Machiavel et la Renaissance italienne
• Le cadre théorique de la création du concept d’Etat est initié par deux traditions philosophiques qui apparaissent pendant la Renaissance italienne : la tradition scholastique et humaniste.
1.1). L’apport de la scholastique :
• Définition : res publica : littéralement chose publique, il s’agit d’un concept qui se réfère à un Etat gouverné au moins partiellement en fonction du bien du peuple, par opposition à un Etat gouverné en fonction du bien privé des membres d'une classe ou d'une personne unique.
• La tradition scholastique émerge en Europe au XIIIème siècle autour d’un corpus très particulier ; en effet les scholastiques réfléchissent au politique (res publica) et au droit à partir de la bible. Ce mouvement éminemment ecclésiastique est largement basé sur la bible mais aussi sur les lectures d’Aristote qu’on « redécouvre » avec la Renaissance. La pensée scholastique se développera dans les monastères de France et d’Italie du Nord et sera porté principalement par des moines qui constituent l’essentiel de l’intelligentsia du monde catholique médiéval.
• Les scholastiques vont se pencher sur des questions telles que l’autorité religieuse et/ou politique, la place de l’église dans la société, le rôle du chrétien et d’autres : ils emploient un langage de religieux et d’institutionnel, qui sont les deux thèmes centraux de leur pensée. La philosophie scholastique pose quatre propositions :
i). La res publica est un régime politique préférable à la monarchie ;
ii). La richesse n’est pas source de corruption, mais plutôt de vertu ;
iii). Une res publica doit pour survivre privilégier l’union à la discorde ;
iv). L’essentiel d’une res publica réside non pas dans ses citoyens ou ses gouvernants, mais dans ses institutions ;
1.2). La contribution de l’humanisme :
• Face à la tradition scholastique va se construire la tradition humaniste qui voit le jour dans les cités de l’Italie du Nord. Les humanistes vont critiquer les scholastiques sur trois points :
- Ils dénoncent l’abstraction juridique des scholastiques et leur lecture erronée du droit romain ;
- Ils refusent l’adéquation entre richesse et vertu prônée par les scholastiques ;
- Ils opposent la vision linéaire de l’histoire qu’ont les scholastiques par une vision cyclique ;
• La philosophie humaniste se caractérise par cinq affirmations fondamentales :
i). L’homme est autonome : il est maître de sa volonté et peut décider de son propre destin.
- Les humanistes insistent sur la relecture des classiques, en particulier l’éducation rhétorique et l’étude de l’histoire romaine. Contrairement aux scholastiques qui prônent par-dessus tout, hormis la Bible, les écrits d’Aristote, les humanistes eux préconisent les œuvres de Cicéron, qui centre sa réflexion sur l’éducation du citoyen et le culte du vir virtutis, ou l’homme vertueux.
ii). La liberté politique est centrale et doit être défendue à tout prix :
iii). Pour préserver cette liberté politique, les citoyens d’une res publica doivent être prêts à la défendre et participer à l’élaboration des règles qui leur sont imposées.
iv). Un cadre institutionnel pertinent et juste ne suffirait pas pour assurer la viabilité d’une res publica, encore faut-il des citoyens et des gouvernants vertueux.
v). Importance de la sensibilisation des titulaires de pouvoir à la bonne gouvernance par des citoyens éclairés à travers des « lettres au Prince ».
• Parmi les philosophes politiques que produira la tradition humaniste, le plus éminent est sans doute le florentin Machiavel. Ce dernier jouera un rôle central dans l’émergence du concept d’Etat à travers les nombreux écrits qu’il laissera à la postérité.
1.3). Machiavel et la persistance des idéaux républicains :
a). Biographie :
• Nicolas Machiavel (1469-1527) naît à Florence le 3 mai 1469 au sein d'une famille aisée, rattachée par son père à la corporation des notaires et des juges ; ses aïeux paternels ont occupé de nombreux postes dans le gouvernement et l'administration de la République. De sa formation, on ne connaît guère que son initiation aux humanités latines ainsi qu'aux mathématiques et, sous l'impulsion de son père juriste, ses études de droit [un parcourt humaniste des plus typiques].
• Si la jeunesse de Machiavel coïncide avec le règne prestigieux du plus célèbre des Médicis, Laurent le Magnifique, son entrée dans la vie publique suit immédiatement la chute dramatique du régime théocratique du moine dominicain Jérôme Savonarole, qui avait pris la relève du malheureux successeur de Laurent, Pierre de Médicis (1492-1494). C'est en effet en juin 1498, quinze jours à peine après la mort sur le bûcher de Savonarole, que Machiavel est nommé "secrétaire de la seconde Chancellerie" de Florence puis comme secrétaire des "Dix de l'Autorité Suprême" (Dieci di Balia), fonctions tenant à la fois du chef de bureau d'un ministère de l'intérieur et d'un chargé de missions à l'extérieur : effectivement, avant d’être un philosophe ou un conseiller, Machiavel est un diplomate.
• C'est dans ces fonctions (qu'il exercera jusqu'en 1512 à la chute du régime républicain) que Machiavel assumera d'importantes légations en Italie, auprès de Catherine Sforza, de César Borgia et du Pape Jules II, mais aussi en France, auprès du Roi Louis XII et dans les pays germaniques auprès de l'Empereur Maximilien, traversant à cette occasion la Suisse de Genève à Constance. Lié au régime républicain, en particulier au Gonfalonier Pierre Soderini (1502-1512), il sera compromis avec ce dernier au moment de la chute de la République avec le retour des Médicis [appuyés par l’Espagne et Jules II] à Florence et démis de toutes ses fonctions en 1512 ; soupçonné de conspiration, arrêté, emprisonné et soumis à la torture en février 1513, Machiavel sera banni de Florence et assigné désormais à résidence dans sa propriété de campagne près de San Casciano.
• Après 14 ans de vie publique, c'est alors que commencera une retraite forcée de près de 15 ans, hormis quelques rares et éphémères rentrées en grâce auprès des Médicis ; c'est alors surtout qu'il composera ses principaux ouvrages de pensée politique (Le Prince (1513/1532) et les Discours sur la première décade de Tite-Live (1512-1519/1531) entre d’autres. Il laissera par ailleurs une œuvre littéraire non négligeable de poésie (Les Décennales ; les Capitoli et l'Ane d'Or) et de comédies (La Mandragore ; Clizia).
• Machiavel meurt le 21 juin 1527 et est enterré dans l'église Santa Croce ; son tombeau porte l’épitaphe suivante : "Nicolas Machiavel : aucun éloge ne saurait égaler ce seul nom" (Tanto nomini nullum par elogium).
b). Expérience diplomatique :
• La philosophie de Nicolas Machiavel est éminemment influencée par son expérience politique au sein de la République de Florence, particulièrement par son rôle de diplomate. Plus qu’un philosophe de la morale ou un historien, Machiavel est un théoricien politique qui a œuvré pour joindre la pratique politique à la théorie politique, laissant à la postérité les fruits de sa pensée dans ses ouvrages mémorables.
• La première mission diplomatique est confiée à Machiavel en 1500 :
- Il fait partie d’une délégation florentine envoyée à la Cour de France pour nouer une alliance avec le Roi Louis XII, ce qui renforcerait la République face à ses rivaux dans la péninsule italienne.
- Arrivé à destination, Machiavel est frappé par l’indifférence des Français à la République, considérée comme ne présentant aucun intérêt. Machiavel s’empresse de rapporter la situation à la Chancellerie, mais celle-ci continue à donner des ordres imprécis dénués de détermination et maintien la vision manifestement erronée de l’importance de Florence pour la France. C’est alors que Machiavel aboutit à une première idée importante : celle de la différence frappante qui existe entre le pouvoir réel et la perception de ce pouvoir.
- Dans ces lettres aux dirigeants florentins, Machiavel fait part de ses préoccupations et les met en garde contre leur indécision et leur perception illusoire de la réalité. Il souligne la nécessité de forger une politique étrangère réaliste et concertée, capable de se décider rapidement et adéquatement afin de promouvoir au mieux les intérêts de la nation.
• En 1502, il est envoyé auprès de César Borgia, Duc de Romagne, qui s’est éprit de l’ambition de conquérir Florence.
- Machiavel est frappé par l’incapacité de ce jeune Duc bien trop confiant à saisir la réalité des rapports de force et le danger de la duplicité du futur Pape Jules II, qui tout en le manipulant va finir par le trahir et l’abandonner.
• En 1505, Machiavel est envoyé vers le nouveau Pape Jules II, afin d’évaluer la fidélité de ce dernier à son alliance avec Florence face au gain d’influence de la Coalition espagnole dans la Péninsule italienne.
- A Rome, il découvre un homme fourbe, rusé et téméraire, trois traits qui le fascinent et qu’il admire dans cette figure politique majeure de l’époque.
• De 1508 à 1510 il est envoyé auprès de l’Empereur du Saint Empire Romain Germanique Maximilien.
- Machiavel est frappé par la faiblesse et l’incompétence de l’Empereur, ce qui le laisse à la merci de ses courtisans qui utilisent chaque opportunité pour le manipuler au nom de leurs intérêts privés.
- Il apprend alors l’importance d’éduquer le souverain à l’esprit critique, essentiel au métier de gouvernant.
• Ces quatre expériences diplomatiques lui enseignent l’importance de tout dirigeant à s’adapter aux circonstances politiques et à anticiper leur propre avenir politique, morale qui sera le fondement même de ses écrits.
c). Le Prince :
• Depuis la chute de la République en 1512, Machiavel passe son temps en exil à réfléchir au pouvoir, particulièrement aux qualités qu’un dirigeant doit posséder pour assurer la conservation du pouvoir ; ces réflexions culmineront à l’écriture du Prince en 1513, publié après la mort de Machiavel en 1532.
• L’ouvrage peut être vu comme une longue « lettre au Prince », comme il y en a eu des centaines adressées par des penseurs humanistes à leurs dirigeants. Cependant, le Prince aborde la question du pouvoir et de sa conservation sous un angle radicalement nouveau.
• Machiavel stipule que pour conserver son pouvoir, un prince doit avant tout posséder deux éléments essentiels : la fortuna et la virtu. La fortuna, du nom de la Déesse romaine du destin et de la chance, est un concept antique que Machiavel fait ressurgir en l’opposant à la providence catholique : bien que la fortune ait un rôle à jouer, la volonté des hommes demeure largement autonome, leur libre arbitre orientant leur destin, en partie du moins. Ensuite, Machiavel féminise la conception de la fortuna, et déclare que le prince doit la séduire s’il veut s’attirer ses bonnes grâces ; pour se faire il doit impérativement cultiver un ensemble de vertus, culminant à la virtu. Aussi, il met en garde ceux de ces lecteurs qui comptent trop sur la fortune : celle-ci est changeante, ce qui appelle à la vigilance, à l’anticipation et à une adaptation constante aux caractéristiques changeantes du temps.
• Cependant, si la plupart des humanistes prônent la sagesse, la justice et l’honnêteté, Machiavel va réfuter ces vertus tout en prônant des attributs bien plus pragmatiques : il faut que le Prince apprenne à ne pas être bon. Cette phrase lourde de conséquences marque l’innovation de Machiavel et annonce ces principes de distinction entre le pouvoir et l’apparence du pouvoir d’une part, et entre la fin et les moyens d’un dessein d’autre part : c’est là le fondement du machiavélisme.
- Cette rupture apparaît dans le mémorable Chapitre XV du livre, où Machiavel souligne le réalisme utile de ses théories issues de la pratique, dont il était témoin, et rejette l’idéalisme normatif des théories humanistes traditionnelles. Machiavel commence par stipuler qu’un prince, avant de se soucier de faire ce qui est bon, doit s’efforcer de faire ce qui est nécessaire : ici, la distinction entre la fin et les moyens d’une action apparaît implicitement par la confirmation de l’adage « la nécessité fait loi » :
- « … [C]elui qui laisse ce que l’on fait pour ce que l’on devrait faire, apprend plutôt à se perdre qu’à se préserver : car un homme qui veut en tous le domaines faire profession de bonté, il faut qu’il s’écroule au milieu de gens qui ne sont pas bons. Aussi est-t-il nécessaire à un prince, s’il veut se maintenir, d’apprendre à pouvoir ne pas être bon, et à en user et n’en pas en user selon la nécessité. »
- Machiavel distingue ensuite les dimensions objectives et subjectives du pouvoir, c'est-à-dire l’apparence ou la renommée qu’on a du titulaire de pouvoir d’une part et la « vérité effective » d’autre part :
- « Il est nécessaire pour le prince d’être assez sage pour pouvoir fuir le mauvais renon des vices qui lui ôteraient le pouvoir, et pour se garder de ceux qui ne le lui ôteraient pas, si possible ; ne le pouvant pas, il peut s’y laisser aller avec moins de crainte. […] Car, tout bien considéré, on trouvera certaine chose qui apparaîtra une vertu, et qui, à la pratiquer, sera sa chute, et telle autre qui semblera un vice et qui, à la pratiquer, lui procure sécurité et bonheur. »
- Dans les chapitres XVI, XVII et XVIII, Machiavel promeut les « nouvelles vertus » du prince que sont l’hypocrisie, la ruse, la parcimonie (ou radinerie) et un rapport judicieux entre la cruauté et la pitié. S’il défend la nécessité d’être réputé généreux, il met ses lecteurs en garde contre les dangers d’une libéralité excessive qui, tout en appauvrissant le prince, ne lui donnera pas nécessairement la renommée souhaitée. En ce qui concerne la cruauté et la pitié, ou la crainte et l’amour du prince, les deux seraient souhaitables :
- « [Bien qu’il soit] beaucoup plus sûr d’être craint qu’aimé, si l’on doit manquer de l’un des deux […], chaque prince doit désirer être réputé miséricordieux et non pas cruel : néanmoins, il doit prendre garde de ne pas faire un mauvais usage de la pitié. »
• Malgré l’innovation majeure du Prince, le première ouvrage politique de Machiavel n’a pas eu de grand succès en son temps. En 1513, il soumet son récit aux Médicis, qui ne le liront même pas. Le Prince ne sera découvert qu’à partir de sa publication en 1532, après la mort de son auteur.
d). Discours sur la première décade de Tite-Live :
• Dès 1513, Machiavel adhère à un groupe de philosophes humanistes dont la question centrale sera non pas la controverse des vertus d’un prince, mais du destin des républiques. Ce cercle intellectuel va s’interroger sur les conditions d’existence et de corruption d’une république en prenant pour modèle la Rome antique.
• Machiavel, qui s’est intéressé aux vertus d’un homme, va appliquer la même grille de lecture à un régime politique avec les deux questions suivantes : « quelles sont les conditions qui permettraient à une république de se maintenir ? » et « existe-il des vertus pour le corps social tout entier qui permettraient à cette république de ne pas se corrompre ? ». De ces deux questions en découlera une troisième, celle de la liberté du citoyen.
• Il tentera de répondre à ces grandes questions non pas en se basant sur sa propre expérience, mais sur l’histoire de la Rome antique à travers les écrits de l’éminent historien romain Tite Live. En étudiant l’histoire romaine, qui l’inspire et le fascine, Machiavel aboutit à trois conditions qui permettraient à une république de se maintenir et de prospérer :
- Il insiste tout d’abord sur la nécessité de favoriser le culte religieux, en tant que phénomène sociopolitique et non ecclésiastique ou spirituel. Il prône les vertus de la religion romaine qui donnait à son peuple unité, force et vaillance même lorsque les lois et les gouvernants de Rome avaient faillit. Ce culte est l’une des nombreuses vertus populaires soutenues par Machiavel, qui estime qu’il est indispensable tant pour l’intégrité du régime que pour la liberté des citoyens de faire de ces derniers des citoyens responsables, des patriotes pour qui l’intérêt commun est supérieur à l’intérêt privé.
- Ensuite, il souligne la nécessité d’une constitution mixte, concept qui combine les trois « régimes pures » de pouvoir qu’avait identifié Aristote : démocratie, aristocratie et monarchie. Cette combinaison, que les Romains avaient adoptée, permettrait au régime de se maintenir sans jamais tomber dans la dégénérescence inévitable qu’implique une « forme pure » de gouvernement (anarchie pour démocratie, oligarchie pour aristocratie et tyrannie pour monarchie). La constitution romaine, la Mos Maiorum, distinguait bien les trois organes dirigeant la République : le Consulat, le Sénat, et les Comices, ou assemblées où siégeaient les tribuns de la plèbe.
- Puis, il note le rôle positif de certaines divisions politiques et sociales, notamment l’existence de plusieurs factions politiques adverses, puisque de la confrontation constructive de ces dernières naît la vérité et la détermination à agir. Plus encore, cet affrontement est source de liberté pour le peuple qui, à travers son soutien ou son rejet, peut faire avancer ou reculer le dessein de telle ou telle action.
• Bien qu’humaniste, Machiavel donne son lot d’importance aux lois et aux institutions, qui lui semblent non moins importantes que la nature du titulaire de pouvoir : si le second est éphémère, les premiers perdurent. La loi doit prévaloir, garantissant la liberté aux citoyens (en leur donnant la capacité de participer à l’élaboration des lois), protégeant la république et le peuple des méfaits de la corruption.
- La corruption, ou dégénérescence, occupe une place centrale dans les discours de Machiavel : elle serait une cause primaire de la faillite des républiques. Si la corruption des élites au pouvoir est tolérable dans un premier temps, (elle tient souvent du titulaire du pouvoir, et le peuple peut y remédier par la rébellion), la corruption du peuple, cependant, est dévastatrice, car elle perdure et ne peut être purgée : elle ne peut être que contenue le temps du règne d’un chef vaillant, mais ressurgit aussitôt que ce dernier est détrôné, laissant le pays sombrer dans la tyrannie.
• Machiavel n’est pas opposé à la guerre : elle serait nécessaire pour préserver la république. Il justifie non seulement la guerre préventive en cas de menace, mais aussi la guerre expansionniste : selon lui, une république devrait être conquérante pour se préserver.
- En bon républicain, Machiavel dénonce l’utilisation de mercenaires, qui se vendent au plus offrant, et prône l’armée de citoyens-soldats, cultivant la foi patriotique du peuple (l’éloignant du péril de la corruption).