paroles »), il propose la métaphore du lion et du renard : le prince doit être fort comme un lion, mais rusé comme un renard. Au chapitre XXIII (« Comment l’on doit fuir les flatteurs »), il met en garde contre l’influence corruptrice des courtisans, reprenant une leçon tirée de son expérience diplomatique auprès de Maximilien.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tous ces développements prolongent la logique du chapitre XV : l’État ne se maintient pas par la pureté morale du gouvernant, mais par sa capacité à manier force et ruse, générosité et parcimonie, clémence et cruauté, en fonction des circonstances. Loin de glorifier le cynisme, Machiavel construit une science politique où le critère suprême est la conservation de l’État, et où les catégories morales classiques se trouvent réordonnées au service de cette finalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En affirmant que le prince doit « apprendre à ne pas être toujours bon », Machiavel a inauguré une nouvelle grammaire du pouvoir. Ce chapitre, conjointement au chapitre XXV sur la fortune, fonde la modernité de sa pensée : l’homme n’est pas totalement maître de son destin, mais il dispose d’une marge de manœuvre qu’il doit exploiter avec audace, adaptabilité et ''virtù''. L’histoire politique postérieure — de Hobbes à Montesquieu, de Richelieu à la raison d’État moderne — reprendra et développera ces intuitions, qui constituent le socle d’une science politique affranchie de la morale et de la théologie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La disparition de la République florentine en 1511–1512, suivie du retour au pouvoir des Médicis avec l’appui des troupes espagnoles et du pape Jules II, constitue un tournant non seulement dans la trajectoire personnelle de Machiavel, mais aussi dans l’orientation de sa pensée. Alors que ''Le Prince'' se concentrait sur les qualités individuelles du gouvernant et sur les moyens d’acquérir et de conserver le pouvoir, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' témoignent d’un déplacement du regard vers la réflexion sur les régimes républicains, leur durée et leurs causes de corruption. Pour Machiavel, il ne s’agit plus seulement de comprendre pourquoi un prince réussit ou échoue, mais de saisir pourquoi certaines républiques survivent et prospèrent tandis que d’autres s’effondrent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La question n’était pas seulement théorique. La perte de Florence et l’échec d’un régime républicain qu’il avait servi pendant quatorze ans posaient à Machiavel un problème existentiel et intellectuel : pourquoi la république n’avait-elle pas résisté ? Certes, on pouvait invoquer les jeux d’alliances internationales, la supériorité des armées étrangères ou les intrigues papales. Mais ces explications externes paraissaient insuffisantes à Machiavel et à son cercle d’humanistes. Le véritable enjeu, plus profond, résidait dans les conditions internes qui permettent à une république de durer ou au contraire la condamnent à la corruption et à la chute.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour répondre à ce dilemme, Machiavel se tourne vers l’histoire, et plus précisément vers l’histoire romaine telle que transmise par l’historien Tite-Live. Ce choix n’est pas anodin. Dans la tradition humaniste, l’histoire de Rome, et surtout celle de la République romaine, offre un réservoir inépuisable d’exemples, de modèles et de contre-modèles. Elle permet de penser la politique non pas dans l’abstraction, mais à partir de cas concrets qui servent de leçons. Machiavel, fidèle à sa méthode réaliste, n’entend pas reconstruire un idéal théorique, mais déduire des enseignements pratiques à partir de l’expérience historique. Rome devient ainsi l’archétype à partir duquel il interroge Florence, Venise et les autres républiques de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La problématique centrale des ''Discours'' peut être formulée en ces termes : quelles sont les conditions d’existence et de prospérité d’une république ? Machiavel cherche à identifier les vertus collectives, les structures institutionnelles et les mécanismes sociaux qui garantissent la liberté et la stabilité du corps politique. Sa réflexion se déploie autour de trois questions fondamentales. La première concerne les conditions d’existence d’une république en tant que telle : quel type de régime peut véritablement durer, quelles institutions lui donnent sa solidité ? La deuxième concerne la qualité des citoyens : une république ne peut survivre que si ses membres possèdent certaines vertus civiques, orientées vers le bien commun et non vers l’intérêt particulier. La troisième enfin concerne les dangers de corruption : qu’est-ce qui mine la liberté républicaine, quelles forces internes menacent sa pérennité, et comment y remédier ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette interrogation sur la corruption est au cœur des ''Discours''. Pour Machiavel, les républiques, comme les individus, naissent, croissent, atteignent un apogée, puis déclinent et meurent. Leur corruption survient lorsque les vertus civiques s’effacent, lorsque l’intérêt privé supplante le souci du bien commun, lorsque les institutions cessent de canaliser les conflits et laissent place à la domination des factions ou à l’ambition d’un seul. L’histoire romaine, mais aussi l’histoire récente de Florence, illustre ce cycle tragique. C’est pourquoi Machiavel s’efforce de dégager, à partir des exemples de Rome, de Venise et de Florence, un ensemble de conditions qui permettent d’allonger la durée de vie des républiques et de prévenir leur corruption.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce contexte, les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' apparaissent comme le complément nécessaire du ''Prince''. Là où le premier ouvrage se concentrait sur l’individu et sur l’art de gouverner en situation de crise ou de conquête, le second s’intéresse à la collectivité, aux institutions et à la dynamique des régimes libres. L’un étudie la virtù du prince, l’autre la virtù du peuple. L’un s’interroge sur la fortune et l’adaptation individuelle, l’autre sur les conditions structurelles et sociales de la liberté. Ce déplacement témoigne de l’évolution de Machiavel lui-même, passé du serviteur actif d’une république déchue au penseur désabusé mais lucide, soucieux de comprendre ce qui rend possible la survie des régimes politiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En se penchant sur Rome, Machiavel ne se livre donc pas à un exercice antiquaire. Il construit un idéal-type destiné à éclairer les expériences contemporaines. Florence a échoué, Venise résiste encore, Rome a prospéré puis disparu. De ces cas, il tire une réflexion sur la nécessité de lois solides, d’institutions équilibrées et de citoyens vertueux. La république n’est pas seulement une affaire de constitution formelle ; elle repose sur une culture civique, sur la capacité du peuple à défendre sa liberté et à accepter le conflit comme élément constitutif de la vie politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les ''Discours'' traduisent ainsi une conviction centrale : la liberté républicaine est fragile, toujours menacée par la corruption, mais elle peut être prolongée et consolidée par une combinaison de lois, de mœurs et de conflits bien régulés. Ce que Machiavel cherche à penser, c’est une théorie générale des conditions de durée des républiques, une réflexion qui dépasse le cas florentin pour devenir universelle. En cela, son œuvre annonce les grandes philosophies politiques de la modernité, de Montesquieu à Rousseau, et reste un texte fondateur de la pensée républicaine.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il est tout d’abord nécessaire que les gouvernants fassent preuve d’une certaine « responsabilité politique » devant faire preuve de sagesse, de modération et d’équité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans « Le Prince », il reprend que ce ne sont pas des conditions suffisantes, quelque part il retrouve les idéaux humanistes qu’il avait écartés dans « Le Prince », mais tandis que dans les discours il réaffirme, et c’est la première condition d’existence de toute république, que les gouvernants doivent faire preuve de vertus, mais de vertus humanistes, sagesse, modération, équité, et grandeur d’âme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il faut quand même retrouver ces vertus humanistes classiques afin que la république revienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition est qu’il faut qu’une république soit politiquement et constitutionnellement bien organisée, la constitution politique doit être très solide. Que faut-il ? Il faut tout simplement une constitution qui imite, reprenne le modèle qui est source d’inspiration pour tout le monde soit le modèle romain, il faut que la constitution d’une république soit mixte. En d’autres termes, il faut une nécessité de mettre en place une république solide fondée sur une constitution mixte qui est le modèle romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Machiavel, il est très commun de retrouver l’idée d’une constitution mixte. Une constitution mixte est dans l’image de Machiavel, son discours est une constitution fondée sur trois éléments importants de toute société politique : l’élément monarchique, l’élément aristocratique et l’élément démocratique. Il faut un pouvoir qui soit reparti entre la dimension monarchique qui est un homme ou une femme, la dimension aristocratique c’est-à-dire une assemblée qui regroupe une certaine élite et puis la dimension populaire qui regroupe des représentants du peuple d’une manière plus générale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome était fondée sur ce modèle, des consules représentaient l’élément monarchique, le sénat représentait l’élément aristocratique et les comices représentaient les militaires ainsi que les milieux plus populaires. Le modèle de constitution romaine que tous les historiens de Rome ont appelé « constitution mixte » est un modèle qui intègre ces trois dimensions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle a été repris par de très nombreux théoriciens du droit et du politique, la constitution américaine de 1787 est aussi fondée sur ces éléments constitutifs d’un pouvoir, c’est un modèle qui est en fait un modèle romain qui a irrigué toute l’histoire de la philosophie et a marqué les esprits dans l’histoire de la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce modèle de constitution mixte, parce que mélangé entre différents éléments, qui est un ordre constitutionnel qui n’est pas une monarchie, ni une aristocratie, ni une démocratie, mais qui est les trois à la fois. C’est un modèle qui a marqué les esprits au long de plusieurs siècles et notamment les constituants américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel ajoute quelque chose de nouveau dans cette deuxième condition en y ajoutant un élément en disant que pour que le système fonctionne, que l’organisation politique fondée sur une constitution mixte fonctionne, il est crucial qu’il existe ou se mette en place des factions politiques qui s’affrontent. Il y a l’idée de parti politique, Machiavel rompt avec une tradition qui voulait qu’il y ait une stabilité et une unité autour des gouvernants, les humanistes défendaient l’idéal d’unité et de stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel va reprendre une partie de la théorie en ajoutant que les factions puissent s’y affronter, « la liberté sort des conflits ». Il craint comme la peste ces régimes où tout le monde est d’accord avec tout le monde. Il y a chez Machiavel un plaidoyer pour la désunion et non plus pour l’union politique, c’est pour lui un des moyens afin de prévenir la corruption de s’installer. Machiavel fait l’éloge la contestation en politique, il faut des opinions différentes qui s’expriment et animent la vie politique, une telle constitution n’est pas suffisante si elle n’est pas animée, l’animation est cette forme de désunion, une forme de défense de l’idée de débat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition donnée est la nécessité de développer le culte religieux, mais non pas de la religion, car à l’image des Romains ce qui l’impressionne est la fonction sociologique de la religion, il fut impressionné de voir le génie romain d’instrumentaliser la religion qui permet d’une certaine manière la constitution de la citoyenneté romaine, un bon citoyen romain pratique le culte des dieux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel n’est pas intéressé par les vérités religieuses, mais compris la fonction sociale de la religion comme constructrice de la religion civile qui est l’amour de la partie et de la république ; ce sentiment d’appartenance à une culture commune est un élément et un sentiment qui doit être cultivé. Chez les Français on trouve le culte de l’amour pour la république, il en va de même pour les Américains, c’est quelque chose d’extrêmement fort qui fondamentalement, pour Machiavel, est une possibilité qui est d’employer le fait religieux comme fédérateur et rassembleur d’une idéologie du citoyen. Machiavel cherche à utiliser le fait religieux afin de construire la citoyenneté, pour construire l’amour de la république, pour construire ce que Rousseau appelle « l’homme nouveau ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, le culte de la religion permet de donner une cohérence à un État, actuellement il existe dans certaines écoles l’instruction civique qui est une sorte de religion de la citoyenneté, c’est la fonction de la religion comme unificatrice du corps politique et du corps social. L’éducation à la citoyenneté est une forme de religion qu’il faut développer comme la religion romaine qui a réussi à développer cette citoyenneté romaine, en d’autres termes le culte religieux a une fonction sociale qu’il s’agit d’exploiter afin de construire la citoyenneté moderne, l’amour de la pratique et de la république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition d’existence d’une république est la nécessité d’avoir un régime politique fondé sur la loi. En d’autres termes, c’est l’importance de la loi ou des lois dans toute république, il faut des lois afin de tenir et circonscrire des principes tout comme pour circonscrire le peuple, il croit aux vertus de la loi comme garante de la liberté politique des citoyens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel pense et croit profondément que l’existence même de lois garantit l’ordre social et politique et une certaine forme d’égalité politique aussi. La notion deviendra plus tard importe à savoir celle d’égalité devant la loi qui est très chère à Machiavel, il n’y a de républiques qu’une république fondée sur des lois juridiques et un ensemble cohérent ; ces lois ne sont légitimes et susceptibles de garantir la liberté seulement si tout le monde est impliqué dans leur organisation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon le raisonnement de Machiavel, la loi est garante de la liberté politique des citoyens. Une république libre est une république si et seulement si la loi votée et décidée par les citoyens est mise en place. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a un débat qui irrigue la philosophie politique contemporaine depuis longtemps sur le rapport entre la loi et la liberté, de nombreux auteurs que l’on qualifie de libéraux ont tendance à dire que plus il y a de lois moins il y a de liberté, l’expression même des lois est l’État. C’est un discours qui est au fond repris et décliné sous différentes formes, il y a des clivages entre libéraux [[La perspective communautarienne|communautariens]] et d’autres philosophies qui tentent de déplacer le curseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel a eu une idée inversant qui refait surface aujourd’hui, les lois ne sont pas un gage de servitude, en d’autres termes on peut être libre grâce aux lois. L’idée de croire que trop de lois tue la liberté pour Machiavel est un non-sens ; on n’est pas libre contre la loi, mais on est pas libre parce qu’il n’y a pas ou peu de lois comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] le postule, on est en fait libre parce qu’il y a des lois. Cette façon de penser est très importante en philosophie contemporaine parce qu’il y a un certain nombre de débats sur ce sujet. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel postule qu’on est libre en tant que citoyen grâce à la loi, elle empiète peut-être sur les libertés individuelles, mais elle les garantit. La notion d’égalité devant la loi pour Machiavel est le cœur même de l’existence d’une république, il n’y a qu’une république dans laquelle les citoyens sont égaux devant la loi même si cela empiète sur les libertés personnelles et individuelles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition d’existence de la république qui est une condition qui attrait à la politique extérieure de toute république, Machiavel chose curieuse, va défendre l’idée qu’une république doit défendre à tout prix son existence. Il va même aller jusqu’à défendre l’idée que pour sa survie elle peut se lancer dans une guerre préventive. En d’autres termes, suivant l’exemple romain, il pense que l’idéal de la république dans une échelle de valeurs est le bien suprême, c’est l’idéal absolu. L’existence et le maintien et la préservation de la république sont tellement importants qu’il faut défendre cette valeur et ce régime à tout prix même au prix d’une politique étrangère conquérante défendant l’idée d’une guerre préventive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les « preemptive wars » sont pour Machiavel tout à fait autorisées, la guerre est juste de ce point de vue là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut être prêt à tous les sacrifices pour défendre cette idée là, dans cette opinion de type militaire Machiavel présente un autre argument avec l’existence d’une armée de milice. Machiavel dans son ouvrage « L’Art de la guerre » s’interroge sur les statuts des armées de son époque dans lequel il commente en détail l’armée de la Confédération Suisse parce qu’en 1515 -1520 les suisses sont des mercenaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel trouve cela contestable, s’il admire le principe du citoyen-soldat qu’il croit nécessaire pour l’existence même d’une république il a des mots très durs contre les mercenaires suisses. Pour lui la république idéale est construite sur l’idée du citoyen-soldat et non point sur l’idée du mercenariat, un citoyen amoureux de sa république sera beaucoup plus enclin à défendre sa république qu’un mercenaire qui ira à la limite vers celui qui le paiera plus cher. Cette idée de citoyen-soldat ou plus communément d’armée de milice est constitutive de ce qu’on appellera plus tard l’idéologie républicaine, il n’y a de république que les républiques fondées sur le principe du citoyen-soldat et non point sur le mercenariat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Machiavel boucle dans ses discours et propose un modèle d’idéal type de république fondée sur les notions évoquées précédemment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une sixième condition est la connaissance de l’histoire. Pour Machiavel, il est très important qu’un gouvernant ait la profondeur historique dans la prise de décision, c’est-à-dire le sentiment de s’inscrire dans un projet politique de longue durée. En d’autres termes, Machiavel pense qu’une république ne peut survivre que si ses dirigeants fondent leurs décisions politiques sur les lois, mais également sur l’histoire de ladite république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est seulement à cette condition que la République ne se corrompt pas et peut durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, il y a un sentiment de fatalité chez Machiavel, il est conscient qu’il va défendre la République alors que la république de Florence est morte, toutes les théories de la république ne sont pas prises en considération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Machiavel est que l’histoire nous donne des leçons, l’histoire est un guide qu’il faut suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce paragraphe correspond à la constitution mixte, au fond ce qu’il appelle l’État ou la République romaine c’est la constitution de République romaine qu’on qualifie de constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel dit que les grands philosophes, les grands théoriciens du politique ont enseigné qu’il existe trois manières de catégoriser les régimes politiques : catégorie de la monarchie, catégorie de l’aristocratie, catégorie de la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il parle de la monarchie, à quel régime pense-t-il ? Lorsqu’il parle de monarchie, et à ce moment de l‘histoire existent beaucoup de monarchies, il pense à la France, lorsqu’il parle d’aristocratie, il pense à Venise gouvernée par les douze doges vénitiens soit un petit noyau de familles aristocratiques, lorsqu’il emploie le terme démocratie, il pense à Athènes. Quelque part, Machiavel dit que l’idéal politique, la constitution idéale est un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mélange hybride est la fameuse constitution mixte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ici l’idée essentielle que le XVIIIème siècle théorisera, l’idée que tout pouvoir corrompt est que « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » comme le dit Montesquieu. C’est l’émergence du principe de la séparation des pouvoirs et plus précisément la balance des pouvoirs. &lt;br /&gt;
À Athènes, le fait que les non-citoyens de peuvent pas voter ferait que ce serait une aristocratie et non une démocratie ; la première confusion est qu’il ne faut pas regarder Athènes avec nos yeux contemporains, Athènes est une démocratie dans le sens ou jusqu’à l’avènement du suffrage universel on définit ce qu’est une démocratie - pour Planton et Aristote - non pas par le principe de l’élection, l’élection est l’élément qui caractérise l’aristocratie, mais sur le tirage au sort qui est la caractéristique première de la démocratie, les athéniens tiraient au sort ceux qui allaient gouverner la cité pour un certain temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’histoire de la philosophie politique, le tirage au sort est la caractéristique de la démocratie et des régimes démocratiques ce qui pourrait nous faire penser que nous ne vivons pas dans une démocratie, car c’est le principe de l’élection qui supplante le tirage au sort. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIème, un débat eut lieu quant à savoir s’il fallait utiliser le tirage au sort, certains pensaient que l’intelligence et les capacités devaient arriver au pouvoir. Il faut savoir que le principe de l’élection est un principe éminemment attaché au régime aristocratique, la démocratie est fondée sur le tirage au sort, de pures démocraties au sens athénien du terme il n’en existe plus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Rousseau « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place », il pensait cela qu’étant fondé sur un tirage au sort cela est donc difficile à mettre en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68618</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68618"/>
		<updated>2025-09-05T14:40:00Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
 | département = &lt;br /&gt;
 | professeurs = [[Alexis Keller]]&amp;lt;ref&amp;gt;[https://en.wikipedia.org/wiki/Alexis_Keller Alexis Keller - Wikipedia]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.unige.ch/droit/collaborateur/professeurs/keller-alexis/ Alexis Keller - Faculté de droit - UNIGE]&amp;lt;/ref&amp;gt;&amp;lt;ref&amp;gt;[https://www.ictj.org/about/alexis-keller Alexis Keller | International Center for Transitional Justice]&amp;lt;/ref&amp;gt;&lt;br /&gt;
 | enregistrement = &lt;br /&gt;
 | lectures = &lt;br /&gt;
* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXV du ''Prince'', intitulé « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », occupe une place centrale dans la pensée de Machiavel. Avec le chapitre XV, c’est sans doute le plus décisif, car il condense sa rupture avec la philosophie politique traditionnelle et affirme une vision nouvelle de la capacité humaine à agir dans l’histoire. La question posée est claire : dans quelle mesure les hommes, et en particulier les princes, peuvent-ils maîtriser leur destin ? &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès l’ouverture du chapitre, Machiavel rappelle la position dominante de son temps, qui était celle des théologiens et de la tradition chrétienne :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ici, Machiavel reconnaît que beaucoup croient que tout dépend de Dieu et de la fortune, et que par conséquent l’effort humain est vain. Cette position conduit à une attitude de passivité : pourquoi agir si tout est décidé à l’avance ? Mais Machiavel, tout en reconnaissant la force de cette idée, refuse de s’y soumettre totalement. Il introduit aussitôt une nuance qui marque la rupture :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…) »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est l’une des plus célèbres de Machiavel. La fortune est comme une crue violente, capable de détruire tout sur son passage. On ne peut pas l’empêcher de déborder, mais on peut préparer des digues et des canaux pour en limiter les effets. La fortune échappe donc partiellement au contrôle humain, mais pas totalement : l’homme conserve une marge d’action, et c’est dans cette marge que réside la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel note que l’idée d’une domination absolue de la fortune s’est particulièrement répandue à son époque, marquée par une succession d’événements imprévus — invasions, renversements d’alliances, guerres soudaines. Il l’exprime ainsi :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce que l’histoire récente semblait incompréhensible, beaucoup en concluaient qu’il fallait tout attribuer au hasard ou à la volonté divine. Machiavel reconnaît avoir été tenté par ce raisonnement, mais il refuse d’aller jusqu’au bout :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce passage est fondamental, car il affirme l’existence d’une liberté humaine irréductible. Contrairement à la vision chrétienne qui confiait tout à la Providence, Machiavel maintient que les hommes peuvent décider et orienter leur destin. C’est précisément ce libre arbitre, mis en tension avec la fortune, qui constitue l’espace propre de la politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La métaphore du fleuve est reprise pour insister sur la nécessité de prévoir et de se protéger :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« […] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il poursuit cette analogie en soulignant que la fortune frappe surtout là où rien n’a été préparé :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon est claire : les princes et les États qui n’anticipent pas, qui ne se préparent pas, sont balayés. Ceux qui organisent leur défense, qui savent anticiper les crises, parviennent à limiter les ravages. La fortune n’est pas un destin absolu, mais une force contre laquelle on peut se prémunir par l’énergie et la prévoyance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel illustre cette idée en observant la fragilité des régimes politiques :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce constat souligne que la fortune est changeante. Un prince peut être porté par elle et prospérer sans rien faire de différent, puis, du jour au lendemain, tout perdre. Le facteur décisif n’est pas toujours la nature du prince, mais l’accord ou le désaccord entre son style de gouvernement et les circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce qu’il exprime explicitement :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’adaptation devient donc la qualité la plus précieuse. Ce n’est pas seulement la possession de vertus abstraites qui compte, mais la capacité à les ajuster aux circonstances. L’homme politique doit être en harmonie avec son époque, changer quand la fortune change, au risque sinon d’être abandonné par elle.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette réflexion conduit Machiavel à une conclusion célèbre, où il oppose deux attitudes : la circonspection et l’impétuosité. La fortune étant représentée comme une femme, elle se laisse dominer par ceux qui osent la traiter avec rudesse :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
« Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect ; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace. »&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces lignes résument l’audace de Machiavel. La fortune, féminisée et personnifiée, cède devant la vigueur et l’audace, et se détourne des princes timorés. La politique n’est pas un domaine de prudence excessive, mais un champ où l’audace et la rapidité d’action assurent le succès. La circonspection excessive mène à l’échec ; l’impétuosité attire la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette conception est typiquement machiavélienne, en ce qu’elle inverse les valeurs de la tradition humaniste. Là où les humanistes recommandaient prudence, modération et sagesse, Machiavel affirme que le pouvoir exige parfois violence, ruse et impétuosité. Le chapitre XV, complément du chapitre XXV, renverse les vertus classiques et propose un nouveau catalogue adapté aux réalités de son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'', des chapitres XIII à XVIII, développe les qualités nécessaires pour séduire la fortune : savoir se montrer cruel quand il le faut, préférer être craint plutôt qu’aimé, éviter les flatteurs, manier la force du lion et la ruse du renard. Le chapitre XXV donne le cadre général : ces qualités n’ont de sens que si elles permettent de maîtriser la fortune, au moins partiellement.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte marque une révolution intellectuelle. La fortune n’est plus la Providence divine qui impose ses desseins, mais une force capricieuse que l’homme peut séduire et contraindre. La politique devient un art de l’adaptation, une lutte permanente contre l’imprévisible. Le prince idéal n’est pas celui qui incarne les vertus morales de la tradition, mais celui qui sait plier la fortune à son avantage par l’audace et la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre est celui où Machiavel répudie, rejette la tradition humaniste qui est sa propre tradition. Pour séduire la fortune, il faut un certain nombre de qualités, Machiavel nous interroge sur ces qualités et si elles sont encore valables ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XV, il prend ses distances avec la tradition humaniste, il annonce la rupture.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […]}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir et apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. Il prend des précautions verbales et annonce sa rupture. Ce que nous enseigne Machiavel et une vérité simple, mais tout à fait nouvelle pour son époque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut moins s’intéresser à la dimension normative du pouvoir, c’est-à-dire à la dimension de ce qui doit être, que le pouvoir tel qu’il est. Autrement dit, le « juste » et le « bien » sont moins importants que « l’utile », ce qui est important est la réalité du pouvoir à laquelle on est confronté et non pas à un idéal politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien qu’il critique la vision humaniste presque « idéaliste » du pouvoir, il s’éloigne de la vision du « juste » de la « modération ». Pour Machiavel, les dirigeants sont loin des vertus des humanités, il faut dès lors penser un État à partir de ce qui est et non fondé sur un idéal.  Cet argument théorique très important aura des répercussions dans l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|(…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire à l’époque d’apprendre à ne pas être bon était révolutionnaire, cela renversait les valeurs politiques de l’époque. Machiavel montrait par la phrase d’appendre à ne pas être bon, fondamentalement, il explique sa position.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée toute simple, mais absolument fondamentale. Il y a le pouvoir avec ses idéaux parfaitement nobles et puis il y a la réalité de la vie politique, ce sont deux notions qui sont parfois incompatibles parce qu’il y a dans le pouvoir une dimension réelle et une dimension immatérielle liée à la perception que l’on a de ce pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande nouveauté de Machiavel est de distinguer le pouvoir de la perception de ce pouvoir. Lorsqu’il dit qu’il faut parfois apparaitre comme étant bon, sage même si on ne l’est pas ; c’est l’idée que le pouvoir est fait d’une dimension immatérielle et une perception réelle sont deux choses différentes, c’est une dimension binaire du pouvoir. Machiavel a construit sa vision des qualités du Prince autour de l’idée qu’il y a le pouvoir, mais qui est lié à la perception qu’on a de ce pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a la réalité du pouvoir et la perception que l‘on a de ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bon nombre d’hommes et de femmes politiques sont faibles et donnent l’impression d’être fort et inversement ; cette dimension double du pouvoir, nous la devons à Machiavel qui en a fait un point central de sa théorie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres XVI, XVII, XVIII et XXIII explicitent et développent les vertus nécessaires au prince afin de séduire la fortune et garder le pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce chapitre XVI « De la libéralité et de la parcimonie », il faut savoir être généreux et parfois moins parcimonieux ; il faut selon le chapitre XVII parfois être cruel « De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire », le titre est tout à fait symptomatique, parfois il est préférable d’être craint que d’être aimé. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXIII intitulé « Comment l’on doit fuir les flatteurs » fait référence à l’expérience allemande de Machiavel qui est le fait de ne pas se faire bercer par les courtisans. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XVIII « Comment les princes doivent tenir leurs paroles » Machiavel introduit une distinction entre ce qu’il appelle le lion et le renard, la force et la ruse (p.154). Machiavel suggère que pour séduire la fortune, pour se maintenir au pouvoir il faut à la fois être un lion qui est la force et être un renard, c’est-à-dire savoir utiliser la ruse. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il fait allusion à son expérience politique qui l’a marqué notamment avec César Borgia. Il faut parfois utiliser la ruse et parfois utiliser la force. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois ''Le Prince'' achevé, une fois ces vertus expliquées, une fois les qualités du détenteur du pouvoir réaffirmé, Machiavel au début 1514 va tenter de revenir au pouvoir, il va tenter de confier sa lettre ''Le Prince'' aux Médicis pour revenir au pouvoir. Il ne va malheureusement pas réussir, son livre qui aura tant de succès par la suite va finir dans les oubliettes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel ne réussissant pas à revenir au pouvoir, à retrouver une fonction politique importante, à partir de 1515 – 1516 va rejoindre un groupe d’humanistes avec qui il avait pourtant pris ses distances, cherchant à réfléchir à une question un peu différente de la question de comment se maintenir au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La république de Florence a disparu en 1511, les Médicis sont revenus au pouvoir, pourquoi ? Comment se fait-il qu’une république n’ait pas réussi à se maintenir ? On peut l’expliquer par les jeux d’alliances internationales, mais selon ces humanistes ce n’est pas suffisant, ils ne veulent plus réfléchir à la qualité du prince, mais plutôt pourquoi le régime républicain a disparu, pourquoi Florence a sombré, pourquoi le régime républicain a disparu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour cela, il se plonge dans l’histoire de Florence, mais surtout dans l’histoire de Rome. Il cherche dans l’histoire de la république de Rome des questions qu’il se pose : pourquoi le régime républicain de Florence, mais de manière plus générales pourquoi les régimes républicains faillissent et sombrent et qu’est-ce qui permet de les maintenir ? Autrement dit, la question de ce groupe d’humanistes est hantée par une question importante : quelles sont les conditions d’existences et de prospérité d’une république ? De par l’histoire de Rome, on peut en tirer quelques leçons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait écrit un autre ouvrage ô combien important intitulé le « Discours sur la première décade de Tite-Live ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque part deux ouvrages d’importances chez Machiavel dont le discours sur Tite-Live qui nuance le discours du « Prince ». Le fait de se plonger dans la complexité de l’œuvre permet d’avoir un point de vue un peu différent. Machiavel à partir de 1514 – 1515 se pose une autre question, il va commencer à rédiger le Discours de la première décade de Tite-Live et est hanté par la question suivante : comment les régimes républicains avec l’image de Rome en tête et par extension les régimes républicains peuvent perdurer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, qu’est-ce qui fait que les républiques que ces régimes ne se corrompent pas ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’en 1512 – 1513 la République de Florence est abolie puis remplacée par les Médicis, Machiavel s’interroge sur les raisons qui ont perdu Florence et s’il existe des idéaux types qui permettraient de théoriser la grandeur et la décadence des régimes républicains ? Il est hanté par l’idée des fondements et des causes la pérennité des républiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a l’exemple de la République romaine qui disparait en 27 après Jésus-Christ, il a l’exemple de Florence, il a l’exemple de Venise et s’interroge sur les conditions politiques qui permettent à une république de perdurer et de conserver la liberté et l’égalité des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique de se poser une deuxième question subsidiaire, il a parlé des vertus du Prince dans « Le Prince », mais existe-t-il des vertus publiques pour tout le corps social, en d’autres termes existe-t-il des conditions en vertu du corps social, autrement dit est-ce que les citoyens ne doivent-ils pas avoir des qualités afin de promouvoir le bien commun ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les discours cherchent à répondre à cette série de questions :&lt;br /&gt;
*condition d’existence d’une république ?&lt;br /&gt;
*conditions humaines, qualité des citoyens, doivent-ils avoir un certain nombre de vertus ?&lt;br /&gt;
*existe-t-il des dangers de corruption de la république et si oui lesquels ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce sont ces trois grandes questions auxquels Machiavel réfléchit lorsqu’il écrit ses discours. Pour Machiavel en se fondant sur l’exemple de Venise, Florence et Rome, on peut en déduire qu’il faut un certain nombre de conditions à inférer pour que les républiques durent. Ainsi, nous pouvons voir le type de régime que Machiavel favorise.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il est tout d’abord nécessaire que les gouvernants fassent preuve d’une certaine « responsabilité politique » devant faire preuve de sagesse, de modération et d’équité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans « Le Prince », il reprend que ce ne sont pas des conditions suffisantes, quelque part il retrouve les idéaux humanistes qu’il avait écartés dans « Le Prince », mais tandis que dans les discours il réaffirme, et c’est la première condition d’existence de toute république, que les gouvernants doivent faire preuve de vertus, mais de vertus humanistes, sagesse, modération, équité, et grandeur d’âme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il faut quand même retrouver ces vertus humanistes classiques afin que la république revienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition est qu’il faut qu’une république soit politiquement et constitutionnellement bien organisée, la constitution politique doit être très solide. Que faut-il ? Il faut tout simplement une constitution qui imite, reprenne le modèle qui est source d’inspiration pour tout le monde soit le modèle romain, il faut que la constitution d’une république soit mixte. En d’autres termes, il faut une nécessité de mettre en place une république solide fondée sur une constitution mixte qui est le modèle romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Machiavel, il est très commun de retrouver l’idée d’une constitution mixte. Une constitution mixte est dans l’image de Machiavel, son discours est une constitution fondée sur trois éléments importants de toute société politique : l’élément monarchique, l’élément aristocratique et l’élément démocratique. Il faut un pouvoir qui soit reparti entre la dimension monarchique qui est un homme ou une femme, la dimension aristocratique c’est-à-dire une assemblée qui regroupe une certaine élite et puis la dimension populaire qui regroupe des représentants du peuple d’une manière plus générale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome était fondée sur ce modèle, des consules représentaient l’élément monarchique, le sénat représentait l’élément aristocratique et les comices représentaient les militaires ainsi que les milieux plus populaires. Le modèle de constitution romaine que tous les historiens de Rome ont appelé « constitution mixte » est un modèle qui intègre ces trois dimensions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle a été repris par de très nombreux théoriciens du droit et du politique, la constitution américaine de 1787 est aussi fondée sur ces éléments constitutifs d’un pouvoir, c’est un modèle qui est en fait un modèle romain qui a irrigué toute l’histoire de la philosophie et a marqué les esprits dans l’histoire de la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce modèle de constitution mixte, parce que mélangé entre différents éléments, qui est un ordre constitutionnel qui n’est pas une monarchie, ni une aristocratie, ni une démocratie, mais qui est les trois à la fois. C’est un modèle qui a marqué les esprits au long de plusieurs siècles et notamment les constituants américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel ajoute quelque chose de nouveau dans cette deuxième condition en y ajoutant un élément en disant que pour que le système fonctionne, que l’organisation politique fondée sur une constitution mixte fonctionne, il est crucial qu’il existe ou se mette en place des factions politiques qui s’affrontent. Il y a l’idée de parti politique, Machiavel rompt avec une tradition qui voulait qu’il y ait une stabilité et une unité autour des gouvernants, les humanistes défendaient l’idéal d’unité et de stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel va reprendre une partie de la théorie en ajoutant que les factions puissent s’y affronter, « la liberté sort des conflits ». Il craint comme la peste ces régimes où tout le monde est d’accord avec tout le monde. Il y a chez Machiavel un plaidoyer pour la désunion et non plus pour l’union politique, c’est pour lui un des moyens afin de prévenir la corruption de s’installer. Machiavel fait l’éloge la contestation en politique, il faut des opinions différentes qui s’expriment et animent la vie politique, une telle constitution n’est pas suffisante si elle n’est pas animée, l’animation est cette forme de désunion, une forme de défense de l’idée de débat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition donnée est la nécessité de développer le culte religieux, mais non pas de la religion, car à l’image des Romains ce qui l’impressionne est la fonction sociologique de la religion, il fut impressionné de voir le génie romain d’instrumentaliser la religion qui permet d’une certaine manière la constitution de la citoyenneté romaine, un bon citoyen romain pratique le culte des dieux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel n’est pas intéressé par les vérités religieuses, mais compris la fonction sociale de la religion comme constructrice de la religion civile qui est l’amour de la partie et de la république ; ce sentiment d’appartenance à une culture commune est un élément et un sentiment qui doit être cultivé. Chez les Français on trouve le culte de l’amour pour la république, il en va de même pour les Américains, c’est quelque chose d’extrêmement fort qui fondamentalement, pour Machiavel, est une possibilité qui est d’employer le fait religieux comme fédérateur et rassembleur d’une idéologie du citoyen. Machiavel cherche à utiliser le fait religieux afin de construire la citoyenneté, pour construire l’amour de la république, pour construire ce que Rousseau appelle « l’homme nouveau ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, le culte de la religion permet de donner une cohérence à un État, actuellement il existe dans certaines écoles l’instruction civique qui est une sorte de religion de la citoyenneté, c’est la fonction de la religion comme unificatrice du corps politique et du corps social. L’éducation à la citoyenneté est une forme de religion qu’il faut développer comme la religion romaine qui a réussi à développer cette citoyenneté romaine, en d’autres termes le culte religieux a une fonction sociale qu’il s’agit d’exploiter afin de construire la citoyenneté moderne, l’amour de la pratique et de la république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition d’existence d’une république est la nécessité d’avoir un régime politique fondé sur la loi. En d’autres termes, c’est l’importance de la loi ou des lois dans toute république, il faut des lois afin de tenir et circonscrire des principes tout comme pour circonscrire le peuple, il croit aux vertus de la loi comme garante de la liberté politique des citoyens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel pense et croit profondément que l’existence même de lois garantit l’ordre social et politique et une certaine forme d’égalité politique aussi. La notion deviendra plus tard importe à savoir celle d’égalité devant la loi qui est très chère à Machiavel, il n’y a de républiques qu’une république fondée sur des lois juridiques et un ensemble cohérent ; ces lois ne sont légitimes et susceptibles de garantir la liberté seulement si tout le monde est impliqué dans leur organisation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon le raisonnement de Machiavel, la loi est garante de la liberté politique des citoyens. Une république libre est une république si et seulement si la loi votée et décidée par les citoyens est mise en place. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a un débat qui irrigue la philosophie politique contemporaine depuis longtemps sur le rapport entre la loi et la liberté, de nombreux auteurs que l’on qualifie de libéraux ont tendance à dire que plus il y a de lois moins il y a de liberté, l’expression même des lois est l’État. C’est un discours qui est au fond repris et décliné sous différentes formes, il y a des clivages entre libéraux [[La perspective communautarienne|communautariens]] et d’autres philosophies qui tentent de déplacer le curseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel a eu une idée inversant qui refait surface aujourd’hui, les lois ne sont pas un gage de servitude, en d’autres termes on peut être libre grâce aux lois. L’idée de croire que trop de lois tue la liberté pour Machiavel est un non-sens ; on n’est pas libre contre la loi, mais on est pas libre parce qu’il n’y a pas ou peu de lois comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] le postule, on est en fait libre parce qu’il y a des lois. Cette façon de penser est très importante en philosophie contemporaine parce qu’il y a un certain nombre de débats sur ce sujet. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel postule qu’on est libre en tant que citoyen grâce à la loi, elle empiète peut-être sur les libertés individuelles, mais elle les garantit. La notion d’égalité devant la loi pour Machiavel est le cœur même de l’existence d’une république, il n’y a qu’une république dans laquelle les citoyens sont égaux devant la loi même si cela empiète sur les libertés personnelles et individuelles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition d’existence de la république qui est une condition qui attrait à la politique extérieure de toute république, Machiavel chose curieuse, va défendre l’idée qu’une république doit défendre à tout prix son existence. Il va même aller jusqu’à défendre l’idée que pour sa survie elle peut se lancer dans une guerre préventive. En d’autres termes, suivant l’exemple romain, il pense que l’idéal de la république dans une échelle de valeurs est le bien suprême, c’est l’idéal absolu. L’existence et le maintien et la préservation de la république sont tellement importants qu’il faut défendre cette valeur et ce régime à tout prix même au prix d’une politique étrangère conquérante défendant l’idée d’une guerre préventive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les « preemptive wars » sont pour Machiavel tout à fait autorisées, la guerre est juste de ce point de vue là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut être prêt à tous les sacrifices pour défendre cette idée là, dans cette opinion de type militaire Machiavel présente un autre argument avec l’existence d’une armée de milice. Machiavel dans son ouvrage « L’Art de la guerre » s’interroge sur les statuts des armées de son époque dans lequel il commente en détail l’armée de la Confédération Suisse parce qu’en 1515 -1520 les suisses sont des mercenaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel trouve cela contestable, s’il admire le principe du citoyen-soldat qu’il croit nécessaire pour l’existence même d’une république il a des mots très durs contre les mercenaires suisses. Pour lui la république idéale est construite sur l’idée du citoyen-soldat et non point sur l’idée du mercenariat, un citoyen amoureux de sa république sera beaucoup plus enclin à défendre sa république qu’un mercenaire qui ira à la limite vers celui qui le paiera plus cher. Cette idée de citoyen-soldat ou plus communément d’armée de milice est constitutive de ce qu’on appellera plus tard l’idéologie républicaine, il n’y a de république que les républiques fondées sur le principe du citoyen-soldat et non point sur le mercenariat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Machiavel boucle dans ses discours et propose un modèle d’idéal type de république fondée sur les notions évoquées précédemment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une sixième condition est la connaissance de l’histoire. Pour Machiavel, il est très important qu’un gouvernant ait la profondeur historique dans la prise de décision, c’est-à-dire le sentiment de s’inscrire dans un projet politique de longue durée. En d’autres termes, Machiavel pense qu’une république ne peut survivre que si ses dirigeants fondent leurs décisions politiques sur les lois, mais également sur l’histoire de ladite république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est seulement à cette condition que la République ne se corrompt pas et peut durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, il y a un sentiment de fatalité chez Machiavel, il est conscient qu’il va défendre la République alors que la république de Florence est morte, toutes les théories de la république ne sont pas prises en considération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Machiavel est que l’histoire nous donne des leçons, l’histoire est un guide qu’il faut suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce paragraphe correspond à la constitution mixte, au fond ce qu’il appelle l’État ou la République romaine c’est la constitution de République romaine qu’on qualifie de constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel dit que les grands philosophes, les grands théoriciens du politique ont enseigné qu’il existe trois manières de catégoriser les régimes politiques : catégorie de la monarchie, catégorie de l’aristocratie, catégorie de la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il parle de la monarchie, à quel régime pense-t-il ? Lorsqu’il parle de monarchie, et à ce moment de l‘histoire existent beaucoup de monarchies, il pense à la France, lorsqu’il parle d’aristocratie, il pense à Venise gouvernée par les douze doges vénitiens soit un petit noyau de familles aristocratiques, lorsqu’il emploie le terme démocratie, il pense à Athènes. Quelque part, Machiavel dit que l’idéal politique, la constitution idéale est un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mélange hybride est la fameuse constitution mixte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ici l’idée essentielle que le XVIIIème siècle théorisera, l’idée que tout pouvoir corrompt est que « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » comme le dit Montesquieu. C’est l’émergence du principe de la séparation des pouvoirs et plus précisément la balance des pouvoirs. &lt;br /&gt;
À Athènes, le fait que les non-citoyens de peuvent pas voter ferait que ce serait une aristocratie et non une démocratie ; la première confusion est qu’il ne faut pas regarder Athènes avec nos yeux contemporains, Athènes est une démocratie dans le sens ou jusqu’à l’avènement du suffrage universel on définit ce qu’est une démocratie - pour Planton et Aristote - non pas par le principe de l’élection, l’élection est l’élément qui caractérise l’aristocratie, mais sur le tirage au sort qui est la caractéristique première de la démocratie, les athéniens tiraient au sort ceux qui allaient gouverner la cité pour un certain temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’histoire de la philosophie politique, le tirage au sort est la caractéristique de la démocratie et des régimes démocratiques ce qui pourrait nous faire penser que nous ne vivons pas dans une démocratie, car c’est le principe de l’élection qui supplante le tirage au sort. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIème, un débat eut lieu quant à savoir s’il fallait utiliser le tirage au sort, certains pensaient que l’intelligence et les capacités devaient arriver au pouvoir. Il faut savoir que le principe de l’élection est un principe éminemment attaché au régime aristocratique, la démocratie est fondée sur le tirage au sort, de pures démocraties au sens athénien du terme il n’en existe plus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Rousseau « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place », il pensait cela qu’étant fondé sur un tirage au sort cela est donc difficile à mettre en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
	</entry>
	<entry>
		<id>https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68617</id>
		<title>Machiavel et la Renaissance italienne</title>
		<link rel="alternate" type="text/html" href="https://baripedia.org/index.php?title=Machiavel_et_la_Renaissance_italienne&amp;diff=68617"/>
		<updated>2025-09-05T14:38:33Z</updated>

		<summary type="html">&lt;p&gt;Arthur : /* Il Principe / De Principatibus */&lt;/p&gt;
&lt;hr /&gt;
&lt;div&gt;{{Infobox Lecture&lt;br /&gt;
 |image= Santi di Tito - Niccolo Machiavelli's portrait headcrop.jpg&lt;br /&gt;
 |image_caption= Niccolo Machiavelli.&lt;br /&gt;
 | cours = [[Histoire de la pensée juridique et politique : les fondements de la pensée juridique et politique moderne 1500 – 1850]]&lt;br /&gt;
 | faculté = &lt;br /&gt;
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* [[Machiavel et la Renaissance italienne]]&lt;br /&gt;
* [[L’ère de la Réforme]]&lt;br /&gt;
* [[La naissance du concept moderne de l’État]]&lt;br /&gt;
* [[John Locke et le débat sur le gouvernement civil]]&lt;br /&gt;
* [[Montesquieu et la définition de l’État libre]]&lt;br /&gt;
* [[Jean-Jacques Rousseau et le nouveau pacte social]]&lt;br /&gt;
* [[Le Fédéraliste et la théorie politique américaine]]&lt;br /&gt;
* [[John Stuart Mill, démocratie et limites de l’Etat libéral]]&lt;br /&gt;
}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel (1469–1527) occupe une place singulière dans l’histoire de la pensée politique. Florentin de naissance et profondément marqué par les bouleversements de son temps, il est le témoin direct de la fragilité des cités italiennes, de l’instabilité des régimes et de la brutalité des jeux de puissance qui traversent la péninsule à la charnière des XVe et XVIe siècles. Cette expérience concrète de la diplomatie, des guerres et des retournements d’alliances nourrit une réflexion qui rompt avec les spéculations abstraites de la tradition médiévale et humaniste. Pour Machiavel, comprendre la politique suppose d’observer les faits, d’analyser les rapports de force et d’examiner les conditions réelles dans lesquelles se maintient un pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ses deux œuvres majeures, ''Le Prince'' et les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'', proposent ainsi deux visages complémentaires d’une même pensée. Le premier, rédigé dans le contexte de son exclusion de la vie publique, offre un traité sur les moyens de conquérir et de conserver le pouvoir, en mettant l’accent sur la capacité d’initiative (''virtù''), l’art de s’adapter aux circonstances et la nécessité d’apprivoiser la contingence (''fortuna''). Les ''Discours'', en revanche, inscrivent sa réflexion dans une perspective plus large, en interrogeant les conditions d’existence et de pérennité des régimes républicains : rôle des institutions mixtes, place des lois, importance des conflits civiques ordonnés, fonction intégratrice de la religion civile, ou encore nécessité du citoyen-soldat.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce double apport constitue un tournant majeur. Machiavel détache la pensée politique de la seule question morale pour en faire un savoir autonome, centré sur l’efficacité et la stabilité des régimes. Il déplace le regard de l’idéal vers le réel, en assumant le caractère conflictuel et imprévisible de la vie politique. Sa contribution se situe à la croisée de l’héritage antique — Rome, Cicéron, Salluste, Tite-Live — et des réalités nouvelles de la Renaissance italienne, marquée par la fragmentation territoriale et la montée en puissance des monarchies européennes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce socle machiavélien influencera profondément la pensée moderne. Hobbes, au XVIIe siècle, reprendra la démarche empirique de Machiavel, son attention à la conflictualité sociale et son exigence d’un pouvoir fort capable de contenir le désordre. Là où Hobbes systématisera ces intuitions dans une théorie du contrat et de la souveraineté indivisible, Machiavel en avait déjà posé les prémisses en réfléchissant aux buts de l’État, à la conservation du pouvoir et à la centralité des institutions. En ce sens, il demeure l’un des fondateurs de la science politique moderne, dont l’influence se prolonge bien au-delà de son siècle.{{Translations&lt;br /&gt;
| en = Machiavelli and the Italian Renaissance&lt;br /&gt;
| es = Maquiavelo y el Renacimiento italiano&lt;br /&gt;
}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Biographie =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469, au sein d’une famille appartenant à la bourgeoisie cultivée. Son père, Bernardo, juriste et humaniste modeste, était rattaché à la corporation des notaires et des juges, et ses ancêtres paternels avaient occupé des charges dans l’administration de la République. Cette appartenance à une famille respectée, sans être patricienne, lui assura une éducation ouverte aux humanités tout en le maintenant à distance des plus hautes élites dirigeantes de la cité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De sa jeunesse, les sources demeurent lacunaires. On sait qu’il reçut une solide formation classique : latin, rhétorique, littérature antique, mais aussi mathématiques et droit. Il fut initié très tôt aux humanités qui constituaient le socle de la culture de la Renaissance, et qui façonnaient une vision du monde nourrie de Cicéron, Salluste, Tite-Live ou encore Tacite. Cette fréquentation des auteurs latins devait marquer son style, son vocabulaire et surtout son rapport à l’histoire. Comme tout humaniste florentin, il considérait Rome comme l’horizon exemplaire de la réflexion politique, et son œuvre entière est traversée par le souci d’en tirer des leçons pour son temps.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Sa jeunesse coïncida avec l’apogée du pouvoir de Laurent de Médicis, dit Laurent le Magnifique (1469–1492), qui incarna le rayonnement de Florence dans les arts, la diplomatie et la culture. Mais Machiavel entra dans la vie publique au moment même où la République florentine connaissait une crise brutale : l’expulsion des Médicis en 1494, la mise en place d’un régime théocratique dirigé par le dominicain Jérôme Savonarole, puis la chute de ce dernier en 1498. C’est dans ce contexte de bouleversements institutionnels qu’il fut nommé, en juin 1498, secrétaire de la Seconde Chancellerie de Florence, puis en juillet de la même année secrétaire des Dix de la guerre et de la paix (Dieci di Balia), organe chargé à la fois de la sécurité intérieure et de la diplomatie extérieure.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces fonctions, qu’il occupa jusqu’à 1512, lui offrirent une position d’observation exceptionnelle. Pendant quatorze années, il fut envoyé en légation auprès des plus grands acteurs de son temps : Catherine Sforza à Forlì en 1499, César Borgia en 1502, le pape Jules II en 1506, le roi Louis XII de France à plusieurs reprises (1500, 1504, 1510, 1511), et l’empereur Maximilien du Saint-Empire entre 1507 et 1508. Il parcourut ainsi l’Italie, la France, l’Allemagne et la Suisse, découvrant les mécanismes concrets du pouvoir, les ruses de la diplomatie et la brutalité des guerres d’Italie. Chacune de ces missions renforça sa conviction que la politique devait être pensée non en termes d’idéaux, mais à partir de l’expérience et de la capacité à s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son rôle dans la République florentine fut étroitement lié à Pierre Soderini, gonfalonier à vie à partir de 1502, dont il partagea les ambitions républicaines. Mais le retour des Médicis à Florence, en 1512, provoqua sa chute. Accusé de conspiration contre la nouvelle domination, il fut arrêté, emprisonné, soumis à la torture en février 1513, avant d’être relâché et banni. Retiré sur sa propriété de San Casciano, près de Florence, il entra dans une période de retraite forcée qui dura près de quinze ans. C’est là, dans une vie partagée entre ses travaux agricoles, sa correspondance et la fréquentation des cercles humanistes, qu’il rédigea ses ouvrages majeurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette période datent ''Le Prince'' (rédigé en 1513, publié en 1532), les ''Discours sur la première décade de Tite-Live'' (1512–1519, publiés en 1531), ''L’Art de la guerre'' (1519–1520, publié en 1521) et ''L’Histoire de Florence'' (1520–1525, publiée en 1532). Ces textes constituent le socle de sa pensée politique, fondée à la fois sur la mémoire de l’Antiquité et sur l’expérience immédiate de la diplomatie et des crises florentines. À côté de ces œuvres de théorie et d’histoire, Machiavel laissa également une production littéraire importante : poèmes (''Les Décennales'', ''I Capitoli'', ''L’Âne d’or''), et surtout des comédies (''La Mandragore'', ''Clizia'') qui témoignent de sa maîtrise de l’ironie et de la satire sociale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Malgré quelques tentatives de rapprochement avec les Médicis — missions ponctuelles en 1521, 1526 et 1527 — il ne retrouva jamais de position politique durable. En 1527, l’année même où Florence se révolta à nouveau contre les Médicis pour restaurer une république, Machiavel mourut le 21 juin, à l’âge de 58 ans. Il fut enterré dans l’église Santa Croce, au Panthéon des grands Florentins. Son tombeau porte une épitaphe devenue célèbre : ''Tanto nomini nullum par elogium'' — « Aucun éloge ne saurait égaler un tel nom ».&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Né dans la capitale intellectuelle de l’humanisme, Machiavel incarne à la fois l’héritage et la rupture. Sa formation l’avait inscrit dans la culture humaniste : étude des langues anciennes, admiration pour Rome, valorisation de l’histoire comme guide de l’action. Mais son expérience politique le conduisit à dépasser l’idéalisme humaniste pour forger une approche réaliste, parfois jugée cynique, où la liberté et la stabilité de l’État priment sur toute autre considération. Humaniste par son éducation, diplomate par sa carrière, théoricien par nécessité, il demeure avant tout l’analyste lucide d’une époque où la politique s’émancipait de la morale pour devenir un objet autonome de réflexion.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Une philosophie tirée d’une large expérience diplomatique =&lt;br /&gt;
L’un des traits les plus singuliers de Machiavel est l’articulation intime entre sa pratique diplomatique et sa réflexion théorique. Contrairement à d’autres penseurs de la Renaissance qui fondaient leurs analyses sur la spéculation ou sur la tradition humaniste, Machiavel élabora ses idées à partir de l’observation directe des acteurs politiques de son temps. La politique, pour lui, ne pouvait être comprise qu’à partir des comportements concrets des princes, des armées, des cours et des alliances. Ce rapport au réel confère à son œuvre un caractère à la fois pragmatique et expérimental.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir de 1498, en tant que secrétaire de la République florentine, il fut chargé de nombreuses missions diplomatiques qui le conduisirent à rencontrer les principaux souverains et dirigeants européens. Ces légations ne furent pas seulement des moments d’observation : elles devinrent des expériences fondatrices, dont il tira à chaque fois une « morale de l’histoire ». Ces leçons, accumulées au fil des rencontres et consignées dans ses rapports, formeront la matière première du ''Prince'', rédigé en 1513 après sa disgrâce.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parmi les nombreuses missions qu’il mena, quatre épisodes ressortent comme particulièrement décisifs :&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
# '''La France de Louis XII (1500–1501).''' Envoyé à la cour de France pour défendre les intérêts de Florence face à Pise, Machiavel découvrit le décalage entre l’image que la petite république avait d’elle-même et la perception qu’en avaient les grandes puissances. Lenteur des réponses florentines, absence de réactivité, surestimation de leur poids réel : il en conclut qu’en politique, la perception compte autant que la réalité, et qu’un État doit être capable de réagir avec rapidité pour exister dans le jeu international.&lt;br /&gt;
# '''César Borgia (1502).''' Missionné auprès du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre VI, Machiavel fut fasciné et effrayé par cet homme qui incarnait la ruse, la cruauté et l’audace politique. Il y observa que la duplicité et la violence, bien que moralement condamnables, pouvaient être des instruments efficaces pour conquérir et conserver le pouvoir. Mais il nota aussi la fragilité de cette stratégie : Borgia, trahi à la mort de son père, finit à son tour victime de la fortune. La leçon était claire : la ruse et la force peuvent servir la politique, mais elles ne suffisent pas sans une capacité d’adaptation durable.&lt;br /&gt;
# '''Le pape Jules II (1506).''' Envoyé à Rome, Machiavel fut impressionné par l’énergie et le courage du pontife, capable de décisions audacieuses et de revirements spectaculaires dans ses alliances pour défendre les intérêts de l’Église. Jules II lui apparut comme le modèle d’un dirigeant qui assume la conflictualité du politique et impose sa volonté par la force du caractère. De cette mission, Machiavel retint que le courage et la ''virtù'' sont des vertus cardinales du pouvoir.&lt;br /&gt;
# '''L’empereur Maximilien (1507–1508).''' Sa dernière grande mission le conduisit auprès du souverain du Saint-Empire. Il y découvrit un prince faible, trop aimable, hésitant, incapable de jugement personnel et entièrement sous l’influence de ses courtisans. Machiavel en tira une critique féroce de l’incapacité à décider et à résister aux pressions de l’entourage. Ce constat alimenta sa réflexion sur le danger des flatteurs et sur la nécessité, pour un prince, d’avoir une volonté ferme et un cercle de conseillers limité et choisi.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces quatre expériences, successives et contrastées, structurent déjà les thèmes majeurs de son œuvre : la question de la perception et de la réputation, l’usage de la ruse et de la force, le rôle du courage et de la ''virtù'', la nécessité de se protéger de l’influence corruptrice des courtisans. Elles lui révélèrent surtout une règle fondamentale : un dirigeant doit savoir s’adapter aux circonstances. Les princes qu’il observa — Louis XII, César Borgia, Jules II, Maximilien — échouèrent à long terme faute d’avoir su modifier leur conduite quand les conditions changeaient.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La diplomatie fut pour Machiavel une école du réel. Elle donna la matière concrète qui permit à sa pensée de se détacher des spéculations morales pour entrer dans une logique de science politique avant la lettre. ''Le Prince'' apparaît comme la cristallisation de ces leçons de terrain, transposées dans une réflexion générale sur les moyens de conquérir, conserver et consolider le pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Première expérience : la perception dans la politique ==&lt;br /&gt;
En juillet 1500, deux ans à peine après son entrée à la Seconde Chancellerie de Florence, Machiavel reçut l’une de ses premières grandes missions diplomatiques. La République florentine l’envoya auprès de Louis XII, roi de France depuis 1498, afin de défendre les intérêts de la cité dans le conflit qui l’opposait à Pise. Cette rivalité n’était pas nouvelle : Pise, ancienne puissance maritime, cherchait à préserver son autonomie face à la domination florentine, et la Toscane demeurait une mosaïque de cités concurrentes — Florence, Pise, Sienne, mais aussi Milan et Venise, chacune liée à des puissances extérieures. Pise, en particulier, bénéficiait d’une protection croissante de la part de l’Espagne et de la dynastie aragonaise, ce qui plaçait Florence dans une situation délicate.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel consistait à s’assurer de la neutralité bienveillante de la France dans cette querelle. Louis XII, héritier du duché de Milan par sa grand-mère Valentine Visconti, avait déjà un pied dans les affaires italiennes : sa campagne de 1499 lui avait permis de revendiquer le duché de Milan et de s’imposer comme l’un des arbitres des guerres d’Italie. Pour Florence, obtenir de lui qu’il ne soutienne pas Pise, voire qu’il appuie les intérêts florentins, représentait une nécessité vitale. La petite république, malgré son rayonnement artistique et culturel, n’avait ni la puissance militaire ni le poids territorial des grandes monarchies européennes, et devait recourir à la diplomatie pour garantir sa survie.[[Fichier:Louis-xii-roi-de-france.jpg|vignette|Louis XII de France.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel arriva à la cour de France muni de ses lettres de créance, et y demeura près de neuf mois. Il fut frappé par l’organisation, la richesse et la stabilité apparente de la monarchie française, qui tranchait avec la fragilité politique de Florence et plus largement de la péninsule italienne. Mais ce qui marqua surtout son esprit fut le contraste entre la perception que Florence avait d’elle-même et l’image qu’en avaient les grandes puissances étrangères. Dans ses rapports envoyés aux dirigeants florentins, il ne cessa d’alerter sur l’importance de répondre rapidement aux demandes et propositions françaises. Or ses supérieurs tardèrent à réagir, laissant ses dépêches sans réponse durant plusieurs mois. Lorsque des instructions arrivèrent enfin, elles se réduisaient à une formule de superbe qui tenait en substance à ceci : ''« Nous sommes Florence, nous pouvons apporter beaucoup à la France, mais la réciproque n’est pas vraie. »''&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette attitude d’orgueil provincial fit sur Machiavel une impression profonde. La première leçon qu’il retira de cette mission porta sur le rapport entre temps et pouvoir. Dans le jeu diplomatique, la rapidité de réaction constitue une arme décisive. Un État qui tarde à répondre perd en crédibilité et offre à ses adversaires l’initiative. L’absence de réactivité de Florence révélait une faiblesse structurelle : un gouvernement incapable de saisir les occasions, trop replié sur ses certitudes et sur une image surestimée de sa propre importance.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La seconde leçon découla de ce constat : il existe toujours un écart entre l’image qu’un État a de lui-même et la manière dont il est perçu par les autres. Florence se voyait comme le centre du monde, héritière de son prestige intellectuel et de son rayonnement économique. La cour de France, au contraire, considérait cette république comme un acteur secondaire, utile seulement dans la mesure où elle servait les intérêts de la monarchie française en Italie. Pour Machiavel, ce décalage fut révélateur : la politique ne se réduit pas à l’action d’un État sur la scène internationale, elle dépend aussi de la perception et de l’interprétation que les autres en font. La réputation devient un élément de puissance, mais une réputation mal calibrée ou illusoire conduit à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette mission inaugura ainsi un thème central de sa pensée : la politique comme gestion des perceptions. Plus tard, dans ''Le Prince'', il insistera sur la nécessité pour le gouvernant de cultiver une image, de paraître vertueux même s’il ne l’est pas, et d’adapter ses gestes à ce que les autres croient ou redoutent. Derrière ces réflexions se trouvent déjà les souvenirs de son séjour en France, où il avait constaté combien la suffisance florentine contrastait avec l’indifférence ou la condescendance des grandes monarchies.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce premier apprentissage politique ne fut donc pas anecdotique. Il donna à Machiavel la conviction qu’un État ne peut survivre sans une conscience lucide de sa place réelle dans le concert des puissances. La réactivité, la modestie stratégique et la maîtrise des perceptions apparaissaient déjà comme des conditions essentielles de la stabilité. Ces intuitions, issues d’un épisode diplomatique précoce, allaient nourrir durablement sa réflexion sur la conduite des affaires d’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Deuxième expérience :  duplicité et traitrise ==&lt;br /&gt;
[[Image:Cesareborgia.jpg|thumb|Portrait supposé de César Borgia par Altobello Melone. Galerie de l’académie Carrara, Bergame.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1502, Machiavel fut envoyé en légation auprès de César Borgia, duc de Valentinois et de Romagne, fils du pape Alexandre VI. À cette époque, la puissance des Borgia représentait l’un des phénomènes les plus marquants et les plus inquiétants de la politique italienne. Alexandre VI, pape depuis 1492, avait placé son fils dans une position stratégique, en lui confiant terres, troupes et ambitions territoriales. César Borgia, par son énergie et sa brutalité, était en train de bâtir un véritable État princier en Italie centrale, à la croisée des intérêts pontificaux, français et espagnols.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La République de Florence voyait cette ascension avec une grande inquiétude. La Romagne, région proche de ses frontières, offrait à Borgia une base militaire solide et un point d’appui qui menaçait directement l’équilibre toscan. La mission de Machiavel consistait donc à observer les intentions du duc, à sonder sa politique et, autant que possible, à préserver la neutralité ou la sécurité de Florence face à un voisin aussi imprévisible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au contact du duc, Machiavel fut à la fois fasciné et terrifié. César Borgia incarnait une forme de puissance politique nouvelle, fondée sur la ruse, la cruauté et une capacité d’action implacable. Il savait diviser ses ennemis, frapper vite, exploiter la peur et se montrer impitoyable lorsque les circonstances l’exigeaient. Machiavel assista, entre autres, à la célèbre exécution de Remirro de Orco, lieutenant brutal de Borgia, que le duc fit éliminer une fois sa tâche accomplie, afin de concentrer sur lui seul la haine du peuple et d’apparaître ensuite comme un libérateur. Cet épisode devint pour Machiavel une illustration saisissante de l’usage calculé de la violence : une cruauté exercée au moment opportun pouvait, paradoxalement, consolider le pouvoir d’un prince.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De cette mission, Machiavel retint une deuxième grande leçon politique. La duplicité, la trahison, la manipulation ne sont pas en elles-mêmes des principes fondateurs de l’art de gouverner. Elles contredisent l’idéal humaniste d’un pouvoir juste et équilibré. Mais elles peuvent être des instruments redoutablement efficaces pour qui cherche à se maintenir au pouvoir dans un environnement instable. L’homme d’État qui se contenterait de naïveté et d’idéalisme serait condamné à l’échec, car il s’exposerait sans défense aux manœuvres de ses rivaux.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pourtant, cette stratégie avait aussi ses limites. Machiavel vit la chute rapide de César Borgia à la mort de son père en 1503. Le nouveau pape, Jules II, se retourna contre lui et l’abandonna. Ce destin montrait les failles d’une politique exclusivement fondée sur la ruse et la cruauté. Un pouvoir bâti sur la fortune d’un protecteur et sur la peur ne résiste pas au changement des circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La leçon que Machiavel en tira fut nuancée. La duplicité et la cruauté pouvaient constituer des moyens nécessaires dans certaines situations, mais elles ne pouvaient devenir une politique durable. Le prince qui en ferait une règle de gouvernement constante serait voué à l’instabilité et, à terme, à sa perte. Dans ses écrits, Machiavel accorda à César Borgia une place particulière, presque ambiguë : il voyait en lui l’exemple de la ''virtù'' la plus éclatante, capable d’agir, d’inspirer la crainte et d’imposer l’ordre, mais aussi l’illustration des limites de cette même stratégie, incapable de résister à la fortune changeante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette rencontre avec le duc de Valentinois donna à Machiavel une matière concrète pour ses réflexions ultérieures. Dans ''Le Prince'', il reviendra sur l’importance d’un usage mesuré de la force, sur la nécessité d’être à la fois lion et renard, et sur le danger d’une dépendance excessive envers la faveur d’autrui. César Borgia devint pour lui un modèle paradoxal : un exemple de ce que la puissance peut accomplir lorsqu’elle s’exerce sans scrupule, mais aussi un avertissement sur la fragilité d’un pouvoir privé d’ancrage institutionnel et exposé aux retournements de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Troisième expérience : courage et vertu ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Portrait du pape Jules II.jpg|vignette|Jules II.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En 1506, Machiavel fut dépêché à Rome afin de négocier auprès du nouveau pape, Jules II della Rovere, élu en 1503 après la mort d’Alexandre VI. La situation politique de la péninsule italienne était alors particulièrement instable. Les guerres d’Italie avaient déjà vu l’intervention successive de la France, de l’Espagne et du Saint-Empire, tandis que Florence, traditionnellement alliée à la monarchie française, cherchait à préserver sa sécurité dans un environnement de plus en plus menaçant. Jules II, surnommé plus tard le « pape guerrier », nourrissait de vastes ambitions pour les États pontificaux : il voulait renforcer leur autorité, repousser les puissances étrangères et restaurer le prestige de Rome comme centre politique de l’Italie. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La mission confiée à Machiavel consistait à clarifier les intentions du pontife, alors tenté par une alliance avec l’Espagne contre Florence et la France. Pour la République florentine, une telle coalition aurait représenté un danger direct, car elle risquait de l’isoler diplomatiquement et de la placer sous la pression d’une alliance hispano-pontificale. Machiavel arriva donc à Rome avec pour objectif d’obtenir des assurances et de mesurer la solidité des projets de Jules II.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce qu’il observa à la cour pontificale l’impressionna fortement. Jules II apparaissait comme un homme doté d’une énergie hors du commun, animé d’une volonté ferme de défendre les intérêts de l’Église sans se laisser intimider par la supériorité militaire ou financière des grandes monarchies européennes. Machiavel décrivit un pontife audacieux, capable de décisions rapides et de brusques revirements d’alliance dès lors que l’intérêt de Rome l’exigeait. Son habileté consistait à ne jamais s’enfermer dans une position figée, mais à saisir les occasions offertes par le changement des rapports de force.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience révéla à Machiavel l’importance du courage comme qualité politique. La ''virtù'', concept central de sa pensée, trouve dans la figure de Jules II une illustration éclatante. La ''virtù'' ne désigne pas seulement la vertu morale au sens classique, mais l’ensemble des qualités qui permettent au dirigeant de dominer les circonstances : audace, énergie, capacité d’initiative, force de caractère. Jules II lui apparut comme l’incarnation de cette attitude, prêt à risquer beaucoup pour assurer la grandeur de Rome. L’élément décisif, pour Machiavel, n’était pas tant la moralité des actes du pape que leur efficacité politique et leur adéquation aux intérêts qu’il défendait.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’observation de Jules II enrichit la réflexion que Machiavel développera dans ''Le Prince''. Il y insiste sur la nécessité, pour un gouvernant, de ne pas rester paralysé face à l’incertitude, mais d’affirmer sa volonté et de s’imposer par des décisions fermes. Le courage est présenté non comme une qualité accessoire, mais comme l’un des ressorts essentiels de la conservation du pouvoir. Dans un monde dominé par l’instabilité et la fortune, celui qui hésite est condamné, tandis que celui qui ose, même au risque de l’erreur, a plus de chances d’imposer sa vision.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette troisième expérience diplomatique confirma donc à Machiavel que le succès en politique dépendait moins de la recherche d’un compromis permanent que de la capacité à trancher et à défendre ses intérêts avec résolution. Jules II, malgré ses excès et son tempérament belliqueux, lui offrit le modèle d’un dirigeant dont la force de caractère permettait de transformer des rapports de force défavorables en occasions de victoire. Dans l’architecture intellectuelle de Machiavel, cette leçon prit une place durable : la ''virtù'' du prince n’est pas une simple qualité morale, mais la condition même de la survie et de la grandeur de l’État.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Quatrième expérience : fort dans ses décisions ==&lt;br /&gt;
[[Fichier:Maximilien Ier Bernhard Strigel.jpg|thumb|Portrait de l’Empereur Maximilien Ier du Saint-Empire par Bernhard Strigel] (c 1500).]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La dernière grande mission diplomatique de Machiavel se déroula entre 1507 et 1508, lorsqu’il fut envoyé à la cour de l’empereur Maximilien Ier de Habsbourg. Le Saint-Empire romain germanique, vaste ensemble politique électif qui recouvrait une bonne partie de l’Europe centrale et dont les frontières s’étendaient alors jusqu’au nord de l’Italie, exerçait une influence directe sur l’équilibre de la péninsule. Florence, soucieuse de protéger ses intérêts et de garantir la neutralité de l’Empire dans ses affaires, jugea nécessaire d’entretenir des relations stables avec Maximilien. Cette légation constituait donc pour Machiavel une occasion décisive d’observer l’un des souverains les plus puissants de son temps, placé au cœur des enjeux italiens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le contexte était marqué par les rivalités entre la France, l’Espagne et l’Empire pour le contrôle du Milanais et de la Lombardie. Maximilien, malgré la majesté de son titre, ne disposait pas des moyens d’un monarque centralisé comme le roi de France. Sa position dépendait d’un équilibre fragile entre les princes électeurs, les villes libres et les aristocraties locales qui composaient l’Empire. Machiavel découvrit à cette occasion un système politique d’une complexité extrême, où le pouvoir impérial, bien que prestigieux, demeurait limité et constamment négocié.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais ce qui le frappa surtout fut la personnalité même de Maximilien. Dans ses dépêches, Machiavel insista sur la faiblesse du jugement de l’empereur et sur son incapacité à maintenir une ligne politique cohérente. Maximilien se montrait changeant, hésitant, trop aimable avec son entourage. Son tempérament conciliant, loin de renforcer son autorité, ouvrait la voie à l’influence excessive de ses conseillers et courtisans. Incapable de trancher par lui-même, il laissait les décisions s’enliser dans des tergiversations ou s’imposait à lui une direction qui n’était pas la sienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, cette faiblesse de caractère illustrait l’un des plus grands dangers du pouvoir : être à la merci des flatteurs et perdre la capacité de jugement autonome. L’image d’un empereur commandant à un vaste empire mais dépendant de son entourage, manipulé par des conseillers intéressés, représentait pour lui une contradiction insupportable. Un prince sans discernement, incapable de s’affirmer, n’était qu’un instrument entre les mains d’autrui, voué à l’échec.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette expérience confirma et précisa une idée qu’il développera dans ''Le Prince'', notamment au chapitre XXIII, consacré aux flatteurs. Le gouvernant doit choisir soigneusement ses conseillers, limiter leur nombre, et surtout conserver la faculté de décider par lui-même. La consultation est nécessaire, mais elle ne doit pas se transformer en abdication du jugement. La fermeté dans la décision est la condition de l’autorité politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À travers Maximilien, Machiavel voyait le contre-modèle du prince efficace. Là où César Borgia incarnait l’excès de ruse et Jules II l’excès d’audace, Maximilien représentait l’excès inverse : la mollesse, la dépendance, l’incapacité à affirmer une volonté. Ces trois figures, mises en contraste, fournirent à Machiavel une typologie vivante des dangers et des vertus de l’action politique. Le prince véritablement habile devait éviter les pièges de l’hésitation autant que ceux de la cruauté aveugle, et apprendre à exercer une autorité ferme, lucide et indépendante.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Bilan : la nécessité de l’adaptation ==&lt;br /&gt;
À l’issue de ses quatre grandes missions diplomatiques, Machiavel disposait d’un matériau d’une richesse exceptionnelle pour penser la politique de son temps. Il avait observé de près un roi de France, un prince ambitieux soutenu par la papauté, un pape guerrier et un empereur du Saint-Empire. Autant de figures qui, chacune à sa manière, incarnaient une forme de pouvoir. Pourtant, en confrontant ses notes et ses souvenirs, il lui apparut que tous partageaient une faiblesse fondamentale : aucun n’avait su s’adapter aux circonstances.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Louis XII, prisonnier de la lourdeur de la monarchie française et incapable de répondre avec célérité aux sollicitations de Florence, manqua de réactivité et laissa passer des occasions décisives. César Borgia, malgré une intelligence politique redoutable et une audace sans égale, bâtit son pouvoir sur la faveur de son père et sur la terreur ; il ne put survivre au retournement brutal de la fortune qu’impliqua la mort d’Alexandre VI. Jules II, figure d’énergie et de ''virtù'', ne parvint pas à inscrire son courage dans une stratégie durable ; son goût de l’affrontement et son usage de la guerre finirent par fragiliser ses alliances et l’exposèrent à des trahisons. Maximilien, enfin, incarna l’exemple négatif par excellence : trop faible, trop influençable, incapable de jugement autonome, il se laissa emporter par les intrigues de ses courtisans et compromit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De ce tableau, Machiavel retint que le véritable critère du pouvoir n’était ni la naissance, ni la richesse, ni la possession d’armées, mais la capacité à ajuster sa conduite aux variations incessantes de la fortune. La politique n’est jamais un terrain stable ; elle est faite de changements soudains, d’alliances renversées, de menaces imprévues. Celui qui ne sait pas adapter ses décisions à ces transformations est condamné, quelle que soit sa puissance apparente. À l’inverse, le dirigeant qui conjugue la ''virtù'' — énergie, intelligence, fermeté — à une compréhension fine des circonstances peut imposer sa vision et inscrire son action dans la durée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ces réflexions se cristallisèrent dans le contexte dramatique de 1511–1512. Jules II, allié à l’Espagne, fit entrer ses troupes en Toscane et provoqua la chute de la République florentine. Le régime républicain, auquel Machiavel avait lié son destin et celui de Soderini, fut balayé, et les Médicis reprirent le pouvoir sous la protection des forces étrangères. Accusé de conspiration, arrêté, torturé, puis exilé à San Casciano, Machiavel se retrouva brutalement écarté de la vie publique. C’est dans cette solitude forcée, loin de Florence, qu’il entreprit la rédaction de son premier grand ouvrage théorique, ''Il Principe'' (''De Principatibus''), achevé en décembre 1513.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce texte naquit donc d’une double expérience : l’observation lucide des faiblesses des souverains rencontrés et l’amertume de sa propre disgrâce politique. Les dépêches diplomatiques, les notes d’ambassade et les leçons tirées des rencontres avec Louis XII, César Borgia, Jules II et Maximilien se transformèrent en un traité sur la conquête et la conservation du pouvoir. Le réalisme de Machiavel, souvent jugé cynique, est d’abord le fruit d’un constat : sans capacité d’adaptation, sans lucidité sur la nature humaine et sans fermeté dans les décisions, aucun prince, aussi puissant soit-il, ne peut espérer durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Rapports sur les choses d’Allemagne, 1508 =&lt;br /&gt;
La mission de Machiavel auprès de l’empereur Maximilien entre 1507 et 1508 donna lieu à une série de dépêches et de rapports connus sous le titre de ''Rapporti delle cose della Magna'' (''Rapports sur les choses d’Allemagne''). Ces textes constituent un jalon important, car on y retrouve en germe plusieurs thèmes que Machiavel développera dans ''Le Prince''. L’observation de la cour impériale, du fonctionnement du Saint-Empire et surtout de la personnalité de Maximilien nourrit une réflexion plus générale sur les conditions du pouvoir, la fragilité des institutions et le rôle des circonstances. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dès les premières lignes, Machiavel souligne la confusion qui règne autour de l’empereur et de ses décisions :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Je sais que ceux qui apprennent et ceux qui ont vu les événements sont pleins de confusion et se perdent en diverses conjectures ; ils ne savent pas pourquoi l’on n’a pas vu les dix-neuf mille hommes promis par l’Empire, ni pourquoi l’Allemagne n’a pas réagi à la perte de son honneur, ni pour quelle raison l’Empereur s’est tellement trompé. Chacun donc hésite quant à ce que l’on doit craindre ou espérer pour l’avenir, et quant à l’orientation des choses futures. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Machiavel constate ici un écart frappant entre les promesses militaires faites par l’Empire et la réalité des faits. Les forces annoncées ne se sont pas matérialisées, et l’Allemagne demeure passive face aux humiliations subies. L’incapacité de l’empereur à mobiliser ses ressources révèle une absence de cohérence entre la parole et l’action, ce qui alimente l’incertitude et affaiblit l’autorité impériale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette faiblesse, Machiavel la rattache à deux causes fondamentales :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Chacun de ceux que j’ai entendus en parler est d’accord pour penser que, si l’Empereur bénéficiait de l’une des deux choses suivantes : qu’il change de nature ou bien que l’Allemagne l’aide vraiment, alors il atteindrait à tous ses desseins en Italie, si l’on considère la condition de celle-ci. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;L’empereur, selon Machiavel, n’a pas la « bonne nature » pour gouverner : il est trop faible, trop hésitant. À cette fragilité personnelle s’ajoute la difficulté structurelle de l’Empire, confédération lâche où les princes et les villes libres n’obéissent pas spontanément à l’autorité impériale. Le pouvoir de Maximilien est donc doublement limité, par son caractère et par les circonstances institutionnelles.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est là que Machiavel élabore une distinction essentielle qu’il développera dans ''Le Prince'' : les qualités d’un dirigeant ne peuvent être séparées de l’environnement politique dans lequel il agit. Un homme faible peut être partiellement sauvé par des institutions solides ; inversement, même un prince énergique est paralysé si les circonstances le privent de moyens. Chez Maximilien, les deux faiblesses se cumulent.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel insiste aussi sur le danger des courtisans, qu’il décrit avec une précision qui annonce le chapitre XXIII du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’Empereur ne demande conseil à personne et il est conseillé par tous ; il veut tout faire à sa tête et ne fait rien à sa façon. Car, bien qu’il ne découvre jamais spontanément ses secrets à personne, lorsqu’un problème vient à être découvert, il est détourné de sa décision par ceux qui l’entourent et éloigné de son premier dessein. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Cette formule illustre l’impuissance d’un souverain qui, sous prétexte de garder le secret, finit par se laisser convaincre par les intrigues et les flatteries de son entourage. Le prince incapable de jugement personnel devient prisonnier des conseils contradictoires de ses proches.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un autre passage résume cette critique en des termes cinglants :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« L’aimable et bonne nature de l’Empereur fait que chacun de ses proches le trompe. L’un des siens m’a dit que tout homme et toute chose peuvent le tromper une fois, lorsqu’il s’en est aperçu. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;Les mots « aimable » et « bonne nature » révèlent la thèse centrale de Machiavel : les qualités qui paraissent vertueuses dans la vie privée peuvent devenir des défauts mortels dans la vie publique. Être bon et aimable ne suffit pas pour gouverner ; au contraire, cela ouvre la voie aux manipulations et aux trahisons. L’homme d’État ne peut se permettre l’ingénuité des relations personnelles : il doit savoir se protéger et décider seul.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Enfin, un dernier extrait révèle l’une des intuitions les plus célèbres de Machiavel, celle de la ''fortuna'', que l’on retrouvera au chapitre XXV du ''Prince'' :&amp;lt;blockquote&amp;gt;« Pour bien remplir votre office, vous devez dire quelle opinion l’on peut avoir de l’une et l’autre choses. La guerre se mesure aux hommes, à l’argent, à l’organisation et à la fortune et qui a davantage de ces choses, on doit croire qu’il l’emportera. »&amp;lt;/blockquote&amp;gt;La guerre, et plus largement la politique, dépend de plusieurs facteurs : les ressources humaines, les moyens financiers, la capacité d’organisation, et enfin la fortune, c’est-à-dire la part d’imprévisible qui échappe à la volonté des hommes. Ici se dessine la matrice de la pensée machiavélienne : l’efficacité politique repose sur la combinaison de qualités maîtrisables (organisation, ressources, courage) et de facteurs incontrôlables (fortune, circonstances). Maximilien échoue parce qu’il ne possède ni l’énergie personnelle, ni les moyens institutionnels, ni la faveur de la fortune.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ces ''Rapports sur les choses d’Allemagne'', Machiavel dresse donc un portrait sévère de l’empereur, mais au-delà de la personne de Maximilien, il construit une véritable grille d’analyse politique. L’incapacité de jugement, l’influence des courtisans, la confusion des décisions, l’illusion des promesses militaires et la dépendance à la fortune : autant de thèmes que l’on retrouvera, affinés et généralisés, dans ''Le Prince''. L’expérience allemande illustre avec force ce qui deviendra l’un de ses enseignements majeurs : un prince ne peut gouverner que s’il sait unir ''virtù'' et maîtrise des circonstances, et se protéger à la fois de sa propre faiblesse et des pressions de son entourage.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le rapport Fortuna/Virtù =&lt;br /&gt;
Parmi les enseignements que Machiavel tire de ses expériences diplomatiques, aucun n’a eu autant d’impact sur sa pensée que celui relatif au rôle de la fortune et de la vertu dans l’action politique. L’écart qu’il observe entre des figures comme Louis XII, César Borgia, Jules II ou Maximilien nourrit une interrogation fondamentale : pourquoi certains souverains échouent-ils malgré leur puissance apparente, et pourquoi d’autres parviennent-ils, au moins pour un temps, à imposer leur volonté ? De cette confrontation naît un couple conceptuel appelé à marquer durablement la philosophie politique : ''Fortuna'' et ''Virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Image:ADurerFortunaengraving.jpg|thumb|right|Albrecht Dürer's engraving of ''Fortuna'', ca 1502.]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première idée qui se dégage est qu’un prince faible par nature, hésitant dans ses jugements et incapable de décider par lui-même, compromet l’autorité qu’il détient. L’exemple de Maximilien, empereur influençable et dépendant de ses courtisans, illustre cette incapacité à gouverner. Pour pallier ces faiblesses, il faut un pouvoir incarné par des hommes d’État forts, animés par une énergie personnelle et soutenus par des institutions qui donnent de la consistance à leurs décisions. Machiavel cherche donc à identifier les qualités qui permettent de transformer la fragilité humaine en puissance politique, et c’est ce qu’il appelle la ''virtù'' : courage, audace, lucidité, capacité à imposer sa volonté aux autres et à soi-même. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais cette énergie personnelle ne suffit pas toujours. L’expérience montre que même les princes les plus brillants se heurtent à des forces qu’ils ne contrôlent pas. C’est ici qu’intervient la fortune, comprise non comme la richesse mais comme la déesse romaine ''Fortuna'', incarnation du destin, du hasard et de l’imprévu. Elle est la part du monde qui échappe à la volonté humaine, la dimension de contingence que nul ne peut supprimer. L’image de cette déesse, souvent représentée instable et capricieuse dans l’art de la Renaissance, traduit bien l’idée que la politique se déroule sur un terrain mouvant.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel reprend cette symbolique et insiste sur le fait que le prince doit séduire ''Fortuna'' pour espérer conserver son pouvoir. La métaphore amoureuse ou même érotique est omniprésente : séduire cette femme, la contraindre parfois, l’entraîner à se donner à celui qui ose. Le langage employé montre que la fortune n’est pas une donnée figée mais un champ de possibilités, ouvert à ceux qui déploient l’audace nécessaire pour la conquérir. L’incapacité à s’adapter aux circonstances, qu’il observe chez Louis XII trop lent, César Borgia trop dépendant de son père, Jules II trop belliqueux ou Maximilien trop faible, illustre ce que signifie être abandonné par la fortune. Tous furent trahis par le changement des événements, et tous manquèrent de cette capacité à séduire la fortune au moment critique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réflexion se déploie ensuite dans ''Le Prince'' sous une forme systématique. Les six premiers chapitres décrivent les différents modes d’acquisition du pouvoir : héritage, conquête personnelle, usage des armes propres ou des armes d’autrui. Mais la véritable interrogation commence à partir du chapitre VII : une fois le pouvoir acquis, comment le conserver ? La question essentielle n’est pas tant de savoir comment on accède à l’autorité, mais quelles qualités permettent de la maintenir. C’est dans ce cadre que Machiavel articule ''Virtù'' et ''Fortuna''. La première relève de ce que l’homme peut maîtriser : l’énergie, la prudence, la fermeté, l’aptitude à s’adapter aux circonstances. La seconde représente ce qui échappe au contrôle humain : les accidents de l’histoire, les retournements d’alliances, les bouleversements militaires ou économiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’originalité de Machiavel tient au fait qu’il refuse de voir dans la fortune une force entièrement invincible. Contrairement à la conception chrétienne de la Providence, qui laisse le destin entre les mains de Dieu et prive les hommes de toute prise sur leur avenir, Machiavel affirme qu’il est possible de conquérir partiellement la fortune, à condition de posséder les vertus nécessaires. L’homme n’est pas entièrement maître de son destin, mais il ne doit pas non plus s’abandonner à une passivité résignée. L’action politique consiste à exploiter la marge de liberté que laisse la fortune pour orienter les événements à son avantage. Cette vision séculière rompt avec la théologie chrétienne et confère à la politique une autonomie radicale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est d’ailleurs présentée par Machiavel comme une femme, métaphore qui illustre sa nature capricieuse, insaisissable et séduite par l’audace. Elle se laisse dominer par ceux qui osent l’affronter, et échappe à ceux qui se contentent d’attendre. Cette image, choquante pour l’époque, insiste sur le fait que la fortune favorise les princes audacieux, capables de décisions rapides et risquées, plutôt que ceux qui se montrent timorés et circonspects. Le message est clair : mieux vaut prendre le risque de l’erreur que de rester paralysé dans l’attente.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La combinaison de ''Fortuna'' et de ''Virtù'' devient ainsi la clef de voûte de la pensée machiavélienne. La fortune seule ne donne pas la stabilité ; la vertu seule ne garantit pas le succès. C’est leur articulation qui rend possible la conservation du pouvoir. Machiavel insiste sur le fait que gouverner, c’est agir dans un univers incertain, où une part de ce qui arrive est maîtrisable et une autre ne l’est pas. L’homme d’État doit donc cultiver les qualités qui maximisent ses chances et, en même temps, accepter que la fortune garde toujours une part d’imprévisibilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cette leçon traverse toute son œuvre. Elle éclaire les portraits contrastés qu’il dresse de Louis XII, de César Borgia, de Jules II et de Maximilien, mais elle dépasse leur cas particulier pour devenir une théorie générale du politique. Un prince ne se juge pas seulement sur ses intentions morales ou ses vertus traditionnelles, mais sur sa capacité à séduire et à dominer la fortune grâce à la ''virtù''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Il Principe / De Principatibus =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Fichier:Machiavelli Principe Cover Page.jpg|vignette]]&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
L’ouvrage majeur de Machiavel, ''Il Principe'', rédigé en 1513 et publié de manière posthume en 1532, naît d’une situation personnelle et politique très particulière. Après la chute de la République florentine en 1512, le retour des Médicis au pouvoir et son propre bannissement, Machiavel se retrouve isolé dans sa villa de Sant’Andrea, à San Casciano. Privé de charges publiques, humilié par la torture et la suspicion, il entreprend dans cette retraite forcée une œuvre théorique qui se veut à la fois réflexion politique et tentative de réintégration dans la vie publique. Dans une lettre célèbre adressée à Francesco Vettori en décembre 1513, il explique comment, chaque soir, après ses activités rurales, il revêt ses habits de cour pour dialoguer avec les Anciens et rédiger ce traité qu’il espère offrir aux Médicis comme gage de loyauté. ''Le Prince'' est donc à la fois un manifeste intellectuel et un geste politique destiné à retrouver une place dans la cité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre latin original, ''De Principatibus'', signifie littéralement « Des principautés ». Le terme insiste sur la diversité des formes de pouvoir monarchique et sur les conditions de leur acquisition et de leur conservation. Machiavel ouvre son traité en classant les différents types de principautés : héréditaires, nouvelles, mixtes, ecclésiastiques. Il distingue ensuite les moyens par lesquels elles sont obtenues : par les armes propres, par les armes d’autrui, par la faveur ou par la fortune. Cette typologie, exposée dans les six premiers chapitres, s’inscrit dans une tradition d’analyse des régimes qui remonte à l’Antiquité, mais elle annonce déjà le souci de Machiavel de dépasser la simple classification pour s’interroger sur la dynamique du pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À partir du chapitre VII, l’ouvrage prend une tournure plus originale et plus radicale. Machiavel ne se contente plus de décrire les modes d’acquisition du pouvoir : il se demande quelles sont les conditions qui permettent de le conserver. Le véritable enjeu du traité réside dans cette interrogation : comment un prince peut-il durer, quelles qualités doit-il posséder, comment doit-il se comporter face à ses sujets, à ses alliés et à ses ennemis ? C’est là que se déploient les thèmes majeurs qui feront la célébrité et la fortune du texte : la distinction entre l’apparence et la réalité du pouvoir, la nécessité de savoir être à la fois lion et renard, la réflexion sur la cruauté et la clémence, sur l’amour et la crainte, sur le rôle des armées et sur le danger des flatteurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le style de Machiavel dans ''Le Prince'' tranche avec la littérature politique de son temps. Là où les humanistes s’attardaient sur l’énumération des vertus cardinales — justice, sagesse, modération, prudence — Machiavel adopte une posture réaliste, voire provocatrice. Il affirme que le prince ne doit pas nécessairement être bon, mais paraître tel quand les circonstances l’exigent. La morale privée n’est pas la même que la morale publique ; la survie de l’État peut commander des actions que l’éthique traditionnelle condamnerait. Ce renversement scandalisa ses contemporains, mais il reflète la volonté de Machiavel d’écrire « des choses utiles à ceux qui les liront », et non des spéculations éloignées de la réalité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Deux chapitres concentrent particulièrement cette rupture. Le chapitre XV, « Des choses pour lesquelles les hommes, et surtout les princes, sont loués ou blâmés », marque l’abandon de la tradition normative au profit d’une analyse pragmatique : ce qui importe n’est pas d’être vertueux au sens moral, mais d’avoir les qualités nécessaires pour conserver le pouvoir. Le chapitre XXV, « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », reprend l’image du fleuve impétueux qui dévaste tout sur son passage et celle de la fortune féminisée, pour montrer que la politique est un combat permanent contre l’imprévisible. Ces deux chapitres constituent comme les piliers de l’architecture conceptuelle de ''Il Principe''.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La réception du traité fut paradoxale. D’un côté, il valut à Machiavel une réputation sulfureuse : son nom devint synonyme de duplicité, de manipulation, de cynisme politique. De l’autre, il s’imposa comme une lecture incontournable pour tous ceux qui voulaient comprendre les mécanismes du pouvoir. Les princes de la Renaissance, mais aussi les théoriciens modernes, y virent un miroir sans complaisance des conditions de la domination. En déplaçant l’analyse du terrain des idéaux vers celui des faits, Machiavel posait la première pierre d’une science politique affranchie de la morale théologique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
''Il Principe'' n’est donc pas seulement un manuel pour les princes ; c’est un texte fondateur qui introduit une nouvelle manière de penser le politique, comme champ autonome, régi par ses propres règles. En cela, il constitue le socle sur lequel des penseurs comme Hobbes, plus tard, édifieront une théorie de l’État moderne. Là où Machiavel identifie les conditions concrètes de la conservation du pouvoir, Hobbes élaborera la figure du Léviathan comme garant de la paix civile. Mais sans la rupture machiavélienne, cette conceptualisation n’aurait pas été possible.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XXV « Combien la fortune a de pouvoir sur les choses humaines et comment on peut lui résister », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est un chapitre important, c’est peut-être avec le chapitre XV le chapitre le plus important. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le titre interroge sur sa capacité à maitriser son propre destin. Les théologiens de l’époque ont réagi fortement à cette époque, car seul Dieu pouvait maitriser le destin. Machiavel pense qu’il est possible de maitriser son destin. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je n'ignore point que bien des gens ont pensé et pensent encore que Dieu et la fortune régissent les choses de ce monde de telle manière que toute la prudence humaine ne peut en arrêter ni en régler le cours : d'où l'on peut conclure qu'il est inutile de s'en occuper avec tant de peine, et qu'il n'y a qu'à se soumettre et à laisser tout conduire par le sort. Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir - aussi suis-je assez enclin à la partager.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien, j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre (…)}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Nombreux sont ceux qui prétendent que nous ne maitrisons pas notre destin. Pour cette raison, ils pourraient juger qu’il n’y a pas lieu à s’épuiser à trop de choses, mais à se laisser à quelques hasards ; ceux qui pensent que nous ne maitrisons pas notre destin prônent une sorte de passivité en politique, si le hasard décide de tout alors à quoi bon ? Machiavel réfute cette vision déterministe de l’histoire. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cette opinion s'est surtout propagée de notre temps par une conséquence de cette variété de grands événements que nous avons cités, dont nous sommes encore témoins, et qu'il ne nous était pas possible de prévoir.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Parce qu’on ne peut expliquer ce qui se passe de nos jours, ces hommes s’en remettent au hasard.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] aussi suis-je assez enclin à la partager. Néanmoins, ne pouvant admettre que notre libre arbitre soit réduit à rien.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel les hommes et les femmes sont capables, de maitriser, de diriger de décider de leur propre destin parce qu’il y a le libre arbitre. À l’heure où nous parlons, un certain nombre de théologiens continuent à contester cela.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|[…] j'imagine qu'il peut être vrai que la fortune dispose de la moitié de nos actions, mais qu'elle en laisse à peu près l'autre moitié en notre pouvoir. Je la compare à un fleuve impétueux qui, lorsqu'il déborde, inonde les plaines, renverse les arbres et les édifices, enlève les terres d'un côté et les emporte vers un autre.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La fortune est un fleuve impétueux, notre destin n’est pas facile à maitriser il a dans la première partie de ce chapitre XXV une prise de position contre la tradition chrétienne qui a pensé que nous n’avions pas le libre arbitre. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il en est de même de la fortune, qui montre surtout son pouvoir là où aucune résistance n'a été préparée, et porte ses fureurs là où elle sait qu'il n'y a point d'obstacle disposé pour l'arrêter.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On ne peut pas résister à la fortune où très difficilement, il y a une part non maitrisée de notre destin, la fortune en est un élément important.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Me bornant à ces idées générales sur la résistance qu’on peut opposer à la fortune, et venant à des observations plus particularisées, je remarque d'abord qu'il n'est pas extraordinaire de voir un prince prospérer un jour et déchoir le lendemain, sans néanmoins qu'il ait changé, soit de caractère, soit de conduite.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel nous dit de regarder autour de nous, des chefs d’État disparaissent parce qu’ils n’ont pas changé de politique, mais parce que la « fortuna » les a quittées. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Cela vient, ce me semble, de ce que j'ai déjà assez longuement établi, qu'un prince qui s'appuie entièrement sur la fortune tombe à mesure qu'elle varie. Il me semble encore qu'un prince est heureux ou malheureux, selon que sa conduite se trouve ou ne se trouve pas conforme au temps où il règne.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut savoir s’adapter, il faut un certain nombre de qualités qui vont nous donner la « fortuna » et nous permettre de nous adapter.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La suite du paragraphe reprend l’idée de la pluralité des possibles, des destins différents et qu’il faut savoir s’adapter. La « fortuna » est une femme, féminisée dans le langage de Machiavel ; on voit très bien à la fin du chapitre XXV cette dimension très masculine du pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je conclus donc que, la fortune changeant, et les hommes s'obstinant dans la même manière d'agir, ils sont heureux tant que cette manière se trouve d'accord avec la fortune ; mais qu'aussitôt que cet accord cesse, ils deviennent malheureux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Je pense, au surplus, qu'il vaut mieux être impétueux que circonspect; car la fortune est femme : pour la tenir soumise, il faut la traiter avec rudesse ; elle cède plutôt aux hommes qui usent de violence qu'à ceux qui agissent froidement : aussi est-elle toujours amie des jeunes gens, qui sont moins réservés, plus emportés, et qui commandent avec plus d'audace ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une conception très masculine de la fortune qui est une femme impétueuse et qui a besoin d’impétuosité ; un prince qui exploite l’impétuosité a toutes les chances d’attirer la fortune. Pour séduire la femme qu’il faut battre pour la soumettre, il faut un certain nombre de qualités, mais quelles sont-elles ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Tout ''Le Prince'' apparait du chapitre XIII jusqu’au XVIII qui sont des chapitres ou Machiavel explique les qualités requises pour séduire cette femme qu’est la vertu.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Un des chapitres est important, c’est le chapitre XV, car c’est au chapitre XV que Machiavel développe les nouvelles vertus, les vertus des temps modernes. Machiavel reprend l’argumentation humaniste, un homme d’État doit être sage, doit être idéalement juste, modéré et ferme qui sont les vertus cardinales d’humanistes : justice, sagesse, modération, fermeté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XV, il rejette et renverse ces vertus humanistes et très classiques, aujourd’hui on dirait qu’il propose d’autres valeurs politiques qui sont importantes ; Machiavel rompt avec le modèle classique des valeurs humanistes et propose un nouveau catalogue de vertus.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Le Prince, Chapitre XV « Des choses pour lesquelles les hommes et surtout les princes sont loués ou blâmés », 1513 ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce chapitre est celui où Machiavel répudie, rejette la tradition humaniste qui est sa propre tradition. Pour séduire la fortune, il faut un certain nombre de qualités, Machiavel nous interroge sur ces qualités et si elles sont encore valables ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XV, il prend ses distances avec la tradition humaniste, il annonce la rupture.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il reste à examiner comment un prince doit en user et se conduire, soit envers ses sujets, soit envers ses amis. Tant d'écrivains en ont parlé, que peut-être on me taxera de présomption si j'en parle encore ; d'autant plus qu'en traitant cette matière je vais m'écarter de la route commune. Mais, dans le dessein que j'ai d'écrire des choses utiles pour celui qui me lira, il m'a paru qu'il valait mieux m'arrêter à la réalité des choses que de me livrer à de vaines spéculations.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bien des gens ont imaginé des républiques et des principautés telles qu'on n'en a jamais vu ni connu. Mais à quoi servent ces imaginations? Il y a si loin de la manière dont on vit à celle dont on devrait vivre qu'en n'étudiant que cette dernière on apprend plutôt à se ruiner qu'à se conserver […]}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir et apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité. Il prend des précautions verbales et annonce sa rupture. Ce que nous enseigne Machiavel et une vérité simple, mais tout à fait nouvelle pour son époque. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut moins s’intéresser à la dimension normative du pouvoir, c’est-à-dire à la dimension de ce qui doit être, que le pouvoir tel qu’il est. Autrement dit, le « juste » et le « bien » sont moins importants que « l’utile », ce qui est important est la réalité du pouvoir à laquelle on est confronté et non pas à un idéal politique. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
On voit très bien qu’il critique la vision humaniste presque « idéaliste » du pouvoir, il s’éloigne de la vision du « juste » de la « modération ». Pour Machiavel, les dirigeants sont loin des vertus des humanités, il faut dès lors penser un État à partir de ce qui est et non fondé sur un idéal.  Cet argument théorique très important aura des répercussions dans l’histoire.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|(…) et celui qui veut en tout et partout se montrer homme de bien ne peut manquer de périr au milieu de tant de méchants.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut donc qu'un prince qui veut se maintenir apprenne à ne pas être toujours bon, et en user bien ou mal, selon la nécessité.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
De dire à l’époque d’apprendre à ne pas être bon était révolutionnaire, cela renversait les valeurs politiques de l’époque. Machiavel montrait par la phrase d’appendre à ne pas être bon, fondamentalement, il explique sa position.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Il serait très beau, sans doute, et chacun en conviendra, que toutes les bonnes qualités que je viens d'énoncer se trouvassent réunies dans un prince. Mais, comme cela n'est guère possible, et que la condition humaine ne le comporte point, il faut qu'il ait au moins la prudence de fuir ces vices honteux qui lui feraient perdre ses États. Quant aux autres vices, je lui conseille de s'en préserver, s'il le peut; mais s'il ne le peut pas, il n'y aura pas un grand inconvénient à ce qu'il s'y laisse aller avec moins de retenue ; il ne doit pas même craindre d'encourir l'imputation de certains défauts sans lesquels il lui serait difficile de se maintenir ; car, à bien examiner les choses, on trouve que, comme il y a certaines qualités qui semblent être des vertus et qui feraient la ruine du prince, de même il en est d'autres qui paraissent être des vices, et dont peuvent résulter néanmoins sa conservation et son bien-être.}} &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est une idée toute simple, mais absolument fondamentale. Il y a le pouvoir avec ses idéaux parfaitement nobles et puis il y a la réalité de la vie politique, ce sont deux notions qui sont parfois incompatibles parce qu’il y a dans le pouvoir une dimension réelle et une dimension immatérielle liée à la perception que l’on a de ce pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La grande nouveauté de Machiavel est de distinguer le pouvoir de la perception de ce pouvoir. Lorsqu’il dit qu’il faut parfois apparaitre comme étant bon, sage même si on ne l’est pas ; c’est l’idée que le pouvoir est fait d’une dimension immatérielle et une perception réelle sont deux choses différentes, c’est une dimension binaire du pouvoir. Machiavel a construit sa vision des qualités du Prince autour de l’idée qu’il y a le pouvoir, mais qui est lié à la perception qu’on a de ce pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a la réalité du pouvoir et la perception que l‘on a de ce pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Bon nombre d’hommes et de femmes politiques sont faibles et donnent l’impression d’être fort et inversement ; cette dimension double du pouvoir, nous la devons à Machiavel qui en a fait un point central de sa théorie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les chapitres XVI, XVII, XVIII et XXIII explicitent et développent les vertus nécessaires au prince afin de séduire la fortune et garder le pouvoir. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans ce chapitre XVI « De la libéralité et de la parcimonie », il faut savoir être généreux et parfois moins parcimonieux ; il faut selon le chapitre XVII parfois être cruel « De la cruauté et de la pitié ; et s’il vaut mieux être aimé que craint, ou le contraire », le titre est tout à fait symptomatique, parfois il est préférable d’être craint que d’être aimé. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le chapitre XXIII intitulé « Comment l’on doit fuir les flatteurs » fait référence à l’expérience allemande de Machiavel qui est le fait de ne pas se faire bercer par les courtisans. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au chapitre XVIII « Comment les princes doivent tenir leurs paroles » Machiavel introduit une distinction entre ce qu’il appelle le lion et le renard, la force et la ruse (p.154). Machiavel suggère que pour séduire la fortune, pour se maintenir au pouvoir il faut à la fois être un lion qui est la force et être un renard, c’est-à-dire savoir utiliser la ruse. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il fait allusion à son expérience politique qui l’a marqué notamment avec César Borgia. Il faut parfois utiliser la ruse et parfois utiliser la force. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une fois ''Le Prince'' achevé, une fois ces vertus expliquées, une fois les qualités du détenteur du pouvoir réaffirmé, Machiavel au début 1514 va tenter de revenir au pouvoir, il va tenter de confier sa lettre ''Le Prince'' aux Médicis pour revenir au pouvoir. Il ne va malheureusement pas réussir, son livre qui aura tant de succès par la suite va finir dans les oubliettes.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel ne réussissant pas à revenir au pouvoir, à retrouver une fonction politique importante, à partir de 1515 – 1516 va rejoindre un groupe d’humanistes avec qui il avait pourtant pris ses distances, cherchant à réfléchir à une question un peu différente de la question de comment se maintenir au pouvoir.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= La chute de la république de Florence : Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La république de Florence a disparu en 1511, les Médicis sont revenus au pouvoir, pourquoi ? Comment se fait-il qu’une république n’ait pas réussi à se maintenir ? On peut l’expliquer par les jeux d’alliances internationales, mais selon ces humanistes ce n’est pas suffisant, ils ne veulent plus réfléchir à la qualité du prince, mais plutôt pourquoi le régime républicain a disparu, pourquoi Florence a sombré, pourquoi le régime républicain a disparu ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour cela, il se plonge dans l’histoire de Florence, mais surtout dans l’histoire de Rome. Il cherche dans l’histoire de la république de Rome des questions qu’il se pose : pourquoi le régime républicain de Florence, mais de manière plus générales pourquoi les régimes républicains faillissent et sombrent et qu’est-ce qui permet de les maintenir ? Autrement dit, la question de ce groupe d’humanistes est hantée par une question importante : quelles sont les conditions d’existences et de prospérité d’une république ? De par l’histoire de Rome, on peut en tirer quelques leçons. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel avait écrit un autre ouvrage ô combien important intitulé le « Discours sur la première décade de Tite-Live ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a quelque part deux ouvrages d’importances chez Machiavel dont le discours sur Tite-Live qui nuance le discours du « Prince ». Le fait de se plonger dans la complexité de l’œuvre permet d’avoir un point de vue un peu différent. Machiavel à partir de 1514 – 1515 se pose une autre question, il va commencer à rédiger le Discours de la première décade de Tite-Live et est hanté par la question suivante : comment les régimes républicains avec l’image de Rome en tête et par extension les régimes républicains peuvent perdurer ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
En d’autres termes, qu’est-ce qui fait que les républiques que ces régimes ne se corrompent pas ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’en 1512 – 1513 la République de Florence est abolie puis remplacée par les Médicis, Machiavel s’interroge sur les raisons qui ont perdu Florence et s’il existe des idéaux types qui permettraient de théoriser la grandeur et la décadence des régimes républicains ? Il est hanté par l’idée des fondements et des causes la pérennité des républiques.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il a l’exemple de la République romaine qui disparait en 27 après Jésus-Christ, il a l’exemple de Florence, il a l’exemple de Venise et s’interroge sur les conditions politiques qui permettent à une république de perdurer et de conserver la liberté et l’égalité des citoyens.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Cela implique de se poser une deuxième question subsidiaire, il a parlé des vertus du Prince dans « Le Prince », mais existe-t-il des vertus publiques pour tout le corps social, en d’autres termes existe-t-il des conditions en vertu du corps social, autrement dit est-ce que les citoyens ne doivent-ils pas avoir des qualités afin de promouvoir le bien commun ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les discours cherchent à répondre à cette série de questions :&lt;br /&gt;
*condition d’existence d’une république ?&lt;br /&gt;
*conditions humaines, qualité des citoyens, doivent-ils avoir un certain nombre de vertus ?&lt;br /&gt;
*existe-t-il des dangers de corruption de la république et si oui lesquels ?&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce sont ces trois grandes questions auxquels Machiavel réfléchit lorsqu’il écrit ses discours. Pour Machiavel en se fondant sur l’exemple de Venise, Florence et Rome, on peut en déduire qu’il faut un certain nombre de conditions à inférer pour que les républiques durent. Ainsi, nous pouvons voir le type de régime que Machiavel favorise.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Le gouvernement selon Machiavel =&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il est tout d’abord nécessaire que les gouvernants fassent preuve d’une certaine « responsabilité politique » devant faire preuve de sagesse, de modération et d’équité. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans « Le Prince », il reprend que ce ne sont pas des conditions suffisantes, quelque part il retrouve les idéaux humanistes qu’il avait écartés dans « Le Prince », mais tandis que dans les discours il réaffirme, et c’est la première condition d’existence de toute république, que les gouvernants doivent faire preuve de vertus, mais de vertus humanistes, sagesse, modération, équité, et grandeur d’âme.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La première condition est qu’il faut quand même retrouver ces vertus humanistes classiques afin que la république revienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième condition est qu’il faut qu’une république soit politiquement et constitutionnellement bien organisée, la constitution politique doit être très solide. Que faut-il ? Il faut tout simplement une constitution qui imite, reprenne le modèle qui est source d’inspiration pour tout le monde soit le modèle romain, il faut que la constitution d’une république soit mixte. En d’autres termes, il faut une nécessité de mettre en place une république solide fondée sur une constitution mixte qui est le modèle romain.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
À l’époque de Machiavel, il est très commun de retrouver l’idée d’une constitution mixte. Une constitution mixte est dans l’image de Machiavel, son discours est une constitution fondée sur trois éléments importants de toute société politique : l’élément monarchique, l’élément aristocratique et l’élément démocratique. Il faut un pouvoir qui soit reparti entre la dimension monarchique qui est un homme ou une femme, la dimension aristocratique c’est-à-dire une assemblée qui regroupe une certaine élite et puis la dimension populaire qui regroupe des représentants du peuple d’une manière plus générale.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Rome était fondée sur ce modèle, des consules représentaient l’élément monarchique, le sénat représentait l’élément aristocratique et les comices représentaient les militaires ainsi que les milieux plus populaires. Le modèle de constitution romaine que tous les historiens de Rome ont appelé « constitution mixte » est un modèle qui intègre ces trois dimensions.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce modèle a été repris par de très nombreux théoriciens du droit et du politique, la constitution américaine de 1787 est aussi fondée sur ces éléments constitutifs d’un pouvoir, c’est un modèle qui est en fait un modèle romain qui a irrigué toute l’histoire de la philosophie et a marqué les esprits dans l’histoire de la pensée politique.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est ce modèle de constitution mixte, parce que mélangé entre différents éléments, qui est un ordre constitutionnel qui n’est pas une monarchie, ni une aristocratie, ni une démocratie, mais qui est les trois à la fois. C’est un modèle qui a marqué les esprits au long de plusieurs siècles et notamment les constituants américains.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel ajoute quelque chose de nouveau dans cette deuxième condition en y ajoutant un élément en disant que pour que le système fonctionne, que l’organisation politique fondée sur une constitution mixte fonctionne, il est crucial qu’il existe ou se mette en place des factions politiques qui s’affrontent. Il y a l’idée de parti politique, Machiavel rompt avec une tradition qui voulait qu’il y ait une stabilité et une unité autour des gouvernants, les humanistes défendaient l’idéal d’unité et de stabilité.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel va reprendre une partie de la théorie en ajoutant que les factions puissent s’y affronter, « la liberté sort des conflits ». Il craint comme la peste ces régimes où tout le monde est d’accord avec tout le monde. Il y a chez Machiavel un plaidoyer pour la désunion et non plus pour l’union politique, c’est pour lui un des moyens afin de prévenir la corruption de s’installer. Machiavel fait l’éloge la contestation en politique, il faut des opinions différentes qui s’expriment et animent la vie politique, une telle constitution n’est pas suffisante si elle n’est pas animée, l’animation est cette forme de désunion, une forme de défense de l’idée de débat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La troisième condition donnée est la nécessité de développer le culte religieux, mais non pas de la religion, car à l’image des Romains ce qui l’impressionne est la fonction sociologique de la religion, il fut impressionné de voir le génie romain d’instrumentaliser la religion qui permet d’une certaine manière la constitution de la citoyenneté romaine, un bon citoyen romain pratique le culte des dieux. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel n’est pas intéressé par les vérités religieuses, mais compris la fonction sociale de la religion comme constructrice de la religion civile qui est l’amour de la partie et de la république ; ce sentiment d’appartenance à une culture commune est un élément et un sentiment qui doit être cultivé. Chez les Français on trouve le culte de l’amour pour la république, il en va de même pour les Américains, c’est quelque chose d’extrêmement fort qui fondamentalement, pour Machiavel, est une possibilité qui est d’employer le fait religieux comme fédérateur et rassembleur d’une idéologie du citoyen. Machiavel cherche à utiliser le fait religieux afin de construire la citoyenneté, pour construire l’amour de la république, pour construire ce que Rousseau appelle « l’homme nouveau ». &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour Machiavel, le culte de la religion permet de donner une cohérence à un État, actuellement il existe dans certaines écoles l’instruction civique qui est une sorte de religion de la citoyenneté, c’est la fonction de la religion comme unificatrice du corps politique et du corps social. L’éducation à la citoyenneté est une forme de religion qu’il faut développer comme la religion romaine qui a réussi à développer cette citoyenneté romaine, en d’autres termes le culte religieux a une fonction sociale qu’il s’agit d’exploiter afin de construire la citoyenneté moderne, l’amour de la pratique et de la république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La quatrième condition d’existence d’une république est la nécessité d’avoir un régime politique fondé sur la loi. En d’autres termes, c’est l’importance de la loi ou des lois dans toute république, il faut des lois afin de tenir et circonscrire des principes tout comme pour circonscrire le peuple, il croit aux vertus de la loi comme garante de la liberté politique des citoyens. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel pense et croit profondément que l’existence même de lois garantit l’ordre social et politique et une certaine forme d’égalité politique aussi. La notion deviendra plus tard importe à savoir celle d’égalité devant la loi qui est très chère à Machiavel, il n’y a de républiques qu’une république fondée sur des lois juridiques et un ensemble cohérent ; ces lois ne sont légitimes et susceptibles de garantir la liberté seulement si tout le monde est impliqué dans leur organisation.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon le raisonnement de Machiavel, la loi est garante de la liberté politique des citoyens. Une république libre est une république si et seulement si la loi votée et décidée par les citoyens est mise en place. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a un débat qui irrigue la philosophie politique contemporaine depuis longtemps sur le rapport entre la loi et la liberté, de nombreux auteurs que l’on qualifie de libéraux ont tendance à dire que plus il y a de lois moins il y a de liberté, l’expression même des lois est l’État. C’est un discours qui est au fond repris et décliné sous différentes formes, il y a des clivages entre libéraux [[La perspective communautarienne|communautariens]] et d’autres philosophies qui tentent de déplacer le curseur.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel a eu une idée inversant qui refait surface aujourd’hui, les lois ne sont pas un gage de servitude, en d’autres termes on peut être libre grâce aux lois. L’idée de croire que trop de lois tue la liberté pour Machiavel est un non-sens ; on n’est pas libre contre la loi, mais on est pas libre parce qu’il n’y a pas ou peu de lois comme [[La naissance du concept moderne de l’État|Hobbes]] le postule, on est en fait libre parce qu’il y a des lois. Cette façon de penser est très importante en philosophie contemporaine parce qu’il y a un certain nombre de débats sur ce sujet. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel postule qu’on est libre en tant que citoyen grâce à la loi, elle empiète peut-être sur les libertés individuelles, mais elle les garantit. La notion d’égalité devant la loi pour Machiavel est le cœur même de l’existence d’une république, il n’y a qu’une république dans laquelle les citoyens sont égaux devant la loi même si cela empiète sur les libertés personnelles et individuelles. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La cinquième condition d’existence de la république qui est une condition qui attrait à la politique extérieure de toute république, Machiavel chose curieuse, va défendre l’idée qu’une république doit défendre à tout prix son existence. Il va même aller jusqu’à défendre l’idée que pour sa survie elle peut se lancer dans une guerre préventive. En d’autres termes, suivant l’exemple romain, il pense que l’idéal de la république dans une échelle de valeurs est le bien suprême, c’est l’idéal absolu. L’existence et le maintien et la préservation de la république sont tellement importants qu’il faut défendre cette valeur et ce régime à tout prix même au prix d’une politique étrangère conquérante défendant l’idée d’une guerre préventive.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les « preemptive wars » sont pour Machiavel tout à fait autorisées, la guerre est juste de ce point de vue là.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut être prêt à tous les sacrifices pour défendre cette idée là, dans cette opinion de type militaire Machiavel présente un autre argument avec l’existence d’une armée de milice. Machiavel dans son ouvrage « L’Art de la guerre » s’interroge sur les statuts des armées de son époque dans lequel il commente en détail l’armée de la Confédération Suisse parce qu’en 1515 -1520 les suisses sont des mercenaires.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel trouve cela contestable, s’il admire le principe du citoyen-soldat qu’il croit nécessaire pour l’existence même d’une république il a des mots très durs contre les mercenaires suisses. Pour lui la république idéale est construite sur l’idée du citoyen-soldat et non point sur l’idée du mercenariat, un citoyen amoureux de sa république sera beaucoup plus enclin à défendre sa république qu’un mercenaire qui ira à la limite vers celui qui le paiera plus cher. Cette idée de citoyen-soldat ou plus communément d’armée de milice est constitutive de ce qu’on appellera plus tard l’idéologie républicaine, il n’y a de république que les républiques fondées sur le principe du citoyen-soldat et non point sur le mercenariat. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Fondamentalement, Machiavel boucle dans ses discours et propose un modèle d’idéal type de république fondée sur les notions évoquées précédemment.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Une sixième condition est la connaissance de l’histoire. Pour Machiavel, il est très important qu’un gouvernant ait la profondeur historique dans la prise de décision, c’est-à-dire le sentiment de s’inscrire dans un projet politique de longue durée. En d’autres termes, Machiavel pense qu’une république ne peut survivre que si ses dirigeants fondent leurs décisions politiques sur les lois, mais également sur l’histoire de ladite république.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
C’est seulement à cette condition que la République ne se corrompt pas et peut durer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Discours sur la première décade de Tite-Live =&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|j'ai formé le dessein de m'élancer dans une route qui n'a pas encore été frayée; et s'il est vrai que je doive y rencontrer bien des ennuis et des difficultés, j'espère y trouver aussi de la récompense dans l'approbation de ceux qui jetteront sur mon entreprise un regard favorable.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Quelque part, il y a un sentiment de fatalité chez Machiavel, il est conscient qu’il va défendre la République alors que la république de Florence est morte, toutes les théories de la république ne sont pas prises en considération.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|La médecine elle-même n'est-elle pas l'expérience faite par les médecins des anciens temps, et d'après laquelle les médecins de nos jours établissent leurs jugements? Toutefois, lorsqu'il s'est agi d'asseoir l'ordre dans une république, de maintenir les États, de gouverner les royaumes, de régler les armées, d'administrer la guerre, de rendre la justice aux sujets, on n'a encore vu ni prince, ni république, ni capitaine, ni citoyens s'appuyer de l'exemple de l'antiquité. Je crois en trouver la cause moins encore dans cette faiblesse où les vices de notre éducation actuelle ont plongé le monde, et dans ces maux qu'a faits à tant d'États et de villes chrétiennes une paresse orgueilleuse, que dans l'ignorance du véritable esprit de l'histoire, qui nous empêche en la lisant d'en saisir le sens réel et de nourrir notre esprit de la substance qu'elle renferme. Il en résulte que ceux qui lisent se bornent au plaisir de voir passer sous leurs yeux cette foule d'événements qu'elle dépeint, sans jamais songer à les imiter, jugeant cette imitation non seulement difficile, mais même impossible.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le premier argument de Machiavel est que l’histoire nous donne des leçons, l’histoire est un guide qu’il faut suivre.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre II, De combien d’espèces sont les États et quelle fut celle de la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Voulant faire connaître quelles furent les formes du gouvernement de Rome, et par quel concours de circonstances elles atteignirent à la perfection, je dirai comme ceux qui ont écrit sur l'organisation des États, qu'il existe trois espèces de gouvernements, appelés monarchique, aristocratique ou populaire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce paragraphe correspond à la constitution mixte, au fond ce qu’il appelle l’État ou la République romaine c’est la constitution de République romaine qu’on qualifie de constitution mixte.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel dit que les grands philosophes, les grands théoriciens du politique ont enseigné qu’il existe trois manières de catégoriser les régimes politiques : catégorie de la monarchie, catégorie de l’aristocratie, catégorie de la démocratie.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Lorsqu’il parle de la monarchie, à quel régime pense-t-il ? Lorsqu’il parle de monarchie, et à ce moment de l‘histoire existent beaucoup de monarchies, il pense à la France, lorsqu’il parle d’aristocratie, il pense à Venise gouvernée par les douze doges vénitiens soit un petit noyau de familles aristocratiques, lorsqu’il emploie le terme démocratie, il pense à Athènes. Quelque part, Machiavel dit que l’idéal politique, la constitution idéale est un mélange de monarchie française, d’aristocratie vénitienne et de démocratie athénienne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Ce mélange hybride est la fameuse constitution mixte. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je dis donc que, toutes ces formes de gouvernements offrent des inconvénients égaux : les trois premières, parce qu'elles n'ont pas d'éléments de durée; les trois autres, par le principe de corruption qu'elles renferment. Aussi tous les législateurs renommés par leur sagesse, ayant reconnu le vice inhérent à chacun, ont évité d'employer uniquement un de ces modes de gouvernement; ils en ont choisi un qui participait de tous, le jugeant plus solide et plus stable, parce que le prince, les grands et le peuple, gouvernant ensemble l'État, pouvaient plus facilement se surveiller entre eux.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il y a ici l’idée essentielle que le XVIIIème siècle théorisera, l’idée que tout pouvoir corrompt est que « le pouvoir doit arrêter le pouvoir » comme le dit Montesquieu. C’est l’émergence du principe de la séparation des pouvoirs et plus précisément la balance des pouvoirs. &lt;br /&gt;
À Athènes, le fait que les non-citoyens de peuvent pas voter ferait que ce serait une aristocratie et non une démocratie ; la première confusion est qu’il ne faut pas regarder Athènes avec nos yeux contemporains, Athènes est une démocratie dans le sens ou jusqu’à l’avènement du suffrage universel on définit ce qu’est une démocratie - pour Planton et Aristote - non pas par le principe de l’élection, l’élection est l’élément qui caractérise l’aristocratie, mais sur le tirage au sort qui est la caractéristique première de la démocratie, les athéniens tiraient au sort ceux qui allaient gouverner la cité pour un certain temps. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Dans l’histoire de la philosophie politique, le tirage au sort est la caractéristique de la démocratie et des régimes démocratiques ce qui pourrait nous faire penser que nous ne vivons pas dans une démocratie, car c’est le principe de l’élection qui supplante le tirage au sort. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Au XVIIème, un débat eut lieu quant à savoir s’il fallait utiliser le tirage au sort, certains pensaient que l’intelligence et les capacités devaient arriver au pouvoir. Il faut savoir que le principe de l’élection est un principe éminemment attaché au régime aristocratique, la démocratie est fondée sur le tirage au sort, de pures démocraties au sens athénien du terme il n’en existe plus. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Selon Rousseau « la démocratie est un régime pour les dieux et est impossible à mettre en place », il pensait cela qu’étant fondé sur un tirage au sort cela est donc difficile à mettre en place.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre IV, Comment la désunion entre la plèbe et le sénat rendit libre et puissant la République romaine ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel observe que Rome a réussi à se maintenir parce qu’il existait des « partis politiques » même si cela est un anachronisme. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Je ne nierai point que la fortune et la discipline n'aient contribué à la puissance des Romains ; mais on aurait dû faire attention qu'une discipline excellente n'est que la conséquence nécessaire des bonnes lois, et que partout où elle règne, la fortune, à son tour, ne tarde pas à faire briller ses faveurs.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Mais venons-en aux autres particularités de cette cité. Je dis que ceux qui blâment les dissensions continuelles des grands et du peuple me paraissent désapprouver les causes mêmes qui conservèrent la liberté de Rome, et qu'ils prêtent plus d'attention aux cris et aux rumeurs que ces dissensions faisaient naître, qu'aux effets salutaires qu'elles produisaient.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Les troubles, les dissensions, les querelles politiques sont garantes de la liberté politique, mais la liberté nécessite un certain nombre de concessions. Dissension ne veut pas dire qu’il ne faut éduquer à la citoyenneté.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVI, Un peuple accoutumé à vivre sous l’autorité d’un prince conserve difficilement sa liberté, si par hasard il devient libre ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Le mot corruption revient toute temps, c‘est la corruption de la citoyenneté, l’idée qu’une république se perd si nous perdons l’âme de la république, ce n’est pas parce qu’on a une constitution libre qu’il ne faut pas veiller a qu’elle soit appliquée.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Live, Chapitre XVII, Devenu libre, un peuple corrompu peut très difficilement conserver sa liberté ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Il faut faire attention au peuple qui se corrompt en privilégiant l’intérêt particulier sur l’intérêt général.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
== Discours sur la première décade de Tite-Lie, Livre premier, Avant-Propos ==&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
{{citation bloc|Peut-être mériterai-je que l’on me compte parmi ceux qui se trompent, si dans ces Discours je m’étends sur les louanges des anciens Romains, et si j’exerce ma censure sur le siècle où nous vivons. Certes, si la vertu qui régnait en ces temps, et si le vice qui souille tout de nos jours, n’était pas plus manifeste que la clarté du soleil, je parlerais avec plus de retenue, dans la crainte de partager l’erreur dont j’accuse les autres ; mais la chose est tellement évidente, qu’elle frappe tous les yeux. J’oserai donc exposer sans détour ce que je pense de ces temps et des nôtres, afin que l’esprit des jeunes gens qui liront mes écrits puisse fuir l’exemple des uns et imiter les autres toutes les fois que la fortune leur en présentera l’occasion. C’est le devoir d’un honnête homme d’indiquer aux autres le bien que la rigueur du temps et de la fortune ne lui permet pas de faire lui-même, dans l’espoir que, parmi tous ceux qui sont capables de le comprendre, il s’en trouvera un qui, chéri du ciel, pourra parvenir à l’opérer.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
J’ai traité dans le livre précédent des mesures prises par les Romains relativement au gouvernement intérieur de la république ; je parlerai dans celui-ci de la conduite que tint ce peuple pour accroître son empire.}}&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Machiavel, très clairement, montre que son objectif est de nous proposer une leçon, un régime politique fondé sur les leçons du passé. Il y a, au fond, chez lui, une idée essentielle, centrale qui est que tout régime politique qui n’est pas fondé sur l’histoire sur la connaissance et la maitrise du passé est condamné à périr. Ce passage contient les mots de vice, vertu et fortune, cette première idée est importante, l’histoire est le moteur de nos actions et doit le rester.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
La deuxième morale politique est l’idée qu’au fond, pour Machiavel, la nature humaine est une nature par essence corrompue. Pour Machiavel, il règne un scepticisme sur la capacité de la nature humaine à véritablement séduire cette fortune, en d’autres termes, Machiavel nous montre une vision assez pessimiste du monde, il nous donne un certain nombre de leçons, mais il conclut qu’il n’est pas certain qu’on puisse y arriver, car les vices de la société contemporaine dans laquelle il écrit sont trop importants. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Son message est de prendre les leçons du passé, imiter les régimes politiques du passé, mais il ne faut pas se faire d’illusions sur la nature humaine. Il y a une forme de vision pessimiste du monde un peu désespérante chez Machiavel. Il faut se battre pour la République, s’engager pour la République, mais rester lucide sur la capacité à la réformer et à la conserver parce que la nature humaine étant ainsi faite, la république finira par sombrer. &lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Pour [[Montesquieu et la définition de l’État libre|Montesquieu]], {{citation|tout régime périra, Rome a bien péri}}. Machiavel aurait pu dire exactement la même chose deux siècles et demi plus tôt. Cette vision presque désespérante du monde ou plutôt de l’État et de la nature humaine permet d’introduire le deuxième pilier des fondements de l’État moderne.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
Si Machiavel, même dans une vision un peu désespérante du pouvoir, offre un certain nombre d’arguments - constitution mixte, vertu du citoyen, engagement civique -, le deuxième socle qui se met en place au moment même où Machiavel publie ''Le Prince'' et les discours est la [[L’ère de la Réforme|pensée de la Reforme]] qui est aussi un peu pessimiste.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Annexes =&lt;br /&gt;
*Le Prince. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Le_Prince&amp;amp;oldid=3941016.&lt;br /&gt;
*Discours sur la première décade de Tite-Live. //fr.wikisource.org/w/index.php?title=Discours_sur_la_premi%C3%A8re_d%C3%A9cade_de_Tite-Live&amp;amp;oldid=4030302.&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
= Références =&lt;br /&gt;
&amp;lt;references/&amp;gt;&lt;br /&gt;
&lt;br /&gt;
[[Category:droit]]&lt;br /&gt;
[[Category:histoire]]&lt;br /&gt;
[[Category:science-politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:théorie politique]]&lt;br /&gt;
[[Category:Alexis Keller]]&lt;br /&gt;
[[Category:2011]] &lt;br /&gt;
[[Category:2012]]  &lt;br /&gt;
[[Category:2013]] &lt;br /&gt;
[[Category:2014]]&lt;br /&gt;
[[Category:2015]]&lt;/div&gt;</summary>
		<author><name>Arthur</name></author>
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