La naissance du concept moderne de l’État

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Amorcée par les discours révolutionnaires des monarchomaques tout au long du XVIème siècle, la vision populaire de la souveraineté et la visée révolutionnaire du droit de résistance seront largement défiées dans les années qui ont suivit par d’éminents juristes et philosophes, connus pour avoir façonné les concepts modernes de souveraineté et d’Etat en réponse aux contestations réformistes : le Français Jean Bodin et l’Anglais Thomas Hobbes.

Jean Bodin et la question de la souveraineté

a). Biographie :


• Jean Bodin (1530-1596) naît à Angers, il fait des études de droit à Toulouse où il enseigne à partir de 1548. C’est à Paris qu'il se rend pour faire carrière dans le barreau, mais n'ayant que peu de succès en plaidoirie, il revient à l'étude du droit et s'intéresse à la philosophie politique et à l'histoire. Ainsi, dans son livre Methodus ad facilem historiarum Cognitionem qui paraît en 1566, il étudie les régimes politiques dans une perspective comparatiste et essaie d'en comprendre les changements, les succès et les échecs ; il affirme aussi sa croyance au progrès matériel de la société. Ses premiers ouvrages lui valent une grande réputation, ainsi que plus tard l'estime d'Henri III.

• En 1571, il devient Conseiller du Duc d'Alençon, un des chefs du parti des « politiques », qui, se voulant à l'écart des querelles religieuses, aspire au rétablissement du royaume de France autour de l'autorité royale. Bien que de religion catholique, il est inquiété en 1572 lors du massacre de la Saint-Barthélemy. En 1575, il se fixe à Laon où il se marie. Il y exerce la fonction de procureur du roi.


• En tant que député du Tiers-Etat du Vermandois aux Etats Généraux de Blois en 1576, il défend la théorie de l'inaliénabilité des biens de la couronne, dont le souverain n'est que le dépositaire, et prône la tolérance en s'opposant à la révocation des édits en faveur des protestants : ces positions lui vaudront la disgrâce du Roi.


• En 1576 paraît son ouvrage principal, les Six livres de la République, où il donne une définition de l'Etat et formule l'un des premiers la doctrine de la souveraineté. Il s'y attache aussi à l'étude des régimes politiques dans une perspective originale, marquant par ailleurs sa préférence pour la monarchie absolue. Il faut noter que Jean Bodin n'a pas été seulement un publiciste, il s'est également intéressé à la magie et à la sorcellerie, et c'est ainsi qu'on lui doit en 1579 une Démonomanie, ouvrage qui fera longtemps autorité dans les procès de sorcellerie, ainsi qu'un ouvrage de physique Universae naturae Theatrum publié en 1596. Victime de la peste, il meurt peu de temps après et sera enterré au couvent des Cordeliers à Laon.


• La renommée de Jean Bodin provient de sa contribution majeure à l’évolution de la pensée juridique et politique grâce à sa théorie de la souveraineté étatique absolue, indivisible et inaliénable, ainsi qu’une première définition de l’autorité publique, de ses fonctions, de ses origines et de son étendue, laissant à la postérité la fondation du concept d’Etat.


- Bien qu’il sera un fervent défenseur de la monarchie absolue, il défendra également le droit des minorités et s’opposera à leur persécution.


- Son raisonnement, qui est éminemment basé sur « l’autorité de la raison », changera au fil du temps : s’il admettra une souveraineté indivisible mais pas nécessairement absolue, sa pensée va devenir plus conservatrice, sans doute en réponse aux arguments radicaux des monarchomaques.


- A partir de 1560, il commence à se poser une question qui hante les juristes dans le sillage des guerres de religion, qui sera : « est-ce qu’il existe un pouvoir qui ne pourrait être exercé par plus d’une personne ? ». Il y répondra en puisant dans les arguments des traditions scholastiques et humanistes pour en faire une synthèse qui le portera vers sa formulation de la souveraineté indivisible du titulaire de pouvoir.


b). La méthode de l’histoire (1566) : 


• L’une des motivations premières de Bodin est de clarifier dans ses écrits des notions ambiguës et source de confusion. Sa volonté de « mettre les points sur les i » va le pousser à définir clairement des concepts clés de la pensée politique en se basant avant tout sur la raison, ouvrant de ce fait les portes d‘une « science juridique universelle ».



• La première question que Bodin cherche à clarifier est celle de la souveraineté, c'est-à-dire de la compétence exclusive à un gouvernant à exercer son pouvoir. Pour répondre à cette question centrale et potentiellement régler le conflit de compétence qui a marqué son temps, Bodin commence par « comparer toutes les lois de tous les Etats […] et d’en choisir le meilleur échantillon » dans le but de découvrir qui détient la souveraineté et/ou le pouvoir dans un régime.


• A travers cette analyse comparatiste, Bodin parvient à la conclusion que la souveraineté est définie par cinq caractéristiques ou prérogatives fondamentales et universelles :


- La désignation des magistrats et l’attribution de leurs pouvoirs ;


- L’établissement et l’abolition des lois ; 


- La déclaration et la conclusion d’une guerre ; 


- Le droit d’entendre les magistrats et de juger en dernier recours (ultima ratio) ; 


- Le pouvoir de vie et de mort ; 


• Cette vision de la souveraineté porte en elle quatre conséquences importantes :


- Bodin clarifie très clairement les prérogatives des pouvoirs publics : les rôles de chacun (magistrats, institutions, etc.) sont spécifiés


- Il déduit que la souveraineté du titulaire du pouvoir est indivisible : le pouvoir peut être délégué à un magistrats à un moment donné, mais celui-ci ne jouit en aucun cas de la souveraineté.


- Bodin se base sur une relecture de l’histoire romaine pour attaquer l’éloge que font les humanistes de la constitution mixte de la République romaine : le partage de la souveraineté est selon lui un non-sens qui a conduit la chute de la République et à l’avènement de l’Empire.


- Il défend l’idée que le pouvoir ne peut pas se partager ou se distribuer, le danger étant que lorsque différentes entités détiennent le pouvoir, elles deviennent concurrentes et amènent au désordre et au conflit.


• Néanmoins, Bodin ne stipule en aucun cas que l’exercice de la souveraineté par le titulaire du pouvoir soit illimitée : si le suzerain est source de toute autorité dans le royaume, son pouvoir doit être limité, notamment par les parlements, auxquels il appartient de valider ou non les initiatives législatives du souverain.


c). Les six livres de la République (1576) : 


• Avec le temps, Jean Bodin deviendra insatisfait avec sa théorie, et aboutira à la conclusion que sa définition de la souveraineté était incomplète : l’indivisibilité de la souveraineté ne dis rien de l’étendue de celle-ci, ce que Bodin va s’efforcer de la clarifier dans son deuxième ouvrage, où il explicitera que la souveraineté n’est non seulement indivisible, mais qu’elle est également absolue et perpétuelle.

• Il s’agit d’un durcissement majeur de ses propos, car son absolutisme implique que dans tout royaume le roi détient seul le pouvoir absolu, le plaçant au-delà des lois ; de plus, l’aspect perpétuel du pouvoir suppose que le pouvoir ne peut être ni vide, ni partagé, justifiant l’adage « le roi est mort, vive le roi ». Ce changement s’explique par deux raisons, la première théorique, la deuxième pratique :


- Premièrement, Bodin veut clarifier le rapport entre magistrat et le roi en soulignant la supériorité indéniable du dernier.


- Par ailleurs, il est poussé à endurcir son discours par la publication des écrits monarchomaques qui tendaient à faire de la résistance politique un véritable droit, voir même un devoir, des propos qui ne font que catalyser le chaos dans son pays. Bodin s’est efforcer de contester ces ouvrages en réaffirmant la souveraineté inaliénable du roi par sa contre-attaque littéraire.


• Jean Bodin structure sa réponse en quatre étapes :


- Il commence par affirmer qu’aucun acte de résistance n’est justifié : tout acte de résistance est nécessairement illicite et intolérable car pour garantir la stabilité du royaume il faut que les sujets respectent le souverain.


- Néanmoins, Bodin ouvre la porte la porte à certaines exceptions restrictives : 


- Dans le cas où le souverain est un tyran usurpateur ; 


- Lorsque un tyran est combattu par une puissance étrangère pour l’oppression de ses sujets, ceux-là peuvent désobéir et soutenir moralement ladite puissance.


- Ces exceptions n’empêchent pas d’affirmer la nécessité juridique et politique d’une souveraineté absolue, car c’est au nom de cette souveraineté indivisible, perpétuelle et absolue, que les minorités pourront voir leurs droits garantis.


- Affirmer que la souveraineté est absolue et perpétuelle signifie deux choses : la souveraineté est l’attribut unique de l’institution de pouvoir (ce que Bodin appelle la « puissance publique » et ce qui deviendra plus tard l’Etat) ; et l’expression de la souveraineté se traduit par l’élaboration du processus législatif : le souverain est celui qui initie, débat, vote et applique les lois.


• La question se pose alors de savoir qui dans un royaume, ou une république, détient cette souveraineté indivisible absolue et perpétuelle : Jean Bodin fait du prince le titulaire de l’imperium, et procède ensuite à une théorisation complète de la monarchie absolue. Pour Bodin, la souveraineté royale réside dans le pouvoir législatif.


- L’innovation de Bodin sera dans la distinction qu’il fait entre la personne qui est le titulaire du pouvoir et l’institution qui la souveraineté : il parle de monarchie, ou alors de couronne, mais pas de roi en tant qu’individu. Cet argument reprend l’adage « le roi est mort, vive le roi », ce qui implique que la souveraineté n’est pas forcement liée à un individu, mais à une institution : Hobbes reprendra cet argument en disant que l’Etat détient la souveraineté.


• Puis, Jean Bodin va compléter son œuvre précédente en définissant le cadre, ou les limites de la souveraineté. Le détenteur de la souveraineté doit être « encadré par des freins », qui sont dans le cas de la France par trois lois fondamentales :


- la loi salique (régissant la succession du trône) ;


- l’usufruit des biens de la couronne : le principe que le roi ne possède pas le pouvoir, mais jouit en fait de son usage (« le roi n’est pas propriétaire des biens de la couronne ») ;


- les lois naturelles : il s’agit de lois non écrites qui sont supérieures aux lois humaines, telles que la loi divine, et les lois qui proviennent de la nature même. Ce concept clé implique que chaque être humain a, du fait de son existence, certains droits fondamentaux inaliénables : les droits naturels, ancêtres des droits de l’homme. Parmi ces droits, Bodin liste le droit de propriété (dominium).


• Malgré ses nombreuses innovations, la thèse de Bodin sera l’objet de nombreuses critiques, et il appartiendra à un homme de faire la synthèse entre la réflexion sur la République de Machiavel, la réflexion des réformés sur la résistance et de Jean Bodin sur la souveraineté, et cet homme sera l’éminent théoricien politique anglais : Thomas Hobbes.


Thomas Hobbes et le concept moderne d’État

• « Cela fait, la multitude ainsi unie en une personne une, est appelée un Etat, en latin civitas. Telle est la génération de ce grand Léviathan, ou plutôt (pour parler avec plus de déférence) de ce dieu mortel, auquel nous devons, sous le dieu immortel, notre paix et notre défense. En effet, en vertu du pouvoir conféré par chaque individu dans l’État, il dispose de tant de puissance et de force assemblées en lui que, par la terreur qu’elles inspirent, il peut conformer la volonté de tous en vue de la paix à l’intérieur et de l’entraide face aux ennemis de l’étranger. En lui réside l’essence de l’État qui est (pour le définir) une personne une dont les actions ont pour auteur, à la suite de conventions mutuelles passées entre eux-mêmes, chacun des membres d’une grande multitude, afin que celui qui est cette personne puisse utiliser la force et les moyens de tous comme il l’estimera convenir à leur paix et à leur défense commune. Celui qui est dépositaire de cette personne est appelé souverain et l’on dit qu’il a la puissance souveraine ; en dehors de lui, tout un chacun est son sujet. » - Léviathan


• Il s’agit là de la première définition de l’Etat en tant que personne morale à l’origine des lois et dissociée du titulaire du pouvoir : la fondation historique de la théorie de l’Etat étant terminée, Hobbes est celui qui posera dans le Léviathan la pierre angulaire de l’édifice. Ce faisant, il a révolutionné le droit de son époque, et établira une nouvelle science du politique.


a). Biographie :


• Thomas Hobbes, (1588-1679) second fils d'un ministre anglican, naît à Malmesbury, en Angleterre ; son père s'étant enfui consécutivement à une querelle avec un ecclésiastique voisin, le jeune Hobbes sera élevé, avec sa sœur et son frère, par son oncle Francis. Il fréquente tout d'abord l'école de l'église de Wesport, puis une école privée, pour terminer enfin ses études à Oxford, qui était, à cette époque, le théâtre de grandes disputes théologiques avec les Puritains (protestants radicaux).

• Ses études achevées, Hobbes est engagé comme précepteur du fils aîné de William Cavendish, comte de Devonshire. Il deviendra l'ami et le confident du jeune homme. En 1610, il visite en sa compagnie la France, l'Allemagne et l'Italie. De retour en Angleterre, son élève le prend comme secrétaire. Hobbes se plonge alors dans la littérature classique. Il étudie Démocrite et plus spécialement Thucydide, dont il publiera une traduction en 1629. En 1631, il devient le précepteur du fils aîné de son ancien élève et, en 1634, il l'accompagne sur le continent et séjourne à Paris où il fréquente les cercles philosophiques de la capitale (Marin Mersenne). C'est à cette époque qu'il étudie la géométrie et la physique et qu’il acquiert une vision mécaniciste et matérialiste de la nature, ce qui influence massivement sa philosophie.


• En 1637, il rentre en Angleterre, mais les troubles qui agitent le pays compromettent le développement de sa pensée philosophique. En 1640, il doit fuir à cause de ses opinions royalistes. Il se rend à Paris où il deviendra le professeur de mathématiques du futur roi Charles II. Il y sera aussi en relation avec Descartes. C'est en 1642 qu'il fait imprimer le De Cive et c'est aussi à cette époque qu'il se met à composer le Léviathan qu'il fera paraître au milieu de l'année 1651, après la révolution anglaise de 1649. En 1655, il publie le De Corpore un traité de physique et en 1658 le De Homine, un traité de psychologie. Après la Restauration, en 1660, il reçoit une pension du roi Charles II et jouira dès lors de la protection de ce monarque. Il y aura recours en 1666 lorsque les Communes dénoncent l'athéisme de certains livres offensants comme le Léviathan. Il doit toutefois promettre au Roi de ne plus publier d'ouvrages de caractère politique ou religieux.


• À l'âge de 84 ans, il écrit son autobiographie en latin et, à 86 ans, achève une traduction de l’Illiade et de l'Odyssée. En 1675, il quitte définitivement Londres pour passer le reste de sa vie dans le manoir de la famille du comte de Devonshire.En 1679, il est atteint de paralysie et meurt le 4 décembre de la même année.


b). La théorie de Hobbes :


• Influencé par les troubles politiques qui gagnent l’Europe (Guerre de trente ans 1618-1648 et Guerre civile anglaise 1641-1649) ainsi que la Première Révolution Scientifique et ses grandes découvertes en mathématiques, physique, astronomie et méthodologie l’inspirent à faire sa contribution aux sciences du droit et de la politique.


• Les questions fondamentales qu’il se pose sont les suivantes :


- Qu’est-ce que c’est la liberté ? 


- Qu’est-ce que c’est le droit naturel ? (est-ce que existent des droits inaliénables de l’individu ?)


- Quelle est la place de la loi dans la société ? est-ce qu’elle peut gérer les passions humaines ?


- Qu’est-ce que l’homme et la nature humaine ?


• La Révolution Scientifique permet à Hobbes de contester l’argument d’autorité divine : effectivement, d’éminents scientifiques tels que Galilée et Copernic avaient remis en question le savoir porté par les saintes écritures, qui est en fait largement constitué d’affirmations dogmatiques invérifiés ou invérifiables. Ainsi, les scientifiques vont pousser les philosophes à approcher leur discipline d’une nouvelle manière, basée sur la raison et l’administration de preuves et non sur le l’argument d’autorité.


• Les philosophes seront notamment influencé par deux modèles méthodologiques :


- Le modèle géométrique tend à approcher une discipline par à un ordre de démonstrations : des méthodes déductives sont appliquées à des postulats pour les vérifier ou les falsifier. Ce modèle sera choisi par Hobbes pour mettre sur pied sa philosophie du politique.


- Le modèle mathématique procède par observation, analyse et classement afin de formuler une thèse. Il s’agit de classer, codifier, systématiser le droit dans un livre, un code.


• Hobbes débutera sa théorie par une affirmation fondamentale : pour déterminer ce qu’est l’Etat, il faut au préalable réfléchir à ce qui en constitue l’unité, à savoir l’être humain. C’est par l’anthropologie qu’Hobbes approchera la question du pouvoir. Pour ce faire, Hobbes introduit une notion qui sera centrale pour tous les philosophes des temps modernes : celle de l’état de nature, une sorte de temps zéro antérieur à l’homme social ou civilisé.


• Hobbes émet d’office quatre postulats :


- A l’état de nature, les hommes sont naturellement égaux.


- A la naissance, l’homme est avant tout un être de désir et de passions illimités, et a une tendance naturelle à affirmer sa puissance.


- L’homme est par nature insociable.


- Sans Etat les hommes sont animés par la crainte qu’ils ont les uns des autres.


• L’état de nature serait donc « une guerre de tous contre tous » car, l’homme étant par nature animé par des désirs illimités et dénué de raison, il va poursuivre ses intérêts par la force du simple fait qu’il en est capable et qu’il en a le droit, ce qui va le porter tout naturellement à la crainte, la méfiance et à la confrontation. Ce serait la raison qui pousserait les hommes à quitter ce monde obscure pour survivre et trouver à terme, dans la vie commune, une certaine sécurité. La nécessité nous pousserait donc à passer un contrat social nous dépossédant de certains de nos droits à une personne morale assurant le vivre ensemble : le Léviathan, ou l’Etat.


c). De Cive (1642) :


• La visée éminemment scientifique de Hobbes apparaît dans ses ouvrage à travers l’énoncé soigneux qu’il fait de sa méthode :


- « J'expliquerai en ce traité quels sont les devoirs des hommes, premièrement en tant qu'hommes, puis en tant que citoyens, et finalement en tant que chrétiens. »


• Comme dans le cas des ouvrages scientifiques de l’époque, Hobbes se réfère à l’autorité scientifique que sont les penseurs de la Grèce et de la Rome antique :


- « On dit que Socrate fut le premier des siècles suivants qui aima la science politique, bien qu'elle ne fût pas encore parfaitement connue, et qu'il n'en aperçût que quelques rayons, comme à travers des nuages, dans le gouvernement de la République […]. A son exemple Platon, Aristote, Cicéron, et les autres philosophes grecs et latins, et ensuite non seulement tous les philosophes des autres nations, mais toutes les personnes de grand loisir, s'y sont occupées […]. »


• Il défend ensuite l’utilité et l’importance de la science qu’il s’efforce à conceptualiser : 


- « […] presque tout le monde se plaît à en voir une fausse image, et se laisse charmer à une mauvaise représentation ; et qu'elle a été cultivée par des excellents esprits plus que toutes les autres parties de la philosophie. »


- « Comme donc ces inconvénients sont fort considérables, les avantages qui nous reviennent d'une meilleure information de cette science, sont d'une très grande importance, et son utilité en est toute manifeste. »


• Il procède ensuite à une critique des arguments monarchomaques qu’il qualifie de dissidentes et s’en inspire pour présenter son objectif : écarter les aspects éthiques de l’étude de la politique pour en faire une science basée sur la raison :


- « Vu donc qu'il naît tous les jours de telles opinions, qui sont de pernicieuses semences de dissension dans la société civile ; si quelqu'un écarte ces nuages, et montre par de très fortes raisons, qu'il n'y a aucunes doctrines recevables et authentiques touchant le juste et l'injuste, le bien et le mal, outre les lois qui sont établies en chaque république ; qu'il n'appartient à personne de s'enquérir si une action sera bonne ou mauvaise, hormis à ceux auxquels l'État a commis l'interprétation de ses ordonnances. »


• Puis, il annonce le cœur de son approche : il entend étudier la science du politique à partir de la société civile, corps de l’Etat ; mais encore lui faut-il appréhender cette même société, ce qu’il fait à partir d’une analyse des composantes les plus fondamentales de la société : les hommes. On voit comment la percée des sciences exactes telles que la physique et la médecine ont influencé sa démarche :


- « Quant à ce qui regarde la méthode, j'ai cru qu'il ne me suffisait pas de bien ranger mes paroles, et de rendre mon discours le plus clair qu'il me serait possible : mais qu'il me fallait commencer par la matière des sociétés civiles, puis traiter de leur forme et de la façon qu'elles se sont engendrées, et venir ensuite à la première origine de la justice. Il me semble en effet qu'on ne saurait mieux connaître une chose, qu'en bien considérant celles qui la composent. Car, de même qu'en une horloge, ou en quelque autre machine automate, dont les ressorts sont un peu difficiles à discerner, on ne peut pas savoir quelle est la fonction de chaque partie, ni quel est l'office de chaque roue, si on ne la démonte, et si l'on ne considère à part la matière, la figure, et le mouvement de chaque pièce. »


• Ayant identifié l’état de nature, condition de l’homme en l’isolant de la société civile et de l’Etat, il tente d’expliquer les postulats qu’il a posé :


- « […] il faut bien entendre quel est le naturel des hommes, qu'est-ce qui les rend propres ou incapables de former des cités, et comment c'est que doivent être disposés ceux qui veulent s'assembler en un corps de république. »


- « les esprits des hommes sont de cette nature, que s'ils ne sont retenus par la crainte de quelque commune puissance, ils se craindront les uns les autres, ils vivront entre eux en une continuelle défiance, et comme chacun aura le droit d'employer ses propres forces en la poursuite de ses intérêts, il en aura aussi nécessairement la volonté. »


- « Nous voyons que tous les États, encore qu'ils aient la paix avec leurs voisins, ne laissent pas de tenir des garnisons sur les frontières, de fermer leurs villes de murailles, d'en garder les portes, de faire le guet, et de poser des sentinelles. A quoi bon tout cela, s'ils n'avaient point d'appréhension de leurs voisins ? » Dans cette parenthèse, Hobbes pose la fondation de ce qui deviendra la théorie réaliste des relations internationales. »


- Si ce n'est donc que l'on veuille dire, que la nature a produit les hommes méchants, parce qu'elle ne leur a pas donné en les mettant au monde les disciplines, ni l'usage de la raison, il faut avouer qu'ils peuvent avoir reçu d'elle le désir, la crainte, la colère, et les autres passions de l'âme sensitive, sans qu'il faille l'accuser d'être cause de leur méchanceté. Ainsi le fondement que j'ai jeté demeurant ferme, je fais voir premièrement que la condition des hommes hors de la société civile (laquelle condition permettez-moi de nommer l'état de nature) n'est autre que celle d'une guerre de tous contre tous […]. »


• La pensée politique de Hobbes, qu’il annonce pour la première fois dans le De cive et qu’il aboutir neuf ans plus tard dans le Léviathan va irriguer un débat inédit dans tout les domaines des sciences humaines : sa méthode scientifique sera largement reprise par tous les débats pour promouvoir ou contester ses postulats et ses corollaires dans les domaines politiques et juridiques, mais aussi anthropologiques, philosophiques et sociologiques et ce pendant des siècles.


d). Le Léviathan (1651) :


• La question centrale que Hobbes se pose dans le Léviathan est celle des raisons et des moyens qui portent l’homme à quitter le monde obscure et chaotique qu’est l’état de nature pour une société civile structurée et gouvernée par un Etat, terme qu’il définira une fois pour toutes dans cet ouvrage qui le rendra mondialement célèbre :


- « La nature, qui est l’art pratiqué par Dieu pour fabriquer le monde et le gouverner, est imitée par l’art de l’homme, qui peut ici, comme en beaucoup d’autres domaines, fabriquer un animal artificiel. Puisqu’en effet la vie n’est qu’un mouvement des membres, dont l’origine est dans quelque partie interne, pourquoi ne pourrait-on dire que tous les automates (ces machines mues par des ressorts et des roues comme une montre) ont une vie artificielle ?



- « Mais l’art va plus loin en imitant l’oeuvre raisonnable et la plus excellente de la nature : l’homme. C’est l’art, en effet, qui crée ce grand [Léviathan, appelé Etat] qui n’est autre chose qu’un homme artificiel, quoique de stature et de force plus grandes que celles de l’homme naturel, pour la défense et le protection duquel il a été conçu. En lui, la souveraineté est une âme artificiel, car elle donne vie et mouvement au corps tout entier. »


-« En lui réside l’essence de l’Etat qui est (pour le définir) une personne une dont les actes ont pour auteur, à la suite de conventions mutuelles passées entre eux-mêmes, chacun des membres d’une grande multitude, afin que celui qui est cette personne puisse utiliser la force et les moyens de tous comme il l’estimera convenir à leur paix et à leur défense commune. […] Celui qui est dépositaire de cette personne est appelé souverain et l’on dit qu’il a la puissance souveraine ; en dehors de lui, tout un chacun est un sujet. »


- « Pour décrire la nature de cet homme artificiel, je considérerai premièrement, la matière de cet homme artificiel, et l'artisan, les deux étant l'homme et deuxièmement, comment et par quelles conventions il est fait; quels sont les droits et le juste pouvoir d'un souverain, et ce qui le conserve et le détruit […] »


• Hobbes va appréhender le problème à partir de la théorie du contrat social, qu’il tente de redéfinir dans le Léviathan. Jusqu’alors, les théoriciens du contrat social le divisaient en deux étapes : le pacte de société ou de vivre-ensemble, et le pacte de soumission ou de délégation du pouvoir à l’autorité souveraine. Hobbes rétorquera que le passage d’état de nature à société civile gouvernée par l’Etat ne peut s’expliquer que par un contrat social où les deux étapes sont unies et simultanées, ce qui lui permet d’attaquer l’argument « dissident » des monarchomaques menant au droit de résistance, à la contestation et au chaos qui avait gagné son pays.


• L’innovation de Hobbes sera donc de dire qu’au moment même où le pouvoir est transféré des mains des individus constituant la société au souverain, la société civile devient liée à l’Etat, ce qui la met dans l’obligation de se destituer de certains droits et de certaines libertés au nom de la sécurité et du vivre-ensemble que procure l’Etat.


- « C’est plus que le consentement ou la concorde ; il s’agit d’une unité réelle de tous en une seule et même personne, faite par convention de chacun avec chacun, de telle manière que c’est comme si chaque individu devait dire à tout individu : j’autorise cet homme ou cette assemblée d’hommes, et je lui abandonne mon droit de me gouverner moi-même, à cette condition que tu lui abandonnes ton droit et autorises toutes ses actions de la même manière. »


• Hobbes reprend la vision de Bodin du pouvoir souverain et de la souveraineté absolue et indivisible, avec le corollaire de rejet de toute forme mixte ou partagée de gouvernement. Cependant, il ira beaucoup plus loin que Bodin en accordant à la souveraineté les attributs suivants :


- Hobbes affirme, comme Bodin, que le souverain est à l’origine des lois : il en est à la fois l’initiateur, le législateur et l’exécutant. 



- L’Etat, par la loi civile, décide de ce qui est juste ou qui ne l’est pas : Hobbes affirme donc que la justice, dans le sens philosophique, est réellement le produit exclusif de la loi humaine, et non divine.


- Pour Hobbes, le souverain doit être au dessus des lois : il en est le créateur et le maître et non le sujet.


• Néanmoins, Hobbes insiste que l’Etat a également certaines obligations : 


- Assurer l’ordre et la sécurité de ses sujets (principe d’auto-conservation)


- L’Etat doit assurer une forme de liberté (liberty) à ses sujets, à savoir que l’Etat se doit de protéger l’individu contre l’exercice arbitraire de l’autorité.


- L’Etat doit assurer à ses sujets l’égalité devant la loi et les charges publiques ;


- L’Etat a également une obligation de réussite dans les tâches susdites, particulièrement en ce qui concerne la sécurité. Le manque de réussite est en effet la seule occasion où la non obéissance serait envisageable, car l’Etat ayant failli à ses obligations, les citoyens pourraient éventuellement reprendre les droits et pouvoirs dont ils se sont dépossédés.


• Hobbes étant obsédé par l’ordre, auquel il accorde la place centrale de sa pensée politique, il va penser tous les rapports concernant l’Etat en les hiérarchisant de sorte à ce que l’ordre soit maintenu à tout prix. Ce leitmotiv poussera notamment Hobbes à repenser le rapport entre le pouvoir spirituel et temporel afin que l’Etat devienne le titulaire et le responsable des deux à la fois, ce qui vaudra à Hobbes un nombre d’ennemis dans le milieu ecclésiastique.


- « En effet, sans la terreur d’une puissance quelconque, qui est cause de ce qu’elles sont observées, les lois de nature (justice, équité, humilité, clémence et, en somme faire aux autres ce que nous voudrions qui nous fût fait) sont, par elles-mêmes, contraires aux passions naturelles, lesquelles nous portent à la partialité, à la vanité, à la vengeance, et ainsi de suite. Les conventions, sans l’épée, ne sont que des mots, et sont sans force aucune pour mettre qui que ce soit en sécurité. »


• Dans les chapitre XVIII du Léviathan, Hobbes approche l’Etat d’un point de vue juridique : en se basant sur sa définition de l’Etat et du contrat social, il va faire voler en éclats les arguments du droit de résistance des protestants et monarchomaques en les déclarant illicites, car celles-ci entravent les « droits des souverains d’institution » :


- Les sujets ne peuvent changer la forme de gouvernement (ce qui briserait la convention par laquelle le souverain est tenu à ses sujets et vice-versa, ce qui n’est possible que par l’autorisation du souverain)


- On ne peut être destitué de la puissance souveraine ; 


- Personne ne peut sans injustice s’opposer à l’institution de celui proclamé souverain par la majorité ;

- Les actions du souverain ne peuvent être mises en accusation justement par les sujets ;


- Quoi qu’il fasse, le souverain ne peut être puni par ses sujets ;


• Hobbes passe alors en revue les caractéristiques des droit des souverains : 


- Le souverain est juge de ce qui nécessaire à la paix et à la défense de ses sujets et juge des doctrines qui lui doivent être enseignées ;


- Le droit de faire des règles par lesquelles les sujets sauront ce qui appartient en propre à chacun, de sorte que nul autre ne pourra se l’approprier sans injustice ;


- C’est à lui que revient aussi le droit de juger et de trancher des litiges, de faire la guerre et la paix, de choisir tous les conseillers et les ministres, de récompenser et punir ainsi que de déterminer l’honneur et le rang ;


- Ces droits, rajoute Hobbes, sont indivisibles et ne peuvent passer ailleurs sans renoncement direct à la puissance souveraine.


• En ce qui concerne les lois civiles, Hobbes déclare que le souverain en est l’unique législateur, détient le monopole sur leur interprétations et n’en est pas lui-même sujet. Il rajoute d’ailleurs que les lois naturelles et les lois civiles se contiennent les unes dans l’autre. Il fait aussi la distinction entre droit, ou liberté, et loi, ou obligation.


• Hobbes apporte également une innovation du concept de liberté, en définissant la liberté négative, à savoir l’absence de contraintes extérieurs à un mouvement ou à une action : la liberté (négative) est donc l’absence de contraintes, ou de lois sous le Léviathan, ce qui implique que toute loi supplémentaire est une entrave à la liberté d’une part, et que tout à chacun est libre de faire ce qu’il entend tant qu’il n’entrave pas les lois.


- Cette vision contredit celle de l’humaniste Machiavel, qui avançait qu’un citoyen participant à l’élaboration des lois faisait des lois l’instrumentalisation même de sa liberté. Cette contraposition est importante car si la position de Machiavel louait la République pour sa liberté, Hobbes déclare que la liberté est dissociée de la forme de gouvernement.


• La pensée révolutionnaire de Hobbes, par sa méthode et sa profondeur si ce n’est par sa visée, suscitera des réponses passionnées de la part d’une légion de philosophes : son nom et ses écrits seront bien souvent l’inspiration première des philosophes des Lumières et de leurs visions éminentes qui constitueront la base même des civilisations contemporaines. Si ces philosophes vont en grande partie récuser la plupart des conclusions et postulats hobbesiens, ça définition de l’Etat en tant que personne morale au dessus de tout homme et dissociée du titulaire de pouvoir sera universellement acceptée par tous en tant que fondation de la théorie moderne de l’Etat, qui, l’Etat étant défini, se concentrera désormais sur les rapports complexes entre l’individu et l’Etat.